‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 48 sur 86 · fous ces traits sont empruntés aux enquêtes judiciaires · texte numérisé non relu

fous ces traits sont empruntés aux enquêtes judiciaires

cette foule acharnée à sa proie ne se lasserait pas, le maréchal, ne pouvant être délivré ni par la force armée qui manquait, ni par une fuite devenue impossible, finirait par tomber dans ses mains.

Pendant ce temps, le maréchal Brune, enfermé dans sa chambre, avait écrit deux lettres. Tune à sa femme, qu'il déchira ensuite et dont les morceaux furent retrouvés dans la cheminée ; l'autre au comte de Nugent, général en'chef des armées autrichiennes, pour lui demander du secours. Nous avons tenu entre nos mains, aux archives du dépôt de la guerre, les dernières lignes tracées par l'infortuné soldat. L'écriture en est ferme ; la main qui les a écrites ne tremblait pas. En voici le texte :

« Monsieur le comte,

« Ma convention avec M. de Rivière a été faite d'après vos propositions. Je me trouve sous la protection de votre Excellence et je suis arrêté à Avignon. Je vous prie d'agir dans cette circonstance avec la générosité qui vous caractérise. Je n'ai pas même les moyens de recourir au général d'armée.

(( Agréez, monsieur le comte, les assurances de la plus haute considération.

(( Maréchal Brune. »

ASSASSINÂT DU MARÉCHAL BRU!»;. fil

^^ maréchal sonna et demanda une bonleîQe de ^ ^^ Bordeaux au dcMnestiqne acoMini â sod appeL U "^Oulut parler ensuite à M"* Molûu EDe se rendit ^•^^irès de lui. Il la pria de troorer qnelqii'im qui V^^ porter sa lettre au génial de Ni^ent *. Puis fl ^^^vitâ à faire prendre dans sa TCHture les armes ^i s'y trouvaient. Il adressa la méoie requête au préfet, déclarant qu'il aimait mieux en finir luimême avec la vie que de tomber aux mains de cette n vile canaille. » De nouveau fl resta seul, tandb qu'au dehors l'émeute continuait avec une TMence que les autorités ne pouvaient ^[oiser. Une beore après, le bruit de sa sonnette se fit enoM^ entendre. Il voulait de l'eau. Le domestique, qui l'avait déjà servi, la lui apporta et surprit dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre du maréchal, plusieurs individus qui venaient de s'introduire par les lucarnes du toit. Il les interrogea; Us lui répondirent en menaçant de le tuer, s'il parlait. La terreur lui cloua la bouche et il descendit en toute hâte.

Soudain deux coups de feu retentirent. En ce moment, devant la porte de l'hôtel, le maire, M. Puy, les yeux remplis de larmes, les vêtemens en dé-

1. Cette lettre, remise aa préfet, ne pat être envoyée à temps.

sordre, la voix brisée, tentait un dernier effort p(^ "^mr éloigner les furieux. Le bruit des détonations se si cédant presque coup sur coup fit lever toutes têtes. On vit alors sur le balcon de l'hôtel paraît un individu qui portait en bandoulière un sac ^c3e chasse en cuir duquel sortait la crosse d'un pistol^^^ t. Il brandissait une autre arme, et s'écria joyeussment :

— Il est mort! Il s'est tué pour échapper à la geance du peuple.

Cet individu était un ouvrier en soie, noi Farges. Derrière lui, un portefaix du port d'Avigni Guindon dit Roquefort, revêtu de son uniforme garde national, confirmait par des gestes signifii tifs les paroles de son compagnon, auxquelles la pulace applaudit, en poussant des cris de victoi: Bientôt le major Lambot vint à son tour annonce* que le maréchal Brune s'était suicidé; il engagea Icitoyens à se retirer, afin de permettre le rétabli^ sèment de la tranquillité publique troublée depi ie matin. Il était alors deux heures de Tapri^ midi.

Cependant les personnes présentes dans ïhtk^^^ s'étaient précipitées vers la chambre du marécli^*^ où les suivirent celles qui venaient d'en défendra

l-'accès au péril de leurs jours. Dans le corridOT se ])ressaient plusieurs indi\idus fuyant de tous côtés. C'étaient ceux que, quelques instans aopa^ Tavant, le domestique Laporte a^ait surpris s'in- Produisant dans la maison par les toits. On dut pas- :ser au milieu d'eux pour arriver jusqu'à la chambre sur le plancher de laquelle le maréchal était étendu, couché sur le ventre, le visage dans une mare de sang. Il ne vivait plus; mais le corps conservait encore sa chaleur. Il avait reçu a deux blessures de forme orbiculaire, du diamètre de quatorze millimètres environ, l'une située à la partie antérieure, un peu latérale, droite, dite larynx, pénétrant d'outre en outre au travers du cou et correspondant à une autre plaie située derrière le dos entre les deux épaules, entre la troisième et la quatrième vertèbre cervicale. » Ces deux blessures provenaient du même coup d'arme à feu. La balle dans son trajet avait fracturé non-seulement le corps des vertèbres, mais avait déchiré les artères et lésé les parties essentielles de manière à déterminer une mort presque immédiate. Les assassins avaient négligé de fouiller les vêtemens dans lesquels ils laissèrent, avec la somme de 27,500 francs en or, un cachet d'argent, un couteau, un mouchoir et une montre. Mais on ne

doit en savoir gré qu'à la précipitation de leur fuite, car, après le crime, ils allèrent s'emparer des bagages du maréchal restés sur sa chaise de poste, les ouvrirent et s'en partagèrent le contenu dont une partie fut vendue*.

Nous devons raconter maintenant comment s'était accompli l'événement. Mais il importe d'abord de faire remarquer que les détails authentiques sont rares à cet égard et que, lorsque la justice, écartant enfm la fable du suicide, essaya de reconstituer la vérité, c'est à travers des dépositions souvent contradictoires qu'elle dut la rechercher. Nous ferons comme elle, en suivant ses traces et en laissant de côté les affirmations invraisemblables émises par certains témoins qui voulaient servir les coupables et non les accuser.

Gomme nous l'avons dit, ceux-ci ayant pénétré dans l'hôtel par le toit se précipitèrent vers la chambre du maréchal. Qui la leur avait désignée? Comment parvinrent-ils à la découvrir? Il n'a jamais été répondu à ces questions, et l'auteur de la trahi-

1. Ces informations résultent du procès-verbal qui fut drowé aussitôt après la mort du maréchal par M&I. Plot, Juge d'instrao* tien, Louvel-Beauregard, chirurgien, Martin, officier de Muité, en présence du préfet, du procureur du roi, du major Lambot, da eom* missaire de police et de divers officiers.

son est demeuré inconnu. Le maréchal était seul; il écrivait. Au bruit que firent en entrant les envahisseurs, il se leva, déchirant en morceaux la lettre commencée. Il resta debout, tandis que brusquement la chambre se remplissait.

— Que voulez-vous? demanda-t-il.

— Punir l'assassin de la princesse de Lamballe, répondit un jeune homme.

— Je n'ai jamais été l'assassin de personne, s'écria le maréchal. Si j'ai répandu le sang, c'est en défendant la patrie et en répandant le mien. J'ai vieilli sous les drapeaux de l'honneur, et je n'y ai jamais failli. J'étais à soixante lieues de Paris, quand fut commis le meurtre dont on ose m'accuser.

. ^ — Tu mourras !

— J'ai appris à braver la mort et je peux vous épargner un crime. Donnez-moi une arme et accordez-moi cinq minutes pour écrire mes dernières volontés.

Le taffetassier Farges, s'avança verslui, en disant :"

— Tu veux la mort, la voilà.

Et il déchargea son pistolet sur sa victime, sans lui faire toutefois aucun mal, car la balle effleura seulement les cheveux et alla trouer le plafond.

— Tu l'as manqué, s'écria le portefaix Guindon:

ôte-toi de là, c'est mon tour. Je vais te faire y<j^^ comment il fallait faire.

Épaulant rapidement sa carabine , il tira derrière sur le maréchal, qui tomba sans pousser cri. La balle entrée au bas du cou, entre la sième et la quatrième vertèbre cervicale, était sortie par le larynx. La mort fut instantanée. Voilà tout c^ qu'on sait du drame sanglant qui s'accomplit dax^s cette chambre d'auberge, le 2 août 1815. Désireix^ d'écarter d'eux le châtiment de leur crime, assassins essayèrent de l'attribuer à un suicide, maréchal leur en avait lui-même inspiré la pensée, demandant des armes avec lesquelles il voulait saXi^ ^ doute, non mettre fin à ses jours, mais se défendra - Ils ne songèrent pas que la disposition des bl©fi^*" sures donnerait un démenti à leur assertion, ^"^ firent tout ce qu'il fallait pour l'accréditer. Ils étaied*^' eux et leurs complices, redoutables et redoutés, c»- — pables de tirer de quiconque oserait les dénonce-*" une terrible vengeance. Il leur fut donc facile, noi^-" seulement d'obtenir, par la menace, le silence éL^ ceux qui avaient été témoins de leur forfait, mai^ encore de bénéficier longtemps de l'avis du chirur--*' gien commis à l'étude des blessures, et qui d'abord n'osa contester que le maréchal se fût suicidé. Odtt^

ASSASSINAT DU MARÉCHAL BRUNE. i39

^^ersion parut acceptée par tout le monde *. Terreur ^u mauvaise foi, personne ne fit effort pour la con- ~tredire. Il y eut même des faux témoins pour la corroborer. Cn serrurier nonmié Didier, un boucher nommé Boudon, un fileur en soie nonuné Girard, aflBrmèrent avoir vu le maréchal se saisir du pistolet d'arçon d'un chasseur d'Angouléme, et se brûler la cervelle; leur déclaration fut consignée dans le procès-verbal dressé aussitôt après le décès. Les magistrats ne furent pas même appeler le maître d'hôtel MoUn, qui déclara plus tard qu'il aurait refusé de signer le procès-verbal si on le lui avait soumis, parce qu'il y était dit que le maréchal s'était suicidé, tandis qu'il avait la conviction qu'il venait de périr assassiné. Cette conviction, beaucoup d'autres personnes la partageaient. La crainte de devenir l'objet de la vengeance des assassins les empêcha seule de parler; il fallut le dévoûment héroïque de la maréchale Brune à la mémoire de son mari, son ardeur à la réhabiliter, pour faire proclamer tout haut ce que la plupart des témoins de ces événemens se disaient tout bas.

1. Ce même joar, le major Lambot écrivait au ministre de la guerre qu'il avait une désagrédble nouvelle à lai annoncer.

Vers cinq heures, rinstruction étant close, des fossoyeurs furent appelés, par Tordre du maire, afin d'ensevelir le corps. Mais le propriétaire de l'hôtel, pressé de voir s'éloigner de sa maison lea attroupemens, demanda que l'ensevelissement eût lieu au cimetière. Le corps fut placé tout vêtu dans une bière et partit escorté d'une compagnie de garde nationale et d'un piquet de ligne qui marchaient à grands pas, suivis d'un grand nombre d'individus armés , auteurs ou complices de l'émeute qui venait de se dénouer tragiquement. Ces individus commencèrent par proférer des injures sur le passage du cadavre ; puis ils crièrent aux porteurs de ralentir le pas, en les menaçant de tirer sur eux, s'ils n'obéissaient. L'officier qui commandait l'escorte donna un ordre contraire. Les porteurs effrayés s'arrêtèrent et posèrent le brancard au milieu de la rue. La foule alors se précipita sur le cercueil, s'empara du mort et se dirigea, en hurlant, vers le pont de la Barthelasse, d'où elle le précipita dans le Rhône. Des coups de fusil au nombre d'une trentaine furent tirés. Aucun n'atteignit le cadavre. Puis une main écrivit à la craie ces mots sur l'une des poutres du pont : Ici

EST LE CIMETIÈRE DU MARÉCHAL BrUNE, 2 AOUT 1816.

Les restes mutilés du maréchal furent conduits

par le courant du Rhône au-delà de Beau<^ire. La nouvelle du crime les y avait précédés, et des habitans du pays, — d'anciens soldats, dit-on, — reconnurent dans ces chairs décomposées le vaillant homme de guerre que la populace d'Avignon avait égorgé. Ils s'empressèrent de les recueillir afin de leur donner la sépulture. Mais, comme ils commençaient à creuser une fosse pour les y déposer, ils furent rejoints par quelques-uns des assassins qui, depuis Avignon, suivaient le cadavre, en longeant le fleuve, et qui leur interdirent de l'enterrer. Les bandits voulaient qu'il fût dévoré parles oiseaux de proie ; ils eurent Thorrible courage de veiller là longtemps, afin d'assister à ce dernier trait de leur fureur.

Le soir venu, ils s'éloignèrent. Un pêcheur du Rhône, nommé Berlandier, put enfin, grâce à un homme de cœur, M. Laugier de Chartrouse, propriétaire du pays, rendre à la terre cette triste dépouille qui n'en fut retirée qu'un peu plus tard, quand la maréchale, ayant envoyé sur les lieux un fidèle serviteur de son mari, la réclama. Transporté au château de Saint-Just, le cercueil y fut déposé dans une galerie où la maréchale jura qu'il resterait jusqu'à ce qu'elle pût inscrire, à côté du nom du mort, l'arrêt de condamnation des assassins.

242 LA TERREUH BLANCHE.

La noble veuve du maréchal refusa d'accepter un seul jour la version du suicide, et de croire que son mari eût péri autrement qu'égorgé. Elle demanda la lumière; elle sollicita une instruction. Mais on lui opposa l'impossibilité de procéder à une enquête dans un pays où les passions étaient encore si violentes, et les auteurs des crimes de 1815, si redoutés, que juges et témoins, terrifiés, refusèrent, les uns de faire bonne justice, les autres de raconter x^e qu'ils avaient vu. ^Désespérée, mais vaillante à la mission qu'elle s'était donnée de réhabiliter la mémoire de son mari, la maréchale intenta un procès en calonmie à Martainville, rédacteur en chef du Drapeau blanCy qui avait déclaré que le maréchal s'était bien réellement suicidé. L'arrêt répondit que Brune étant mort, ce qu'on avait à dire sur son compte était de l'histoire.

Alors, dans le silence et dans la retraite, avec le concours d'un avocat déjà célèbre, M. Dupin aîné, la courageuse femme entreprit elle-même de rétablir la vérité. Ce fut une œuvre longue, difficile, ainsi qu'on en peut juger par cette lettre d'un des témoins dont elle obtint les aveux : (c J'ai une recommandation à vous faire. Profitez de mes renseignemens sans me nommer. Si j'étais nommé, la moindre chose qui pourrait m'arriver serait l'incendie de mes propriétés ^ » Mais la maréchale mena sa tâche à bonne fin, et quatre ans plus tard, en 1819, la sanglante tragédie était reconstituée, avec sa physionomie terrible, prouvée et démontrée par d'indéniables témoignages.

Le 29 mars de cette année, elle adressa une requête au roi, dans laquelle elle accusait de l'assassinat le sieur Farges, taffetassier, et le sieur Guindon dit Roquefort, portefaix. Elle demandait que les assassins fussent poursuivis et traduits devant les tribunaux. Mais elle demandait également que le procès fût porté devant la cour de Paris, les magistrats du ressort dans lequel le meurtre* avait eu lieu devant être déchargés, pour cause de suspidon légitime, du soin d'en connaître.

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