‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 54 sur 86 · Archives du dépôt de la guerre · texte numérisé non relu

Archives du dépôt de la guerre

h^ MEURTRE DU GÉNÉRAL RAMEL. 3S5

n'a pas de fidèles sujets. En faisant la guerre aux opinions, ils la font aux places. »

L'étude des documens contemporains permet d'affirmer que les Verdets ne furent que l'instrument d'une faction dont la modération de Louis XVIII avait ch(>qué les espérances ambitieuses et qui entendait faire prévaloir d'autres vues et d'autres principes. La défiance de cette faction soi-disant royaliste envers le roi était si forte qu'il semblait moins dangereux de se faire partisan de Bonaparte que de se dire partisan de Louis XVIII. Tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux Verdets et pactisait avec eux criait : a Vive Charles X I A bas le roi !» Il y avait un parti d'Artois, composé d'hommes exaltés, à qui ne pouvait convenir un souverain qui voulait tout concilier, et qui se servaient à dessein des compagnies secrètes pour provoquer, par l'effroi que ces compagnies inspiraient, les changemens qu'ils rêvaient.

On a prêté bien d'autres projets à la faction ultraroyaliste de Toulouse. On a raconté qu'elle préparait le démembrement de la France, qu'elle voulait en détacher, au profit de Charles X, trente-quatre départemens destinés à former un royaume d'Aquitaine. On a également prétendu qu'elle était disposée à favoriser les prétendues revendications de l'Autriche sur le

royaume d* Arles, celles de TEspagne sur le Roussillon et la basse Navarre, celles du saint-siége sur Avignon et le comtat Venaissin. Nous n'avons retrouvé, ni dans les archives, ni dans T œuvre des historiens autorisés, aucune preuve de ces rêveries criminelles, et nous croyons plus juste de penser que, si elles avaient poussé, comme des fleurs malsaines, dans quelques imaginations affolées, elles n'eurent pas de lendemain. Quoi qu'il en soit, dans les premiers jours du mois d'août 1815 les Verdets étaient les maîtres de Toulouse. Vainement le maréchal de Pérignon, qui exerçait de nouveau dans le département le pouvoir militaire, le général Ramel, qui sous ses ordres commandait la 10® division, M. de Malaret, resté maire pendant les Gent-jours et confirmé dans ces fonctions par le roi, cherchaient à détruire cette influence dangereuse; ils étaient contrains de la combattre avec prudence, nous allions dire de la subir.

Il est vrai qu'ils ne jouissaient d'aucune popularité, qu'on en voulait même au gouvernement royal de s'entourer de tels hommes. Au général Ramel, à qui l'on reprochait d'avoir servi la révolution et Tempire, on eût préféré le comte de Galdaguez, ancien émigré, devenu général dans l'armée espagnole, et désigné d'abord par le duc d'Angoulême pour commander à

Toulouse, A M. de Malaret, qui avait eu le tort, disait-on, de conserver ses fonctions de maire pendant les Gent-jours, on eût préféré M. de Villèle, lequel, bien que ne partageant pas les folies de la faction ultra-royaliste, était connu par l'ardeur de son attachement aux Bourbons. A tous les degrés de la hiérarchie administrative, militaire, judiciaire, les fonctionnaires nommés par le roi étaient l'objet des mêmes critiques. Le mécontentement public s'accrut encore quand on apprit que le comte de Rémusat, ancien chambellan de l'empereur, devenait préfet de la Haute-Garonne. Ln favori de Napoléon à Toulouse ! Les Verdets traduisirent ces sentimens avec l'exaltation qui leur était propre. Détournés de leur mission, ils devinrent plus que jamais des instrumens de trouble, exposant aux plus redoutables périls la sécurité des citoyens. Tout servait de prétexte à leurs exigences, à leurs plaintes, auxquelles un incident particulier vint donner un ton plus âpre et plus menaçant.

Après avoir été grassement payées pendant les Gent-jours par les comités royalistes, qui attendaient l'heure de les employer, les compagnies secrètes commençaient à ne plus recevoir leur solde et étaient à bout de ressources. Les cabaretiers chez

lesquels elles étaient accoutumées à faire bonne chère refusaient le crédit; les personnages mystérieux dont la bourse avait jusqu'à ce jour défrayé leurs caprices cessaient de se montrer généreux et faciles. Il fallait renoncer à cette vie large et douce de prétoriens oisifs et gâtés, à cette longue paresse de quatre mois, se remettre au travail comme le commun des hommes ou imposer aux autorités militaires Tobligation d'assimiler les Verdets à la garde nationale, de les traiter sur le même pied, en les laissant indépendans de tout commandement réguUer et de toute discipline. C'est à ce dernier parti que les Verdets s'arrêtèrent.

Lorsque, pour la première fois, leurs délégués osèrent émettre devant le marquis de Pérignon ces étranges prétentions, le vieux soldat refusa nettement d'y souscrire.

— Si vous voulez servir le roi, dit-il, dispersezvous dans les rangs de la garde nationale ou engagez-vous dans le régiment de Marie-Thérèse^

Ce régiment, composé de soldats d'élite et de • jeunes conscrits, était en voie de formation. Mais les délégués ne l'entendaient pas ainsi. Ils ne désespé* rèrent pas d'amener les autorités à subir leur loi. On les vit tour à tour chez M. de Malaret, chez le

idi

général. Ramel, chez M. de Castellane, conurandaut en chef de la garde nationale, priant, exigeant, menaçant, invoquant leur fidélité à la cause royale, leur dévoûment et même les secours qu'ils auraient pu rendre et n'avaient pas rendus, réclamant une solde, des habits, du pain. Partout ils obtenaient la même réponse, et celle qui leur fut faite par le général Ramel se ressentit de l'énergie naturelle de ce vaillant officier.

Le 8 août, le maréchal de Pérignon passa la revue de la garde nationale. Les compagnies secrètes, bien qu'elles n'eussent pas été convoquées et ne fussent pas reconnues, vinrent se mettre en ligne. Cette audace indigna le maréchal, qui refusa de les laisser défiler devant lui. Le lendemain, une trentaine de ces hommes se présenta de nouveau chez le général Ramel, formulant les exigences déjà repoussées, mais sans obtenir un meilleur résultat. Irrités, ils se retirèrent en déclarant qu'ils « sauraient bien trouver le moyen de se faire payer. » A dater de ce jour, la mort du général Ramel fut résolue, et la même conspiration visa également M. de Malaret, M. de Castellane et même M. de Rémusat, qui n'était pas encore arrivé à Toulouse et ne prit possession de son poste que le 12 août.

C'est contre M. de Malaret que furent dirigées d'abord les manifestations. En même temps qu'il était maire de la ville, il présidait le collège électoral réuni en ce moment pour procéder à la nomination des députés. On voulait l'atteindre dans cette double fonction parce qu'on voyait en lui, comme en M. de Rémusat, une créature de Fouché et un complice de la politique ministérielle de laquelle on disait qu'elle avait pour but « d'accommoder la royauté aux intérêts de la révolution. » Pendant plusieurs soirs de suite, des attroupemens de Verdets, grossis de l'écume de la population, allèrent proférer sous ses fenêtres des injures et des menaces. Une compagnie de la garde nationale, composée des hommes les plus honorables et commandée par un banquier, M. Cassaing, s'offrit aussitôt pour protéger sa personne et sa demeure. M. de Malaret refusa ce secours à ceux qui l'engagèrent à fuir ; il répondit d'abord que son devoir le retenait à son poste. Hais les manifestations devinrent si bruyantes, les avis qui lui parvenaient étaient si précis, l'inertie de la police, son défaut d'énergie et d'intelligence éclatèrent en ces circonstances avec un si périlleux à-propos, que M. de Malaret, cédant aux supplications de sa famille, se décida à se mettre en sûreté.

Le jour même où M. de Rémusat prenait possession de la préfecture de la Haute-Garonne, il lui adressa sa démission et quitta la ville secrètement déguisé en femme, a dit une légende dont nous n'avons pu contrôler l'exactitude. Le préfet désigna M. de Villèle pour lui succéder.

Le ressentiment des compagnies secrètes s'exerça alors contre le général Ramel. Le 13 août, une manifestation eut lieu devant sa maison, située sur la place des Carmes. Le même jour, un régiment de chasseurs à cheval, ayant traversé la ville, fut l'objet de clameurs injurieuses, auxquelles quelques soldats répondirent par le cri de : « Vive l'empereur ! » Cet incident accrut l'agitation des esprits, aggravée par le bruit qui s'était répandu que le préfet apportait de Paris l'ordre de licencier immédiatement tes compagnies secrètes et que le général Ramel était chargé par le maréchal de Pérignon d'exécuter cet ordre. La soirée fut tumultueuse et alarmante pour la paix publique.

Le général tenta défaire arrêter l'un des meneurs, appartenant à la classe aisée de la population et notoirement désigné -comme excitant contre lui les passions populaires. Mais on lui fit remarquer que, la ville n'étant pas en <^tat de siège, les autorités

civiles pouvaient seules ordonner des arrestations. Celle qu'il avait voulue n'eut donc pas lieu ; mais rintention qu'il avait manifestée devint, aux mains (le ses ennemis , un nouveau grief qui fut aussitôt très habilement exploité contre sa personne. Ils mirent en circulation bien d'autres rumeurs. On raconta que le général Ramel était un protégé du ministre Fouché et correspondait avec lui, que sa nomination avait été imposée au roi par le ministère, qu'il cachait dans sa maison divers officiers supérieurs compromis pendant les Cent-jours, et notamment les généraux Clauzel et Decaen.

Ces bruits ne reposaient sur aucun fondement, et ceux qui les propageaient le savaient. Loin d'appartenir au parti de la Révolution, Ramel ne se souvenait qu'nvec amertume du mal qu'elle avait fait à lui et aux siens. Sans parler de son aîné, officier de cavalerie tué en 1797 sous les murs de Kehl, elle avait envoyé à la mort ses deux autres frères, l'un officier dans un régiment irlandais, après le 10 août, l'autre, général comme lui, en 1791, sous l'accusation de modérantisme. Elle l'avait condamné lui-même à la déportation, après la journée du 18 fructidor, durant laquelle la garde du corps législatif lui était confiée; elle l'avait envoyé à la Guyane, où il aurait péri sans

doute comme la plupart de ses compagnons d'exil, si son audace et une heureuse fortune ne l'avaient fait évader, avec sept d'entre eux, du désert mortel de Sinnamary. Délivré, Jean-Pierre Ramel était redevenu soldat. A Saint-Domingue, en Italie, en Espagne, il avait accompli son devoir. Rallié à la première Restauration, demeuré à l'écart pendant les Cent-jours, le commandement que venait de lui confier Louis XVIII devait être considéré comme une récompense. Son royalisme ne pouvait donc être ignoré de personne. « Mais la faction blanche et verte ne lui pardonnait pas de refuser des subsides aux compagnies secrètes *. »

Ici se pose un grave problème historique que n'ont pu résoudre ni les témoins des événeniens ni ,nous-même qui cherchons à en écrire l'histoire d'après les souvenirs de ces témoins et les documens officiels. Il est csrtain , le procès intenté aiix meurtriers du général Ramel l'a démontré, que le crime que nous allons raconter ne fut pas , comme l'assassinat du maréchal Brune par exemple, le résultat d'une effervescence populaire, soudainement provoquée et impossible à conjurer autant qu'à

Page 1