LE NOMBRE DES PRISONNIERS FOUTIQUES
Que nous apprennent vos Lettres?
Je vais traduire ce que vous nous dites sur ce
point, afin qu’on ne m’accuse pas de travestir vos paroles ou d’en exagérer la portée :
« La croyance générale est que le nombre des « prisonniers pour délits politiques, dans le « royaume des Deux-Siciles, varie entre quinze « mille ou vingt mille et trente mille »
Cettè statistique repose sans doute sur quelque témoignage plus formel , plus certain que la croyance générale?
Vous répondez : « Le Gouvernement enlève tout « moyen d’information précise, et par conséquent « il ne peut y avoir aucune certitude sur ce point « [thei'e can ie no certainty ow the point) . J’ai ceo pendant trouvé que cette croyance est partagée K par des personnes des plus intelligentes, des plus « considérées et des mieux informées. Elle est « aussi confirmée par ce que l’on sait des foules « étonnantes qui sont entassées dans quelques « prisons, et spécialement par ce que l’on connaît « touchant le nombre des individus qui manquent « du sein de la communauté dans certaines loca- « lités provinciales »
* Première lettre, p. 9.
* Ibid., p. 9, La croyance générale, confirmée par la croyance per~ sonnelle de M. Gladstone, n'a pas inspiré une entière confiance aux journaux révolutionnaires qui ont exploité son travail. Il est digne de remarque qu'aucun d'eux, en parlant des prisonniers, n'a (ait mention du nombre trente mille. Les chiffres de M. Gladstone leur ont paru si exacts, malgré son avis qu'ils n’offraient aucune certitude, qu'ils ont préféré prendre la moyenne de vingt mille. Ce trait de bonne foi dé-
Voilà, Monsieur, des données nouvelles, dont la science statistique va s’enrichir. Après avoir jeté au lecteur un chiffre qui peut varier, suivant sa modération ou ses exigences, de 1S,000 à 30,000, si l’on vous en demande la justification, vous répondez que vous l’avez établi sur la croyance générale! Mais vous auriez bien dû nous révéler à l’aide de quel procédé ingénieux vous êtes parvenu à constater cette croyance? Est-ce vous-méme, Monsieur, qui avez fait une enquête dans ce but? Je crains bien que vous n’ayez abandonné ce soin aux membres de la secte mazzi'nienne, aux amis de Poerio, qui sont ceux de lord Palmerston, et qui sont devenus les vôtres. Or, votre expérience aurait dû vous apprendre que les
magogiqne me faisait dire dans un article en réponse an National : « Ponr- « quoi condamner ainsi à l’oubli dii mille victimes de la barbarie de « Ferdinand? Si U. Gladstone a si bien vu, si bien vérifié, si bien « compté, laissons-lui le bénéfice de ses calculs. Pourquoi atténuer, « dans une proportion si considérable, la criminalité du gouvernement « napolitain? Le National, en vérité, sa montra trop indulgent, et « nous devons prendre en mains la cause des dix mille prisonniers qu'il « a la cruauté d’oublier, quand les droits de l’humanité exigent qn’on a les fasse entrer en ligne de compte. » {Univers du 15 août.) Le National n’a rien répondu.
En Angleterre, quelques-uns des adulatenrsde M. Gladstone se sont montrés encore plus incrédules sur ses assertions. Ainsi, par exemple, le Tablet, journal qui entre dans les voies du socialisme, a dit > « Quand o il n’y aurait de vrai que la moitié de ce que raconte M. Gladstone « ( 1 / the half be true), il n’en a pas moins rendu un grand service à « l'humanité, et nous nous Joignons i lui de tout cœur dans l’exécra- « tion d’une politique si infime. » {Tablet du 9 août.) Vos admiratenrs eux-mémes vous reprochent donc de vous être trompé sur ta moitié de vos appréciations ?
anarchistes napolitains, semblables à leurs frères de toutes les parties de l’Europe, parlent sans cesse au nom de l’opinion publique, au nom du peuple, au nom du pays, quand ils n’expriment que leurs haines et leurs propres convoitises.
Oh ! vous eussiez été plus juste, vous eussiez fait preuve de plus de droiture et de loyauté si, laissant de côté une croyance qui devait vous paraître suspecte , vous vous étiez borné , après avoir donné , sur le nombre des prisonniers , une indication fausse et calomnieuse, si vous vous étiez borné, dis-je^ à constater l'incertitude {no certaintij) de vos renseignements. Et pourquoi vos informations ont-elles été si vagues? Avez-vous fait la moindre tentative pour dissiper leur incertitude? Non; car vous ne manqueriez pas de nous en instruire; vous n’auriez pas oublié de constater vos démarches et de signaler les reftis d’informations que vous eût opposés le gouvernement napolitain .
Monsieur, l’opinion de l’Europe que vous avez évoquée , exige que vous justifiiez les assertions par vous émises sur le nombre des prisonniers napolitains. Quelles sont les personnes intelligentes dont vous invoquez le témoignage? nommez les hommes des mieux informés et des plus consisidérés dont vous nous parlez? Où ont-ils puisé leurs renseignements? Sur quelles notions de jus-
tice et de morale basez-vous votre manière de procéder contre le gouvernement napolitain , que vous avez , suivant l’expression de vos claqueurs , cloué au pilori ?
De quel droit vous indigneriez-vous contre la justice de Naples , quand vous-même , Monsieur , dan sic procès que vous intentez aux ministres de Sa Majesté sicilienne , vous appuyez vos accusations sur des témoins qui n’osent pas se produire? Qui donc a vu les foules étonnantes entassées dans quelques prisons ? Quelles sont ces prisons? Si vos renseignements sont exacts, il doit vous être facile de les indiquer. Quant aux individus qui manquent du sein de la communauté , dans certaines localités, précisez les lieux et ayez soin de nous apprendre comment les témoins anonymes, qui vous paraissent des mieux informés, ont constaté les vides qui vous alarment.
Je vous demande. Monsieur, s’il est raisonnable d’admettre que l’on puisse arriver, dans un pays quelconque, à pi'éciser le nombre des détenus, en allant de ville en ville, de village en village, de porte en porte , demander aux habitants : Avezvous quelques-uns des vôtres en prison? Essayez d’établir en Angleterre , en Irlande ou en Écosse , la statistique des prisons sur de pareilles bases , et vous produirez ensuite vos chiffres d’après ce que l'on connaît! D’ailleurs, vous auriez toujours à
nous dire quels sont les hommes intelligents qui ont fait ce curieux recensement dans le royaume des Deux-Siciles.
Il vous eiit été plus facile , puisque le nombre des prisonniers napolitains vous intéressait si vivement , de visiter les prisons d’État. Vous auriez pu , sans vous en rapporter aax chiffres du chef de la police , examiner les registres des maisons de détention, car le Gouvernement, je n’en doute pas, eût été heureux de vous fournir les moyens d'éclairer votre conscience , et vous auriez été autorisé alors à nous dire : J’ai vu et j’ai touché du doigt ce que je raconte. Tout le monde vous aurait cru . Comment prétendez-vous nous imposer votre opinion , quand vous n’avez pas un seul témoignage , un seul document à invoquer en sa faveur?
Aussitôt votre première lettre publiée , on vous a fait observer, nous dites-vous, que vous aviez parlé de vingt à trente mille prisonniers , quand leur nombre ne s’élève, en réalité, qu’à environ deux mille. C’était une belle occasion de développer tous les on croît, on assxire, on connaît, dans lesquels vous vous étiez d’abord renfermé. Qu’avez-vous répondu î
« Je sais, dites-vous (2‘ lettre, p. 42), que mon « opinion touchant le nombre des prisonniers poli- « tiques dans le royaume des Deux-Siciles a été « repoussée par une assertion que l'on dit basée sur
« un relevé officiel, et d’après laquelle, au lieu de « vingt mille, il n’y en aurait que deux mille, ^his « même ee nombre n’a pas toujours été admis; « car je me rappelle qu’au mois de novembre der- « nier, un Anglais, homme d’honneur, et en com- « munications étroites avec la Cour, me dit que « ce nombre n’était que de mille.
a J’ai eu bien soin de faire observer , ajoutez- « vous , que mon assertion n’était fondée que sur « l’opinion, opinion raisonnable, d’après ce que « JB CROIS (os I think), mais qui n’est cependant « QUE l’opinion. Que le gouvernement napolitain « ait tout le bénéfice de la contradiction. Ce se- « rait pour moi une grande satisfaction de pouvoir « dire honnêtement qu’elle entraîne ma croyance. « Les lecteurs de mes Lettres ne seront pas sur- « pris de mon hésitation à l'admettre. »
Vous vous trompez. Monsieur, la surprise du lecteur est grande , car votre hésitation n’est pas justifiée, dès qu’elle n’a d’autre fondement qu’une opinion raisonnable, d’après ce que vous croyez 1 11 s’agit de savoir si cette opinion est plus raisonnable qu’un relevé officiel? Peu m’importe et peu importe au public ce que vous croyez ; mais vous nous devez compte des raisons de votre croyance, et vos lettres ne nous les donnent pas. Le droit individuel du jugement privé, en matière de foi, que vous exercez d’une manière si absolue au sein de
l’anglicanisme', ne saurait légitimer la calomnie, parce que vous l’aurez semée dans le monde, conformément à ce que vous croyez I
Fort peu de recherches. Monsieur, nous eussent permis de rectifier les erreurs de l’opinion générale et ce qtie vous croyez. Vous êtes encore à temps d’inviter lord Napier et les agentê si bien informés qile lord Palmerston possède à Naples , à vérifier vos chiffres, et ils parviendront, sans peine , à constater les faits suivants :
La province de Naples compte .
. . 223 prison, et 28
La Terre de Labour
La Principauté citérieure
La Principauté ultérieure
La Malise
La Basilkate
L’Âbruzze ultérieure 2'
L’Abruzze ultérieure 1”
L’Abruzze citérieure
La Calabre citérieure
La Calabre ultérieure 2*
La Calabre ultérieure i"
La Capitanate .
La Terre de Bari
La Terre d’Otrante
Je dois ajouter, pour être complet, qu’indépendamment de ces prisonniers , il y a , dans le royaume, un certain nombre de détenus par me-
sure de police , et je vais ajouter leur nombre aux premiers, afin d’approcher le plus possible des trente mille victimes dont le sort semble «avoir ébranlé votre cerveau. Je les compte :
Naples 77
Pozzuoli et Castellamare 2
Cascrta 2
Salerne 19
Avellino 17
Potenza 6
Foggia 9
Bari 4
Lecce 10
Cosenza 6
Catanzaro 2
Reggio 10
Campobasso 7
Chieti 12
Aquila 19
Teramo 3
Les détenus, joints aux condamnés, élèvent donc leur nombre total à 2,024 : en attendant toujours d’en trouver trente mille l
Pour être parfaitement exact , je vous dirai encore que ce relevé remonte au mois de juin. Or, depuis cette époque , plusieurs des détenus ont été élargis , et la clémence du roi que vos calomnies ont fait appeler «I’assassin de Naples» et «unsoua-
REAU coTiRONfiÉ ' » s’est étendue sur 212 coupables qui jouissent à cette heure de leur liberté et qui bénissent leur Souverain.
Les détentions provisoires üxeront bientôt mon attention ; j’aurai à examiner ce que vous en dites. Je ne m’occupe ici que du nombre des prisonniers. Vous le voyez, Monsieur, j’appuie ma contradiction sur des chiffres, sur un relevé officiel dont je suis bien persuadé que tout membre du corps diplomatique, à Naples, est à même de vérifier l’exactitude.
Je vous proiive , par ces chiffres, que le nombre des prisonniers, qui était de 2,024 au mois de juin, est tout au plus de 1,800 au mois d’août. Qu’avez-vous à répondre , vous qui ne m’opposez que ropinioji générale , vous qui êtes forcé de convenir que vos calculs n’offrent aucun caractère de certitude {no certàinty), et qui cependant maintenez le nombre de vingt à trente mille î que dis-je ? vous prétendez que les prisonniers sont amoncelés comme une masse de chair purulente ’ !
Ah! jo crains bien , Monsieur Gladstone, si vous avez quelque souci de votre caractère et de votre réputation , que vous ne vous trouviez dans la nécessité de nous dire où , quand et comment, vous avez, pu apercevoir des masses de chair purulente
I Première lettre , p. 33.
• Première lettre, p. 16.
dans les cachots napolitains» quand laproTince qui a le plus de prisonniers (province que vous n’avez pas même visitée) en compte à peine 380!
Puisque je m’occupe de vos calculs , voyons si TOUS êtes plus exact en parlant :