Archives du dépôt de la guerre
2' Archives nationales.
des dénonciations, des visites domiciliaires, des incendies, des meurtres même. Un homme, chargé de conduire un prisonnier à la maison d'arrêt, le tua en plein jour, dans la rue, d'un coup de fusil par lequel une femme fut aussi mortellement atteinte. On arrêta le meurtrier ; mais une populace furieuse l'arracha aux mains de ses gardiens et on le vit longtemps porter librement, comme un titre à la reconnaissance publique, le poids de son crime. D'autres assassinats furent commis ; on jeta les cadavres dans le Rhône. Une grande obscurité règne sur ces temps déjà lointains. Les archives contiennent la trace de ces assassinats, en termes assez clairs pour qu'il ne soit pas permis de les nier, mais sans renseignements assez précis pour qu'on puisse en préciser la gravité et le nombre.
Ces scènes se renouvelaient hors d'Avignon, Plus tard, les tribunaux retentirent des meurtres commis en juillet et en août à Roussillon, au Pont-des- Trois-Évêques,àLoriol, à Roquemaure, à Carpentras; plusieurs individus furent déférés à la justice, et si elle prononça leur acquittement, sous l'empire de terreurs indignes d'elle, elle ne put faire que le sang n'eût été versé et que des êtres humains n'eussent été immolés à la fureur des partis par des mi-
sérables demeurés inconnus ou impunis, qui déshonoraient la cause royaliste et dont la crainte seule de diffamer les morts nous oblige à taire les noms, encore qu'ils soient écrits en toutes lettres dans les rapports de police et dans les documents judiciaires.
A dater du 15 juillet, les gens paisibles en furent réduits à souhaiter que les Autrichiens qui, sous les ordres du général Blanchi, s'avançaient vers le Comtat, prissent possession, de la ville, afin de la garder contre les fureurs de ses propres enfants. La terreur s'accrut. Les portes d'Avignon furent fermées. On mit à chacune d'elles des gardes nationaux chargés d'empêcher d'entrer ou de sortir quiconque n'était pas muni de passe-port. Il y avait parmi ces gardes nationaux un certain nombre d'hommes honnêtes et courageux. Mais on y comptait aussi des exaltés et des violents, ouvriers et portefaix du Rhône, pour la plupart, gens que la colère ou la peur rendaient dangereux. Pour comble de malheur, il n'existait pas de garnison ; une poignée de gendarmes en tenait lieu. Les autorités restaient désarmées, impuissantes ou complices des malfaiteurs. Le préfet de l'empereur dont les jours n'étaient plus en sûreté, partit et fut remplacé pror»
visoirement par un conseiller de préfecture; le préfet du roi n'était pas arrivé.
Rien de plus inquiétant que la physionomie d* Avignon durant ces tristes journées. La sécurité des citoyens, de leurs familles, de leurs foyers, dépendait de la fantaisie et du bon plaisir des individus qui tenaient la ville et couvraient leurs ardeurs et leurs passions du drapeau royaliste. Chaque jour, des groupes se formaient aux portes, aux abords des remparts, du côté du Rhône. Les personnes aisées se sentaient en péril. Elles ne pouvaient songer sans frémir aux odieux exploits de Jourdan Coupe-Tête et de ses volontaires qui, vingt-cinq ans auparavant, avaient accompli d'inoubliables crimes. Elles se demandaient si ces temps exécrés n'allaient pas renaître.
Le major Lambot ne fit rien pour mettre un terme à <le si légitimes appréhensions. Il laissale maire, M. Puy, homme énergique, rendu malheureusement impuissant par l'inertie de l'autorité militaire, agir seul. Pour lui, uniquement préoccupé de ne pas déplaire aux exaltés et de faire transformer, par leur protection, en un commandement définitif le commandement provisoire qu'il tenait du marquis de Rivière, commissaire extraordinaire du roi dans les Bouches-
du-Rhône, il les laissait agir à leur gré et opérer des arrestations arbitraires gui eurent, en peu de jours, rempli les prisons de la ville et mis sous la main des bandits de nombreux citoyens avec lesquels il fut plus d'une fois question d'en finir par un massacre général. Il se prodiguait en proclamations ardentes qui, loin d'être un appel à l'apaisement, constituaient une excitation criminelle d'un parti contre un autre et livraient à des vengeances prochaines des listes de suspects. Au moment de la formation de la garde nationale, il écrivait : « Les individus qui se refuseraient à partager en ce moment ce service avec leurs concitoyens ne pourraient être considérés que comme des sujets mal intentionnés du roi; une liste en sera formée pour être imprimée et envoyée aux autorités compétentes, afin qu'ils ne puissent jamais prétendre à la reconnaissance de la patrie et aux faveurs et grâces de leur souverain*. » Puis un conseil de guerre fut institué devant lequel, pendant plusieurs jours, et jusqu'à l'arrivée du nouveau préfet, on fit comparaître des individus dont le crime consistait à avoir fait partie de la fédération.
C'est ainsi que par un zèle outré, par des mesures