LES COMPAGNONS DE CHAINE
Vous parlez des fers en homme qui visite pour la première fois des bagnes. La description que vous faites des chaînes portées par les prisonniers napolitains me montre que leur peine est celle des criminels, condamnés aux fers, dans tous les pays où ce châtiment existe. Ce que vous avez vu à Naples , c’est ce qui se passe à Toulon et à Brest, c’est ce qui a lieu en Espagne comme en Portugal, à Gênes comme à Livourne.
Je prends note, en passant, que vous n’avez pas pesé les fers des prisonniers, ainsi que vous l’a fait dire un de vos traducteurs '. Vous vous bornez à
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> La Presse du 14 août.
rapporter, sur ce point comme sur d’autres, ce que l’on vous a raconté {/ understand). Mais, en nous parlant de la chaîne , vous insistez sur deux circonstances qui ûxent mon attention.
A votre avis, « bien que cette peine soit barbare « et ne dût pas être appliquée , cependant , puis- « qu’elle existe, il semble difficile (dites-vous) « d’en exempter les hommes dont je parle, quoi- « qu’ils soient des gentlemen. Mais, Milord Aber- « deen, là n’est pas la question. Le point le plus « grave, c’est que l’usage d’enchaîner les prison- « niers de deux à deux a été introduit tout ré- « comment dans le bagne de Nisida. On m’a assuré « que deux ou trois semaines avant l’époque dont « je parle, les doubles fers étaient inconnus parmi « les prisonniers... Mais tout juste vers le temps « où Poerio et ses compagnons ont été envoyés a à Nisida, un ordre du prince Luigi, frère du « Roi , qui , comme amiral , a le commandement « de l’île , a ordonné que les prisonniers récem- « ment arrivés fussent enchaînés deux à deux *. »
L’assurance qu’on vous a donnée peut émaner d’une source très-respectable ; mais elle n’est rien moins que certaine. Non, le frère du Roi n’a pas le mérite de cette pensée ; il n’a donné aucun ordre à ce sujet, et je vous porte le défi d’établir le contraire.
• Première lettre, p. 87.
J’ignore à quelle antiquité peut remonter l’usage d’enchainer ensemble des condamnés ; mais j’en appelle à tous les voyageurs qui ont visité les bagnes de Naples depuis quarante ans , pour attester que les prisonniers y ont toujours eu des compagnons de chaîne. Votre assertion est donc fausse. Vos traducteurs français pourraient vous apprendre que les forçats de nos bagnes sont enchaînés deux à deux, comme ceux de Naples.
Non content de reprocher au Gouvernement d’enchaîner les prisonniers deux à deux , vous insinuez, en vue de rendre votre récit plus dramatique, que par un raffinement de cruauté on a soin de les enchaîner à l’espion qui les a fait condamner '. Vous oubliez de nous dire si cette pensée généreuse a aussi pour auteur le frère du Roi ; mais je puis , à mon tour, donner à cette assertion un nouveau démenti. Elle est fausse pour tous les
* Première lettre, p. ii. — J’insiste sur ce passage en vue de relever l'application personnelle que les journaux révolutionnaires ont laite à Carlo Poerio de ce qui n'est dans votre lettre qu'une insinuation. Ainsi, on lit dans l'article du National, que j'ai cité dans mon avant-propos : « Il a parlé à cet homme qui a été ministre d'Etat, et qui est aujour- « d'hui un galérien. Il l'a ru accouplé à son dénonciateur, part'ordre « exprès de Ferdinand. » I.cs organes de la démagogie semblent s'ètre attachés, dans la polémique soulevée par vos I.eltrrs, à justifier le proverbe italien, qui dit que tout traducteur est un traître. Celte circonstance m'a décidé à relever, dans le cours de ma réponse, leurs plus grossières falsiflcations. La plupart des journaux de l'Europe ayant reproduit ou traduit vos assertions d'après les journaux de Paris, il importait de signaler ces impostures, en attendant que vous les flétrissiea de votre désaveu.
prisonniers et surtout en ce qui concerne particulièrement Carlo Poerio, car ce dernier a pour compagnon d’infortune un homme de sa condition, un avocat comme lui, qui, comme lui, a été condamné pour conspiration. Le gouvernement , dont les cruautés vous révoltent , avait eu l’attention de faire dire à Poerio qu’il voulût bien désigner lui -même celui de ses co -prisonniers auquel il préférait être uni. Serait-ce, par hasard, pour encourager et récompenser les fau.x témoins que le gouvernement les ferait enchaîner à leurs victimes? Vous n’aver donc commis qu’une double erreur en nous parlant des compagnons de chaîne.
Avant de relever. Monsieur, les autres inexactitudes relatives à des faits particuliers qui fourmillent dans vos Lettres , je m’arrête à une phrase qui se rattache à une question plus importante. Vous dites que « les actes du gouvernement de « Naples vis-à-vis des criminels politiques réels
« ou SUPPOSÉS, SONT UN OUTRAGE CONTRE LA RELIGION, « LA CIVILISATION ET l’ HUMANITÉ '. » Et Un peU pluS
loin (page 26 ), vous invoquez un témoignage (anonyme encore) où il est dit : « Les personnes « poursuivies pour faire partie d’uNP. société ima- « GiNAiRE, baptisée par la police du nom de VUnità « tta/iana, étaient au nombre de quarante-deux.» Tâchons de savoir ce que peut être
‘ Première lettre, p. 6. , .
DiQ itueri by Googi
LA SECtE DE l’ UNITÉ WALIENNE.
Cette société est-elle imaginaire? Ses membres, jugés contradictoirement, sont-ils des .coupables supposés?
Votre ignorance. Monsieur, sur des faits publics bien connus et certains, m’oblige à vous en parler avec quelque étendue.
Le dossier judiciaire sur lequel je m’appuie, en prétendant que la secte de l’Unité italienne a une existence réeWe, est le fruit d’une instruction qui a duré quatorze ou quinze mois.
Le procès auquel cette instruction se rattache n’a pas duré moins de soixante et quatorze jours.
La justice, dans le royaume de Naples , est rendue publiquement, tout comme en France et en Angleterre.
Le nombre des témoins entendus a été de deux cent vingt-six.
Les dépositions écrites formaient à elles seules un énorme volume.
Les inculpés ont été défendus par quelques-uns des avocats les plus distingués du royaume de Naples.
Les plaidoiries ont rempli vingt-cinq audiences.
Les délibérations de la Cour ont duré tout une nuit et une partie du jour suivant.
Diüitizoci -y
Enfin, la sentence a été rendue.
C’est cependant là, Monsieur Gladstone, ce que vous appelez une procédure dérisoire! La justice anglaise eût-elle été plus consciencieuse et plus patiente ?
Je passe aux faits établis par ce procès :
Il a été prouvé qu’une société secrète, dite de l'Unité italienne, avait recueilli l’héritage et continuait les traditions des anciens carbonari et de la Jeune-Italie.
Quelle était son organisation et son but? Je cite les articles de ses propres statuts :
B 1“ Délivrer l’Ilalie de la tyrannie des princes et de la domination de toute puissance étrangère ; l’unir, la rendre forte et indépendante, en la débarrassant de tout élément hétérogène pouvant contrarier ce but ;
« 2“ Les moyens dont elle dispose sont intellectuels et matériels ; ce sont les connaissances, les armes et l’argent ;
« 3“ La Société est composée de cercles ou unions qui ne doivent pas dépasser quarante personnes ; tout cercle est ainsi formé : un Président , un Conseil de deux ou de quatre membres, un Questeur et les membres inscrits, qu’on appelle Uniti (les unis) ;
« 4“ Les cercles sont de cinq espèces : 1“ le grand Conseil ; 2“ les cercles généraux ; 3“ les cercles provinciaux ; 4° les cercles d’arrondissement ; 8“ les cercles des communes. Les cercles sont concentrés de manière que les membres du Consèil d’un cercle soient présidents d’un autre cercle égal ou inférieur}
O 5° Les membres de la Société sont de trois degrés : i“les membres unis, qui sont simplement inscrits; 2” les unitaires , qui sont les présidents et les conseillers des eer-
des; 3" les grands unitaires, qui sont les ruenibres du grand Conseil , lesquels seuls connaissent la fin dernière et les moyens derniers de la Société.
« 17° Tous ceux qui composent la Société ont deux devoirs à remplir : silence absolu , obéissance aveugle aux supérieurs. La violation de ces devoirs est punie de la seconde peine. Le Conseil est juge des cercles ; dans les grandes affaires , l’approbation du grand Conseil est nécessaire. »
Telle est rorganisaliou de cette Société, imaginée par la police, qui a inventé, en France surtout, tant d’autres associations secrètes cl de si nombreu.v complots !
Une instruction, commencée en novembre 1848, découvrit les premières traces des descendants non dégénérés des carhonari, et poursuivit avec une sage lenteur ses investigations , qui ne tardèrent pas à révéler à la justice les audacieuses et infernales machinations des sectaires.
Au mois de juillet 1849, les magistrats étafent parvenus à réunir une grande quantité de documents et pièces imprimées qui mettaient à découvert les mystères de la secte , ses cérémonies impies, les moyens abominables auxquels elle demandait le succès de ses projets. Les inculpés allaient comparaître devant leurs juges, lorsque, le 16 septembre de la même année, un appareil en forme de bombe, qui éclata au milieu de la foule , pieusement réunie sur la place publique de
Naples pour recevoir la bénédiction du Souverain- Pontife, vint répandre une nouvelle lumière sur les manœuvres criminelles des sectaires de \' Unité.
Les investigations des magistrats projetèrent une vive clarté sur l’affaire du 15 mai , qui était eu cours d’instruction. Il faut remonter jusqu’à cette époque pour saisir les premières trames de la Société.
Les membres de l ’ Unità italiana préludaient à la catastrophe du 15 mai par une proclamation furieuse et incendiaire. Cette pièce montre mieux que tout commentaire 1a soif qui dévorait ceux qui se disaient de sincères constitutionnels.
Non contents des concessions que la générosité du Roi avait accordées à son peuple, ils aspiraient à une autre forme de gouvernement. En prêchant le bien public, ils cherchaient, par des voies criminelles, à se procurer les moyens de satisfaire leur insatiable cupidité, leur ambition aveugle et insensée. C’est horrible à rappeler, Monsieur; mais je ne dis cependant que la vérité.
Dans cette proclamation, les membres de la société avaient recours aux menaces, à la violence, et ils en appelaient aux armes; ils prêchaient ouvertement la rébellion, et posaient les règles d’un cataclysme social, s’il peut encore y avoir des règles lorsqu’une multitude furieuse est privée du frein salutaire des lois et se soustrait à l’action de l’au-
loFité. Ce document, daté du 1" mai 1848, fut trouvé sur l’accusé Joseph Tedesco.
Je désire trop vivement vous convaincre que la secte de l ’ Unilé italienne n’est pas imaginaire pour hésiter à faire passer cette pièce sous vos yeux :