‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 8 sur 86 · Archives du Dépôt de la Guerre · texte numérisé non relu

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LA CAPITULATION DE BORDEAUX. 3i

arrêter. Il promit également de ne pas faire usage des canons déjà braqués sur la ville et de ne pas attaquer la duchesse d'Angoulême au moment où elle écrivait la plus belle page de son histoire. Puis, afin de prouver à M, de Martignac que déjà Bordeaux était à lui, il donna un ordre, et à un signe convenu, le Château-Trompette, sur Tautre rive de la Garonne, arbora le drapeau tricolore.

Pendant ce temps, la population exaspérée, fidèle quand même à une cause vaincue, courait aux armes. Toutes les maisons se pavoisaient de drapeaux blancs. On ne parlait de rien moins que de mettre à mort le général Decaen, qu'on accusait de trahison. Madame Royale essaya d'apaiser les passions. Elle réunit autour d'elle les officiers de la garde nationale.

— Je vous demande un dernier sacrifice, leur ditelle. Promettez de m'obéir...

— Nous le jurons I s'écrièrent-ils.

— On ne peut compter sur la garnison, et il est inutile de chercher à se défendre; vous avez assez fait pour l'honneur de votre ville. Conservez au roi des sujets fidèles pour des jours moins douloureux. Je lui rendrai compte de votre dévoûment. Sauvez du moins, par votre résignation, une ville qui lui est chère. Je vous ordonne de ne pas combattre.

— Non, VOUS n'ordonnerez pas cela; nous mourrons pour vous.

— Vous avez juré, messieurs.

— Relevez-nous de notre serment.

Elle dut parler encore pour les calmer, pour les contraindre à lui obéir et éviter une collision entre les troupes et le peuple. Elle eut enfin raison de l'enthousiasme et de la fidélité, plus bruyante qu'effective, de la cité girondine. Grâce à elle, on n'eut à déplorer d'autre malheur que la mort d'un capitaine de la garde nationale, frappé d'un coup de feu parti des rangs de la foule qui avait cru , bien à tort, reconnaître en lui un agent de Bonaparte.

Elle adressa ses dernières recommandations au général Decaen.

— Vous me répondez de la sûreté de la ville et de ses habitans. Maintenant , c'est à vous de la prései'ver.

— Je jure de le faire...

— Ah ! assez de sermens, s'écria Madame. Je n'en veux plus. Contentez-vous d'obéir au dernier ordre de la nièce de votre roi.

Vers le soir, le consul d'Angleterre vint prévenir la fille de Louis XVI qu'un navire anglais, le Wanderer, l'attendait, elle et sa suite, àPauillac. Pressée de

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quitter une ville où sa présence ne pouvait que causer des malheurs, elle se prépara à partir. Elle se mit en route dans la nuit» Les volontaires, au nombre de cent environ, l'accompagnèrent. Ils ne pouvaient se résoudre à abandonner l'héroïque femme. Il pleuvait à torrens* Le vent soufflait impétueux , et c'est au jour seulement qu'elle arriva à Pauillac. Le Wanderer attendait non loin du rivage, et une chaloupe, dirigée par le commandant, devait y conduire la princesse. Il se passa alors une scène touchante. Les volontaires , les larmes aux yeux, les protestations aux lèvres, entouraient Madame, la pressant, baisant ses mains. On l'arracha enfin à ces adieux, et quelques instans après, elle était à bord du Wanderer, secoué violemment par les vagues. A ce moment, le navire fut entouré par quatre ou cinq barques dans leiiquelles s'étaient jetés les volontaires.

— Adieu, Madame, adieu, s'écriaient-ils.

Brisée par l'émotion et la douleur, elle les saluait d'une main sans courage, les suppliant de s'éloigner.

— Non, non, encore! reprirent les mêmes voix. Et l'une d'elles, dominant les autres, ajouta :

— Un souvenir, un souvenir de vous !

Alors elle arracha vivement les plumes blanches

34 LA TEIIREUR BLANCHE.

de son chapeau, les rubans de sa robe; elle les jeta à ces braves gens en bégayant ces mots :

— Tenez , tenez , mes amis, je vous reconnaîtrai

tous.

Puis elle rentra chancelantç dans sa cabine , tandis que le navire chargé de la conduire une seconde fois en exil se dirigeait vers les côtes d'Espagne.

A quelques jours de là, Napoléon P% qui se connaissait en courage , s'étant fait rendre compte des circonstances qui avaient marqué le séjour de Madame Royale à Bordeaux, dit, en parlant d'elle :

— C'est le seul homme de sa famille I

Il se trompait, et, plus tard, mieux instruit, il a reconnu lui-même, à Sainte-Hélène, que tous les princes de la maison de France s'étaient montrés, durant ces tristes jours, les dignes émules de l'héroïque duchesse d'Angoulême.

Fidèle à sa parole, le général Glauzel n'entra dans Bordeaux qu'après le départ de la princesse ; c'était le matin du 20 avril. La garnison l'attendait ; elle l'accueillit avec enthousiasme , tandis que la population restait calme et silencieuse sur son passage. Le même jour, il écrivait au ministre de la guerre : « Je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence que cette ville offre l'image de la consternation. Les esprits y

sont mal disposés, et j'ai lieu de croire qu'il serait utile au service de l'empereur de prendi'e dans le plus bref délai des moyens propres à éteindre les germes de sédition et de révolte * . » Les germes aux* quels le général Glauzel faisait allusion furent, en dépit de ses craintes, promptement éteins. Pendant les Cent jours» Bordeaux demeura calme; mais ce fut la première ville de France qui fit ensuite sa soumission au roi, et si la réaction royaliste s'y manifesta par des actes douloureux, tels que fa condanmation des frères Faucher, du moins, elle ne dégénéra pas, comme à Marseille, à Nîmes, \ Avignon, à Uzès et à Toulouse, en massacres commis par la population ameutée.

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