INTRODUCTION
dans cet ouvrage, qui ne puisse être prouvé, tous ceux dont l'authenticité paraissait douteuse ayant été impitoyablement écartés. Si donc les récits qui suivent ne constituent pas encore toute la vérité, ils ne sont du moins que la vérité, — la vérité présentée pour la première fois en quelques émouvans et rapides tableaux et dégagée de tout esprit de parti.
Nous n'insisterons pas sur les divers enseignemens qui se dégagent de notre livre. Le plus éclatant, le seul qui vaille d'être retenu, c'est que tous les partis en France ont commis des fautes. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils ont été entraînés à les commettre, quelles que soient les raisons à l'aide desquelles ils cherchent à les justifier, aucun d'eux ne saurait, sans se faire illusion ou sans mentir, se vanter d'avoir les mains pures de tout excès. Voilà le fait, le fait brutal, évident, indéniable, dont l'œuvre que nous publions aujourd'hui contient la confirmation. Si ce fait est démontré, ne nous donne-t-il pas le droit de réclamer des partis un peu moins d'âpreté dans leurs luttes, un peu plus de bienveillance dans leurs mutuels rap-
INTRODUCTION. xi
ports? La tolérance pour les autres s'impose comme un devoir, à quiconque en a besoin pour soi-même (1).
i9 avril 1878.
(i) Le récit de la « Capitulation de Bordeaux » et celui de la « Capitulation de la Palud » qu'on lira plus loin n*appartiennent pas en réalité à la période de la a terreur blanche ». Mais, ils contribuent à en expliquer les péripéties et en forment en quelque sorte le prologue. C'est à ce titre que nous les avons fait figurer dans ce recueil d'épisodes dont nous n'avons pas cru affaiblir l'autorité, en leur laissant, en plus d'un passage, le ton familier des narrateurs et des documens à qui nous devons quelques-uns des détails qu'on y voit figurer.
LA
(mars 1815)
Le 9 mars 1815, le commerce de Bordeaux offrait un bal au duc et à la duchesse d'Angoulême. Un an s'était écoulé depuis le jour où le neveu de Louis XVllI était entré dans Bordeaux afin de prendre, au nom du roi, possession de la ville la plus dévouée aux Bourbons. C'est pour fêter cet anniversaire mémorable qu'accompagné cette fois de la princesse sa femme, il y était revenu dans ce mois de mars 1815, cédant à la prière des Bordelais. L'accueil fait par la population à celle que le
2 LA TERREUR BLANCHIi.
roi se plaisait à appeler sa fille, son Antigone, avait été splendide. Au bruit des canons de la rade, au son des cloches, dans le tumulte des tambours et des fanfares, mêlés aux cris de joie d'une population enthousiasmée, une barque pavoisée portant les augustes époux était venue s'amarrer au quai. Après avoir mis pied à terre, ils avaient traversé la ville, pour se rendre au château royal, leur résidence, dans une voiture que traînaient les femmes de la halle, précédées déjeunes filles vêtues de blanc, qui jonchaient de verdure et de fleurs la l'ente qu'ils devaient suivre. Puis les réjouissances s'étaient succédé, et le bal offert par le commerce, le 9 mars, ne devait être lui-même qu'un épisode de ces fêtes mémorables.
Il était neuf heures du soir. Réunis dans le salon qui précédait l'appartement de Madame Royale, les autorités attendaient l'heure de l'accompagner au bal. Dans ce salon, s'étaient présentés, peu à peu, le général comte Decaen, gouverneur de Bordeaux, qui, la veille encore, dans une revue passée au Jardin public, avait protesté de son dévoûment aux Bourbons, le maire, M. Lynch, M. de Filhot de Marans, président du conseil général, M. de Puységur, commandant supérieur de la garde nationale, et quelques
privilégiés appartenant aux notabilités de la ville. Tout à coup la princesse entra, parée, prête à partir. Elle était vêtue d'une robe de satin blanc, brodée de dessins et d'arabesques d'or ; coiffée d'un turban de même étoffe et de même couleur, orné de plumes et relevé d'une aigrette en diamans. Un collier de perles, attaché par une grosse émeraude, ceignait son cou. Des gants très longs couvraient ses bras jusqu'au coude et n'en laissaient voir que la partie supérieure.* Elle avait alors trente-sept ans. Elle n'était pas jolie ; la régularité de ses traits un peu virils s'altérait de je ne sais quelle expression du regard, dure et triste, comme si son œil eût gardé avec une intensité toujours vivante la vision tragique du Temple et des amertumes de l'exil; néanmoins elle imposait la sympathie avec le respect, liteéparable d'un désespoir qui ne voulait pas être apaisé, elle était à tous les yeux la représentation d'une tragique infortune. Son sourire même avait des larmes, dans lesquelles l'imagination emportée vers le drame de 1793 croyait voir des gouttes de sang.
A son entrée, tout le monde se leva; les conversations s'arrêtèrent.
Elle dit doucement :
— Je suis heureuse, messieurs, de vous trouver
rassemblés autour de moi. J'attends mon mari, ajouta-t-elle. Dès qu'il sera venu, nous partirons.
Le prince parut bientôt. 11 était accompagné du préfet de la Gironde, M. de Valsusenez et du général Harispe. Habituellement souriant, il était ce soir-là si pâle, avec des traits si troublés, que ses officiers, accoutumés à sa physionomie, pressentirent un malheur. La princesse subit une impression égale avec encore plus de vivacité. Elle fit un pas vers lui, et
l'interrogea du regard :
— J'ai à te parler, chère amie, murmura-t-il.
. S'adressant à l'assistance, il ajouta à très haute voix :
— Je vous demande un instant, messieurs:..;
Il prit alors des mains du préfet un pli décacheté que oe dernier lui remit en tremblant, l'ouvrit et l'offrit, sans le lire et sans prononcer une parole, à sa femme, qui, après en avoir embrassé les premières lignes, devint toute pâle et leva ses yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin qu'elle n'avait pas mérité une infortune nouvelle.
— 11 faut partir sur-le-champ, fit-elle en regardant son mari.
— Messieurs, dit celui-ci, j'ai une grave nouvelle à vous apprendre. Ayant foi dans votre dévoûment
et désireux de m'entourer de vos conseils, je ne crois pas devoir vous la taire. Cependant vous estimerez comme moi qu'il est nécessaire de ne pas la divulguer encore. Au mépris des traités, Bonaparte a quitté nie d'Elbe,
Une exclamation s'échappa de toutes les bouches, trahissant la terreur, la stupeur, la colère. Le prince reprit :
— Il a débarqué le 1'' mars au golfe Juan, avec un millier d'hommes. La trahison lui a fourni les moyens d'arriver jusqu'à Grenoble. Elle lui a ouvert les portes de cette ville, et, la défection des troupes aidant, l'usurpateur se dirige sur Paris.
— La population lyonnaise est fidèle, dit une voix; elle arrêtera sa marche.
Le prince secoua la tête et reprit tristement :
— Non, messieurs; ce serait folie de le croire. Une lettre du maréchal Macdonald, que je viens de recevoir, ne permet pas les illusions. L'usurpateur trouvera la route libre jusqu'à Paris. C'est dans l'Ouest, c'est ici, dans le Midi, dans ces provinces à qui la cause royale est chère, que devra se concentrer la résistance. Tel est du moins l'avis du roi.
Tandis que le prince parlait ainsi, l'angoisse et la douleur s'étaient emparées des âmes. D'abord, ses
révélations avaient rencontré l'incrédulité; puis, à mesure que par l'énergie de l'affirmation et la précision des détails, elles apportaient l'évidence, la stupéfaction avait succédé à l'incrédulité. Parmi les quelques personnes réunies dans ce salon, il y eut, tout à coup, comme un mouvement électrique et le cri de « Vive le roi ! » sortit de toutes les bouches. Le comte Decaen ne criait pas moins fort que les autres. Le prince se retourna vivement vers lui :
— Répondez-vous de vos troupes, général? lui demanda- t-il.
— Je ne peux répondre que de moi, objecta le gouverneur. Mais j'ose espérer que les troupes placées sous mes ordres feront leur devoir.
Un profond silence succéda à ces paroles.
— A la grâce de Dieu ! s'écria le prince. Tant pis pour ceux qui méconnaîtront ce devoir. Je dois ajouter, messieurs, continua-t-il, que le roi a décidé de former un gouvernement général du Midi et de le placer sous mon autorité. Toulouse sera le siège de ce gouvernement, dont les pouvoirs civils seront organisés par l'un des ministres du roi. Par ordre de sa majesté, je suis investi des pouvoirs militaires les plus étendus. C'est à Nîmes, où je vais me rendre sur-le-champ, que je suis appelé à les exercer d'a-
bord. En ce qui concerne Bordeaux, je les délègue à M. le général comte Decaen, qui les détiendra sous l'autorité de M™* la duchesse d'Angoulême, à qui je confie votre bonne ville et que je confie elle-même à votre garde, messieurs.
Une acclamation répondit à ce langage. Toutes les mains se tendirent vers le prince. On l'entourait; on entourait Madame Royale. C'était à qui jurerait de périr pour leur cause. Le prince et la princesse, émus jusqu'aux larmes, répondaient par des paroles de remercîment et de gratitude.
— Il ne me reste, messieurs, qu'à prendre congé de vous, ajouta le duc d'Angouléme. Je partirai dans quelques heures..
Mais, à ce moment, M. Lynch, maire de Bordeaux, s'avança :
— Monseigneur, dit-il, j'ose supplier votre Altesse Royale de ne pas quitter la ville sans paraître au bal du commerce. Ce serait pour nos concitoyens qui se préparent à recevoir les enfans bien-aimés de notre roi une inconsolable douleur de les voir se soustraire aux témoignages d'un inaltérable attachement. Que nous gardions encore secrète la nouvelle douloureuse que votre Altesse Royale vient de nous apprendi-e, je le veux. bien; mais, si demain, lors-
LA TERREUU BLANCHE.
qu'elle sera devenue publique, on la rapproche du départ précipité de votre Altesse, et surtout de son absence, ce soir, on croira que le malheur est plus grand encore qu'il n'est; on croira que la cause des Bourbons est perdue. Daignez vous montrer, monseigneur , il le faut.
— Monsieur le maire a raison, mon ami, dit alors Madame Royale. Nous allons nous rendre au bal, messieurs.
Le prince ne fit aucune objection. Il donna à l'un de ses aides-de-camp l'ordre d'expédier sur-le-champ un courrier chargé de préparer les relais tout le long de la route, jusqu'à Montpellier. Lui-même comptait se mettre en voyage avant le jour.
Quelques înstans après, le duc et la duchesse d'Angoulême, suivis d'un pompeux cortège, faisaient leur entrée dans la salle du bal, aux acclamations d'une foule parée et brillante, fortement unie dans l'amour de son roi. Personne ne se doutait encore du terrible secret dont quelques privilégiés étaient en ce moment les seuls dépositaires, et qui devait, le lendemain, mettre en deuil tous les partisans des Bourbons. Le calme et la sérénité des augustes invités ne se démentirent pas un seul instant. Nul ne devina les douloureuses préoccupations de leur âme. La
fête fut splendide et se prolongea foin tard. II était trois heures du matin, quand le prince, après avoir échangé avec Madame Royale les plus tendres adieux, monta en chaise de poste, accompagnée de Tun de ses officiers, le duc de Guiche, pour se rendre à Montpellier, d'où il devait gagner Nimes.
Jl.
Le lendemain de ce jour, M'"® la duchesse d*Angoulême réunit autour d'elle les personnages de Bordeaux les plus influens par leur situation et les plus connus par leur attachement à la cause royale. A ceux que nous avons nommés déjà, vinrent se joindre le vicomte Mathieu de Montmorency, son chevalier d'honneur, M. de Lur-Saluces, son écuyer, M. Ravez, M. de Marcellus, M. de Martignac, M. de Peyronnet, M. de Pontac, d'autres encore, qu'elle destinait à former un conseil de gouvernement.
M. Laine, président de la chambre des députés, ayant quitté Paris au moment où Bonaparte y entrait, se réunit à eux quelques jours plus tard pour imprimer une direction énergique à la défense. Madame Royale leur communiqua officiellement les nouvelles qui commençaient à se répandre dans la ville. Elle parla un langage ferme et viril, fit par-
LA CAPITULATION DE BORDEAUX. Il
tager à tous les cœurs Tintrépidité dont elle était elle-même animée. On aborda sur-le-champ Texamen des moyens de résistance. Pour que cette résistance fût possible et efficace, il fallait deux choses : des hommes et de l'argent.
Le général Decaen ne dissimulait pas qu'il serait imprudent de compter absolument sur les troupes placées sous ses ordres. Dans la mémoire de ces soldats, conduits par Napoléon à travers toute l'Europe, longtemps victorieux, toujours glorieux, le souvenir de l'empereur était demeuré inoubliable. Ils s'étaient résignés d'assez mauvaise grâce au gouvernement des Bourbons ; loin de s'unir aux populations dans une communauté d'affection pour la famille royale, ils n'avaient cessé d'espérer le retour de leur ancien chef. Gomment espérer qu'en apprenant sa marche triomphale vers Paris, son entrée dans la capitale, l'enthousiasme de ses régimens, la garnison de Bordeaux ne serait pas tentée de faire comme les autres et de passer à l'usurpateur? Cependant, le général Decaen manifestait encore assez d'espoir. Il se montrait même plus rassuré que la veille. Il croyait pouvoir répondre de la fidélité d'une armée qui aurait sous les yeux l'exemple que la ville de^^rdeaux se préparait à donner. '
Après un long débat, M. de Pontac proposa de lever des corps de volontaires et offrit d'en prendre le commandement. Ces volontaires réunis à la garde nationale formeraient une légion imposante qui seconderait les troupes, les entraînerait et les retiendrait dans le devoir. Cette proposition fut acceptée. Quant aux ressources pécuniaires qui faisaient défaut, on ne pouvait les demander qu'au patriotisme des Bordelais. 11 fut décidé que, dès ce jour, des souscriptions seraient ouvertes.
Disons, pour n'y plus revenir, qu'en une semaine, les corps de volontaires furent organisés et que, pour les équiper, on recueillit plus d'un million. Il fut même question de former avec ces troupes dévouées des cadres dans lesquels on incorporerait les soldats les plus sûrs des régimens dont on pouvait redouter la défection. Mais ce projet parut offrir plus de périls que d'avantages et fut abandonné. Il est vrai qu'au moment où il fut soumis à l'examen du conseil de défense, c'est-à-dire quelques jours plus tard, le roi avait quitté Paris. Bonaparte était entré sur ses traces, trouvant, comme on le disait aux Tuileries, « la place toute chaude. » Ce double événement avait entraîné la garnison de Bordeaux dans le mouvement défectionnaire, commun à toutes
les troupes qui subissaient le contact de l'empereur.
A la suite de ces décisions on ne s'occupa plus que de préparer la résistance. Il y eut de tous côtés un merveilleux concours de dévoûmens. On armait le port, on équipait les volontaires, dont le nombre augmentait sans cesse et dont quelques-uns voulurent former autour dé là princesse une garde d'honneur. Pour elle, ferme, intrépide, héroïque, elle présidait comme un homme, comme un soldat, à ces apprêts belliqueux. Debout dès le matin, elle allait d'un point à un autre, encourageant les travailleurs, inspirant à tous sa propre confiance. Elle recevait les nouvelles de Paris et de Lyon. Elle écrivait au roi, au comte d'Artois, à son mari. Chaque jour des courriers lui arrivaient. Elle pouvait suivre, heure par heure en quelque sorte, la marche de Bonaparte et ses progrès. Mais ces tristes symptômes ne parvenaient pas à altérer la sérénité de son âme, et, durant ces momens d'épreuves, elle mérita l'admiration dont les témoignages éclataient autour d'elle. '
Lé 23 mars, vers neuf heures du matin, M. de Vitrolles, secrétaire du conseil du roi, arriva de Paris. Conduit auprès de la duchesse d'Angoulême, il la trouva dans sa chambre, agenouillée. Elle priait.
14 LA TERRtlUR BLANCHE.
Au bruit de ses pas, elle se leva et s'avança vers lui.
— Vous venez de Paris, monsieur? demanda-t-elle.
— Je l'ai quitté voici trois jours, madame, et j'ai cette lettre à remettre à votre Altesse Royale de la part de Sa Majesté.
Elle prit la lettre, la lut, puis elle s'assit en disant :
— Parlez, parlez vite.
Alors M. de VitroUes raconta le triste départ du roi dans la nuit du 19 au 20. Louis XVIII s'était dirigé vers le Nord, comptant s'arrêter à Lille et y tenir contre Bonaparte aussi longtemps qu'il le pourrait, avec l'espoir que la résistance oi^anisée sur divers points du territoire porterait rapidement ses fruits. Cette résistance, dont le siège devait être à Toulouse, couvrirait tout le Midi, de Nantes à Marseille. Le duc d'Angoulême aurait son quartier-général à Nîmes, le duc de Bourbon à Angers, le maréchal Gouvion Saint* Cyr à Orléans. Tous les ordres, toutes les ressources seraient expédiés de Toulouse, où le comte d'Artois représenterait l'autorité royale et d'où il se mettrait en communication avec les préfets. Il était permis d'espérer que ce plan aurait d'heureuses conséquences.
— Mais les troupes , peut-on compter sur elles ? demanda la princesse d'un accent qui trahissait ses craintes.
— On les licenciera, s'il le faut; on les remplacera par des volontaires. On nous en promet 10,000 sur les bords de la Loire. Le Midi en fournira deux fois autant...
— C'est bien , monsieur. Il me parait nécessaire que vous fassiez connaître aux autorités de Bordeaux les ordres du roi et que vous vous entendiez avec elles pour en assurer l'exécution ici.
Quelques heures après, M. de VitroUes exposait de nouveau ses plans devant une nombreuse assemblée, composée de tous les fonctionnaires et de tous les honmies considérables de la ville. Ils furent unanimement approuvés.
A l'issue de cette réunion, M. de Vitrolles s'entretint longtemps avec le général Decaen, afin d'aviser aux meilleurs moyens d'exécuter les résolutions qu'il venait de faire connaître. L'attitude du gouverneur était telle que, malgré divers soupçons dirigés contre lui et dont l'expression était parvenue jusqu'à la princesse, on ne pouvait mettre en doute sa fidélité. Cependant, il ne paraissait plus aussi sûr de celle de ses troupes. Déjà, en effet, on signalait parmi elles
des symptômes précurseurs de la défection. Quelques officiers donnaient à entendre qu'ils ne se prêteraient pas à une guerre civile. Plusieurs soldats s'étaient montrés dans les rues, après avoir arraché de leurs shakos les fleurs de lis, sans oser cependant y mettre encore les aigles. Il fallait bien fermer les yeux sur ces actes d'indiscipline. Un seul espoir était permis, c'est que la totalité de la garnison ne les imiterait pas. Enfin le bataillon qui occupait la forteresse de Blaye affichait ouvertement ses sympathies pour Bonaparte. Malgré les ordres de la princesse , l'officier qui le commandait s'était abstenu de venir prêter entre ses mains le serment de fidélité qu'elle avait exigé de tous les chefs de corps. Que de cruels soucis 1 Que de graves embarras ! Il est vrai que plus ils semblaient s'accroître et plus la population, les volontaires, la garde nationale redoublaient de dévoûment et de zèle. M. de VitroUes partit le 25 pour Toulouse.
Le lendemain de son départ, le général Decaen passa les troupes en revue, en présence de la duchesse d'Angoulême. Elles se montrèrent calmes. Nulle protestation n'accueillit les paroles qu'il prononça pour les engager à demeurer fidèles à la cause royale. Un incident heureux vint même, pour un mo-
ment, apaiser les craintes. Les ofTiciers du 8' et du 62® acceptèrent un banquet que leur offrit Tétat-major de la garde natioiftle. Au dessert des toasts furent portés au roi. On entendit le général Decaen faire montre de sa fidélité, et, après lui, le général Donnadieu, royaliste ardent, arrivé la veille de Tours, siège de son commandement, d'où la révolte l'avait forcé de fuir, proférer des menaces contre ceux qui seraient tentés de trahir leur roi. Loin d'exciter des murmures, il fut applaudi. On put croire alors que si la plus grande partie des troupes manquait au devoir, il se trouverait encore parmi elles assez de soldats fidèles, assez d'officiers dévoués, assez de chefs énergiques pour grossir les rangs des volontaires et leur donner la cohésion et la fermeté. C'était une illusion que les événemens emportèrent deux jours après.
Un émissaire envoyé à la princesse par les royalistes d'Angoulême vint faire connaître que le général Gfeuzel, nommé par Bonaparte au commandement de la division de la Gironde, avait quitté cette ville, après y avoir été retenu prisonnier pendant quelques heures par un officier de gendarmerie qui lui attribuait fe dessein d'aller soulever le Midi au profit du roi; il s'avançait vers Borjieàux, avec une troupe de
200 hommes, comptant fermement sur la garnison pour pénétrer dans la cité girondine. Cet émissaire ajouta que, sur le passage du général, les villes faisaient leur soumission à l'empereur. Clauzel était un soldat d'un rare mérite, un diplomate habile, un orateur éloquent. Sa parole, et par-dessus tout, sa confiance dans la cause au nom de laquelle il haranguait les militaires et les populations, formaient sa principale force. Il se plaisait à dire que Bordeaux ouvrirait ses portes devant lui, sans qu'il fût même obligé de menacer.
A dater de ce jour, s'accomplirent des événemens dont les détails n'ajouteraient rien à l'intérêt de ce récit. La défaite de 500 volontaires envoyés au Carbon-Blanc, pour défendre contre le général Clauzel, et contre la poignée d'hommes qui le suivait, le passage de la Dordogne; la marche en avant de cette troupe dont la confiance jetait le trouble panni les défenseurs de la ville ; la révolte de la citadelle de Blaye; les angoisses qui régnaient dans Bordfeàux, tels sont les principaux traits de ces heures. Le 31 mars, le commandant d^s forces impéiiates occupait la rive droite de la Dordogne, à Saint-André-de- Cubzac. C'est là que M. de Martignac, ofiicier d'ordonnance du chef supérieur des volontaires royaux,
vint le trouver au nom de la duchesse d'Angouléme, afin de recevoir de ses mains les prisonniers qu'il avait faits au Carbon-Blanc. Le général profita de cette circonstance pour entretenir l'envoyé de la princesse. Il lui dit :
— Votre résistance est inutile. Bordeaux m'appartient déjà. Les troupes sont à moi, et si elles n'ont pas fait encore leur manifestation au profit de l'empire, c'est qu'elles attendent mes ordres, et que je ne veux pas, par respect pour la princesse, entrer dans Bordeaux tant qu'elle y sera. Mais je suis, dès à présent, libre de m'en faire ouvrir les portes, à l'heure qu'il me conviendra.
M. de Martignac rapporta ces paroles, en même temps qu'une lettre dans laquelle le général sommait respectueusement la princesse de ne pas tenter une lutte vaine. Elle ressentit, en la recevant, une profonde douleur et une amère indignation. Il lui fut impossible de ne pas rappeler les honneurs que le gouvernement du roi avait accordés à ce général Clauzel, si prompt à déserter sa cause.
— On nous provoque , disait-elle , nous combattrons; on nous attaque, nous nous défendrons..
C'est dans ce sens qu'elle parla aux autorités réuqies par ses ordres, tandis que la population atten-
dait, anxieuse, ses résolutions. Mais elle ne trouvait pas autour d'elle une ardeur égale à la sienne; L'attachement qu'ils portaient aux Bourbons n'aveuglait pas les hommes sages au point de les tromper quant aux périls et à l'inutilité d'une résistance qui, sans le concours de la gainison, devenait impossible. Le général Decaen, interrogé sur la solidité de ses moyens de défense, baissait tristement la tête, en déclarant qu'on ne pouvait compter sur ses soldats et qu'il serait impuissant à leur imposer la neutralité, au cas d'un conflit entre la troupe royale et le général Clauzel. M. Laine, dont le zèle royaliste s'augmentait de sa haine contre Bonaparte, prit la parole.
— L'histoire de Bordeaux, s'écria-t-il, ne sera pas déshonorée par l'abandon d'une princesse demandant des armes à des Français.
La duchesse d'Angoulême l'interrompit en disant :
— Il ne s'agit pas de moi, mais de Bordeaux. Est-il possible ou non de conserver cette ville à l'autorité royale sans vouer ses habitans à la ruine? Voilà la seule question. Je reste si Bordeaux se défend; je pars s'il capitule.
M. Laine interpella de nouveau le général Decaen. Celui-ci garda le silence. Alors, la princesse, s'adressant à M. de Martignac qui assistait à cette délibéra-^
LA CAPITULATION DE BOUDEAGX. il
tion, lui demanda si le passage de la Dordogne serait défendu.
— Les gardes nationaux que j'y ai laissés mourront à leur poste avant de livrer passage à l'ennemi, répondit M. de Martignac.
Il se trompait. A l'heure même où il se portait caution pour la garde nationale, c'est-à-dire vers minuit, elle était battue sans combat par les forces du général Clauzel, augmentées de la garnison de Blaye, et ce dernier se préparait à venir occuper la rive droite de la Garonne, en face de Bordeaux. Il v arriva le lendemain matin, 31 mars, sur les traces des gardes nationaux qui fuyaient devant lui.
2r LA TERREUR BLANCHE.
Cette nuit fut une nuit fiévreuse, tumultueuse, agitée. La princesse, rentrée "dans sa chambre vers une heure, s'était jetée sur son lit. MM. de Montmorency et de Lur-Saluces veillèrent dans le salon qui précédait son appartement. Les bruits des rues leur arrivaient. On y circulait comme en plein jour. La défaite que venait de subir, sur la Dordogne, la garde nationale n'était pas encore connue. Mais on attendait des nouvelles avec une impatience où l'angoisse avait plus de part que la curiosité. Au lever du soleil la princesse parut, les traits décomposés par la douleur qui brisait son âme, autant que par l'insomnie. Mais l'intrépidité de son regard restait entière. Elle fit quelques pas vers une fenêtre. A ce moment, une clameur bruyante retentit et, dans cette clameur, on entendit ces mots :
— Nous avons été coupés! on nous a trahis!
LA CAPITULATION DE BOUDEAGX. il
C'étaient les volontaires que le général Clauzel avait mis en fuite quelques heures avant. Ils n'avaient même pas combattu. Ils s'étaient laissé tromper par des rumeurs alarmantes. Entraînés dans une panique inexpliquée, ils avaient abandonné leur poste.
Quand la princesse connut ces tristes nouvelles.
— Tout nous accable, murmura-t-elle.
Le général Decaen entra. Elle courut à lui avec une vivacité qui touchait à la violence, tant le mouvement qui la poussa en avant fut impétueux.
— Vous voilà, monsieur le gouverneur, s'écriat-elle ; vous savez ce qui se passe. Le général Clauzel a forcé le passage de la Dordogne. Il est là, en face de nous et déjà le drapeau de la sédition ose se montrer aux habitans de Bordeaux.
— Je le sais, madame.
— Le péril est imminent ; il faut le conjurer. Réunissez tous les gardes nationaux, tous les volontaires, et courez défendre le passage de la Garonne. Vous serez plus heureux, je l'espère, qu'on ne l'a été cette nuit. Allez, général.
— Mais, c'est impossible, madame.
— Impossible ! impossible de conserver au roi cette ville, dont la population lui est dévouée! Pourquoi?
— Parce que nous .serions infailliblement pris
entre deux feux, celui du général Glauzel et celui de la garnison.
La princesse tressaillit. Elle promena son fier regard sur toutes les personnes présentes, dont le nombre s'était accru, pendant qu'elle parlait, de plusieurs généraux et de divers fonctionnaires. Puis €lle reprit.
— Ainsi, la garnison refuse de combattre pour son drapeau, pour son roi, pour moi! C'est une lâcheté à laquelle je ne croirai qu'après l'avoir vue. Je désire que les régimens soient immédiatement réunis dans leurs casernes; j'irai m'assurer par moimême de leurs sentimens.
-— Madame, je demande à votre Altesse Royale la permission de ne pas lui obéir, répliqua le général Decaen. Elle n'a pas songé aux conséquences possibles d'une pareille visite, dans un pareil moment» Elle ne peut exposer sa dignité, sa personne...
— Général, je le veux! S'il y a des conséquences lâcheuses, j'en prends la responsabilité.
Le général et ses officiers essayèrent encore de la dissuader de l'exécution de ce projet. Mais elle les interrompit, en disant :
— Je ne force personne à me suivre. J'ai donné un ordre, je veux être obéie.
Le gouverneur Decaen s'inclina et sortit pour exécuter ces instructions absolues et rigoureuses. Alors, la fermeté qui avait soutenu la princesse pendant la scène qu'on vient de lire l'abandonna. Elle se laissa tomber sur une chaise, et pleura amèrement, sans se contraindre devant ses serviteurs fidèles, sachant bien que pour sécher ses larmes, ils auraient donné leur vie. Elle ne se faisait plus illusion sur la défaite politique de la cause royale en France. Elle sentait que cette défaite politique devait entraîner la défaite militaire. Néanmoins, elle était résolue à tenter jusqu'à la fin tout ce qui était propre à la retarder ou à la conjurer.
Quelques instans après, escortée d'un nombreux état- major, à la tête duquel marchait le général Decaen, elle entreprenait la tâche héroïque qu'elle s*était imposée. Au milieu d'un immense flot de population qui ne cessait de l'acclamer, elle se présenta aux casernes de Saint-Raphaël. Les troupes formées en carré l'attendaient; mais à [son entrée, elles ne poussèrent pas un cri. Elle s'avança cependant, et, groupant les oiSciers autour d'elle, elle leur dit :
— Vous connaissez, messieurs, les événemens qui s'accomplissent en ce moment. Un usurpateur vient menacer la couronne que vous avez juré de
défendre. Bordeaux est înenacé par une poignée de soldats, révoltés. Mais la garde nationale est disposée à défendre la ville. Voici le moment de montrer que vous entendez rester fidèles à vos sermens. Je suis venue vous les rappeler et connaître par moi-même vos sentimens. Êtes-vous résolus à seconder avec moi la résistance, à concourir à la défense? Répondez franchement. J'aime mieux un refus qu'une trahison.
Aucune bouche ne s'ouvrit pour répondre à ce pressant appel de la courageuse femme. Ceux auxquels elle s'adressait n'osaient soutenir son regard. Ils se taisaient, en détournant les yeux.
— Ne vous souvenez-vous donc plus des sermens qu'il y a si peu de jours, vous avez renouvelés dans mes mains? reprit-elle.
Un chef de bataillon fit quelques pas et lui dit :
— Votre Altesse Royale peut compter sur nous pour veiller à sa sûreté personnelle.
— Il ne s'agit pas de moi, mais du roi. Oui ou non, voulez-vous le servir?
— Nous obéirons aux ordres de nos chefs pour servir la patrie. Mais nous ne voulons pas la guerre civile. Nous ne combattrons pas contre nos frères...
— Vos frères! Des révoltés!
Elle s'arrêta; puis d'un accent ferme et hautain^ elle demanda : . .
— S'il y a parmi vous des hommes résolus à tenir leurs sermens, qu'ils sortent des rangs.
Quelques-uns agitèrent leur épée.
— Vous êtes en bien petit nombre ! dit amèrement la princesse. N'importe, on sait du moins sur qui Ton peut compter.
Au moment où la duchesse d'Angoulême allait remonter en voiture, le général Decaen la supplia de renoncer à poursuivre cette cruelle épreuve. Les autres casernes, assurait-il, étaient encore plus mal disposées. Mais l'indomptable princesse répondit :
— J'irai jusqu'au bout.
A la seconde caserne dans laquelle elle se présenta, l'accueil fut terrible. Les soldats, rangés en bataille, la laissèrent arriver elle et sa suite jusqu'au-devant d'eux, et là, comme elle ouvrait la bouche pour les haranguer, ils lui coupèrent la parole par un formidable cri de : « Vive l'empereur! )> Elle devint très pâle, puis un flot de sang couvrit ses joues, tandis que son regard se promenait attristé sur cette troupe dont les officiers ne pouvaient obtenir le silence. Sans dire un seul mot, sans vouloir rien entendre, elle entraîna son escorte jusqu'au Ghâ-
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teau-Trompette où le régiment d'Angoulême tenait garnison. Elle espérait que ces soldats qui portaient son nom se montreraient reconnaissans des bienfaits dont elle les. avait comblés. Mais, à* la porte même de la forteresse, elle fut arrêtée par les sentinelles auprès desquelles apparut presque aussitôt le commandant du poste, qui déclara que la princesse n'entrerait que suivie d'un petit nombre d'officiers, et que le gros du cortège l'attendrait au dehors. Elle accepta, franchit la voûte obscure et se trouva en face de troupes encore plus malveillantes que les autres. Elles se taisaient; mais la colère était dans les yeux, les mains tremblaient sur les fusils et un long murmure se faisait entendre.
— Eh quoi! s'écria-t-elle , est-ce au régiment d'Angoulême que je viens parler en vain? Avez-vous donc oublié les grâces que mon mari vous a prodiguées? Et moi, entre les mains de qui vous renou-
vêliez vos sermons; moi, qui vous ai donné vos drapeaux, moi que vous nommiez votre princesse, ne me reconnaissez-vous pas?
Les soldats demeurèrent impassibles. Elle eut alors un cri de révolte et de colère, et ces mots tombèrent de ses lèvres :
— Dieu ! après Vingt ans d'infortune, il est bien
cmel de s'expatrier encore. Je n'ai ponnanK cessé de faire des icmx pour la France^ car je s«is Française, iiHM ; mai^ TfMKy, TiMis n*éte$ pte Fi^ncabw Une dameor arrèu sa parole. L^ soldats rompirent leurs rangs, rentourant, la irnafant^ tan€& qa'uQ seol <rfBcier Teoait se placer auprès (Telle pour la défendre, ai disant i
— Je tiendrai mon serment, madame : quoi qu*ti arrive, je ne tous quitterai pas.
Elle eot pour loi, l'augoste fille de Loois X\ 1, un regard par lequel il dat être payé de son déroûment impuissiunt. Puis, écartant d'un geste le générai Decaen qui la suppliait de partir, elle s'arança^ fière et silencieuse, devant les soldats mutinés. Domptés par son courage, rendus à eux-mêmes, honteux de leur colère, ils reformèrent leurs rangs peu à peu. Elle s'éloigna, non sans avoir la douleur, au moment où elle quittait la forteresse, de les entendre proférer le cri de : « Vive l'empereur ! » qui se perdit dans le roulement des tambours. Durant le trajet qu elle fit pour rentrer au château royal. Madame arrêta ses résolutions. Elle envoya chercher M. de Martignac.
— Tout est fini, lui dit-elle. Les troupes ont refusé de servir la cause royale. Je m'y attendais. Au moment même où je les adjurais de la défendre, je fré-
^) LA TEBREUR BLANCHE.
missaîs à la pensée qu'elles allaient me faire des promesses qu'elles n'auraient pas tenues et que la brave population de Bordeaux, victime de ma confiance, se ferait égorger pour moi. Il n'y a plus de lutte pos- ,sible. Allez trouver le général GlauzeL Vous lui direz que, dans un temps plus heureux, je l'avais distingué. Il protestait alors de son dévoûment. Je n'en veux qu'une preuve. Je lui demande de remettre son entrée à demain et de traiter avec égards la ville que j'aime et que je lui rends. Ce qu'il aura fait pour elle touchera mon cœur comme s'il l'avait fait pour moi-même.
M. de Martignac partit sur-le-champ. Il emportait en même temps une lettre signée du maire et du général Decaen, qui lui annonçait la reddition de la ville et qui se terminait ainsi : u Au nom des autorités civiles et militaires de la ville, nous vous demandons jusqu'à demain matin pour que le départ de Madame puisse avoir lieu avec les honneurs dus à son Altesse Royale. * » Le général accéda sur-lechamp au désir dont M. de Martignac était l'organe. Ses troupes passaient la Dordogne depuis lé matin et se dirigeaient sur Bordeaux. Il s'engagea à les