Archives nationales
prévoir. Il avait été préparé par quelques bandits qui se croyaient sûrs de Timpunité et qui, loi» d'être désavoués par les chefs du parti ultraroyaliste, trouvèrent après coup, panni ces chefs, hommes honorables cependant, des protecteurs acharnés à les soustraire à Taction des lois et à la vindicte publique. Pourquoi le général Ramel fut-il choisi comme victime par des passions surexcitées? Pourquoi ne trouva-t-il, ni parmi la population ni parmi les autorités, les défenseurs sur lesquels il avait le droit de compter? A quelles influences mystérieuses obéissaient les meurtriers? Faut -il croire, comme l'ont prétendu certains historiens, que le maréchal de Pérignon et les chefs placés sous ses ordres avaient été mis en demeure de laisser s'accomplir un exécrable forfait? Nous sommes impuissant à répondre à ces questions. Les recherches auxquelles nous nous sommes livré ne nous ont rien appris et nous ne saurions nous faire l'écho des rumeurs sans fondement et sans preuves qui ont mis en scène des personnages connus et ont voulu faire peser sur eux la responsabilité du. crime. L'histoire contemporaine a ses secrets qu'on ne saurait violer sans s'exposer à diffamer des morts, peutêtre à les calomnier. Nos archives nationales ne
contiennent à cet égard aucun éclaircissement. Les historiens locaux n'en donnent pas davantage, et le seul devoir qui s'impose à quiconque entreprendra de ressusciter ces événemens consiste à s'en tenir aux documens officiels et à suivre pas à pas l'instruction judiciaire qui succéda à ce grand crime. C'est ce que nous allons faire.
Dans la matinée du 14 août, les Verdets, au nombre de quarante environ, ayant à leur tête Guillaume Daussonne, tourneur en chaises; Bacquet, dit le Puyat, fabricant de parapluies; Gaillaçdie, portier; Carrière, ancien sergent de la ligne; François le Pendu, tourneur; Carribent, dit Angladet, tailleur, officier dans la compagnie ; Savy-Gardeilh, Montaubry, Javy, sans profession connue, d'autres encore se présentèrent chez le général Ramel et formulèrent grossièrement, en leur nom et au nom de leurs camarades, les exigences dont ils fatiguaient depuis six semaines les autorités militaires et civiles. Ils demandaient des armes, des habits, une solde. Le général leur répondit , ainsi qu'il Tavait déjà fait, qu'il ne pouvait leur reconnaître aucun titre légal, qu'il les engageait à se rallier à la garde nationale ou à s'engager dans les régimens en formation à
LE MEURTRE DU GÉNÉRAL RAMEL. i97
Toulouse. Il ajouta que non -seulement il ne leur accorderait rien de ce qu'ils sollicitaient, mais qu'encore, ayant reçu l'ordre de licencier les compagnies auxquelles ils appartenaient, il allait prendre des mesures propres à leur imposer l'obéissance. Ils se retirèrent en murmurant, en faisant entendre des menaces, en affirmant qu'ils n'auraient de repos qu'après qu'il aurait été fait droit à leurs réclamations. Ils se répandirent dans la ville, propageant de toutes parts l'irritation dont ils étaient animés! - Dans la journée, le colonel Ricard, commandant la place, vint voir le général et l'engagea à quitter
Toulouse.
— Des rumeurs qui me sont parvenues, lui dit-il, il résulte qu'on en veut à votre vie. Vous avez annoncé le dessein d'aller passer une semaine à Cahors. Partez, mon général, n'attendez pas davantage. 11 y va de vos jours. »
Ramel était jeune, rempli d'ardeur, doué d'une énergie peu commune et incapable de fuir un péril que, d'ailleurs, il croyait exagéré. Il appartenait à une génération militaire accoutumée à braver la mort. En outre, il conservait dans sa penséele souvenir très vivant de la soirée du 17 juillet, durant laquelle, le premier dans Toulouse, il avait arboré le
drapeau blanc aux croisées de sa maison, tandis que la foule, massée sur la place des Carmes, l'acclamait •sympathiquement et l'applaudissait. Depuis ce jour il ne cessait de répéter qu'il était populaire et aimé dans Toulouse. Sa réponse au colonel Ricard portait l'empreinte de cette confiance qui allait lui être fatale.
— Vos craintes sont exagérées, répondit-il au commandant de place. Le peuple est pour moi et je ne cours aucun danger. D'ailleurs, je suis résolu à ne partir que lorsque les compagnies secrètes auront été licenciées.
Le colonel Ricard émit, sur la possibilité du licenciement, des doutes que le général refusa de partager; puis, devant la résistance qu'il ne pouvait vaincre, il se contenta de doubler les postes et de conmiander des troupes « qu'il savait, ainsi qu'il l'avoua dans l'instruction, ne devoir être d'aucun secours^. » Le soir venu, trente ou quarante individus, armés de sabres et de bâtons, quittèrent les danses qui avaient lieu presque tous les soirs sur la place des Carmes, suite des fêtes par lesquelles avait été célébré le retour des Bourbons, et vinrent se ranger en bataille
1. Rapport de M. Fontettes do Caumont, magistrat instractear.
devant la maison du général, en criant à plusieurs reprises : « Vive le roi I A bas Ramel I » Le général était absent. Mais son secrétaire, M. Joly, parut à une fenêtre et répondit à ces clameurs par un cri de : « Vive le roi ! » De tumultueuses vociférations s'élevèrent de nouveau, puis l'attroupement se retira*.
Le lendemain, jour de l'Assomption, dès le matin, un officier des Verdets, le sieur Angladet, tailleur, que nous avons nommé déjà, se rendit à l'auberge de la Gave, située à la porte Arnaud-Bernard, dans le faubourg des Minimes, tenue par un individu nommé Gaubert, afin de commander pour le soir un repas de trente couverts. Ce Gaubert, brave homme qui fut entendu plus tard dans l'instruction, était créancier des compagnies secrètes pour une somme élevée. La plupart des aubergistes de Toulouse se trouvaient dans le même cas que lui. En souvenir du temps où les alimens consommés chez eux étaient payés régulièrement, ils avaient ouvert un crédit limité à quelques Verdets qui répondaient pour les autres. Mais ils étaient las maintenant de donner la nourriture à ces soldats improvisés dont le rôle était fini et qui n'avaient plus rien à attendre de leurs protecteurs. Gaubert déclara qu'il ne fournirait le repas qu'à la