LA SICILE
cet Ëden, objet de vos convoitises, dont vous n’osez pas entretenir lord Aberdeen , dans la crainte de trahir les sentiments que cette île vous inspire; à peine écrivez-vous son nom , et c’est assez pour nous faire connaître ce que vous tenez tant à dissimuler.
‘ Numéro du 15 août.
« Vous ne trouverez dans ces pages, dites>vous,
« aucune allusion à la lutte engagée , et engagée « avec succès, par le roi de Naples contre ses sujets a siciliens. Je ne parlerai pas davantage de la « conduite des parties qui , directement ou indi-> « rectement, s’y trouvaient intéressées. L’objet « dont je m’occupe est tout différent : c’est de la B conduite du gouvernement de ce souverain en- « vers ses sujets napolitains , par la fidélité et. le B courage desquels il a subjugué la Sicile'... »
Vos réserves sont éloquentes, et je crains bien que le roi de Naples vous sache fort peu de gré , Monsieur, du silence dont vous daignez couvrir la conduite de son gouvernement envers les insurgés siciliens. Mais, en vérité, pourquoi ces réticences? Si c’est le roi de Naples qui a engagé la lutte contre les Siciliens, diles-le franchement. L’Europe avait cru jusqu’à ce jour que la Sicile s’était révoltée contre son souverain, qui, quoi qu’en pensent lord Palmerston et ses alliés du parti conservateur, parait être bien réellement le roi de Naples. Vous constatez qu’il a subjugué la Sicile , en vous servant de la même expression que s’il s’agissait
' (Page 7.) — M. Gladstone, on le toU, ne s'occupe dam aea Lettres que du royaume de Naples. Je regrette de n'en avoir pas fait l’observation quand j’ai relevé l’erreur qu’il a commise sur le nombre des prisonniers politiques. Le chiffre exagéré qu’il a donné ne s’appliquait, comme il le dit ici, qu’à la partie continentale des États napolitains. ‘
d’une nouvelle conquête, à peu près comme si Ferdinand s’était emparé d’une des dépendances de l’empire britannique.
Je regrette que votre pensée n’ait pas pris plus de développement, car vous seriez arrivé à exprimer hautement ce que vous donnez à peine à 'entendre : c’est que Ferdinand n’a aucun droit souverain sur la Sicile, et qu’il a commis un attentat contre l’indépendance de ses habitants en les traitant en sujets révoltés. Comment le roi Ferdinand serait-il à vos yeux souverain de la Sicile, quand vous doutez même de la légitimité de son autorité dans le royaume de Naples? Oui, Monsieur, quand vous poussez l’efîronterie jusque-là, n’est-il pas de quelque importance de signaler tout ce que renferment vos Lettres à l’admiration de vos amis conservateurs du continent, car ils ne paraissent guèée s’en douter. Après avoir lu votre pamphlet, l’Angleterre et les mazziniens n’ont plus qu’à se partager le royaume des Deux-Siciles , au nom de « la raison et .du droit social. »
Vous dites à lord Aberdeen : « Je passe sur une « considération importante, en ce qui regarde la « base de l’autorité qui gouverne en ce moment « dans le royaume des Deux-Siciles, et je ne re- « chercherai pas si , aux yeux de la raison et du « droit social, le gouvernement actuel de ce pays « possède ou non un titre légitime, si c’est un
« gouvernement de droit ou de force. » (Page 6,) Comment le roi Ferdinand aurait-il des prétentions légitimes sur la Sicile , s’il n’a aucun titre sérieux sur sou royaume de Naples, s’il n’y exerce d’autre droit que celui de la force?
Voilà pourtant, Monsieur, où vous êtes arrivé, vous qui, remplissant les fonctions de président du bureau du commerce [board of trade), avez négocié et signé un traité avec ce roi usurpateur. 11 paraîtrait donc que, devant le tribunal de la raison et du droit social que vous invoquez, l’autorité souveraine et légitime du royaume napolitain repose encore entre les mains des membres du Comité de Salut public institué dans la journée du 1 5 mai? Est-ce que ce comité aurait, par un traité secret, cédé la Sicile à l’Angleterre? Votre langage, Monsieur, autorise les suppositions les plus extravagantes, quand vous n’hésitez pas à donner à la révolution napolitaine de pareils encouragements.
Cette insulte au roi des Dcux-Siciles, dérisoire si vous en étiez personnellement l’auteur, quel caractère a-t-cllc pris le jour où lord Palmerston y a adhéré et applaudi au nom du gouvernement d’Angleterre?
La France et les gouvernements de l’Europe ne peuvent rester indilférents à cette violation injurieuse des droits les plus sacrés. L’Angleterre,
pour arriver à s’établir dans la Sicile, offrira-t-elle impunément le royaume de Naples en prime à l’armée de Mazzini ?
Oh ! je commence, Monsieur, à m’expliquer l’échafaudage de mensonges que vous avez élevé dans vos Lettres. La morale de votre roman devait être d’accord avec les prémisses que vous avez posées : Qit'il n’y a à Aaples qu’un gouvèrticment de force brutale et non un gouvernement de droit. 11 importait, cela s’explique, de montrer sous les couleurs les plus odieuses les actes même les plus irréprochables de l’autorité qui gouverne en ce MOMENT, afin que si la Sicile, se laissant entraîner de nouveau par les plus perfides conseils, tentait une nouvelle insurrection , elle ne vît plus se lever contre elle la fidélité et le courage des sujets napolitains. Vous dites à ces derniers que leur dévouement a été récompensé par une si révoltante ingratitude, qu’ils ne devront plus s’opposer à l’émancipation de la Sicile, qu’ils devront à l’avenir refuser de répondre à l’appel de leur roi pour faire rentrer les révoltés dans l’obéissance.
Si votre pamphlet. Monsieur, pouvait obtenir ce résultat, l’Angleterre aurait, le jour de la lutte, moins de canons et de fusils à expédier, par méprise, dans les ports de la Sicile. Sans doute aussi que le lendemain du combat on relèverait moins
d’officiers anglais parmi les victimes de l’insurrection.
Je n’ai pas à rappeler des événements douloureux qui sont présents à tous les esprits. Je me borne à constater vos réticences et à les livrer aux réflexions des gouvernements amis des Deux- Siciles,
La situation dans laquelle se trouve ce brillant joyau de la couronne de Naples ne paraît pas devoir favoriser de sitôt vos desseins. La Sicile se remet de ses cruelles secousses, et le brave général Filangieri, qui a écrasé la révolte, a aussi la gloire d’elîacer les dernières traces des plaies qu’elle avait laissées dans le pays.
Au risque de vous contrister. Monsieur, je vous apprendrai que, malgré les terribles événements qui ont désolé la Sicile en 1848 et 1849, la situation générale de l’île s’améliore avec une rapidité étonnante. Ainsi, les instructions judiciaires qui , en 1846, avaient été de 10,160, n’ont été que de 8,732 en 1850, ce qui donne une différence de 1,432 affaires en moins.
Depuis que le gouvernement du Roi est rétabli , les condamnations à mort prononcées par les conseils de guerre, institués par l’ordonnance du 26 juin 1849, ont suivi une décroissance significative.
En 1849, les conseils ont prononcé 91 condam-
nations; en 1850, 64; en 1851 ( les six premiers ' mois), 13 seulement.
J’avoue que ces résultats font peu d’honneur aux agents de la politique anglaise, qui donnent fort à faire à la police dans tous les ports où vous avez des consulats. Peu importe. L’œuvre de pacification se poursuit. Les résultats obtenus sont d’autant plus remarquables que les révolutionnaires avaient ouvert les bagnes à 14,000 forçais, qui sont rentrés dans la société sous la protection de l’amnistie. Le général Filangieri est en Sicile ce que le feld-raaréchal Radetzki est en Lombardie ; l’œil, le cœur et le bras de son souverain. 11 protège les citoyens paisibles et honnêtes avec non moins d’intelligence qu’il met de zèle à surveiller les gens suspects, et de fermeté dans le châtiment des coupables. Sa sévérité, quoi qu’en aient dit les feuilles révolutionnaires, ne va cependant pas audelà des limites qui lui sont tracées par la responsabilité que fait peser sur lui la confiance de son roi : il sait allier la fermeté à la clémence.
Je regrette , Monsieur, que vous ne rendiez pas justice au brave général qui a déjoué avec tant d’habileté les desseins de lord Palmerston ; sa présence en Sicile ajourne leur réalisation aux calendes grecques, bien que sa sévérité, je vous le garantis, ne ressemble pas à celle de lord Torrington.
11 est vrai qu’à votre retour de Naples, et devant publier bientôt vos Lettres à lord Aberdeen , vous vous êtes séparé de vos amis, quand la Chambre des Communes a été appelée à se prononcer sur les actes coupables du gouverneur de Ceylan. Mais enfin lord Torrington n’en a pas moins obtenu l’approbation du Gouvernement et des Chambres.
Bien que j’aie déjà dit quelques mots de la justice anglaise, en répondant aux reproches que vous adressez à la justice napolitaine, les crimes fantastiques imputés au lieutenant de la Sicile me rappellent les actes de lord Torrington, qui, d’après les termes mêmes de la motion soumise à la Chambre des Communes, étaient «injurieux « aux sentiments de justice et d'humanité de « l' Angleterre, n La conduite du général Filangieri ne sera jamais une honte pour son pays. ^
En 1 848, Ceylan n’eut pas à déplorer la sanglante insurrection de la Sicile. Quelques troubles cependant y alarmèrent l’autorité. On peut se former une idée exacte de leur, caractère, en sachant qu’ils furent apaisés sans coûter la vie à un seul homme. L’ordre fut rétabli sans aucune effusion de sang ; c’est à peine si un soldat axait été légèrement blessé'. Iæ tranquillité la plus parfaite succéda à cette tentative, dont les auteurs et les com-
1 Motion soumise à la Chambre des Communes par M. Baillie. (Séance du 27 mai 1851.)
plices furent arrêtés. Telles ont été les proportions de l’événement. Mais comment lord Torrington exerça-t-il la justice de l’Angleterre ? Par quels actes de répression ce digne représentant du gouvernement britannique va-t-il faire briller les sentiments d'humanité qui animent lord Palmerston, quand il parle du royaume des Deux-Siciles î Lord Torrington se donna d’abord la distraction de proclamer Vctat de siège, qu’il maintint deux mois après avoir reçu avis de le lever. Le calme le plus parfait continuait cependant à régner dans nie, qui n’offrait pas le moindre symptôme d’agitation. Les tribunaux civils y rendaient la justice comme à l’ordinaire. Lord Torrington n’en fit pas moins juger les inculpés par un conseil de guerre, après lui avoir transmis , par le colonel commandant les troupes, des instructions qui feraient reculer d’épouvante tous les Filangieri, les Haynau et les Radetzki des États barbares de l’Europe. Le colonel écrivait au président du conseil de guerre : « Je désire que vous expliquiez à vos officiers « que je suis surjpris qu’ils n'aient pas condamné a les quatre prisonniers à mort.... Dites-leur bien « que tous ceux compromis avec les rebelles sont « des rebelles, et que tous les rebelles doivent être « frappés de mort. Sir A. Oliphant a émis l’opi- « nion qu’ils procèdent beaucoup trop délicate- « ment avec ces racailles , et qu’ils perdent trop
« de temps à examiner les preuves en détail....,
« Faites bien comprendre à la Cour qu’il n’y a « aucune nécessité d’entrer dans des détails. Qu’il « lui suffise de savoir si tel et tel sont compromis,
« et qu’elle prononce sa sentence ‘ .»
J’avoue que le gouvernement napolitain et le général Filangieri n’entendraient rien aux principes de justice du noble lord, qui représentait à Ceylan les sentiments humanitaires de la généreuse Angleterre !
Enfin, quels furent les fruits de la justice martiale rendue au milieu de la tranquillité publique la plus admirable ? Dix-huit accusés furent mis a MORT et CENT QUARANTE furent DÉPORTÉS, OU EMPRI- SONNÉS, OU BATTUS DE VERGES ! Parmi les condamnés à mort se trouvait un prêtre dont la complicité était loin d’être démontrée. Le premier magistrat de la Couronne intervint en sa faveur, et supplia lord Torrington de surseoir à son exécution, afin qu’il pût établir les preuves de son innocence. Sans égard pour la demande du premier magistrat, lord Torrington resta impitoyable : le prêtre fut mis à mort 1 Ces vengeances barbares et monstrueuses s’exerçaient dans l’île de Ceylan, en 1 848, à la suite de troubles qui n’avaient pas coûté une seule goutte de sang ! C’est ainsi que l’Ângle-
< Cotte corrospondancc a passé sous les yem de la Chambre des Communes.
terre entend la répression ; c’est de cette façon qu’elle pratique la justice ; c’est avec le front encore souillé du sang qu’elle vient de verser qu’elle ose lever la tête et parler des droits sacrés de l’humanité I Et ce sont les feuilles démocratiques de la France qui applaudissent avec plus d’enthousiasme à cette infernale hypocrisie !
Non, l’Angleterre n’enverrait pas Filangieri gouverner une de ses îles. Ses lieutenants doivent être propres à remplir au besoin l’office de lord Torrington. 11 en est autrement des hommes auxquels le roi de Naples confie le dépôt de son auto> rité paternelle.
Je sais que la barbarie du gouverneur de Geylan a soulevé, en Angleterre même, un cri d’épouvante et d’horreur; mais elle a eu, comme je l’ai dit, la sanction du Gouvernement et des Chambres. C’est le point que je tiens à établir, afin de faire ressortir l’hypocrisie de la scène qui a été jouée dans la dernière séance de la session, lorsqu’à la voix de lord Palmerston, la Chambre des Communes s’est émue si sottement de ce qui se passe dans le royaume de Naple
Vos lecteurs et les miens , Monsieur, commencent à savoir ce que valent vos révélations. Si vous jugez à propos d’entretenir la philanthropie anglaise des cruautés du gouvernement napolitain, vous m’excuserez sans doute de faire connaître à
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la France et à l’Italie les tendresses de l’Angleterre pour les gens qui méconnaissent son autorité et qui s'insurgent contre sa puissance.
Je serais curieux de savoir, Monsieur, si la Sicile avait le malheur de compter parmi les dépendances de la couronne britannique, comment les hommes qui ont pris part aux révoltes de 1848 et 1849 eussent été châtiés parle Torrington chargé d’y exercer la justice de l’Angleterre. Nous aurions sans doute vu se renouveler les scènes qui ensanglantèrent l’Irlande en 1798. Sans remonter si haut, et en prenant pour points de comparaison les îles Ioniennes et l’échauffourée de Ceylan, les deux tiers de la population sicilienne eussent passé sous le glaive du bourreau, car la Sicile s’était non-seulement révoltée , mais les insurgés étaient devenus maîtres du pays. Ils avaient établi un gouvernement, et juré, en levant la main au ciel , que « Ferdinand II ne régnerait plus jamais sur la Sicile. » Le Roi avait été déclaré « parricide public. » Une des premières vengeances des révoltés avait été de massacrer à coups de hache cinquantedeux hommes de police faits prisonniers. Ils avaient pillé la demeure royale, dont tous les meubles furent détruits ou volés. Les bastions de Palerme avaient été démolis; les familles dévouées au Roi avaient eu leurs maisons saccagées. Ainsi débuta la révolution sicilienne, dont les soi-disant
pairs et députés offrirent ensuite la couronne au duc de Gênes. Quelles proportions avec l’émeute de Ceylan !
Eh bien ! Monsieur, tandis que lord Torrington n’a pas voulu même que les juges se donnassent la peine de rechercher les preuves de la culpabilité des émeutiers, le général Filangicri laisse vivre en paix, à Palermc, des hommes qui ont voté la déchéance de Ferdinand et qui ont refusé de signer la rétractation que la plupart des membres des deux Chambres révolutionnaires ont envoyée spontanément au Roi, pour faire oublier leur crime. Ferdinand a pardonné, non-seulement à ceux qui ont fait amende honorable, mais à ceux-là même qui n’ont donné aucun signe de repentir. Parmi ces derniers, je puis citer le duc de Resuttana, le duc de Cessaro, trois fils du prince de Trabia, le baron Favara, le baron d’Angelis, l’avocat Agnetta, le docteur Raffaele et un grand nombre d’autres dont la présence à Palermc atteste la clémence auguste de Ferdinand.
De grâce, dites-moi. Monsieur, en vertu de la justice Torrington et de l’humanité de l’Angleterre, quel eût été le sort de ces traîtres ? Mais, ne vous en déplaise, le gouvernement napolitain est assez fort pour pouvoir se montrer clément. J’ai pensé qu’il pourrait être utile de faire entrevoir, en passant, aux habitants de laSicile, par l’exemple de
Ceylan, le sort qui serait réservé à leurs émeutiers les plus inoffensifs, si leur île avait jamais la fantaisie de se placer sous le protectorat de la philanthropie britannique. Que la Sicile profite de la leçon !
Je reviens sur ce que vous dites de « l’autorité qui gouverne en ce moment dans le royaume des Deux-Siciles , » car j’ai à m’occuper des faits que vous invoquez pour justifier l’opinion que « le gouvernement actuel de ce pays » est un gouvernement de force brutale dépouillé de tout titre légitime.
Le fond de votre pensée , telle que je la saisis à travers les périphrases dont vous avez soin de l’envelopper, c’est que la Constitution donnée au royaume des Deux-Siciles en 1848 , n’étant pas en vigueur, et l’arbitraire ayant été , selon vous, substitué à la légalité , le roi parjure qui a violé le contrat signé avec son peuple n’a plus aucun titre à la fidélité et à l’obéissance de ses sujets. Ferdinand, d’après votre théorie, a relevé les Napolitains de toute allégeance en manquant à la foi jurée. La question est délicate et importante. Qu’avez-vous à m’apprendre sur