Acte d'accusation
2. M*** Diosi, arrivée à Toulouse en même temps que le général Ramcl et avec lui, était Romaine d'origine. 11 paraît certain qu'un tendre sentiment attachait le général à elle. (Renseignemens communiqués à l'auteur.)
Deux officiers supérieurs, M. Souilhé, inspecteur aux revues, et le général Forestier, passaient la soirée avec lui. C'est là que son domestique vint lui faire part de l'agitation qui se manifestait dans les rues.
— Allez voir ce que c'est, dit le général à son secrétaire. Au besoin, réquisitionnez le poste de la recette générale et imposez silence à ces braillards.
M. Joly sortit en toute hâte, gagna la place des Carmes qu'il traversa à grand'peine et sur laquelle il jugea nécessaire de faire rétablir la circulation. A cet effet, et conformément aux ordres qu'il avait reçus, il s'adressa au poste de la recette générale. Mais, sur les seize hommes dont se composait ce poste, les uns étaient absens, les autres ivres. Il n'en vit que trois en état de comprendre ses ordres et de les exécuter. Il leur enjoignit de le suivre et revint sur la place avec eux. Au même moment, la foule entourait, avec force gestes et vociférations, deux chasseurs accusés d'avoir crié : « Vive l'empereur! » dans un cabaret situé au rez-de-chaussée de la maison du général .
1. Le cabaretier affirma plas tard que ce cri D*avait pat été poussé et que l'arrestation des chasseurH ne fut qu'un prétexte pour éloigner du poste les soldats qui avaient refusé de boire et qui M montraient décidés à remplir leur devoir.
— En prison I en prison ! huriait-elle.
Quelques citoyens ordonnèrent aux trois soldats qui suivaient M. Joly d'escorter les chasseurs jusqu'au Gapitole. Ceux-ci, contrains d'obéir, abandonnèrent le secrétaire du général qui, bousculé par la populace, fut réduit à aller avertir son chef de ce qu'il avait vu et entendu. En apprenant ces nouvelles, Ramel n'hésita pas. Il se leva, prit son épée et se prépara à se rendre sur le lieu de l'émeute. Vainement M"® Diosi, M. Souilhé, le général Forestier le suppliaient de ne pas braver ces furieux ; il ne les écoutait pas; il ne voulait rien entendre que la voix du devoir. Les deux officiers, son secrétaire et son domestique raccompagnèrent, bien loin de prévoir, quel que fût le danger, que ce vaillant soldat marchait à la mort. Au moment où le petit groupe débouchait sur la place, l'un des enfans placés en sentinelle devant le café de la rue Pharaon ouvrit brusquement la porte, interpellant les Verdets, auxquels il cria en patois : — A présent! C'est le moment!
Les bandits se levèrent en désordre ; sans prendre la peine de vider leurs verres ni de payer leur dépense, ils s'élancèrent au dehors et rejoignirent le général Ramel devant son hôtel. Derrière eux se pressait une foule malveillante.
— A bas Ramel ! crièrent-ils d'une voix.
— Que voulez-vous à Ramel? Il est devant vous, répondit intrépidement le général.
— Qu'on le pende ! répliquèrent quelques-uns de ces forcenés.
Puis tous ensemble répétèrent avec plus de force les cris de : A bas Ramel ! et de : Vive le roi !
A ces derniers mots, le général se découvrit, éleva son chapeau et reprit :
— Oui, vive le roi! Ce doit être aujourd'hui le cri de ralliement des bons Français. Et maintenant, éloignez-vous !
Mais, au lieu d'obéir, les meneurs se serraient autour de lui, le menaçant de plus près. Son secrétaire, cherchant à le couvrir de son corps, fut saisi et rejeté au-delà du cercle déplus en plus compacte.
— Retirez-vous ! s'écria Ramel irrité ; vous n'êtes que des séditieux !
Il tira son épée, et, s'adressant au factionnaire qui gardait sa demeure, il lui dit :
— Défendez-moi !
Le brave soldat abaissa son fusil. Mais, avant d'avoir eu le temps de s'en servir, il reçut un coup de baïonnette qui le renversa sur le sol mortellement blessé. En même temps une explosion se faisait en-
tendre. Le général Ramel chancela, et de sa bouche sortit ce cri de détresse :
— Ah! mon Dieu, je suis mort! Souilhé, à mon secours !
Une balle traversant sa main gauche, posée sur le fourreau de son épée, l'avait atteint au bas-ventre. Effrayée ou surprise, la foule s'était instinctivement écartée. M. Souilhé en profita pour courir au secours de son ami. Aidé du secrétaire et du domestique, il l'entraîna dans l'hôtel, dont il ferma la porte; puis, tandis que M. Joly sortait pour aller chercher un chirurgien et que le domestique courait avertir le maréchal de Pérignon, M. Souilhé étendit le général sur un canapé et lui donna les premiers soins. Mais bientôt sa pieuse besogne fut interrompue par les clameurs violentes du dehors. Il jeta un regard sur la place. Devant la maison, une foule furieuse était rassemblée. Il ne suffisait pas à ces énergumènes que le général eût reçu une de ces blessures qui ne pardonnent pas, ils voulaient de nouveau verser son sang, assister à son agonie, le frapper encore et hâter sa mort. M. Souilhé tenta de les apaiser; il ouvrit la croisée pour leur adresser la parole. Mais sa voix fut couverte par les huées ^, c'est lui maintenant qu'on menaça'* de lui faire «ubir le même
sort qu'au général. Le cabaretier qui habitait au rezde-chaussée venait Tavertir que la porte allait être enfoncée, que c'en était fait de lui, s'il ne se dérobait aux fureurs homicides qui grondaient sur la place. M. Souilhé se laissa entraîner par cet homme, qui le cacha dans une cave. Alors l'infortuné Ramel se sentit perdu. Encore quelques instans, et si la force armée ne venait à son secours, il tomberait aux mains des individus déchaînés, dont les vociférations arrivaient jusqu'à lui. Il se souleva, et par un prodige d'énergie, il parvint à monter jusqu'au troisième étage de la maison, où il espérait pouvoir se mettre sous la protection d'un locataire logé sous les toits. Mais, au lieu d'un être brave et humain, il trouva un homme affolé par la peur, qui, loin de lui offrir asile, lui reprocha de l'exposer, pour se sauver, aux coups des assassins et lui proposa, afin de se débarrasser de lui, de le faire évader par une lucarne qui donnait sur le faîte d'où il pourrait atteindre la maison voisine. Ramel accepta ; mais sa blessure lui causait d'horribles souffrances; il était affaibli par la perte de son sang; tous ses efforts pour se hisser jusqu'à la lucarne furent vains; il retomba épuisé sur le sol et n'eut que la force de gagner un galetas où il resta seul, étendu dans la poussièrOi
la tête contre une |>outre, brisé jet san» cauBage.^ Au dehors, la fureur des assassins ne se lassait pas. Le factionnaire qu'ils venaient de frapper, déposé d'abord au poste de la recette générale, mis ensuite sur un brancard pour être transporté à l'hôpital Saint-Jacques, avait rendu le dernier sou^* avant d'y arriver. Ils répandirent aussitôt le bruit qu^e ce malheureux avait succombé sous l'épée du général.
— Ramel, disaient-ils, lui a donné, à plusieurs reprises, l'ordre de tirer sur le peuple, et l'a tué pour le punir de son refus*. Puis, il a chargé la foule l'épée à la main. Il a blessé plusieurs personnes et s'est maintenant enfermé chez lui avec des fédérés, des chasseurs et les généraux Glausel et i)iecaen.c
Pour confirmer ce mensonge, deux ou trois individus, légèrement atteints dans la cohue pâ>r leurs cftr marades, exhibaient les égratignures qu'Ms avaienl reçues. L'un d'eux, que nous retrouverons plustaf.d
i. Cetto version, que les assassins avaient espéré accréditisr, ne put être maintenue après TeiEamen ém cadavje. M». VJ^neriti^ «k!»» rurgien, constata que la blessure avait été faite par une btUvanelt» et non par une épée. Gomme il en essayait, quelques jours «pr%g^ la démonstration dans un saïkm de Toulouse, qw8lqa*un kâ-iKi « Arrangez-vous comme vous voudrez, mais il faut que ce factionnaire soit mort d'un coup d*épée. » (Rapport du magistrat instructeur.)
parmi les accusés,- le portier Gaillardie, se promenait au milieu de la foule, montrant son épaule ensanglantée. Par leurs discours et leurs actes, les bandits s'assuraient des complices pour un second assassinat. « Ils ont su, tant leur préméditation était complète, tant leur cruauté était réfléchie, ils ont su appuyer leurs violences par des impostures ^ » Ils s'écriaient que leur vengeance n'était pas satisfaite et qu'ils auraient legénéral mort ou vif. A ceux qui parlaient de paix et de concorde, ils répondaient en les menaçant, en les écartant à coups de baïonnettes, en proférant des calomnies et des injures contre le malheureux soldat qui agonisait à quelques pas d'eux. Enfin arriva un chirui^ien, M. Flottard. Le colonel Ricard, le capitaine Belin, un commissaire de police, l'accompagnaient. Us pénétrèrent dans la maison. Malgré leurs efforts, quelques-uns de ces individus, les plus exaltés, entrèrent derrière eux, parcoururent toutes les pièces du premier étage, cherchant le général, pillant» brisant les meubles. Ils déchirèrent son chapeau qu'ils dépouillèrent de ses broderies; ils dérobèrent la poignée de son épée, le gland d'or qui s'y trouvait