Archives du dépôt do la guerre
Le marquis de Rivière se rendit à l'appel du maréchal Brune. Il était accompagné du général de Lardenoy. Mais quand, suivi de ce général et de Tamiral Gantheaume, il fut présenté aux troupes par le maréchal, des cris hostiles Taccueillirent. Il fallut que ce dernier intervînt et prononçât des paroles sévères pour faire respecter dans leur personne l'autorité royale. Le même jour, le marquis de Rivière, irrité par l'accueil qui venait de lui être fait, donna l'ordre d'évacuer Toulon. Mais Brune refusa de laisser exécuter cet ordre. Les Autrichiens voulaient marcher sur la ville et le maréchal entendait conserver auprès de lui des forces suffisantes pour leur résister. Ne pas laisser tomber Toulon aux mains de l'étranger, telle fut, durant ces journées fiévreuses, sa principale préoccupation, et l'histoire doit un hommage à son ferme et intelligent patriotisme.
C'est alors que le marquis de Rivière alla trouver lord Exmouth et le général Lowe, qui le croyaient prisonnier de Brune, afin de leur apprendre que le drapeau blanc flottait dans Toulon. Ils se rencontrèrent à OUioules ; le marquis de Rivière, dans l'entretien qu'il eut avec eux, rendit un éclatant hommage au patriotisme du maréchal. Au même moment, une dépêche de lord Wellington parvenait aux chefs d^*
forces britanniques et leur enjoignait de renoncer à toute attaque contre une cité couveite par le drapeau royal. Ces circonstances, et plus encore, la fermeté du maréchal Brune, sauvèrent Toulon, le vaillant soldat ayant commencé par déclarer qu'il ne consentirait à un arrangement que sous la condition expresse que pas un seul étranger ne mettrait le pied dans la place et qu'elle ne cesserait pas d'avoir un gouverneur français.
Anglais et Autrichiens souscrivirent à cette condition; mais lorsqu'il s'agit de signer un engagement définitif, le généralissime autrichien, comte de Nagent, refusa d'entrer en correspondance avec le maréchal. Il écrivit au marquis de Rivière pour lui demander de l'éloigner de Toulon, s'engageant à ce prix à ne pas attaquer la ville. Le maréchal Brune résolut alors de partir. M. de Rivière lui donna des lettres pour les généraux autrichiens qu'il devait rencontrer sur sa route, et la copie certifiée conforme d'un rapport au roi, dans lequel était exposée son honorable conduite. Une escorte de chasseurs commandée par le comte de Maupas, aide-decamp du commissaire royal, devait protéger sa personne jusqu'au-delà d'Avignon. Le 1*' août, à trois heures du matin. Brune quitta la ville à laquelle son
courage et son patriotisme venaient d'épargner à la fois les douleurs de Tirivasion et les horreurs de la guerre civile. Les honneurs militaires lui furent rendus, et rien, en ce moment, ne pouvait faire prévoir à ceux qu'il laissait derrière soi, ni à lui-même, qu'il allait, à quelques heures de là, tomber victime d'une bande d'assassins. La veille de son départ, le commissaire-général de police Lecomte-Puyraveau, qui s'était réfugié dans Toulon après avoir couru à Marseille, le 25 juin, les plus grands périls, était mis en état d'arrestation en même temps qu'un aide-decamp de Masséna, et dirigé sur le château d'If, où il resta détenu durant plusieurs mois, les autorités royales n'osant le mettre en liberté dans la crainte de l'envoyer à la mort.
Tandis qu'à Toulon se déroulaient ces événements, à Marseille, un soldat énergique, le général comte de Partouneaux prenait possession du commandement militaire. Le gouvernement royal, en l'appelant à ce poste, avait entendu mettre fin aux pouvoirs extraordinaires conférés au marquis de Rivière par le duc d'Angoulême. A la même heure, les autorités provisoires étaient révoquées par toute la France et remplacées d'une manière définitive. Dans un grand nombre de dépai-temens, ce remplacement ne s'o-
péra pas sans conflits. A Marseille, la modération du marquis de Rivière et le patriotisme du comte de Partouneaux produisirent un résultat consolant autant qu'inattendu. Au lieu de résister aux ordres du roi, le premier offrit ses services au second qui les accepta, et ils associèrent leurs efforts afin d'effacer la trace des passions qui avaient engendré tant de conflagrations lamentables. Pour mettre un terme à une situation pleine de périls, ce n'était pas trop de deux bonnes volontés fermement unies dans l'amour du pays. Longtemps encore, Toulon ftrt Menacé, et si les précieuses richesses qui s'y trouvaient enfermées échappèrent à l'avidité des étrangers, le mérite en revint à l'énergie avec laquelle le comte de Partouneaux et le marquis de Rivière, imitant l'exemple de Brune, les défendirent au nom du roi. Nous avons lu aux archives du ministère de la guerre la volumineuse correspondance du général français. Elle témoigne de son indomptable résolution de ne pas livrer Toulon et des efforts qu'il fit pour déjouer les ruses à l'aide desquelles Anglais et Autrichiens essayaient de s'en emparer, trouvant des complicités criminelles dans l'attitude des ultra-royalistes de Marseille, des Bouches-du-Rhône et du Var.
Antibes fut défendu avec la même habileté, et les
MARSEILLE EX ItlSw M
armées alliées évacuèrent le territmre sans aToir pu pénétrer ni dans Fane ni dans Fantre de ces deux places dont elles conyoîtaient la possession provisoire, afin de s'en appn^prier le matériel. On a dit souvent que les Bourbœis trouvèrent dans les alliés un sympathique appui pour consolider leur trône. Quand on remonte aux souvenirs que nous rajqpe- Ions, on constate le peu de fondement de cette assertion ; on est obligé de reconnaître qu'à la seconde Restauration, les armées étrangères se conduisirent plus en ennemies qu'en amies, et qu'il fallut un vigoureux effort de patriotisme pour résister à leurs exigences.
Ces difficultés ne furent point les seules que les autorités royales des Bouches^u-Rhône eurent à vaincre. Bien après les événements que nous venons de raconter, l'esprit de vengeance régnait dans Marseille, grâce à quelques scélérats à qui leur audace assurait l'impunité. D'ardentes passions exaltaient les têtes, trouvaient un écho chez certains fonctionnaires complaisans ou effrayés. La police n'osait arrêter, malgré des ordres formels venus de Paris, des hommes notoirement connus pour s'être associés aux crimes des 25 et 26 juin 1815, et qui sollicitaient encore la faveur populaire, en annonçant
de nouveaux pillages et de nouvelles exécutions, en poussant la population ouvrière à se faire justice de ses mains sur des ennemis du roi, que le roi refusait de punir. Le nom même du souverain n'était plus respecté, et il fallut la mort du maréchal Ney pour lui rendre quelque popularité.
Dans le courant du mois de septembre, le bruit s'étant répandu que Louis XVIII avait abdiqué en faveur du duc d'Angoulême, on fit des feux de joie dans plusieurs localités de la Provence. Des réunions avaient lieu dans lesquelles on applaudissait à outrance les orateurs qui demandaient qu'on mît en accusation les juges de Louis XVI, qu'on brûlât publiquement la Charte et qu'on rendit à la couronne ses anciennes attributions.
Les mêmes idées se retrouvaient encore exagérées parmi quelques compagnies d'anciens volontaires royaux, qu'on n'avait pu licencier et qu'animait un si détestable esprit, qu'après les avoir envoyés à Toulon, il fallut les expédier en Corse, pour soustraire la population de cette ville à leur action pernicieuse. La cause du roi était leur prétexte ; mais le désordre était leur but. Ces prétendus royalistes qui déshonoraient le parti national entravaient jusqu'à l'action de la justice. Si elle ordonnait, faute de
MARSBfLLE EN 1815.
preuves de culpabilité, la mise en liberté de quelques individus arrêtés après les Cent-jours, ils proféraiott contre ces malheureux tant de menaces qu'on était obligé de les faire évader pendant la nuit. Si elle essayait d'instruire les crimes des 25 et 26 juin, et de procéder à l'intern^atoire de ceux que la rumeur • publique désignait comme s'y étant mêlés, ces fauteurs de désordre allaient de tous côtés, tenant des propos comminatoires et obligeant les magistrats instructeurs à s'entourer de précautions pour accomplir leur devoir. Ce sont ces sinistres personnages qui assurèrent pour toujours l'impunité aux assassins de Marseille, empêchèrent qu'on ne les poursuivit et maintinrent, pendant plusieurs mois, la ville sous la terreur et dans la crainte de leurs excès.
En prenant possession de son commandement, le général de Partouneaux, dans une proclamation dont le texte est sous nos yeux, s'écriait : « Que des vengeances ne soient plus exercées ; qu'on sache qu'elles ne peuvent qu'aflBiger le cœur du roi et faire gémir l'humanité. Ne voyons plus dans les Français ^arés que des hommes que son gouvernement paternel ramènera bientôt. » Malheureusement, ces sages conseils ne furent pas entendus. Pendant longtemps encore, on craignit de sanglantes »'4actio"s, et c'est le
temps seul qui, secondant la fenneté du gouvemement de la Restauration, put dissiper ces craintes ; mais il ne pamnt pas à diminuer l'horreur des forfaits que r esprit de parti avait causés ni à en effacer le souvenir.
ET