‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 53 sur 86 · TOULOUSE, AOUT · texte numérisé non relu

TOULOUSE, AOUT

Le 11 mars 181/î, avant même que la déchéance de l'empereur eût été votée par les chambres , Bordeaux se plaçait sous l'autorité de Louis XVIII et acclamait les soldats anglais embarrassés et choqués par un enthousiasme sur lequel ils ne comptaient guère, alors que douze jours à peine s'étaient écoulés depuis la bataille d'Orthez, dans laquelle ils avaient défait non sans peine la petite armée du maréchal Soult.

Toulouse souhaitait ardemment de suivre l'exemple de Bordeaux, mais n'était pas libre d'agir à son gré. Dès le 4 mars, les équipages, les fuyards et les blessés de l'armée vaincue avaient commencé à se réfugier dans la ville. Puis le maréchal était aiTÎvé avec les troupes qu'il avait pu rallier après sa dé-

LA TERREUU BLANCHE.

faite , décidé à combattre jusqu'à épuisement de ses forces, ne tenant aucun compte des rumeurs qui lui parvenaient de Paris, réorganisant ses bataillons, mettant !a cité en état de défense, avec la conviction que Wellington ne larderait pas à venir Ty chercher.

Contenus par la présence de 35,000 hommes campés à leurs portes , les habitant de Toulouse furent contrains de taire leurs sympathies royalistes. Le maréchal Soult ne croyait pas que la capitulation de Paris, dont il ignorait encore les suites, pût le délier de ses devoirs militaires. Impuissans à le détourner de ses patriotiques desseins, les plus ardens partisans des Bourbons osèrent lui faire un crime de son courage ; mais ils ne purent Tempêcher de livrer, le 10 avril, sous les murs^de la ville, aux Anglais et aux Espagnols commandés par le duc de Wellington, une sanglante bataille qui dura tout un jour et coûta 6,000 hommes à l'ennemi. Ces royalistes forcenés suivirent, partagés entre Tespoir d'une déroute et la

crainte d'une victoire, les péripéties de ce glorieux combat, à la suite duquel Soult, vaincu, quoique héroïque, rejeté dans Toulouse , résolu d'abord à y résister, se laissa dominer par des raisons d'humanité et se retira sur Villefranche où il comptait rejoindre

le maréchal Suchet et prendre, de concert avec lui, une éclatante revanche.

L* armée française avait opéré sa retraite durant la nuit du 11 au 12 avril. Le jour suivant, les coalisés entraient dans Toulouse et y recevaient un accueil enthousiaste. Lancé de Tune des croisées du Gapitole, un buste de Napoléon, souillé et brisé, vint rouler aux pieds de Wellington qui s'avançait à travers les rues, parmi les acclamations populaires, passant sous des arcs de triomphe au-dessus desquels on lisait des inscriptions telles que celle-ci :

Un héros nous rend les vertus . Dont brilla le nom de Turenne; Grâce au moderne Fabius, La Tamise a sauvé la Seine.

Ainsi qu'à Bordeaux, les autorités locales haranguèrent le vainqueur. Le président du conseil général s'écria en sa présence : « Honneur aux puissances coalisées, nos libératrices; aux armées anglaises, espagnoles, portugaises, nos alliées! Honneur à leur glorieux chef, au Turenne britannique! » La cour salua en lui « un héros et le libérateur du Midi. » L'académie l'acclama comme « le conservateur spécial de la ville. » Enfin, le Journal de Toulouse^ fai-

sant allusion à la retraite du maréchal Soult, imprima à l'adresse du généralissime anglais la plus basse flatterie justifiée à l'aide d'un mensonge odieux : « Le duc de Wellington pouvait fermer toute issue à l'armée vaincue et l'exterminer; mais le magnanime général laissa défiler sous le canon de l'armée anglaise toutes les troupes du maréchal *. » A l'hôpital militaire, des centaines de blessés restèrent privés de secours et oubliés comme s'ils n'avaient pas versé leur sang pour la patrie, jusqu'au moment où le

comte de Polignac, commissaire extraordinaire du roi, étant venu à Toulouse, eut pitié de ces infortunés et exigea que des soins leur fussent donnés.

Ainsi, par la faute de celui qui, dans l'excès de son orgueil et les manifestations de sa folie, avait épuisé le sang, l'argent, tous les trésors du pays, et ouvert à l'ennemi des foyers où sa soif immodérée de conquêtes était maudite et allait engendrer d'autres maux, s'étaient oblitérées la , notion du patrio-

1. l\ est avéré, — et c*est l'opinion de rillustrc Iiistoricn da Com» sulat et de l^Empire, — quVprès la bataille do Toulous?, le inaré« chai Soult pouvait, en s'cnfermant dans la ville, résister avec succès à Tarmée anglo-espagnole. Il lui restait 32,000 liommos; mais il fal* Uit exposer la population toulousaine à toutes les horreurs d*aii assaut; il préréra se retirer sur Villefranche dont la route était libre.

tisme et la haine tradiitoonelle des Français pour les envahisseurs. Oui, il faut l'avouer, et c'est là un souvenir douloureux, les populations pliaient sous des impôts si lourds, au cœur des familles saignaient des plaies si profondes, tant d'angoisses étreignaient les âmes, que la moitié de la France accueillit les étrangers non comme des ennemis, mais comme des libérateurs. Toutefois, à Toulouse, où les passions ultra-royalistes devaient produire de si détestables fruits , ce sentiment fut poussé jusqu'à l'extrême. 11 arracha une protestation à quelques hommes de cœur, et notamment à M. Romiguières, orateur éloquent, l'une des lumières de ce barreau renommé, où l'amour du droit se mêlait à l'amour des lettres et d'où sont sortis tant de politiques illustres. M. Romiguières abandonna le poste qu'il occupait à la tête de l'une des légions de la garde nationale, afin de n'être pas associé à des manifestations qu'il regardait comme contraires à l'honneur. 11 écrivit en même temps au général Wellington une éloquente lettre dont nous ne voulons citer qu'une phrase : « J'avoue, milord , que lorsque j'ai vu ma patrie envahie, vos soldats au sein de ma ville natale, la colère du vainqueur, la joie irréfléchie du vaincu, j'ai éprouvé tous les tourmens qu'éprouverait votre seigneurie si des

étrangers remontant la Tamise venaient s'asseoir en maîtres dans le parlement d'Angleterre. » C'en était assez pour signaler M. Romiguières aux vengeances futures ; la semaine suivante, il était contraint de quitter Toulouse où ses jours n'étaient plus en sûreté; il n'y revint qu'en 1817, quand ces folles passions furent apaisées.

Nul gouvernement ne fut plus populaire que celui de la Restauration. On a dit avec raison que « l'immense majorité de la nation l'avait accepté comme le gage d'un régime de paix dans lequel les développemens de l'agriculture , du commerce et des arts rétabliraient la prospérité publique, détruite par tant de guerres sanglantes et ruineuses. » Les Bourbons n'avaient pas eu le temps de commettre des fautes ; les passions cléricales ne s'étaient pas encore manifestées ; l'ultra-royalisme acceptait la Charte ou plutôt la subissait en silence, et l'on put croire que l'ère des révolutions était close. Malheureusement cet état fut de courte durée. Bientôt le parti qui devait, quatorze ans plus tard, ne triompher un jour que pour précipiter la monarchie dans les aventures, fit entendre sa voix et devint exigeant. Les libéraux, blessés par diverses mesures gouvernementales, conçurent des défiances souvent injustes, fatales tou-

LE MEURTRE DD GÉBiÉRAL RAMEL. 967

jours; les amis de l'empire osèrent regretter hautement le pouvoir tombé, et tout parut conspirer pour préparer à Napoléon un retour triomphal. 11 suffit d'une année pour amener ces douloureux changemens.

Au conunencement de 1S15 et environ un an après la restauration des Bourbons, les départemens du midi de la France étaient presque entièrement livrés aux influences ultra -royalistes. A Toulouse ces influences s'excercaient avec plus de vivacité que partout ailleurs. Elles se manifestaient surtout par une infatigable ardeur à assurer leur empire, par le mécoot'^itement non dissimulé^e suscitaient, parmi la majeure partie de cette population passionnée, les eflRnts que ne cessait de tenter le gouvernement de Louis Xnil pour récoûdlier Tancien régime, représente par les émigrés, avec les idées modernes^ rapi* dément propagées par la Ré^olutioû et ptassées depai« vif^t-dinq ans dans les lois et daats les monirs* Toot à coup, verfî; k 10 mars, on apprit la iKOUvelle da dâbaïqiaeiDeDi de îkapoléon- Pamû les w'afitalai ce fut d'alKiirc! un sefilitoeirt <ie <39iwe« qiu« %itA bientôt a/ocrojtre la joî*:* 4es partisa.'os de Vemfit€ et auqud ^ mHu gudtjue Ijetrreur-, -quiiuad wi> mèa^ hommes « gue Ton avaJt vuh^ pméuai mt^ aflttêe

effarés et Iremblans, relevèrent la tête, disant à ceux qui s'étaient fait remarquer par leur attachement aux Bourbons :

— A votre tour d'avoir peur, maintenant !

Les royalistes modérés restèrent sous le coup de cette terreur des premiers jours. Ils comprenaient bien que l'équipée impériale allait attirer de nouveau sur la France l'invasion et la guen'e civile. Quant aux exaltés, ils se remirent bientôt de leurs alarmes, convaincus que le règne de Napoléon serait de courte durée et qu'après sa chute, le gouvernement du roi, se conformant à leurs vœux, cesserait de vouloir réconcilier les partis et aiderait au contraire à fonder la domination des hommes qui, n'ayant rien appris ni rien oublié, entendaient abroger la Charte, ressaisir les biens nationaux et faire rétrograder la France jusqu'à l'ancien régime.

Le 12 mars, le bruit se répandit que, par ordre de Louis XVIII, Toulouse allait devenir l'un des centres de la résistance à l'empire et le siège du gouvernement civil du Midi , sous les ordres du baron de Vitrolles, secrétaire des conseils du roi. Trois jours avant, le duc d'Angoulême avait quitté Bordeaux, laissant cette ville sous l'autorité de la princesse sa femme, pour aller prendre à Nîmes le commandement

de Tarmée royale. On vécut pendant deux semaines en proie à la fièvre que provoquait dans tous les esprits l'attente anxieuse des événemens. Les factions en présence passaient tour à tour par les perplexités et les angoisses, se demandant chaque soir à laquelle d'entre elles le lendemain donnerait la victoire. La garde nationale, ardemment attachée aux Bourbons, veillait aux abords de la ville, comme si Napoléon eût été sur le point de paraître. Les hommes violens de chaque parti passaient leur temps à se défier, à se menacer, partagés entre l'espérance et la crainte. Les affaires s'étaient arrêtées tout à coup; la population vivait dans la rue, se livrant à des discussions bruyantes que l'ignorance de ce qui se passait à Paris, rendait stériles autant que dangereuses.

Enfin, dans la matinée du 26 mars, le baron de VitroUes arriva. C'était un homme jeune, énergique, actif, très habile et très insinuant, passionnément dévoué à la cause royale à laquelle il avait consacré sa vie depuis vingt ans, sans se laisser décourager jamais. 11 apportait à Toulouse d'immenses projets. 11 entendait établir une vaste fédération entre les départemens du Midi et ceux de l'Ouest, tenir solidement dans cette région le drapeau du roi, s'y procurer des ressources en hommes et en argent et

entreprendre ainsi la lutte contre Napoléon. Mais ces plans conçus en hâte à Paris, quand les difficultés pratiques ne pouvaient encore être vues ni touchées, n'étaient pas réalisables. M. de Vitrolles s'en aperçut bientôt.

La préfecture de Toulouse était alors aux mains d'un homme éminent par le cœur et l'esprit, le comte de Saint-Aulaire, très attaché à ses devoirs, mais ne partageant pas les passions royalistes au milieu desquelles il vivait. Le préfet, dès le premier entretien qu'il eut avec M. de Vitrolles, loin de faire montre de son dévoûment à la royauté, en traça nettement les limites. Il était aussi résolu à ne pas rester le fonctionnaire d'un gouvernement qui avait déserté Paris au lieu d'y attendre son ennemi, qu'à ne pas devenir fonctionnaire de l'empire. Le maire, M. de Malaret, nourrissait les mêmes sentimens et, quoique moins pressé de se retirer, entendait néanmoins se renfermer dans ses attributions municipales. Quant au général Delaborde, commandant la 10® division militaire, il ne promettait la fidélité de l'armée que si la guerre civile pouvait être évitée. M. de Vitrolles eut alors l'idée de faire appel au zèle du maréchal de Pérignon qui vivait depuis un an dans son pays, aux environs de Toulouse. Le mare-

LE MEURTRE DU GÉNÉRAL RAMEL. ÎTl

chai accepta le poste qu'occupait le général Delaborde, et celui-ci sortit de Toulouse. Malheureusement pour la cause royale, le vaillant soldat de Roses et de Novi, le successeur de Dugommier, à la tête de Tarmée des Pyrénées, n'avait pas pris part aux grandes guerres de l'empire, Napoléon ne lui ayant jamais confié que des postes tranquilles, tels que le gouvernement de Parme et de Plaisailce, ou le commandement de l'armée de Naples. 11 n'était populaire ni parmi les Toulousains, ni parmi les soldats. II n'apporta donc aucun secours à M. de Vitrolles- D'autres difficultés surgirent bientôt. Le représentant du roi ne put rallier à ses projets qu'une douzaine de préfets, quoiqu'il eût espéré que quarantecinq lui prêteraient leur concours. 11 ne parvint pas à imposer ses ordres aux receveurs-généraux, ni à les empêcher d'adresser à Paris les fonds publics qu'il aurait voulu se faire compter. Il ne tarda pas à se trouver sans ressources. En même temps, de toutes parts, les troupes se prononçaient pour l'empereur. Le duc de Bourbon, auquel était échue la mission de soulever la Vendée, était contraint de s'enfuir après une tentative infructueuse; la défection de plusieurs régimens obligeait le comte d'Artois à quitter Lyon; la duchesse d'Angoulême, en dépit de son héroïsme.

était impuissante à conseiTer Bordeaux au roi, et le prince son époux, trahi aussi par la fortune, se voyait entraîné, après les plus vaillans efforts et un combat heureux au pont de la Drôme, à capituler à la Palud. Enfin, et c'était le dernier coup porté aUx espérances de M. de VitroUes, la garde nationale de Toulouse déclarait qu'elle ne combattrait que si elle était tippuyée par d'autres forces.

Malgré tant de symptômes significatifs, malgré les avis du préfet, du maire, de M. de Villèle lui-même, -encore inconnu à Paris, mais préludant, par rinfluence qu'il exerçait dans Toulouse, à sa (barrière future, M. de Vitrolles, au mépris de toute vraisemblance, luttait désespérément, n'ayant d'autre souci que celui de taire à la population les nouvelles de Paris, allant jusqu'à supprimer les correspondances, emprisonnant les courriers afin de s'assurer même contre les indiscrétions, tentant en un mot d'orgar niser une dictature qui déjà soulevait contre lui des murmures et provoquait des commencemens d'émeute. Chaque jour, il tenait conseil avec le maréchal de Pérignon, le comte de Damas-Crux venu de Paris en même temps que lui pour prendre le coin-* mandement des volontaires royaux , et quelques citoyens aussi décidés, quoique non moins impuissans.

Un coup de main militaire, organisé par le général Delaborde, qui ne s'était pas éloigné de Toulouse, et avait des intelligences dans la ville, mit fin à cette résistance dépourvue d'efficacité. Durant la nuit du 3 au 4 avril, M. de Vitrolles, le maréchal et le comte de Damas-Crux furent arrêtés. Le lendemain, ce dernier était autorisé à se rendre en Espagne, et le marquis de Pérignon à retourner dans ses terres. Quant à M. de Vitrolles, conformément aux ordres de l'empereur, qui voulait d'abord le faire fusiller, mais à qui le duc de Vicence avait ensuite arraché une décision plus clémente, il était dirigé sur Paris et incarcéré à Vincennes, d'où il ne sortit qu'après les Cent-jours. L'autorité impériale fut ainsi rétablie dans Toulouse, sans que l'ordre eût été troublé. Le préfet, M. de Saint-Aulaire, donna sa démission et se retira après avoir fait afficher une proclamation empreinte de sagesse patriotique et résignée. Cette proclamation figura sur les murs, à côté de celle du maire, M. de Malaret, à qui son dévoûment à l'ordre public et au bien de la ville fit un devoir de conserver ses fonctions.

Bientôt après, l'empereur ordonnait la formation d'une armée qui, sous le titre de corps d'observation des Pyrénées-Orientales, devait comprendre les 9® et

10*" divisions militaires, c'est-à-dire les départements de TArdèche, du Gard, de la Lozère, de l'Hérault, du Tarn, de TAveyron, de l'Aude, des Pyrénées-Orientales, de TAriége, de la Haute-Garonne, des Hauteâ- Pyrénées, du Gers et du Tarn-et-Garonne. Ce corps d'observation devait avoir l'Espagne pour principal objectif et entourer d'une surveillance rigoureuse les émigrés que le duc d'Angoulême avait entraînés avec lui au-delà de la frontière et qui la menaçaient, en se flattant déjà d'avoir intéressé et rallié à leur cause le gouvernement espagnol.

Le général comte Decaen, celui-là même que le retour de l'île d'Elbe avait trouvé à Bordeaux et qui s'était rallié à l'empire, reçut cet important commandement avec des pouvoirs illimités et la mission spéciale d'organiser une fédération entre tous les adversaires de la monarchie dans le Midi. En arrivant à Toulouse où il devait résider, il put rendre un compte exact de l'exaspération des populations méridionales. Le chef-lieu de la Haute-Garonne, notamment, était animé de l'esprit le plus hostile à l'empire et à la révolution dont tous les partisans s'étaient rangés sous le drapeau de Napoléon. Les habitons supportaient sans se plaindre les vexations dont les accablait le parti victorieux; mais il était facile de

devînerque de sourdes et violentes colères se cachaient sous cette résignation apparente et qu'un jour elles serviraient de prétexte à des représailles. Bien que la formation d'une fédération fût déjà commencée, Toulouse restait manifestement royaliste et Tétat des esprits inspirait au général Decaen de telles craintes que, le 7 juin, il n'osait détacher de sa garnison, assez forte cependant, un régiment pour l'envoyer à Bordeaux, conformément à des ordres qu'il avait reçus du ministre de la guerre. Il s'appliqua dès ce moment à mater les velléités de révolte et d'insubordination qu'il surprenait de toutes parts.

De sévères règlemens de police, un régime d'état de siège, pesèrent lourdement sur la population et le général Decaen poussa si loin l'arbitraire qu'il osa lever une contribution de 1,222,000 francs sur cent trente personnes « reconnues pour être des ennemis forcenés du gouvernement. » Il est vrai que cette contribution ne fut pas exigée. Le ministre de la guerre, un peu ému lorsqu'il connut la décision du général Decaen, s'empressa de consulter le ministre des finances qui lui répondit : « La mesure est la plus arbitraire de toutes celles que les circonstances ont pu faire prendre dans divers départemens : elle est en opposition, du reste, avec les dispositions for-

melles de l'acte constitutionnel et je ne peux qu'inviter votre Excellence à s'en expliquer le plutôt possible avec M. le général Decaen, afin de prévenir les réclamations qui seraient infailliblement adressées à la chambre des représentants et le fâcheux effet qui en serait la suite. » Malheureusement ce langage ne fut pas connu, et la mesure que le général Decaen n'eut ni le temps de faire exécuter ni le temps de rapporter resta dans la mémoire des Toulousains comme une cause nouvelle d'irritation.

Tous les regards des royalistes se tournaient alors vers l'Espagne. C'est de là qu'en souhaitant la chute du trône impérial, ils attendaient le secours. Le duc d'Angoulême, comme nous l'avons dit, s'était réfugié à Barcelone. Un assez grand nombre de ses partisans étaient venus l'y rejoindre. La population l'avait mal accueilli. Mais le prince savait qu'il trouverait plus de crédit auprès du roi et surtout auprès de l'armée, à laquelle étaient dus plusieurs mois de solde, qui, mal équipée et mal nourrie, ne songeait qu'à faire cesser cette situation. C'est donc auprès de l'armée qu'ils tâchaient de rendre favorable à la cause du roi de France, que ses partisans agissaient. Lui-même, après avoir fait un rapide voyage àMadrid, était revenu à Barcelone le 10 juin et, le lendemain.

il passait la revue des troupes qui allaient quitter cette ville pour se rendre à la frontière française. Le mécontentement était général en Catalogne, où Ton ne voulait pas de la guerre à la France. Cependant l'espoir que leur misère touchait à son terme rendit les soldats dociles à la voix du duc d'Angoulême; ils se mirent en marche pour se porter vers Figuières, où le général Castanos devait établir son quartiergénéral. Des rapports secrets tenaient le général Decaen au courant des efforts du prince pour conquérir des alliés. Ces rapports disaient, le 19 juin, que le duc d'Angoulême était à Tavant-garde de l'armée espagnole composée de vingt-quatre mille hommes, qu'il la pressait d'entrer dan$ le Roussillon que l'on savait bien disposé pour Louis XVIII, et où un bataillon formé de déserteurs français attendait, sous les ordres du colonel d'Ambrujeac, l'occasion de marcher en avant. Ils ajoutaient qu'un Espagnol venait d'être nommé préfet dp Perpignan pour le roi et que la frontière allait être franchie. Ils allaient jusqu'à prétendre, — ce qui d'ailleurs était faux, — que le prince était nommé généralissime des troupes espagnoles ^

1. Les curieux renseignemens qui précèdent nous ont été fournis par les archives du ministère de la guerre.

On devine combien étaient grandes les inquiétudes du général Decaen et dans quelle mesure elles s'augmentèrent quand, le 24 juin, il apprit la défaite de l'empereur à Waterloo. « Cette pénible nouvelle, écrivait-il au ministre de la guerre, lorsqu'elle sera parvenue à la connaissance des ennemis de la patrie et de l'empereur, ainsi que celle des mouvements des Espagnols, vont rendre ma position extrêmement difficile. Je vous prie, monseigneur, de l'envisager sous toutes ses couleurs et de m'aider de tout ce qui vous sera possible. » Il cacha la vérité pendant trentesix heures; mais le 26 juin, elle devint publique, au moment même où une lettre du ministre de la guerre venait lui apprendre que des commissaires chargés de proposer la paix aux puissances alliées venaient de se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre. Cet avis le décida à résister au soulèvement de la population dont les sympathies éclatèrent violemment. Un drapeau blanc fut promené dans les rues ; des fleurs de lys apparurent sur les enseignes des cafés ; on cria : Vive le roi ; une maison fut pillée et un coup de pistolet tiré sur un oJQScier, sans l'atteindre. Le général Decaen fit sommer les attroupements de se disperser ; pour les obliger à obéir, il lança sur eux un escadron de cavalerie. Deux per-

LE MEURTRE DU GÉNÉRAL RAMEL. i79

sonnes furent tuées, trois blessées, huit arrêtées. L'ordre se rétablit, et comme on annonçait que le maréchal Pérignon venait à Toulouse, ordre fut donné de Temprisonner, s'il osait s'y présenter.

Mais ces efforts, quelque vigoureux qu'ils fussent, étaient impuissans à contenir jplus longtemps les passions royalistes. Le 28 juin, les partisans les plus ardens du roi, excités par la nouvelle que h drapeau blanc flottait à Paris et que le duc d'Angoulême allait arriver à Toulouse, ne parlaient de rien moins que de désarmer les postes. On provoquait ouvertement les soldats à la désertion. Le général Decaen conjura encore ces périls. Puis, bien qu'on lui eût fait connaître que Montauban, Moissac et Castel-Sarrazin étaient en pleine insurrection, il faisait proclamer, le 29 juin, Napoléon II, ordonnait à tous les habitans d'arborer la cocarde tricolore et demandait au gouvernement de déclarer avec énergie « qu'aucune circonstance ne rendrait jamais aux Bourbons l'espoir de remonter sur le trône. » Ce fut là le dernier trait de sa résistance qui se prolongea pendant quelques jours encore. Bientôt il était obligé de fuir devant les progrès d'un mouvement qui l'enserrait de toutes parts, et contre lequel il ne pouvait plus rien. Il partit après avoir signé avec tous Ips officiers supérieurs

réunis à Toulouse une adresse de soumission au roi, acte tardif qui ne put le sauver d'une détention de quinze mois ni d'une disgrâce qui ne prit fin qu'en 1830.

Dans la soirée du 17 juillet, le général Ramel, appelé par Louis XVIII au commandement de Toulouse, arborait le drapeau blanc et rendait la ville au roi. Depuis douze jours, une ordonnance royale avait réuni le corps d'observation des Pyrénées-Orientales à l'armée de la Loire.

En quittant Toulouse, au mois d'avril précédent, prisonnier de l'empereur, M. de Vitrolles léguait à cette ville un triste et déplorable souvenir de son passage, ces compagnies de volontaires, formées secrètement par lui, composées en grande partie d*hommes appartenant à la lie du peuple, qui cachaient sous l'ardeur, vraie ou feinte, d'un royalisme par lequel le secrétaire des conseils du roi s'était laissé séduire et tromper, les passions les plus violentes, les intentions les plus odieuses, et qui réunissaient assez d'ignobles appétits et de vices exécrables pour devenir ultérieurement les agens des plus lâches vengeances. Tant que dura le gouvernement impérial, ils ne laissèrent rien paraître de leur organisation ni de leurs projets. Il arriva même qu'ils souffrirent sans se plaindre des violences dont une minorité bonapartiste, provocatrice et turbu-

lente, rendit à diverses reprises la population vietime. Mais ils entretenaient dans la foule la haine de tout ce qui n'était pas dévoué aux Bourbons, et, par une propagande qui ne se lassait pas, ils augmentaient chaque jour la fermentation qu'avait provoquée dans les esprits la chute de Louis XVIII.

De la bataille de Waterloo, bientôt suivie de l'écroulement irréparable, cette fois, du régime impérial, date le réveil des passions dont nous avons entrepris de raconter les suites funestes. Louis XVIII n'était pas encore rentré aux Tuileries que déjà se manifestaient avec une violence alarmante les haines déchaînées par le retour de Napoléon, et si difficilement contenues pendant les Gent-jours. La plupart des individus qui avaient appartenu à la minorité bonapartiste furent subitement contrains de se disperser et de s*enfuir. C'est le sort ordinaire des factions vaincues. Mais, ce qui fut plus grave, c'est que Toulouse tomba tout à coup au pouvoir de ces compagnies secrètes dont on désignait les membres sous le nom de « Verdets, » à cause de la couleur de leur uniforme.

Les Verdets étaient environ six cents. Us formaient un bataillon sans attache régulière avec la garde nationale, ne reconnaissant pas l'autorité des chefs mi-

litaires et ne recevant d'ordres que des hommes exaltés dont le duc d'Angoulême avait imprudemment accepté le concours Tannée précédente. Bientôt les compagnies secrètes devinrent Torgane brutal des prétentions de ceux à qui elles obéissaient. Il ne suffisait pas, pour trouver grâce à leurs yeux, d'être attaché aux Bourbons; il fallait détester la Charte; il fallait demander la proscription de tous ceux qui avaient servi le gouvernement impérial. Avoir fait partie de l'ancienne armée était un crime que la mort seule pouvait expier. Entre le moment où la chute de Napoléon fut connue et le moment où le gouvernement du roi eut fait sentir sa main, les Verdets furent véritablement les maîtres de Toulouse. Parmi eux, cent cinquante environ dépassaient tous les autres par leur inconduite et leur indiscipline.

Ils terrorisèrent la ville, se refusant de reconnaître les autorités nommées par le roi, affectant de n'approuver que les nominations promulguées par le duc d'Angoulême, qui s'était empressé d'accourir à Toulouse au lendemain de Waterloo, pour ressaisir, au nom de Louis XVIII, le pouvoir dans le Midi et installer des magistrats provisoires. Il ne fit que passer* Après son départ et quand les fonctionnaires

28i LA TERREUR BLANCHE.

choisis par le roi vinrent prendre possession de leurs postes, les compagnies secrètes profitèrent des conflits de pouvoirs et d'attributions, qui résultaient de cette dualité du gouvernement pour exercer leur puissance sans règle et sans frein. On vit alors des citoyens arrêtés arbitrairement, d'autres expulsés de la ville ou obligés de fuir, et les autorités, dupes ou complices, demeurer inertes malgré les méfaits d'une poignée d'hommes. Il est vrai que ces bandits représentaient les influences les plus ardentes de la cité, qu'ils se sentaient protégés et en quelque sorte absous d'avance des crimes qu'ils pourraient commettre. « Rien de ce qui est prescrit par les ministres n'est exécuté ici, écrivait à cette date le commandant de la gendarmerie ; les arrestations se multiplient et sont ordonnées par une commission composée de MM ***. Elles se font sans le concours de la gendarmerie et sans aucune espèce de forme. La circulaire du duc d'Otrante n'a produit aucun changement dans les dispositions de ces messieurs i. » Un autre document signale au ministre de la police « l'audace de ce$ intrigans qui, pour obtenir toutes les faveurs, s'arrogent le titre de royalistes exclusifs. Hors eux, le roi

Page 1