DE C0ULÂN6ES, TRÉSORIER DE FRANCE A MOUUNS
« Paul (Jean), ex-trésorier de France, domicilié à Moulins, département de TAllier, condamné à mort comme contre-révolutionnaire, le 11 nivôse an II (31 décembre 1793), par la commission révolutionnaire de Lyon. » Sous ces lignes de Prudhomme , II , 241, on reconnaîtrait assez difficilement celui que le jugement désigne ainsi : « Jean Lault, ci-devant trésorier de France, natif de Coulanges, département de la Nièvre, demeurant à Moulins », et dont les notes du comité, qui ont servi à sa condamnation, font le portrait suivant : « Laut, ci-devant trésorier de France, homme d'une scélératesse froide, espion de Taristocratie. »
Ce « scélérat », cet « espion », digne d'être guillotiné, avait pourtant occupé une place considérable. Il était un des trésoriers de France de la généralité de Moulins, présidents au bureau des finances, comme on disait. Ce bureau, établi à Moulins par Henri III en 1587, se composait alors de deux trésoriers pour l'administration du domaine, de deux receveurs généraux pour les impôts, puis d'un garde du trésor, d'un greffier, d'un huissier. Jean Racine y avait été un des prédécesseurs de Jean Lault. Ces officiers étaient chargés de la répartition des impôts, de la surveillance des!|agents financiers , de la juridiction en matière d'impôts avec appel au parlement. Ils avaient donc dans|la province^une grande position.
Lault jouissait d'une considération personnelle ; nous le voyons par les diverses missions ou fonctions qui lui furent confiées. Ainsi il fut député de la ville en 1789 pour le tiers aux assemblées des états généraux. L'année suivante, il fut élu officier municipal, le troisième, aux élections du 14 janvier, avec Torterat, négociant, Durye, avocat, Vidalin, imprimeur, Bonnefond, avocat, Golliaud aîné, négociant, Pelassy, avocat, Pitout, négociant, Houdry, médecin, maire en 1794, Deléage, lieutenant de la maîtrise, et Mallet, avocat. Le maire était Charles-François du Myrat ; le procureur de la commune, Merlin, avocat ; le substitut, Durin, avocat, et le secrétaire. Marinier. Lault fut presque aussitôt envoyé à Paris par le conseil municipal pour les affaires de la ville. Son collègue en cette mission était Jean-François Conny de La Faye, procureur du roi à Moulins W.
(1) Jean-François Conny de La Faye (1751-1817) eut de Marie Simon quatre enfants : 1» Jean-Baptiste Conny de La Faye, né à Lenax, le 4 septembre 1780, élève de l'école polytechnique (1798- 1800), qui quitta le service ; mort en 1856 ; 2o Jean-Louis-Etienne de La Tour, né à Moulins, le 5 août 1782^ élève de Técole polytechnique et de récole d'application avec son frère, capitaine d'artiUerie, chevalier de la légion d'honneur, mort d'une blessure en Espagne, au mois de mars 1812; 3° Jeanne-Clémentine, née le 26 mars 1785, morte en 1871, qui a épousé le marquis de LaRoche^ dont : « Alexandre, mort en 1876, laissant deux garçons ; * Félix, marié sans enfant; ¥ Jean-Louis-Eléonore, dit Félix, vicomte de Conny, baptisé à Moulins le 29 mai 1786, ayant pour parrain son oncle, Louis, docteur en théologie, et marraine, sa tante, Louise Conny de L'Epine ; il épousa, le 25 janvier 1808, sa cousine, Ânne-Marguerite Bardonnet de La Toule, née en 1790, morte en juillet 1848, fille de François Bardonnet de La Toule et d'Anne Dussaray de Vignolles, marié en 1780. Anne Dussaray était fille de Claude Dussaray (Voir 1. 1«', p. 240, 246; et nièce d'Anne Dussaray, veuve de Reignier de La Brosse, qui
Conny de La Faye était un personnage en vue, et ses fonctions de procureur du roi n'étaient pas sans lui avoir suscité quelques ennemis. La canaille a toujours eu l'horreur de la magistrature. Il fut arrêté, le 19 brumaire an II (9 novembre 1793). Comment échappa-t-il à la mort? Son petitfils, M. Edouard de Conny, a raconté ( Un hommes page 22) l'histoire assez singulière. Il avait été écroué au couvent des carmélites, a Heureusement sa femme et ses enfants avaient obtenu de venir de temps en temps pleurer près
fut emprisonné comme son frère , Félix Conny , créé vicomte par lettres patentes de Louis XVIII en 1816, sous-préfet de Lapalisse, miûtre des requêtes au conseil d'état, chevalier de la légion d'honneur, député de l'Allier le 24 novembre 1827, s'est fait connidtre par divers écrits : La France sous le règne de la convention (1820) ; Lettres sur les affaires présentes (1824; ; De la nécessité pour les lois des souvenirs de la révolution (1819) ; Observations sur les confiscations révolutionnaires (1825) ; Sur les élections de V Allier (1824) ; Histoire de la révolution 8 vol. (1834) , etc. 11 est mort le 19 décembre 1850, à Paris. Son fils a écrit sa vie. Il a eu quatre enfants : \^ en mars 1810^ Ernest, mort à 26 ans ; 2^ Francois-Marie-Léopold, né en septembre 1811, marié, le 8 octobre 1844, à Marie-Emma Frottier de Bagneux, née à Saint-Brieuc, le 5 mai 1824, de Paul-Zénobe-Louis- Marie, comte de Bagneux, mort en 1858, et de Marie-Joséphine- Céleste-Virginie Baude ; dont une fille. M™» de Barrai ; 3° Jean-Ferdinand-Gustave-Adrien, né le 24 mai 1817 à Moulins, où il est mort le 24 décembre 1891, protonotaire apostolique, consulteur de la sacrée congrégation des rites, chanoine honoraire de l'église métropolitaine de Paris, doyen du chapitre de Moulins, auteur d'un grand nombre d'ouvrages ; ¥ Edouard, né à Moulins, en mars 1818, seul survivant, connu par ses œuvres de sculpture, entre autres La Charité fraternelle y qui, au salon de 1861, obtint une médaille de deuxième classe, et la médaille unique à l'exposition de Vienne en 1873. n est Tauteur d'C/n homme. Armes des Conny : D'azur au chevron d*or, accompagné de trois taus de même.
de lui, jusqu'au jour de son jugement, autant dire de sa mort. Il devait faire partie du convoi de trente-deux habitants du Bourbonnais qui, conduits à Lyon et recommandés à Fouchéy furent, comme je l'ai dit, exécutés sans même un simulacre de jugement. Ma grand'mère et ses en£sints voyaient parfois U. de La Fay dans le parloir de ce couvent de soeurs clottrées, ce qui veut dire à travers une double grille., dont la première était munie d'un tour. Mon père, alors âgé de sept ans, petit et mignon, pouvait passer par ce tour ; il en profitait pour aller embrasser le prisonnier; M"»« de La Fay eut la lumineuse idée de tirer un gros rouleau d'or du double fond de son secrétaire et par le petit Félix de le faire passer à son mari. L'enfent, chargé de cette délicate mission, s'en acquitta très finement ; le salut de M. de La Fay devait en sortir. Les détenus allaient partir pour Lyon. Delan, le chef des révolutionnaires moulinois, visitait ses prisonniers, sous prétexte d'exécuter leurs réclamations, mais bien plutôt pour leur faire éprouver à l'avance les affres de la mort. Mon grand-père trouve moyen d'avoir avec cet homme une entrevue en tête à tête. Dans la conversation, il laisse apercevoir le bienheureux rouleau d'or et l'offre adroitement : « Donnez, donnez toujours », fait l'incorruptible, qui n'envoya pas mon grandpère à Lyon , et bientôt après le fit mettre provisoirement en liberté. Ce provisoire dura jusqu'à la fin de la terreur. Il n'est pas impossible que mon aïeul ait stipulé pour son frère Toury, en même temps qu'il traitait pour lui-même : car mon grand-oncle fut aussi relâché peu de temps après M. de La Fay. » Le comité révolutionnaire de Moulins, le 16 brumaire an II, apprenant que Conny-Toury, contre lequel un mandat d'arrêt avait été lancé, était encore libre au Donjon, avait donné l'ordre de l'y faire incarcérer.
Lault et Conny de La Faye étaient chargés entre auti*es choses de hâter rétablissement de l'évêché de Moulins. Le 11 juin, le maire expose au conseil général de la commune « que, puisqu'il a été décidé qu'il y aurait un évêché dans chaque département, il est pressant de demander que M. Tabbé de La Tour, pour lequel la commune a plusieurs fois sollicité, soit confirmé par MM. du comité ecclésiastique, auxquels il propose d'écrire. L'assemblée a unanimement arrêté que la confirmation de M. l'abbé de La Tour, déjà nommé à l'évêché de Moulins par le roi, serait demandée ; qu'en conséquence , une lettre à MM. du comité ecclésiastique serait faite et transcrite sur le registre à ce destiné. »
Une autre affaire était confiée aux deux délégués. Le 11 mai , le conseil les « autorise à faire la soumission nécessaire auprès du comité établi par l'assemblée nationale, pour l'achat de biens nationaux jusqu'à concurrence de trois millions. » Mais on n'attendait pas qu'on eût acheté. On voulait renverser le château ducal des Bourbons, bien national puisqu'il appartenait au prince de Condé <*>. A la même séance, un membre propose « de délibérer si l'on ne démolira pas la partie du vieux château qui est menacée
(1) « Le prince de Bourbon-Condé avait quelques immeubles dans les districts de Montlugon, Gannat, Gérilly et Moulins. Presque tous furent vendus par petits lots. On adjugea le vignoble de Domérat 8,075 livres à Joseph Boyrot ; les prairies de Bourbon-l'Archambault 25,500 livres à Anne-Philibert Bantin et Petitjean ; l'étang et la maison du moulin 24,500 livres à Edme- Joseph Jacquesson. » Comillon, II, 274. — Sur la liste des émigrés de TAllier figure « le prince de Bourbon-Condé, lieutenant général des armées du roi ». Sur le bordereau de Tindemnité aux émigrés on lit : « Le passif excède l'actif de 12,962,829 francs 41. »
d*ane ruine prochaine. Le conseil arrête que préalablement les lieux seront vus et visités par le sieur Mercier, notable, et par deux architectes, pour, d'après leur rapport, délibérer sur le parti à prendre. » Ils eurent bien soin de laisser subsister la tour qui devait être si utile pour enfermer les volés avec les voleurs, I^ult et Conny, députés de la ville, avec les galériens condamnés pour crimes.
Lault, pendant qu'il était à Paris, fut nommé administrateur du département. Il fedlait opter. Le 11 juin, le maire raconte au conseil c que, M. Lault ayant accepté une place d'administrateur du département, il est nécessaire de décider si l'on rappellera le dit Lault, et, en ce cas, si l'on nommera quelqu'un pour le remplacer. Le conseil décide qu'il sera écrit à M. Lault une lettre de remerciement en l'invitant à accélérer son retour ; qu'on écrira pareillement à M. Conny de La Faye pour l'inviter à continuer seul ses soins pour la suite des affaires de la commune. >
Telle était l'estime dont l'ancien trésorier de France était entourée , telle était la confiance qu'on avait en son caractère et en ses talents, telle est la preuve qu'il ne de- >*ait pas son mérite à sa charge, que les électeurs en 1791 songèrent à lui pour la mairie. Le 14 novembre, le comte du Myrat ^ réélu maire , refuse pour des moti& de santé. Lomet, qui est choisi, prétexte son âge et ses affaires. Le 17, l^ult et le comte du Buysson de Douzon obtiennent le plus de sulTra^'s. Il y a ballottage. Au deuxième tour, du Huysson a oi> voix et Lault 93. c En conséquence, dit le pnH\^- verbal , le dit sieur Lault a été proclamé maire ; et $ur le champ lui ayant fait part de sa nomination, qui a\*nit attendu sa réponse « il s^est présenté pour manifester tous SiOiS regivts de ne pouvoir accepter la place de maire, $oit eu raison de sa santé « soit parce qu*U est forcé pour dos aftaires do taïuille de s'absenter ; sur quoi M. le maire
a témoigné combien la commune serait privée de ne pas avoir à sa tête un citoyen aussi zélé qu'éclairé, et le dit sieur Lault s'est retiré. »
Le 18, pas de résultat. Le 19, Barruel nommé refuse à son tour <*). Le 20, Simard est élu par 209 voix contre Jouannot ; Simard, qui fut membre du comité révolutionnaire, signa la lettre contre les trente-deux, « tyran de la société, ennemi de l'humanité, j> comme dit le Tableau des crimes. Lault et les autres bons citoyens eurent tort de refuser en cette circonstance la place de maire, quelque difficile qu'elle fût. D'abord il ne lui serait pas arrivé pire. Peut-être eûtil empêché bien des crimes, sauvé quelques innocents.
Lault qui avait, au nom de la ville, agi à Paris pour obtenir enfin comme évêque de Moulins Jean-Baptiste des Gallois de La Tour, dut être fort étonné de voir Laurent venir occuper le siège épiscopal de TAUier. Il est à croire que cette circonstance, et aussi sa résolution de ne pas frayer avec l'intrus, l'empêchèrenl de paraître suivant l'usage à la cérémonie de la Saint- Marc, à l'hôpital général y dont il était administrateur avec Rogier d'Hauterive. Le registre des délibérations du conseil municipal va nous raconter les graves accidents qui troublèrent la ville à cette occasion, le 25 avril 1792 (2).
(i) Un Barruel avait épousé une fille de Girault de Mimorin , qui n'était pas. quoiqu'en ait dit Georges de Soultrait, de la famille des Girault des Echerolles. On prétend que l'abbé Augustin de Barruel, né en 1741 à Villeneuve de Berg, près Viviers, auteur des Mémoires sur le jacobinisme , ds V Histoire du clergé de France pendant la révolution, était parent des Barruel de Moulins.
(2) Dès quatre heures du matin, le 25 avril, le tocsin annonçait la procession en l'honneur de saint Marc. Â huit heures, le clergé et la fabrique d'Iseure arrivaient à Notre-Dame, en même temps que le clergé de la ville et des paroisses suburbaines, Saint-Bonnet,
c Simard, maire, Aloncle, Michel, Durand et Burelle, officiers municipaux, se sont rendus, au nom de la commune et sur l'invitation de M. l'évêque du département de r Allier et de MM. de son conseil, en l'église paroissiale de Notre-Dame, pour assister à la procession et office célébré à l'hôpital général de cette ville , où ils sont arrivés processionnellement, décorés de leurs écharpes ; arrivés à la porte du dit hôpital , ils y ont été reçus par MM. Borday et Perreuil, deux des administrateurs de la dite maison, qui sont les seuls qui se soient présentés, aucun des deux n'étant même de service pour la semaine. Introduits dans la cour, les officiers municipaux y ont trouvé les pauvres dispersés et sans ordre, ce qui est contre l'usage pratiqué jusqu'à ce jour, qui était de faire ranger sur deux hayes les dits pauvres, ayant à la tête de chaque salle la sœur chargée de la police. Le clergé et le corps municipal sont entrés dans la chapelle du dit hôpital. M. l'évêque officiant a commencé une basse messe , qui a été interrompue à différentes reprises par des cris confus qui provenaient de la cour, et qui étaient faits par les pauvres ; que, malgré les remontrances qui ont été ^tes par M. Desvïgnet, marguillier de la paroisse de Notre-Dame et l'un des ofifi-
kvermesy Tmevol et autres, avec croix et bannières. La procession, prêsidial à droite, échevinage eu robes à gauche, se mettait immédiatement en marche pour Iseure, où le curé d'Iseure et Moulins célébrait, à Tautel de saint Marc, une grand'messe que (diantail la musique de la collégiale, n y avait sermon. Au retour, à Notre-Dame, le célébrant donnait la bénédiction. Voilà ce qui se pratiquait jadis. Depuis quelle époque le lieu de la station n'était>U plus Iseure, mais bien Thôpital général ? Cf. Le corps de viUe dans les anciennes pt-octssions à Mo^^i>ks, par M. Tabbé Melin, apud La Chronique Bourbonnaise, t. U, 379.
ciers municipaux, ils ont persisté jusqu'à la fin de la messe à faire le même bruit, quoique M. le maire leur eût fait réitérer par un clerc de ville l'ordre de se taire. Ils ont même jeté quelques pierres des fenêtres hautes sur le peuple qui était au devant de la chapelle du dit hôpital, ce qui Ta indigné et le portait à des extrémités dont les suites auraient pu être fâcheuses pour les sœurs et pour les enfants qui étaient aux fenêtres, si le dit sieur Desvignet, après avoir demandé la présence des sœurs pour remettre l'ordre, aucune n'ayant voulu paraître, ne se fut empressé de le rétablir avec le sieur Perreul. Enfin la messe célébrée, le clergé, toujours suivi du corps municipal et du concx)urs des fidèles, se sont rendus dans le même ordre à la dite paroisse de Notre-Dame. »
De là les officiers municipaux viennent raconter au conseil « la manière indécente avec laquelle les pauvres de l'hôpital se sont comportés, et Tafïectation que les sœurs ont mise à ne point paraître. » On écrit donc aux administrateurs, pour leur témoigner le mécontentement de la conduite dés sœurs, la lettre suivante :
ce Messieurs, le public révolté de la manière indécente avec laquelle les pauvres de l'hôpital général de cette ville se sont comportés pendant la célébration de la messe dite à l'occasion de la fête de saint Marc, demande justice. Les officiers municipaux qui en ont été témoins réclament, exigent que, dans ce jour, vous fassiez justice des sœurs chaînées de l'ordre et de la discipline de la maison. Par de mauvaises intentions sans doute elles ont affecté de ne point paraître, malgré la réclamation qui leur a été faite ; ils vous déclarent que si sur le champ le peuple n'est point satisfait, ils sauront user des droits qui leur appartiennent. »
Voici la réponse : « Nous avons été vivement affectés du
malheureux événement arrivé ce matin dans la maison de l'hôpital. Nous avons sur le champ convoqué MM. les anciens administrateurs ; et il a été décidé que six des sœurs seront renvoyées. Nous avons l'honneur de vous envoyer la délibération qui a été prise à cette occasion. Nous sommes avec respect, messieurs, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs. Les administrateurs de l'hôpital général : Rogier, Lault, Citont, Perreul, Dufour, Ripoud de La Salle, Pinturel. -»
Ce n'est pas fini. Plusieurs citoyens armés se présentent sur la place publique qui est devant la maison commune. <( Ils viennent se faire rendre justice du mépris fait dans la maison de l'hôpital de la procession qui s'y est rendue ce matin. » Quel zèle pour la religion ! Les officiers municipaux les apaisent ; ils se retirent.
Tout-à-coup on apprend que la foule se porte à l'hôpital ; les officiers municipaux y accourent ; ils trouvent un « concours de peuple de l'un et de l'autre sexe qui paraissait très-animé, surtout d'après les menaces faites par deux pauvres du dit hôpital :». Armés, l'un d'une hache et l'autre d'un bâton, ils avaient menacé M. le procureur général du département. On les arrête. Puis le maire somme la foule de se retirer. Refus. La gendarmerie arrive, fait évacuer la cour ; la foule reste dehors. Ce n'est pas tout. Un attroupement dans le Bas-AUier veut aller incendier la maison de l'hôpital général, « pour venger sur les sœurs le mépris qu'elles avaient affecté pour une cérémonie religieuse.» Cinq des sœurs sont conduites à la maison d'arrêt « pour les soustraire à la fureur du peuple. » Le peuple s'est calmé.
Vite, le 26, un arrêté du directoire, « par lequel faisant pressentir que ce sont les rassemblements des prêtres non
Bermentés, leurs insinuations perfides et leurs menées sourdes et combinées, qui d'un côté, ont porté atteinte à cet esprit de paix, de concorde et de docilité qui régnaient dans les hôpitaux et dans les maisons religieuses... a décidé qu'aujourd'hui, dans la matinée, en cette ville, toutes églises , chapelles à l'usage des ci-devant religieuses et religieux, collège, hôpitaux, autres en un mot que les églises paroissiales, seront fermées avec soin et sans délai, d Et sans délai le conseil municipal arrête que Simard, maire, et Pavy se chargeraient des églises, du monastère d'Yzeure et de Bardon ; Desmurs, Desvignet, Vidalin et le procureur de la commune, des églises de Saint-Joseph, de l'hôpital de la charité, des pénitents et des sœurs grises ; Deshommes, Durand, Burelle et le substitut du procureur, des églises Sainte-Marie, du collège, de l'hôpital et des carmélites ; Aloncle, Renaud et Michel, de celles des religieuses de Sainte-Claire, des sœurs de la Croix et de la chapelle BabuCe.
Cet arrêté aurait dû assoupir pour un moment la haine et désarmer le fanatisme. Mais ces gens-là avaient un tel amour pour la religion qu'ils voulaient garder pour eux seuls toutes ses consolations et n'en permettre l'usage à personne. Aussi la foule se porte à Saint-Joseph. Et pendant que le conseil municipal est encore en délibération, on lui amène une femme que les gardes nationaux ont soustraite e: à l'acharnement de la populace qui voulait lui faire un mauvais parti... de ce qu'elle se rendait à l'église Saint- Joseph pour entendre la messe. » On consigne la femme au corps de garde en l'honneur de la liberté des cultes.
Et le lendemain, sur les dix heures du matin, une députation de citoyens réunis vient féliciter la municipalité.
det, Gouat de Ragon, Gantât, Marraud, Gadier de Veauce père, Gadier de Veauce fils, Muiron, Dufour, Labrousse de Vérazet. »
Parmi ces noms combien allaient bientôt être inscrits au martyrologe de la révolution, Lault, d'Auteri ve, Dumont, La Valette, Baudinot, Ballore, Tourret, Veyrazet, Ripoud, La Bresne, Brossard, Lhuillier !... Ges hommes ont combattu les bons combats. S'ils ont été vaincus dans la lutte, sous le nombre, par la poltronerie des autres, il faut rendre hommage à leur courage, justice à leur fermeté, honneur à leur trépas glorieux.
Jean Lault pouvait être sauvé facilement. Il avait pour collègue au bureau des finances un homme, Perrotin ; mais c'est Perrotin lui-même qui a été un des mauvais génies de Moulins (*). Gharles-Gabriel-François Perrotin de Chevagné avaitéténommé,le5févrierl777,conseillerduroiauprésidial de Moulins à la place de son oncle, Gabriel-François Perrotin de Ghevagné, qui avait, le 27 juillet 1736, succédé comme
(1) Us ont mis leur nom Fun à côté de l'autre sur une pièce de 1787. Le 13 février, par devant les présidents trésoriers de France , généraux des finances, conseillers du roi, grands- voyers , juges et directeurs du domaine en la généralité de Moulins, Qaude Pinturel, en vertu d'une procuration reçue par Colin fils, notaire royal à Gannat, rendit hommage, à genoux, mains jointes et tête nue, pour mçssire François de Fontange, chevalier de Saint-Louis et de l'ordre de Cincinnatus, commandant pour le roi dans la partie sud-est de l'île de Saint-Domingue, qui est mort à Montluçon en 1821, héritier de messire Hugues de Fontange, son père, à raison de son fief de La Fauconnière, situé paroisse de Saint-Etienne de Gannat et mouvant de sa majesté. L'acte est signé par Hastier de La Jolivette, Jacquet, Lault, Perrotin, Noguères, Aladane de Paraize, en l'absence des gens du roi ; Pinturel, et Battelier, greffier en chef.
conseiller à son père, Jean-Jacques Perrotin , et comme président le 23 janvier 1741 <*). Giraudet de Boudemange ne parle pas de lui ; en revanche le Tableau fait ainsi son portrait, page 18 : c Perrotin, ci-devant conseiller au présidial et trésorier de France, a joué dans la révolution le rôle du plus bas et du plus vil intrigant. Sans moyens moraux, il a affecté une affabilité populaire, à la faveur de laquelle il s'est insinué dans les groupes. Il recueillait avec avidité
(1) Jean-Jacques Perrotin de Chevagné avait remplacé, le 23 janvier 1730, comme président Philibert du Buysson de Mont, qui rétait depuis le 24 juin 1723. On trouve encore conseillers au même présidial, le 5 septembre, Jean^acques Perrotin, succédant à Charles de Lingendes, qui avait, le 25 juillet 1609, remplacé Jean de Lingendes, son père; Jean Perrotin de La Serrée, le 19 novembre 1715, qui succédait à André Aubert ; Pierre Perrotin de Magny, le 20 mai 1722, conseiller d'honneur à la place de Jean-Louis Heroys ; Jacques Perrotin de Monchenin en 1717.
Notons en outre François Perrotin de Chambonet, en la paroisse de Vaumas, 1730, et Jean Perrotin, seigneur de La Serrée, avocat au parlement, 1687. Les Perrotin, seigneur de La Serrée, de Monchenin, de Chevagné, de Chambonet, de Magny, de Lavaux, portaient : D'azur au chevron d'or, surmonté d*un soleil de même, accompagné en pointe d'un croissant d'argent. Ils diffèrent donc des Perrotin de Barmond en Berry, qui portaient : D'argent à trois cosurs de gueules comme l'indiquent d'Hozier, Armoriai^ I, 430, et Lachenaye, XI, 276.
Le 15 juillet 1754, Jean-Jacques Perrotin de La Serrée , conseiller au présidial, maire de Moulins; Joseph Ripoud, marchand drapier, échevin; Jean-Gilbert Delan, avocat au parlement, procureur du fait commun ; Perrotin de Chevagné, Françoise Rabour, épouse de Grimault, écuyer, lieutenant général de la sénéchaussée du Bourbonnais; Marie-Claire-Antoinette Augrave, épouse de Contât, écuyer, conseiller du roi en la chancellerie présidiale ; M. de Saint- Hilaire, écuyer, et Mu« de Dreuille de Chery, son épouse, furent parrains et marraines des quatre cloches dTseure.
pour obtenir un passeport qui lui permit de se rendre dans le Nivernais, son pays natal, où sont situées ses propriétés <*>.
Mais la Nièvre, comme rallier, avait été terrorisée par Fouché ; c'était môme par Nevers qu'il avait commencé ses exploits : « Tu te rappelles, écrivait un voyageur à un de ses amis, que Fouché de Nantes, qui fut, après l'exécrable journée du 31 mai, envoyé par la montagne conventionnelle dans les départements du centre et de l'ouest, ruina complètement les habitants de la Nièvre et de l'Allier, et que, pour assurer l'exécution de ses arrêtés liberticides, il créa deux comités centraux et révolutionnaires, dans les chefis-lieux de ces deux départements. Comme il lui-
horreur la république ; et ce qu'on peut faire de mieux pour œux qui ne seraient pas guillotinés, c'est de les déporter: car, partout où ils se trouveraient, ils pervertiraient Tesprit public. L'opération que la nouvelle commission populaire va faire doit se considérer comme l'organisation de laseptembrisade; ce sera le même procédé mais légalisé par l'arrêté ci-joint. On laissera les moins coupables pour amuser les tribunaux révolutionnaires qui puniront ou relâcheront, suivant le plus ou moins de gravité des circonstances. » En d'autres termes^ ce que voulait Perrotin, c'était le renouvellement des massacres de septembre, avec Lyon pour théâtre, et la destruction de la ville. On ne saurait être plus cynique.
La seconde lettre est plus courte, mais tout aussi édifiante. H l'écrivit deux jours après l'exécution des trente-deux, le 13 nivôse: tt Je fais ici un apprentissage un peut fatigant ; mais il ne me sera pas inutile... L'aristocratie est une gangrène qui ne se guérit pas : il faut raccourcir, sans quoi le mal gagne la partie saine et peu éclairée du peuple, d Pour un ancien privilégié de la noblesse, remarque M. CorniUon, ce langage ne manque pas de candeur.
(1) On ne put confisquer dans l'Allier que les meubles de sa maison de Moulins. Us furent vendus, le 21 prairial an II, 1,298 livres, et le 12 messidor an II, sa voiture, 170 livres.
fallait des hommes dignes de lui , ce proconsul étudia les caractères, sonda les cœurs, et fixa son choix sur tout ce qu'il put rencontrer de pluà immoral et de plus mal famé dans la masse des citoyens ; à Nevers, un valet d'écurie, un laquais d'émigré, un jeune banqueroutier, un commissionnaire, un bouquiniste, etc., eurent la préférence, parce qu'ils étaient ignorants ; à Moulins , au contraire , il ne voulut que des hommes instruits, qu'il choisit dans la classe des prêtres, des avocats, des médecins, des trésoriers de France et des commis aux aides ; il transmit aux premiers le droit de voler, de piller et d'incarcérer impunément, et il concéda aux autres, outre les mêmes prérogatives, la faculté de prendre des arrêtés révolutionnaires, auxquels chaque citoyen était obligé d'obéir sur le champ, à peine de monter à l'échafaud.
« Avec ces pouvoirs effrayants, les ignorants de Nevers ruinèrent bientôt les citadins et pillèrent les campagnes ; mais comme ils n'étaient point en assez grand nombre pour en imposer à tous, Fouché, de Nantes, créa une armée révolutionnaire, qui fut exclusivement et passivement soumise aux ordres du comité central ; ce comité s'en servit pour vexer tous les citoyens qu'il amoncelle dans les cachots, d'où il en tire une trentaine de la seule ville de Nevers, qu'il envoie à la boucherie de l'anthropophage. Dumas, où ils furent égorgés.
« Les comités secondaires des communes de Cosne et de Clamecy, à l'exemple de celui de Nevers, firent également assassiner par Dumas trente ou quarante citoyens, tous recommandables par leurs vertus civiques; ils en incarcérèrent une plus grande quantité, pillèrent les maisons de tous, et s'enrichirent de leurs dépouilles.
<c A Moulins, le comité ne se borna pas, à l'aide d'une
armée révolutionnaire que Fouché avait également établie, à voler, piller, ravager et emprisonner partout ; ce n'était point assez sans doute pour des hommes instruits : il était digne d'eux d'enchérir en scélératesse sur tous les autres comités ; et certes il était impossible de porter plus loin la fureur et l'atrocité que ne le firent les douze monstres qui composent ce repaire.
a Ce cruel acte arbitraire ne fut pas le seul de la tyrannie des bourreaux du peuple de Moulins : là des citoyens, estimables sous tous les rapports, furent exposés à l'échafaud pendant six heures, pour n'avoir pu payer comptant des taxes révolutionnaires, montantes à dix, vingt, trente et jusqu'à deux cent mille livres; là tous les citoyens qui avaient déposé en faveur d'une femme, que le comité voulait faire périr parce qu'elle avait osé pleurer son mari, égorgé à Lyon, furent incarcérés pendant plusieurs mois ; là un boulanger et sa femme, furent promenés par le bourreau, dans les rues et sur les places publiques, pour avoir vendu un pain qui devait peser une livre et qui n'avait pas ce poids ; là encore, comme à Nevers, ceux des membres des comités qui étaient dans la misère absolue en 1792, ruinèrent tous leurs concitoyens, et s'assurèrent des fortunes considérables, dès 1793 ; là aussi, le procureur syndic du district, qui était en même temps membre du comité central, et conséquemment signataire d'arrêtés de mort, faisait vendre sur le champ les biens de ses victimes qu'achetaient ses confrères, de manière que tous ces coquins étaient à la fois et les assassins et les héritiers de ceux qu'ils immolaient à leur haine ou à leur cupidité ; là enfin, on menaçait tous ceux qui avaient quelques talents, quelques vertus ou des richesses, des horreurs de la guillotine, qui demeura permanente pendant plus de sept mois.
à la porte de la maison qu'occupait Fouché, de Nantes, sur les murs de laquelle il avait fait peindre, aux frais de la république, une montagne avec cette sublime inscription : Hospice des Montagnards, i^ <^)
Le comité répondit en ces termes à la pétition de Lault, le 7 octobre 1793 : oc Considérant que le dit citoyen Lault réside à Moulins depuis vingt années environ ; qu'il ne s'y est point montré sous les rapports révolutionnaires comme l'ami des droits du peuple ; qu'il s'y est au contraire fait considérer comme un homme que Ton ne pouvait que suspecter, eu égard à ses relations avec des personnes suspectes ; considérant que ce serait rendre un fort mauvais service à la commune de Montigni sur Cannes dans laquelle il veut se retirer, de lui envoyer sous sa surveillance un homme qui l'a quittée depuis longtemps, dont elle n'a pu connaître les principes depuis son absence et qu'il est devenu suspect à Moulins sous bien des rapports ; arrête que la pétition du dit Lault est inadmissible ; qu'en conséquence, il demeurera consigné à Moulins sous la surveillance de la municipalité, de la garde nationale et de l'armée révolutionnaire. » Signé : Simard, Verd.
(1) Copie de la lettre écrite par un voyageur, passant à Moulins, à son ami à Paris. Signé : Duval. Petit in-12 de 23 pages , sans nom d'imprimeur, ni date. On y lit encore : « Je ne te parlerai pas, mon ami, des crimes commis par les comités révolutionnaires des communes de Gannat et de Cusset; je te dirai seulement que pour s'assurer la propriété de quelques biens qui leur convenaient, ils firent égorger les pères et les enfants qui les possédaient, afin de s'en rendre adjudicataires à vil prix, ce qui n'a souffert aucune difficulté : car tu conçois aisément que personne ne se permettait de faire des mises sur les objets qui flattaient l'ambition des égorgeurs, dans la crainte d'être à son tour assassiné. »
Jacqaes LauU , un an plus tard , 20 frimaire an III (10 novembre 1794), obtenait plus Csicilement du même comité une autre foveur. Hélas I c'était l'expédition du mandat d'arrêt contre son frère.
Le malheureux trésorier de France, deux mois après sa requête rejetée , partait pour Lyon sur une mauvaise charrette, par un froid de décembre, avec trente et un compagnons d'infortune (^>. < Sur la route ils rencontrent un membre du comité, Delan, qui porte avec lui la plupart des papiers qui doivent servir de prétexte à leur condamnation. C'était un de leurs plus cruels ennemis qui avait eu la lâcheté de demander cette honîble mission, il passe près d'eux dans une voiture commode, conduite en poste, et le propriétaire de la voiture était sur une des charrettes ; il a la barbarie de Tinsulter, ainsi que ses compagnons d'infortune ! > Le crime se pavanait en voiture ; la vertu grelottait sur une charrette. Virtus (Ugebat, disait l'inscription que Lault avait lue sur la maison de l'évêque Laurent; nunc rémunérateur. L'ironie n'était -elle pas sanglante ?
(1) M. Gornillon raconte, III, 102, que Lault n'était pas aur la liste des trente-deux. « Sur la représentation de Mallet on raya Ck)llin pour le remplacer par Lault. Collin était parent de Mallet; cette radiation s'explique, quoique, à cette époque tragique^ ce titre ne fut pas toujours suffisant pour mériter l'indulgence. »