LETTRE
AU
RIGHT HONORABLE W. E. GLADSTONB,
HEIIBRE DD FARLEIIE!(T BRITAinaQDB.
Monsieuh ,
Votre position sociale exige que, suivant les conventions de l’étiquette anglaise, je fasse précéder votre nom de l’épithète de Right honorable : je m’y conforme ; mais ce ne serait pas l’écrit auquel vous venez d’attacher votre nom qui vous eût jamais fait arriver d’un bond au superlatif de l’Aonorabilité.
Habituée jusqu’à ce jour à vous compter parmi les membres les plus distingués du parti conservateur anglais, l’opinion publique a pu s’émouvoir au premier bruit que les organes de la révolution ont fait de vos Lettres à lord Aberdeen. C’est pourquoi il importe d’éclairer l’opinion de l’Europe sur les transformations que vos convictions poli-
tiques ont subies Vos lettres sur les/»mecMftons d’Étal du gouvernement napolitain \ous font une place nouvelle dans la classification des hommes politiques de l’Angleterre. Vous avez oublié votre passé pour prendre rang dans l’école diplomatique des Palmerston, des Minlo, des Bulwer et des Napier. Le parti conservateur ne peut voir en vous qu’un transfuge, depuis que vous vous êtes fait le champion de la révolution italienne, le traducteur de ses œuvres *, l’endosseur de ses calomnies, le colporteur de ses pluâ odieuses accusations.
Vos Deux Lettres à lord Aberdeen ne sont qu’un réquisitoire dans lequel vous avez soigneusement groupé tous les griefs des anarchistes napolitains
< Je lis dans une brochure que je refois de Londres, après avoir écrit ce passage de nia lettre : « M. Gladstone, connu autrefois comme « conservateur, a conçu , depuis quelque temps, la plus forte aversion « contre les institutions monarchiques. Il est maintenant dans l'habitude « de dire et de répéter à ses amis que toutes les monarchies de l'Europe • sont xtsAs ; que le système monarchique en lui-méme est rococo, et « que plus tôt nous approcherons du modèle normal des États-Unis, « mieux cela vaudra pour nous, n La brochure qui me fournit ce renseignement a pour titre : Le Gouvernement napolitain et M. Gladstone; son auteur est M. Charles Mac Farlane.
* La sollicitude du représentant d'Oxford pour les prisonniers politiques du royaume de Naples parait lui avoir laissé des loisirs. M. Gladstone vient de publier une traduction de l’Histoire des États pontificaux de 1815 à 1850 , par Luigi Carlo Farini (lo Stato Homano). Cette prétendue histoire n'est qu'un pamphlet révolutionnaire contre la Papauté. Sa circulation est interdite dans la plupart des Etats de l'Italie. C'est dans ce livre que M. Gladstone invite les Anglais à étudier l'histoire des États pontificaux. La coïncidence de cette publication avec celle des Deux Lettres contre le gouvernement napolitain est-elle significative?
contre un gouvernement qui, plus ferme et plus intelligent que d’autres, a la gloire d’avoir su vaincre la révolution. Votre nom ferait vainement chercher dans vos Lettres un fait de quelque gravité à la charge du gouvernement de Naples. Vous devenez l’écho des accusations les plus infamantes, sans avoir le moindre souci d’apporter quelque omhre de preuve pour les justifier. En vertu donc de quelle prérogative secouez-vous l’ontu probandi qui pèse sur tout accusateur?
S’il faut en croire vos amis, vous ne seriez pas arrivé à Naples dans les dispositions d’esprit où vous vous trouviez en vous éloignant de ses rivages. Vous y êtes venu conservateur et homme d’ordre. L’influence des agents de lord Palmerston et l’atmosphère mazzinienne répandue autour de vous ont opéré une métamorphose dont la secte révolutionnaire se félicite comme d’un de ses plus beaux triomphes.
Qui donc se préoccupait en Europe des dénonciations calomnieuses envoyées contre le roi et le gouvernement de Naples aux feuilles démagogiques de l’Angleterre et de la France? Assurément personne. Un moyen sûr d’arriver à donner à ces criailleries quelque apparence de réalité, c’était dç les faire endosser par « un tory, par un membre influent, honoré, capable, du parti conservateur. » Les admirateurs de votre talent et de
votre caractère auront à regretter qu’un homme de votre valeur se soit laissé prendre au piège anglo> démagogique des révolutionnaires napolitains.
Je voudrais pouvoir vous excuser en cherchant à me persuader que vous ne vous êtes pas rendu compte de la portée d’un acte dont la responsabilité est cependant bien lourde. Un Anglais, même conservateur, peut si facilement se laisser entraîner, quand il s’agit d’ébranler le plus dévoué soutien du pouvoir temporel de la papauté I
A mesure que les sombres lueurs des événements nous éclairent, ne devient-il pas de plus en plus manifeste que la cause du protestantisme tend à s’identifier chaque jour davantage à celle des ennemis de l’ordre social? Conservateur ou non , la logique vous entraîne : l’anarchie politique et sociale devait sortir de l’anarchie religieuse; la révolte contre Dieu et son Église devait faire éclater la révolte contre les rois et contre toute autorité. L’avenir prouvera qu’il entre dans les destinées du protestantisme et du socialisme de se rapprocher et de se confondre.
Quelque conservateur que soit votre pays, Monsieur, il est trop protestant pour n’être pas révolutionnaire, pour ne pas se présenter partout comme l’auxiliaire de la révolution, et c'est le réle qu’il remplit, en attendant de devenir luiméme la proie de l’incendie qu’il aura allumé,
•’il ne cherche sa conservation dans les seuls iNrin> cipes religieux et politiques véritablement conservateurs. Lord Palmerston n’a lait que devancer votre parti; en vous rangeant tardivement à sa suite, vous obéissez à une loi que vos amis et votre pays auront à subir à leur tour.
J’ai hâte d’arriver à vos accusations. Je me propose de les examiner avec le calme, la modération, l’impartialité dont vous avez bien voulu me remercier et me louer, il y a déjà sept ans, lorsque, membre du cabinet de Sir R. Peel , vous me fîtes l’honneur de m’adresser quelques-uns de v(^ écrits.
Ce n’est qu’après avoir entendu lord Palmerston se faire votre apologiste; ce n’est qu’après avoir vu le ministre des affaires étrangères de Sa Majesté britannique descendre au rôle de colporteur d'un pamphlet contre un gouvernement ami de la Grande-Bretagne, que je me suis décidé à lire vm L ettres. Avant d’en avoir prie connaissance, le langage des journaux révolutionnaires m’avait fait < craindre que votre bonne foi n’eût été surprise; mais après vous avoir lu, je le dis avec douleur, je cherche vainement à concilier la bonne foi de l’écrivain, la loyauté de l’homme politique, avec les accusations dont vous avez consenti à devenir le propagateur.
Quel que soit le respect que m’a toujours ios-
piré \otre caractère, quelle que soit l’admiration que commande votre talent, dès que vous énoncez des faits, vous permettrez, sans doute, que l’on recherche leur gravité et leur importance dans ces faits eux-mêmes, et non dans l’influence et la considération dont vous jouissez. Vous avez porté la discussion sur le terrain des faits : il me faut vous y suivre ; mais si je parviens à établir que les prétendues révélations sur lesquelles vous vous appuyez pour dénoncer le Gouvernement napoli> tain au mépris et à l’indignation de l’Europe sont fausses et calomnieuses, je vous le demande, sur qui devront retomber ce mépris et cette indignation?
Les laits que vous dénoncez se rattachent heureusement à des événements contemporains. Quelques mois nous séparent à peine des plus éloignés de nous ; s’il faut vous en croire, les autres sont actuels ; d’où je conclus que leur vérification doit être facile. Je les aborde, en suivant l’ordre dans lequel vos Lettres me les présentent. Je commence par un de ceux qui ont ému davantage l’opinion, qui ont soulevé le plus de prévention contre le gouvernement napolitain :