LA POLICE NAPOLITAINE
Les jalons posés dans les pages qui précèdent vont me servir de guides. Ne perdons pas de vue, Monsieur, que nous sommes en 1848, que l’orage révolutionnaire gronde sur l’Europe. Nous avons devant nous des démagogues exaltés par les terribles événements qui s’accomplissent autour d’eux. Leur audace grandit avec le succès de leurs frèreb. Dans l’illusion où ils se trouvent que l’heure du triomphe va sonner, rien ne les arrête ; ils en appellent sans hésitation à l’incendie et au poignard.
> Je me suis occupé de Carducci, en faisant connaître en quoi consiste la pension de Peluzzo.
Je vous reproche tout d’abord , Monsieur, de n’avoir tenu aucun compte de cette situation exceptionnelle. Vous parlez des actes de la police, de la sévérité des magistrats, comme si les conditions politiques et sociales dans lesquelles se trouve le royaume de Naples n’avaient été troublées par aucune secousse violente.
Plus équitable que vous, Monsieur, cette situation anormale , les menées audacieuses de la société secrète de VUnità, le caractère des chefs du parti révolutionnaire, pèsent dans mon jugement.
La marche que j’ai suivie dans la réfutation de vos Lettres , les développements dans lesquels je suis entré vont faciliter la tâche que m’imposent les griefs que vous articulez contre la police et la justice du royaume de Naples. Je vous écoute :
« Au mépris de la loi , le gouvernement , dont le préfet •
de police est un membre important , surveille et épie les habitants à l’aide des agents de ce département; il fait des visites domiciliaires, ordinairement, la nuit, saccage les maisons, saisit les papiers et les effets, brise les planchers à plaisir, sous prétexte de chercher des armes , et emprisonne les gens par vingtaines, par centaines, par milliers, sans un mandat d’amener, et quelquefois même sans un ordre écrit quel qu’il soit , sur un mot d’un agent de police , et constamment sans spécifier la nature du délit ou du crime*. »
Dans ces lignes, Monsieur, vous faites le procès
i Première lettre, page 12.
de tous les préfets de police des capitales de l’Europe. M. Carlier y verra des allusions aux actes dont il se rend chaque jour coupable , et qui lui ont acquis des titres à la confiance et à la reconnaissance de tous les habitants de Paris, Vous vous étonnez qu’après l’insurrection du 15 mai la police napolitaine ait surveillé les gens suspects, qu’elle ait fait des visites domiciliaires , qu’elle ait saisi des papiers ? Sa vigilance , ses visites et ses saisies déplaisent, il est vrai, à Naples, comme à Vienne ou à Paris, aux conspirateurs dont elle dérange les calculs et déjoue les menées ; mais quel est le citoyen honnête et laborieux qui fait entendre des plaintes? Informez-vous auprès de M. Carlier de ce qui s’est passé à Paris après les journées de juin , et vous saurez ensuite si la police napolitaine est si blâmable. Le flagrant délit, même en Angleterre, permet d’arrêter sans mandat spécial. Quant au nombre des arrestations, pourquoi les exagérer à plaisir ? C’est tout au plus si la police de Naples, après l’alTairc du 1 5 mai, a arrêté de six à sept cents personnes qui ont été relâchées par centaines, après ses premières investigations. A Paris, sous le régime de M. Cavaignac, républicain de la veille, en juin 1848, les arrestations ne se sont pas élevées à moins de 15,000 ! 11 vous serait facile de vous informer auprès du préfet de police de ce temps, aujourd’hui socialiste, si
toutes ces arrestations ont été faites régulièrement.
Vous jugez les actes de l’autorité , Monsieur , sans vous préoccuper des événements ni des circonstances, absolument comme si les faits que Vous racontez s’étaient passés au milieu du calme plat dont jouit votre pays.
En dehors des cas exceptionnels qui légitiment les mesures exceptionnelles, je suis heureux depou- Voirvous apprendre que la police napolitaine se conforme, d’une manière très-scrupuleuse, aux lois et aux règlements. Les arrestations ont toujours été opérées, à Naples, en observant les formes légales et en suivant des instructions qui n’ont pas été ré^ digées pour la circonstance, mais qui remontent au lï mai 1817, et qui ont été solennellement confirmées lors de la promulgation du Code pénal.
De tout temps et dans tous les pays , les conspirateurs se sont plaints de la police et de ses procédés. Ils la trouvent gênante, tracâssière, importune. Voulez-vous qu’elle soit prévenante et polie? Ouvrez , Monsieur, les feuilles révolutionnaires de la France, de l’Italie, de l’Allemagne ; elles sont unanimes à dénoncer les actes de la police. Une particularité est digne de remarque, c’est que vous vous faites non pas seulement leur écho, mais vous descendez à n’être souvent que leur plagiaire. La suite du tableau que vous tracez est digne du commencement :
« Des hommes sont arrêtés , non pas parce qu’ils ont commis un crime , ou même qu’on suppose qu’ils en ont commis , mais parce que ce sont des personnes qu’on juge utile d’emprisonner pour s’en défaire, et contre lesquelles, par conséquent, il faut fabriquer une accusation.
O On commence par les arrêter et les incarcérer; on saisit ensuite leurs livres , leurs papiers , leurs correspon* dances , et tout ce qui convient aux agents dégradés de la police. Cela fait, on lit les lettres du prisonnier; ensuite, oh l’interroge lui-même , en secret , sans charges , puisqu’il n’en existe pas, sans témoins, puisqu’il n’en existe pas davantage.
« Le prisonnier n’a pas le droit d’appeler un conseil , pas même de consulter un avocat. Pour mieux dire, il n’est pas interrogé , mais , comme je le sais (as I knmo ') ; il est insulté de la manière la plus grossière par les officiers de police , et ne croyez pas que ce soit la faute des individus. C’est là le résultat inévitable d’un système qui a pour but essentiel de créer des charges contre le prisonnier *. »
Ces lignes, Monsieur, confirment une observation que j’ai faite chaque fois que j’ai entendu annoncer la découverte de quelque complot. Toujours , sans exception aucune , la police a l’honneur de l’invention. Sous le règne de Louis-Philippe, les agents de la rue de Jérusalem poussaient même plus loin l’esprit d’entreprise. Fatigués de couver et de faire éclore des complots , ils se don-
' Je dois taire observer que la Presse, en traduisant ce passage, a expliqué : as / know (comme je sais ou d’après ce que je sais) par : COMME J’En AI LA PBEITVE. Je signale la variante, afin de montrer avec quelle fidelité certains journaux rouges reproduisent votre lettre.
> Première lettre, page 12.
naient de temps en temps la distraction de tirer sur le Roi. Puis, ainsi que \ous le dites si bien , il fallait fabriquer une accusation , et comme il n’existait jamais de charges contre l’accusé, il était essentiel de les créer. A Paris comme à Naples, les innocentes victimes de ccs distractions de la police finissent toujours par succomber sous 1a puissance de son génie créateur. Quelle odieuse institution que celle de la police ! L’Angleterre devrait bien donner aux États de l’Europe un moyen de s’en passer. Si la police de Naples n’est pas coupable d’autres crimes , je vous avoue , Monsieur, que je ne vois pas qu’il soit nécessaire d’instruire plus longtemps son procès.
Je n’ai pas à m’occuper du mépris que vous déversez sur la police autrichienne en Lombardie, dans le but, dites-vous, de donner à lord Aberdeen une idée de l’ atmosphère politique de l’Italie (2' lettre , page 44). Il parait que l’autorité supérieure à Milan a les mêmes titres que le gouvernement de Naples à la haine des unitaires italiens. Le maréchal Radetzki saura vous remercier de la mention honorable que vous faites des employés de son administration. Je la passe sous silence pour arriver à vos accusations contre