CARLO POERIO
Je reproduis le jugement que vous portez sur son caractère et ses principes :
« Il est strictement constitutionnel , et, par ce « tnot, j’entends ce qu’on entend en Angleterre, « c’est-à-dire une personne opposée de cœur à « toute mesure violente , de quelque part qu’elle « vienne, et dont le symbole politique est le « maintien de la monarchie sur ses bases légales , « par les moyens légaux , avec toutes les amé- « liorations civilisatrices dont les lois et les éta- « blissements sont susceptibles, en vue de tendre « au bien-être et au bonheur de la communauté. B L’Angleterre offre à Poerio le modèle des B gouvernements , de préférence même à ceux de
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« l’Amérique ou de la France. Je ne l’ai jamais « entendu accuser, en matières politiques , d’au- « très erreurs que de celles dont on pourrait ac- « cuser d’une manière générale et avec vérité les
« PLUS ÉCLAIRÉS, LES PLUS LOYAUX, LES PLUS INTELLI- « GENTS ET LES PLUS CONSTITUTIONNELS DE NOS HOMMES
« d’État. Je dois dire, après un examen assez « complet [prelty full) de son affaire, que la con- « damnation d’un tel homme, pour crime de tra- « hison, est un acte tout juste aussi conforme aux « lois de la vérité et de la justice, de la décence, « de la loyauté et du sens commun ; c’est, dis-je, « un outrage aussi grossier à tous ces princi- « pes que le serait , dans ce pays , la condamna- « tion d’un de nos hommes publics les plus émi- « rients : lord John Russell , ou lord Lansdowne , « ou sir James Graham , ou vous-même. Aucun « des noms que je viens de mentionner n’est plus « cher à la nation anglaise — et l’est peut-être « moins^ — que celui de Poerio à ses compatriotes «'napolitains'....»
« Charles Poerio a été l’un des ministres de la « Couronne sous la Constitution, et a occupé une « des positions les plus éminentes dans le Parle- « ment napolitain. 11 était, sur la question sici- « tienne, partisan du maintien de l’unité du « royaume Poerio paraît avoir joui de l’en-
• Première lettre, p. 18.
« tière confîance du Roi. Quand il offrit sa dé- « mission, elle fut d’abord refusée, et même, après « l’avoir acceptée, le Roi eut recours à ses con- « seils*. »
Ces lignes, je devais les citer avec fidélité. L’histoire de Poerio, que vous paraissez ignorer, vous dira mieux que moi la confiance que cette appréciation mérite.
Si vous avez fait une contre-enquête judiciaire qui renverse l’acte d’accusation, qui fasse évanouir les preuves qu’il a réunies, qui confonde les témoignages sur lesquels Poerio a été condamné , il me semble. Monsieur, que Injustice et l’humanité vous imposent l’obligation de publier le résultat de vos recherches. Vous ne donnez pas une satisfaction suffisante à l’opinion publique en déclarant que la condamnation de Poerio est un attentat contre toutes les lois divines et humaines; mais cette assertion audacieuse attend une justification. Pourriez-vous faire moins pour vos amis, les constitutionnels napolitains, puisqu’ils sont aussi innocents des crimes pour lesquels ils ont été condamnés que sir James Graham et lord Lansdowne?
Vos réserves , Monsieur, infirment vos éloges ; car si vous aviez acquis la preuve de l’innocence de Poerio, pourquoi ne la révéleriez-vous pas pour la confusion du gouvernement de Naples?
* Première lettre, p. 19.
La justice locale a rendu public le résultat de ses investigations. Ce résultat, je vous l’ai dit, a été longuement et minutieusement discuté. Nous savons les soins et le temps que la justice a donnés à cette affaire, le nombre des dépositions qu’elle a entendues, les noms des témoins qui l’ont éclairée.
Je viens à mon tour vous demander quel document avez -vous à produire, quels témoignages invoquez-vous, quel laps de temps avez-vous consacré à l’examen de cette affaire , quels amis ont secondé vos recherches, d’autant plus pénibles que vous étiez étranger au pays ?
Affirmer, après un examen assez complet , que la condamnation de Poerio est injuste, ce n’est ni attaquer ni renverser l’œuvre de la justice napolitaine ?
Que diriez-vous. Monsieur, d’un Américain qui, après avoir passé deux ou trois mois en Irlande , retournerait chez lui et raconterait, entre autres crimes à la charge du gouvernement d’Angleterre , qu’il a fait condamner injustement les hommes les plus éclairés, les plus loyaux, les plus intelligents de l’Irlande, pour avoir trop aimé la liberté et leur patrie? C’est la manière dont les Américains ont apprécié la condamnation des chefs de la Jeune- Irlande.
Vous leur répondriez avec raison que les arrêts de la justice sont sacrés; qu’il n’appartient à per-
sonne d’attaquer la chose jugée quand une sentence a été rendue régulièrement par les magistrats chargés de ce soin. Tels sont, en effet, les principes les plus élémentaires du droit, principes qu’on ne saurait \ioler sans rendre impossible l’administration de la justice. C’est cependant à un homme politique , à un homme d'Ëtat conservateur que je suis obligé de rappeler des notions si vulgaires.
Votre qualité d’étranger au royaume de Naples vous commandait plus de réserve , et c’est précisément de cette qualité, qui vous imposait tant de retenue, que vous vous autorisez pour violer les lois les plus communes de la morale et de l’équité. Ne ririez-vous pas d’un Napolitain qui , se posant en juge suprême , évoquerait à son tribunal individuel les arrêts des Cours d’Angleterre et se donnerait l’innocente récréation de les déclarer des œuvres d’iniquité? C’est précisément là ce que vous faites, et l’opinion de l’Europe, que le caractère de vos calomnies a trop affligée pour qu’elle puisse rire de votre délire, hausse les épaules et déplore vos aberrations quand vous osez lui dire: a À Naples , les délits politiques sont punis avec a sévérité et sam égards pour les formes de la « justice »
> Premia lettre, page 8.
Je vous en prie , Monsieur Gladstone , recherchons ensemble si Carlo Poerio est bien réellement digne de l’éloge que vous faites de lui. Yoyons si son seul crime est d’étre animé des mêmes sentiments que lord Aberdeen? On se plaîtà lui accorder de brillantes qualités d’esprit et une parole captieuse. Ces moyens de séduction n’ont-ils pas égaré votre jugement? Recherchons si l’Angleterre est bien V idéal de la forme gouvernementale que rêve Poerio? Ses principes ne seraient-ils pas, au contraire, ceux de la secte de l ’ Vnità ? ne se trouvaitil pas en communauté de sentiments avec les unitil Or, ces principes et ces sentiments, j’ai eu soin de vous les faire connaître, non d’après mon opinion personnelle, mais en les puisant dans des écrits émanés de cette société.
Charles Poerio , le premier personnage de votre drame, est de race révolutionnaire. Son père, avocat distingué , mais ardent novateur, fut compromis dans plusieurs affaires et exilé en 1815 et 1821. Charles, qui suivit son père, passa ses premières années à l’étranger, et fut mis de bonne heure en rapport avec les chefs du parti démagogique sur les divers points de l’Europe. Poerio est resté fidèle aux principes politiques dans lesquels il a été élevé.
Revenu dans sa patrie, il s’enfuit en 1830, après s’être compromis dans les menées des anarchistes.
Réfugié à Paris , il y entretenait des relations trèsintimes avec Mazzini, et consacrait ses loisirs à écrire pour l’organe des démagogues italiens : a la Giovine Italia.T» Les antécédents de Charles Poerio, sa supériorité , les talents dont la nature l'a doué, le désignaient depuis longtemps comme un des chefs les plus sûrs et les plus distingués que pût se donner la Jeune - Italie. Les événements de 1848 le portèrent au pouvoir. D’abord nommé préfet de police à Naples, il ne tarda pas à être imposé au Roi comme ministre par le parti révolutionnaire. On sait comment, à la même époque, Mamiani devint ministre de Pie IX. C’étaient partout la même fourberie , les mêmes exigences. La révolution espérait arriver à son but , en prenant les Souverains pour instruments.
Charles Poerio, rendu à sa profession d’avocat, ne tarda pas à être impliqué dans l’affaire du 1 5 mai. Quand il fut interrogé par le magistrat instructeur, il répondit qiiil avait voué sa vie au triomphe pacifique du gouvernement constitutionnel, qu’il avait eu l’honneur d’étre emprisonné trois fois par mesure de police, et qu’on l’avait toujours relâché, faute de preuves suffisantes.
C’est cette déclaration d’un accusé, Monsieur Gladstone , qui est devenue un des articles de foi de votre symbole ! Devant la justice, Poerio a prétendu être un homme de principes, et non un
homme de parti, et beaucoup moins encore un affilié de la secte de YUnità. Cette affirmation vous suffit.
Parcourez, Monsieur, les procès politiques.' Est-ce que tous les inculpés ne tiennent pas 1e même langage?
Comment se fait-il, si Poerio était étranger à la Société de l’Unité, que tes fauteurs de trouble le regardassent comme un de leurs chefs? Quelles étaient les causes de son intimité avec Antoine Leipneker, qui fut toute sa vie un des plus ardents révolutionnaires? D’où vient que l’accusé Jervolino, s’étant adressé à Poerio pour obtenir des secours , n’en reçut de lui qu’après s’être fait initier à la société secrète de YUtiità? Jervolino a révélé que Poerio lui montra une proclamation répandue dans Naples pour engager le peuple à ne pas payer les impôts , s’ils n’étaient votés par tes Chambres. Cette proclamation s’exprimait ainsi :
« Que tous ceux qui tiennent à l’honneur, que ceux qui aiment lu patrie , que ceux qui sont de vrais Italiens , des amis de la Constitution, s’abstiennent de fumer, de prendre du tabac , de jouer à la loterie. Fermeté , courage , union , et ne doutons point que Dieu et la raison ne soient pour nous! »
Indépendamment des révélations de Jervolino , un grand nombre de témoins, dans les diverses provinces du royaume, ont déposé que Poerio passait
pour le principal meneur de la société dont le but était de renverser la monarchie; d’autres, plus explicites, ont établi qu’il était en rapport avec les Calabres à l’effet d’y établir des comités provinciaux, à l’instar de celui qu’Agrcsti présidait à Naples.
Vous trouvez, Monsieur, qu’un jugement basé sur de tels faits est l’œuvre de monstres ou d’esclaves. Je ne serais pas surpris alors de vous voir prendre bientôt la défense de MM. Caussidicre et Louis Blanc, car les actes qui ont décidé l’Âssemblée constituante à autoriser les poursuites dirigées contre ces deux hôtes du gouvernement anglais, et qui les ont fait condamner, n’offraient certainement pas autant de gravité que les charges établies contre Pocrio. Cependant , l’opinion , en France , s’est hautement associée au vote de l’Assemblée constituante, de cette Assemblée où le parti des républicains de la veille avait la majorité.
C’est après avoir examiné les antécédents de l’inculpé et les charges qui pesaient sur lui , que la grande Cour a condamné Charles Poerio à 24 ans de fer et à 600 ducats d’amende, a la majorité