Archives du dépôt delà guerre
mal entendues, par une faiblesse sans excuse, le major Lambot nuisit à la tranquillité du département qu'il était chargé de pacifier. Lorsque, peu de jours après, la fatalité mit dans ses mains la vie du maréchal Brune, non-seulement il ne sut pas la protéger, mais encore il put être accusé de l'avoir compromise par sa négligence. Des plaintes s'élevèrent contre lui ; le 14 août, le ministre de la guerre, sur la proposition du baron Pasquier, révoquait ses pouvoirs et donnait l'ordre au lieutenant-général comte de Partouneaux, qui résidait à Marseille, de le rappeler et d'ouvrir une enquête sur sa conduite à Avignon, enquête à la suite de laquelle il fut envoyé en disgrâce dans l'Isère comme commandant de la gendarmerie.
2i6 LA TERREUR BLANCHE.
Le maréchal Brune, ainsi que nous l'avons précé ^
demment raconté, était parti de Toulon le 1**" août, à.^^ à trois heures du matin, muni d'un passe-port de M. de^^ JEde Rivière, accompagné de trois aides-de-camp, MM. Al — X-^1lard, Bourgoing et Degand,d'un jeune homme qui luf jlf iui servait de secrétaire, M. Guen, et de M. de Maupas, atta— , ché à r état-major du commissaire royal. Ses- chevaux, au nombre de vingt et un, conduits par des piqueurs. ^rm:rs, le suivaient et une escorte de quarante chasseurs -raiJuars du 14% sous les ordres d'un officier ,'devait protéger s« es " sa route aussi longtemps qu'elle pourrait olTrir quelque -aLrjpie danger. Assurément, c'était là un train bien considé^^ tidérablepour traverser des contrées manifestement hos^^i^ostiles à la cause que le maréchal venait de servir. T — H semble qu'il eût mieux fait de conserver l'incognit Jl' i jfto pendant son voyage. Mais il ne se croyait pas me^^ ^c^ nacé. Ainsi s'explique l'imprudence qu'il commit e^^^ ea
se mettant en chemin avec un tel apparat et en conservant sur ses vêtemens les insignes de son grade.
Il était vêtu d'un habit de drap gris, d'un gilet de basin blanc, d'un pantalon bleu collant, enfermé dans des bottes auxquelles étaient attachés des éperons i*arçent. Une cravate de taffetas noir ceignait son 30U sur une chemise de toile fine. Un tricorne orné de plumes blanches avec un gland d'or couvrait sa tôte. [I portait sur lui, outre quelques papiers parmi lesquels sa correspondance secrète avec Bonaparte, une somme de 27,500 francs, enfermée en paitie dans me ceinture de cuir.
La route de Toulon à Aix fut parcourue sans encombre. Aux abords de cette ville, il chargea le ca- Htaine AUard de se rendre, avec M. de Maupas, luprès du comte de Nugent, général des troupes lutrichiennes, et de lui remettre une lettre que ll^ de Rivière lui avait donnée pour cet officier supéieur. La capitaine AUard revint bientôt avec un coonel hongrois suivi de quelques cavaliers, chargé le complimenter le maréchal et de lui faire escorte usqu*au-delà d'Aix. On se remit en route. Mais, à "entrée de la ville, une foule furieuse se précipita lu-devant des voitures et voulut les arrêter. Les Hongrois durent charger cette foule pour la contenir.
tandis que les postillons, fouettant leurs chevaux, traversaient les rues à fond de train. A Orgon, à 6éménos, à Saint-Andéol, il y eut encore des manifestations hostiles. Aussi ce fut une faute grave de la part du maréchal de consentir à se séparer de son escorte dont le commandant allégua, pour obtenir de s'éloigner, la fatigue de ses hommes.
Lorsque le maréchal se. trouva seul avec ses aidesde-camp, ils le supplièrent d'éviter Avignon et de passer par Orange. Mais l'aubergiste de Saint-Andéol affirma que la route d'Orange était impraticable aux voitures, et que, d'ailleurs, un passe-port, signé du marquis de Rivière, couvrait le maréchal d'une efficace protection.
— Je n'ai jamais fait de mal à personne, ajouta Brune, et je n'ai rien à craindre de qui que ce soit.
Il autorisa seulement le capitaine AUard, et M. Guen, son secrétaire, à passerpar Orange avec ses domestiques et ses chevaux qui d'ailleurs, arrêtés en route, furent retenus prisonniers à La Palud pendant toute la journée du 3 août. C'est ainsi que le malheureux soldat fut poussé par la fatalité vers Avignon, où il devait trouver la mort, après l'avoir glorieusement bravée sur tous les champs de bataille de l'Europe.
Il arriva dans cette ville le 2 août 1815, entre 10 et 11 heures du matin. Il était seul dans sa calèche. MM. Bourgoing et Degand, ses aides-de-camp, le suivaient dans une autre. Il se fit conduire à l'hôtel du Palais-Royal, où il devait rela^r, et resta dans sa voiture, devant la porte de Thôtel, tandis que le postillon changeait en toute hâte les chevaux. Néanmoins il fut reconnu par un officier retraité qui avait autrefois servi avec lui dans le 6" de ligne. Le bruit de l'arrivée du maréchal se répandit en quelques minutes et fut rapporté à M. Verger, fils du procureur du roi et capitaine de la garde nationale, chargé, ce jour-là, de la police de la cité. M. Verger crut devoir aller prendre les ordres du major Lambot. Ignorant les événemens de Marseille, celui-ci n'était que trop .disposé à voir dans le maréchal un ennemi du roi, et voulut examiner ses passe-ports.
Mais, au lieu de se rendre lui-même auprès de son supérieur hiérarchique, ainsi que le lui ordonnaient les convenances, la discipline et la prudence, il chargea M. Verger d'aller faire connaître sa volonté au maréchal et de suspendre son départ. Le jeune capitaine obéit. Il se rendit à l'hôtel du Palais-Royal et y arriva au moment où le maréchal allait partir. Déjà des groupes assez nombreux s'étaient formés
aux abords de la voiture. Des gens à mine provocatrice arrivaient peu à peu de tous côtés, comme s'ils eussent obéi à un mot d'ordre. Des propos menaçants circulaient de bouche en bouche. On disait que le maréchal avait trahi Louis XVIII. On rappelait les rigueurs de son commandement pour les critiquer avec âpreté. On racontait encore qu'il était à Paris lors des massacres de septembre, et qu'il avait figuré parmi les assassins de la princesse de Lamballe, — calomnie odieuse propagée par des pamphlets et dénuée de tout fondement, puisque le 2 septembre, date de la mort de l'infortunée princesse, le maréchal, alors simple officier, faisait partie du corps d'armée qui couvrait Thionville et ne revint à Paris que le 22, pour occuper dans les bureaux de la guerre un poste de confiance. Mais la foule est crédule, et l'abominable accusation circulait dans les groupes, racontée avec violence. Déjà des vociférations se faisaient entendre. On criait :
— 11 faut l'arrêter, le f... au Rhône! C'est un assassin!
Dans la cour de l'hôtel, quelques personnes parmi lesquelles se trouvait le baron de Saint-Ghamans, nouveau préfet de Vaucluse, arrivé le matin, et qui n'avait pas encore pris possession de sa préfecture»
ASSASSINAT Dr M^^rf^i BSriX.
attendaient aDJÔease^efliE ie ééfnn di mêlées tout à coap aa dnaie doK ks^ {«ipeti»
commençaient à se dérooier, Màaafli rîMpnirinice qui l'avait oMiduit à liigwsn. L^ fs^ie^ xwcnL éem venu le saluer à la porûêce et ^ %fmsp^^ ec ■aîB»^. nant, il souhaitait quH s'tiûcgûi. L^ capmîne Vets^saapparut pour exécui»^ ks ordre» q^^^ii T^osaît dç recevoir :
— M(Misieur le man^chaL dît-îL, le major Lambot, qui commande le dépanementr deâre toît laHméme vos papiers, et je TÎeii§, de âa part, TOtt§ 1^ demander.
— 11 n'attend pas sans doute que j'aille les lui présenter! fit vivement le maréchal...
— Je me chargerai volontiers de les lui apporter. Vous pouvez me les confier.
— Les voici, monsieur; mais veuillez vous presser. Je vous attends ici et vous devez comprendre que la position n'est pas bonne.
Le capitaine Verger prit les papiers et courut vers la maison du major Lambot, voisine de l'hôtel. Pendant ce temps, le cercle formé sur la place par une foule qui grossissait toujours, se resserrait de plus en plus. Des individus à l'attitude malveillante passaient et repassaient devant la voiture, regardant à
travers les glaces le maréchal qui, les bras croisés, attendait, impassible, l'autorisation de partir. Le propriétaire de rhôtel, le sieur Molin, allait et venait, secondant quelques gendarmes qui, sous les ordres d'un commissaire de police, essayaient de contenir le flot des curieux.
Tout à coup l'un d'eux s'arrêta devant la voiture, et, désignant le maréchal à ceux qui l'entouraient, il dit :
— Admirez l'assassin de la princesse de Lamballe! Le maréchal n'entendit pas proférer ces paroles;
mais il comprit sans doute au mouvement qui se fit parmi le peuple qu'on l'excitait contre lui, et il porta dans la direction de l'hôtel un regard où se montrait plus d'impatience que d'inquiétude.
M. de Saint-Chamans se montra en cet instant sur le seuil du Palais-Royal et s' adressant au maréchal :
— Partez, lui dit-il; partez, je vous en supplie. Vous n'êtes plus en sûreté.
— Je voudrais être parti, mais mes papiers?
— Je vous les enverrai par un gendarme. Il vous
rejoindra sur la route d'Orange. Mais sortez de la ville.
Le maréchal donna un ordre au postillon qui toucha ses chevaux, en écartant la foule d'un coup
ASSASSINAT DU JLkKÈCMAL. EECSE. iSI
de fouet et fila rapidemem. Les voîmres firancliireBt la porte de l'Oolle, avam que les pins rkJeifê et les plus exaltés des bomnies qui s'étaient ak â courir derrière elles eosseot pa les aneipdre, Toos cem qui regardaient cette scène umem le marédiaJ sauvé, et un même saapir de $i9«ilag»!iD«t h'édktMppSi de toutes les poitrines. Hak ils avaient coœpcé sans un incident douloureux. Le maréchal Tenait de dépasser les remparts. Soudain les gardes naticnanx^ comme s'ils se repentaient de ne s'être pas cfpposésà son départ, on obéissant à on mot d'ordre nooreaa^ s'élancèrent à la tête des cberanx et ks continrent fi vigoureusement que le postillon dot renoncer à pa^ ser outre.
— Que me veot-on encore? demMBdat le maréchal en se penchant ao dehors.
— Vos papiers, r^KHidit le chef de poste.
— Us sont chez le major Lambot ; <m va me les rapporter.
— Je ne peux tous laisser partir sans les aToir vus.
Ces paroles, prononcées sur le ton de la menace, trouvèrent un bruyant écho parmi la foule. Elle y répondit par des clameurs ardentes. Plusieurs personnes, témoins de ces faits, eurent alors le s^iti-
ment très net que la mort de l'infortuné soldat était résolue, et qu'il n'échapperait pas aux assassins. Le quai du Rhône, les rues intérieures qui aboutissent à la porte de l'Oulle, la place sur laquelle est situé l'hôtel du Palais-Royal, venaient d'être soudainement envahis par une multitude ameutée. Il y avait des hommes accrochés aux arbres , d'autres debout sur les toits, et des cris de vengeance et de mort sortaient de milliers de bouches.
En présence du péril que courait le maréchal, quelques braves gens s'élancèrent pour lui porter secours, et parmi eux le préfet, le maire, le capitaine Acart, le commandant d'armes Vernety, le colonel Hugues, M. de Balzac, le conseiller de préfecture Boudon, le capitaine Morel, de la garde nationale, un officier retraité, M. Casimir Soulier, fils d'un ancien député. Tandis qu'ils se dirigeaient en toute hâte vers la voiture, le capitaine Verger, revenant avec les malheureux papiers, cause de tout le mal, les avait devancés. Il tenait ces papiers à la main, agitait pour se faire faire place.
— Voici le sauf-conduit, criait-il, il est en règle ; il porte la signature du marquis de Rivière. Le maréchal a le droit de continuer son voyage.
Malheureusement on ne l'entendait pas, ou plutôt
on ne voulait pasTentendre. Il jeta le passe-port dans la voiture, en criant au postillon de partir. Mais du bout de son fouet, celui-ci montra avec découragement la barrière humaine qui se dressait infranchissable et tumultueuse, à la tête de ses chevaux. M. Verger se précipita dans la mêlée, Tépée à la main, sommant les énergumènes et les vociférateurs de se retirer. On lui répondit en essayant de couper les traits ; puis, comme il avait saisi l'un des bandits à la gorge et le menaçait de son sabre, un autre arracha un fusil des mains d'un garde national et coucha en joue ce courageux citoyen qui cherchait, au péril de ses jours, à sauver ceux du maréchal.
Le préfet et les personnes qui l'accompagnaient arrivaient alors et parvinrent à dégager la voiture. Le préfet s'adressa à la foule, l'adjurant de laisser partir le maréchal. Un formidable cri couvrit sa voix :
— A mort, l'assassin de la princesse de Lamballe I
— Cette accusation est fausse, répondit-on; Brune n'était pas à Paris quand la princesse fut assassinée.
Les mêmes vociférations reprirent. Ce fut alors
un trouble inexprimable. Le préfet, le maire, parlaient
tour à tour, suppliaient leurs concitoyens d'épargner
à la ville l'éternelle honte d'un si grand crime, de
ne pas verser le sang innocent. Le commissaire de
Le maréchal Brune, ainsi que nous l'avons précédemment raconté, était parti de Toulon le 1*^ août, à trois heures du matin, muni d'un passe-port de M, de Rivière, accompagné de trois aides-de-camp, MM, Allard, Bourgoing etDegand,d'un jeune homme qui lui servait de secrétaire, M. Guen, et de M. de Maupas, attaché à Tétat-major du commissaire royal. Ses- chevaux, au nombre de vingt et un, conduits par des piqueurs, le suivaient et une escorte de quarante chasseurs du li% sous les ordres d'un officier/devait protéger sa route aussi longtemps qu'elle pourrait offrir quelque danger. Assurément, c'était là un train bien considérable pour traverser des contrées manifestement hostiles à la cause que le maréchal venait de servir. Il semble qu'il eût mieux fait de conserver l'incognito pendant son voyage. Mais il ne se croyait pas menacé. Ainsi s'explique l'imprudence qu'il commit en
se mettant en chemin avec un tel apparat et en conservant sur ses vêtemens les insignes de son grade.
Il était vêtu d'un habit de drap gris, d'un gilet de basin blanc, d'un pantalon bleu collant, enfermé dans des bottes auxquelles étaient attachés des éperons d'argent. Une cravate de taffetas noir ceignait son cou sur une chemise de toile fine. Un tricorne orné de plumes blanches avec un gland d'or couvrait sa tête. II portait sur lui, outre quelques papiers parmi lesquels sa correspondance secrète avec Bonaparte, une somme de 27,500 francs, enfermée en pailie dans une ceinture de cuir.
La route de Toulon à Aix fut parcourue sans encombre. Aux abords de cette ville, il chargea le capitaine Allard de se rendre, avec M. de Maupas, auprès du comte de Nugent, général des troupes autrichiennes, et de lui remettre une lettre que M. de Rivière lui avait donnée pour cet officier supérieur. La capitaine Allard revint bientôt avec un colonel hongrois suivi de quelques cavaliers, chargé de complimenter le maréchal et de lui faire escorte jusqu'au-delà d'Aix. On se remit en route. Mais, à rentrée de la ville, une foule furieuse se précipita au-devant des voitures et voulut les arrêter. Les Hongrois durent charger cette foule pour la contenir.
tandis que les postillons, fouettant leurs chevaux, traversaient les rues à fond de train. A Orgon, à 6éménos, à Saint- Andéol, il y eut encore des manifes* tations hostiles. Aussi ce fut une faute grave de la part du maréchal de consentir à se séparer de son escorte dont le commandant allégua, pour obtenir de s'éloigner, la fatigue de ses hommes.
Lorsque le maréchal se^ trouva seul avec ses aidesde-camp, ils le supplièrent d'éviter Avignon et de passer par Orange. Mais l'aubergiste de Saint-Andéol affirma que la route d'Orange était impraticable aux voitures, et que, d'ailleurs, un passe-port, signé du marquis de Rivière, couvrait le maréchal d'une efficace protection.
— Je n'ai jamais fait de mal à personne, ajouta Brune, et je n'ai rien à craindre de qui que ce soit.
11 autorisa seulement le capitaine Allard, et M. Guen, son secrétaire, à passer par Orange avec ses domestiques et ses chevaux qui d'ailleurs, arrêtés en route, furent retenus prisonniers à La Palud pendant toute la journée du 3 août. C'est ainsi que le malheureux soldat fut poussé par la fatalité vers Avignon, où il devait trouver la mort, après l'avoir glorieusement bravée sur tous les champs de bataille de l'Europe.
Il arriva dans cette ville le 2 août 1815, entre 10 et 11 heures du matin. Il était seul dans sa calèche. JVIM. Bourgoing et D^and, ses aides-de-camp, le suivaient dans une autre. II se fit conduire à l'hôtel du Palais-Royal, où il devait relafir, et resta dans sa toiture, devant la porte de Thôtel, tandis que le postillon changeait en toute hâte les chevaux. Néanmoins il fut reconnu par un officier retraité qui avait autrefois servi avec lui dans le 6' de ligne. Le bruit de l'arrivée du maréchal se répandit en quelques minutes et fut rapporté à M. Verger, fils du procoreor du roi et capitaine de la garde nationale, chargé, ce jour-là, de la police de la cité. M. Veiçer crut devoir aller prendre les ordres du major Lambot. Ignorant les événemens de Marseille, celui-ci n'était que trop .disposé à voir dans le maréchal un ennemi du roi, et voulut examiner ses passe-ports.
Mais, au lieu de se rendre lui-même auprès de son supérieur hiérarchique, ainsi que le lui ordonnaient les convenances, la discipline et la prudence, il chargea M. Verger d'aller faire connaître sa volonté au maréchal et de suspendre son départ. Le jeune capitaine obéit. 11 se rendit à l'hôtel du Palais-Royal et y arriva au moment où le maréchal allait partir. Déjà des groupes assez nombreux s'étaient formés
aux abords de la voiture. Des gens à mine provocatrice arrivaient peu à peu de tous côtés, comme s'ils eussent obéi à un mot d'ordre. Des propos menaçants circulaient de bouche en bouche. On disait qne le maréchal avait trahi Louis XVIII. On rappelait les rigueurs de son commandement pour les critiquer avec âpreté. On racontait encore qu'il était à Paris lors des massacres de septembre, et qu'il avait figuré parmi les assassins de la princesse de Lamballe, — calomnie odieuse propagée par des pamphlets et dénuée de tout fondement, puisque le 2 septembre, date de la mort de Tinfortunée princesse, le maréchal, alors simple oiTicier, faisait partie du corps d'armée qui couvrait Thionville et ne revint à Paris que le 22, pour occuper dans les bureaux de la guerre un poste de confiance. Mais la foule est crédule, et l'abominable accusation circulait dans les groupes, racontée avec violence. Déjà des vociférations se faisaient entendre. On criait :
— 11 faut l'arrêter, le f... au Rhône! C'est un assassin!
Dans la cour de l'hôtel, quelques personnes parmi lesquelles se trouvait le baron de Saint-Chamans, nouveau préfet de Vaucluse, arrivé le matin, et qui n'avait pas encore pris possession de sa préfecture,
ttendaient anxieusement le départ du maréchal, lélées tout à coup au drame dont les péripéties ommençaient à se dérouler, blâmant l'imprudence ui l'avait conduit à Avignon. Le préfet, averti, était enu le saluer à la portière de sa voiture, et mainteant, il souhaitait qu'il s'éloignât. Le capitaine Verger pparut pour exécuter les ordres qu'il venait de ecevoir :
— Monsieur le maréchal, dit-il, le major L^mbot, [ui commande le département, désire voir lui-même os papiers, et je viens, de sa part, vous les denander.
— Il n'attend pas sans doute que j'aille les lui irésenter! fit vivement le maréchal...
— Je me chargerai volontiers de les lui apporter, ^ous pouvez me les confier.
— Les voici, monsieur; mais veuillez vous presler. Je vous attends ici et vous devez comprendre jue la position n'est pas bonne.
Le capitaine Verger prit les papiers et courut vers a maison du major Lambot, voisine de l'hôtel. Pendant ce temps, le cercle formé sur la place par une ouïe qui grossissait toujours, se resserrait de plus in plus. Des individus à l'attitude malveillante passaient et repassaient devant la voiture, regardant à
travers les glaces le maréchal qui, les bras croisés, attendait, impassible, T autorisation de partir. Le propriétaire de rhôtel, le sieur Molin, allait et venait, secondant quelques gendarmes qui, sous les ordres d'un commissaire de police, essayaient de contenir le flot des curieux.
Tout à coup l'un d'eux s'arrêta devant la voiture, €t, désignant le maréchal à ceux qui l'entouraient, il dit :
— Admirez l'assassin de la princesse de Lamballel Le maréchal n'entendit pas proférer ces paroles;
mais il comprit sans doute au mouvement qui se fit parmi le peuple qu'on l'excitait contre lui, et il porta dans la direction de l'hôtel un regard où se montrait plus d'impatience que d'inquiétude.
M. de Saint-Ghamans se montra en cet instant sur le seuil du Palais-Royal et s' adressant au maréchal :
— Partez, lui dit-il; partez, je vous en supplie. Vous n'êtes plus en sûreté,
— Je voudrais être parti, mais mes papiers?
— Je vous les enverrai par un gendarme. Il vous-
rejoindra sur la route d'Orange. Mais sortez de laiville.
Le maréchal donna un ordre au postillon quL toucha ses chevaux, en écartant la foule d'un coup
de fouet et fila rapidement. Les voitures franchirent la porte de TOulle, avant que les plus violons et les plus exaltés des hommes cpii s'étaient mis à courir derrière elles eussent pu les atteindre. Tous ceux qui regardaient cette scène crurent le maréchal sauvé, et un même soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines. Mais ils avaient compté sans un incident douloureux. Le maréchal venait de dépasser les remparts. Soudain les gardes nationaux, comme s'ils se repentaient de ne s'être pas opposés à son départ, ou obéissant à un mot d'ordre nouveau, s'élancèrent à la tête des chevaux et les continrent si vigoureusement que le postillon dut renoncer à passer outre.
— Que me veut-on encore ? demanda le maréchal en se penchant au dehors.
— Vos papiers, répondit le chef de poste,
— Ils sont chez le major Lambot ; on va me les rapporter.
— Je ne peux vous laisser partir sans les avoir vus.
Ces paroles, prononcées sur le ton de la menace, trouvèrent un bruyant écho parmi la foule. Elle y répondit par des clameurs ardentes. Plusieurs personnes, témoins de ces faits, eurent alors le senti-
ment très net que la mort de l'infortuné soldat était résolue, et qu'il n'échapperait pas aux assassins. Le quai du Rhône, les rues intérieures qui aboutissent à la porte de l'Oulle, la place sur laquelle est situé l'hôtel du Palais-Royal, venaient d'être soudainement envahis par une multitude ameutée. 11 y avait des hommes accrochés aux arbres , d'autres debout sur les toits, et des cris de vengeance et de mort sortaient de milliers de bouches.
En présence du péril que courait le maréchal, quelques braves gens s'élancèrent pour lui porter secours, et parmi eux le préfet, le maire, le capi— taine Acart, le commandant d'armes Vemety, 1» colonel Hugues, M. de Balzac, le conseiller de pré — fecture Boudon, le capitaine Morel, de la garde na — tionale, un officier retraité, M. Casimir Soulier, fil^d'un ancien député. Tandis qu'ils se dirigeaient et»toute hâte vers la voiture, le capitaine Verger, rêve — nant avec les malheureux papiers, cause de tout 1^ mal, les avait devancés. Il tenait ces papiers à la main 9 agitait pour se faire faire place.
— Voici le sauf-conduit, criait-il, il est en règle ^ il porte la signature du marquis de Rivière. Le ma.réchal a le droit de continuer son voyage.
Malheureusement on ne l'entendait pas, ou plut&
ne voulait pasTentendre. Il jeta le passe-port dans voiture, en criant au postillon de partir. Mais du l>out de son fouet, celui-ci montra avec découragement la barrière humaine qui se dressait infranchissable et tumultueuse, à la tête de ses chevaux. M. Verger se précipita dans la mêlée, Tépée à la main, sommant les énergumènes et les vociférateurs de se retirer. On lui répondit en essayant de couper les -fexaits ; puis, comme il avait saisi l'un des bandits à la gorge et le menaçait de son sabre, un autre arracha -an fusil des mains d'un garde national et coucha en 3 eue ce courageux citoyen qui cherchait, au péril de
ses jours, à sauver ceux du maréchal.
Le préfet et les personnes qui l'accompagnaient
swrrivaient alors et parvinrent à dégager la voiture.