DE VERNEUGHEOL, PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE DU DISTRICT DU DONJON
Dans le BuUetin de la société d'émiUation de V Allier, X, 399, Victor Meilheurat a étudié une branche de la maison de Viry, celle des Viry La Forôt qui, pendant trois siècles, se distingua en Bourbonnais où elle habitait. Avec cette importante Etude et la généalogie complète des Viry publiée par le Cabinet historique, X, 41, on a la liste de tous les membres de cette famille qui, originaire du Genevois, déjà illustre au x» siècle, a une filiation suivie depuis 980. De ses nombreuses branches, deux seules subsistent maintenant. L'une,branche italienne, a pour chef Timoléon, baron de Viry, possesseur du château de Viry, commune de Viry, canton et arrondissement de Saint-Julien, département de la Haute-Savoie ; le château est français, le possesseur est italien. La deuxième a pour chef Charles- Albert, comte de Viry, qui habite le château de Lamecourt près de Sedan.
La branche bourbonnaise avait pour chef Guillaume de Viry, deuxième fils 'de Jean de Viry-Planaz. Il fut chambellan du duc de Bourgogne, Jean Sans-Peur, assassiné en 1419. Envoyé sur les confins de la Champagne pour s'opposer aux partisans du dauphin, il se fixa en Bourgogne,
épousa le 2 août 1428, Jeanne de Putay, fille de Philippe de Putay, écuyer, seigneur du dit lieu, et de Catherine de La Forêt. Les terres de La Forêt et de Putay échurent à Jeanne qui se fixa avec Guillaume de Viry, son mari, au château de La Forêt. Putay est situé sur les hords de la Loire entre Diou et Pierrefitte ; La Forêt, dans la commune de Liemolles,'fut, l'an 1450, dit Meilheurat, ce que conteste Georges de Soultrait, Armoriai, II, 255, érigée en haronnie pour Guillaume de Viry, comme récompense de ses hauts Gsdts, de ceux de ses ancêtres et à cause de son illustre naissance.
Etienne de Viry, seigneur de La Forêt, petit-fils de Guillaume, combattit à Agnadel en 1509, et eut un bras emporté à Pavie. François I®"*, en reconnaissance de ses services, le nomma châtelain de Billy, 14 juin 1527. Claude, fils d'Etienne, fut page du dauphin, et se trouva à CérisoUes en 1544, où sa compagnie fut presque entièrement détruite. Jean, fils de Claude, gentilhomme de Henri II et de Charles IX, se battit en 1569 à Jarnac, où il fut blessé dangereusement, puis à Arques en 1589, et à Ivry en 1590. De sa femme Catherine de Saint-Irier, dame de Cheletles, fille de Jean et de Delphine des Ëcures , il eut entre autres Charles de La Forêt de Viry, qui continua la branche par Pierre de Viry, son fils aîné, capitaine d'une compagnie de cent hommes au régiment de Provence, en vertu d'un brevet du l^** janvier 1639. Ce Pierre prit en mariage, 14 juillet 1652, Jacqueline Obeilh, descendante de Jean Obeilh, licencié es lois, lieutenant de Chavroche, présent à la rédaction des premières coutumes du Bourbonnais , et de François Obeilh qui figura à la rédaction des secondes en 1520. Il se fixa au Coude, paroisse de Lodde, propriété dont il avait hérité de sa femme. Sa seconde épouse, Marie
de Berthet, lui'donna dix enfants. L'aîné, Claude-Bernard de Viry, seigneur du Coude et des Thénins, capitaine commandant pour le roi à Casai, prêta, le 13 décembre 4696, foi et hommage pour ces deux seigneuries. Le !««* janvier 1701, il épousa Marie de Fradel, dont naquirent : Marie, femme de Louis-Gervais de Villars, et Paul de Viry, qui fut le père de notre personnage <*>.
(1) n portait, d*après Vertot : D'argent à trois crocodiles de sinople en pdl; d'après le P. Ménestrier : De sable à la croix ancrée d'argent ajourée en cœur en carré. Le comte de Soultrait indique : D'azur à trois pals d'argent, et: De sable à la croix ancrée d'argent, armes qu'il admet, les premières pour les Viry de Savoie, les autres pour les Viry du Bourbonnais. En effet, Claude-Bernard de Viry, écuyer,' seigneur du Coude, et Henri de Viry, écuyer, seigneur de Vemoy et de La Barre, ont fait, en 1696, enregistrer à l'armoriai général la croix ancrée ; ils connaissaient leur blason. Henri de Viry brisait, comme cadet, la croix ancrée d'un tourteau de gueules. Pourtant l'arbre généalogique produit à l'intendant du Bourbonnais en 1667 et les archives du château de Viry indiquent : Paie d'argent et d'azur de six pièces , Vécusson posé sur une croix ancrée d'argent au champ de sinople, ce qui a été fait sans doute pour montrer dans des armes différentes l'unité d'origine. Le Cabinet historique dans l'article cité énonce simplement : Paie d'argent et d'azur de six pièces. Supports : Deux lions. Couronne de marquis pour l'aîné, et de comte pour les autres membres de la famille. Devise : A
VIRTYTB VIRI.
L'ancienne famille forézienne Arthaud a ajouté au sien le nom de Viry par suite du mariage d'Antoine Arthaud, conseiller du roi, lieutenant particulier de la ville et chatellenie de Saint-Germain-Laval, fils aîné d'André Arthaud et de Madeleine du Chef, avec Françoise de Viry qui devint veuve le 7 août 1652, et mourut en 1658. Leur fils, Sébastien Arthaud de Viry, écuyer, fut conseiller secrétaire du prince de Condé et lieutenant criminel de Saint-Germain. Les descendants sont : de la branche aînée Antoine- André -Arthur, comte Arthaud de Viry, lieutenant de vaisseau, marié d'abord en 1849 à
Ciomme on le voit, la maison de Viry a occupé les charges les plus élevées dans l'armée, dans la diplomatie et dans l'administration. E^lle compte quatre chevaliers croisés ; dix chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; neuf seigneurs arbitres ou garants des traités conclus par les comtes et ducs de Savoie ; quatre grands baillis ; quinze conseillers d'état et chambellans des rois de France , des ducs de Bourgogne, de Bourbon et de Savoie, des comtes et des princes-évéques de Genève ; six ambassadeurs extraordinaires et deux ministres secrétaires d'état des ducs de Savoie et rois de Sardaigne ; trois chevaliers de Tordre suprême de la Sainte- Annonciade ; un grand nombre de généraux, gouverneurs et commandants des forces armées des rois de France et de Sardaigne et des ducs de Bourgogne et de Savoie <*).
Le descendant de cette ancienne et illustre maison, Paul de Viry, fils de Claude-Bernard et de Marie de Fradel, épousa à Verneugheol (Puy-de-Dôme), le 27 novembre 1731, Marie- Françoise Autier de Villemontée, d'aussi antique et aussi célèbre famille. Elle avait pour père Jean Autier, comte de Villemontée, et pour mère Marie-Pétronille de Ville-
Marie-Louise de Matharel, fille du receveur général du Puy-de- Dôme, et en 4851 à Marie-Âlexandrine Garnier de Labareyre, et de la seconde branche, Charles-Octave Arthaud de Viry, né à Roanne, docteur en médecine, marié en 1868 à Marie-Marguerite Perdrigeon. Annuaire de la noblesse (1873).
(1) Charles-Auguste de Sales, évêque et prince de Genève, neveu de saint François de Sales, dit de cette maison : « C'est Tune des plus nobles, des plus anciennes et plus illustres maisons du Genevois, jusque-là qu'il y en a un proverbe. Elle subsistoit aux premiers temps des premiers comtes du Genevois. » Pourpris histo~ rtque de la maison de Saies de Thorens,
lume , dame de Bannontet et de Châteaubrun , mariée en 1710. De Paul de Viry et de Marie - Françoise Autier de Villemontée naquirent deux enfants : 1^ Marie- Antoinette de Viry qui, le 13 novembre 1761, épousa Gabriel Ghallier de Pérignat, officier au régiment de Nice, fils de Pierre, seigneur de Pérignat, Outraillé, BaiUeripe et Praslon, et de Marie-Jeanne Poisson. Elle mourut en couches, le 20 mars 1766, laissant un fils qui vécut ; 2<> Jean- Marien, comte de Viry, qui est le sujet de cette notice.
Jean-Marien de Viry, né à Verneugheol, canton d'Herment, arrondissement de Clermont, le 25 octobre 1732, fut tenu, le 26, sur les fonds de baptême par Jean-Marien de Villemontée et par Marie-Pétronille de Villelume (i).
(1) Marie-Pétronille de Villelume, fille et héritière de Maximilien de Villelume, chevalier, seigneur de Bannontet, mort en 1711, veuve sans enfants de son cousin^ Jacques de Villelume, seigneur de Trasforez, épousa, le 8 septembre 1710, Jean Autier de Villemontée, dont le fils fut substitué aux nom et armes des Villelume. A cette famille, mais à une autre branche qui existe encore dans la Corrèze, canton de Lubersac, arrondissement de Brive, appartient par le mariage l'héroïque M^i« de Sombreuil, Maurille Vireau de Sombreuil, qui épousa en émigration Charles-Louis, comte de Villelume, chevalier de Saint-Louis, officier de Tarmée de Condé, puis gouverneur de la succursale des Invalides d'Avignon. Voir pour les Villelume, Bouillet, Nobiliaire d'Auvergne, VII, 128 ; Annuaire de la noblesse, 1870, 247.
Rappelons que le château de La Roche-Othon, près Hérisson, a appartenu aux Villelume. En 1653, il était habité par Louis de Villelume, écuyer, et Isabelle de Bron, sa femme, qui marient, le 3 février, un fils cadet, Ferdinand, sieur de Champfort, à Anne de Boizet, fille de Claude, sieur de Courcenay, et d'Anne de Saint- Hilaire. Le fils aîné, Nicolas-Louis, capitaine des gardes du maréchal de Schomberg, épouse, le 14 décembre 1665, Jeanne Dubuisson, fille de Nicolas, baron de Veauce. Voir Le Château de La Roche- Othony par M. Grégoire, dans les Annales Bourbonnaises^ II, 27.
II s'intitulait, dans ses actes authentiques, « Jean-Baptiste- Marien- Joseph , comte de Viry, des comtes de Viry en Savoie, seigneur du Coude et des Thénins, de Puyfol et des Jollys , premier baron du Grenevois , chevalier non proies de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, lieutenant pour le roi en Bourbonnais, lieutenant des maréchaux de France aux départements du Donjon, Cusset, Varennes et Saint- Pourçain ». Il était, comme on le voit, cousin germain de Nicolas-Marien Autier , comte de Villemontée, qui périt le môme jour que lui, à Lyon.
Jean-Marien perdit de bonne heure son père, qui mourut le 26 avril 1747. Sa mère fut nommé tutrice de ses deux enfants, par jugement du lieutenant général en la sénéchaussée du Bourbonnais. Le grand- père, Claude- Bernard de Viry, fut créé curateur. Quand il décéda , il fallut nommer un nouveau curateur. Au conseil de famille se trouvèrent en personne ou par procureur : René-Charles de Maupeou, premier président du parlement de Paris, qui fut chancelier de France en 1768 pendant 24 heures, et père de René-Nicolas, l'auteur du fameux parlement ; Machault, garde des sceaux, ministre secrétaire d'état, commandeur des ordres du roi ; le marquis de Chazeron, lieutenant général des armées du roi, lieutenant des gardes du corps de sa majesté, gouverneur de Brest et des lies d'Ouessant ; Jean-Baptiste des Gallois de La Tour, premier président du parlement de Provence, et intendant de Bourgogne, père du futur premier évêque de Moulins ; le comte de Saint-Julien de Flagent ; Mgr de Chabannes, évêque d'Agen ; l'abbé de Villemontée ; le comte de Villemontée, tous deux ses oncles ; le comte de Chavagnac, officier des gardes françaises, depuis commandant du fort
Barrau, qui fut nommé curateur. Cette liste de noms iUustres montre quelles étaient les alliances de la Geunille de Viry.
Jean-Marien sui\ât la carrière des armes où s'étaient distingués ses aïeux. Je ne connais rien de son avancement et de son existence au service. Nous savons par lui qu'en 1762, après le retour de campagne de la maison du roi, il lui arriva une aventure assez grave dont il nous a été impossible de deviner le genre. ^ M. de Montmartel, dit-il, fut un des premiers qui instruisit le comte de Viry, alors ambassadeur de Sardaigne à Londres, de la catastrophe qui m'était arrivée... et un de ceux qui travaillèrent efficacement auprès du ministre à me faire obtenir la justice qui m'était due. i> Des termes si vagues déroutent toutes les suppositions. Il fallait que l'affaire fut importante pour qu'on y employât un ambassadeur <i).
Viry montrait dans sa jeunesse une maturité bien au-dessus de son âge. Il avait 28 ans quand , en 1760 ,
(1) C'était du reste un parent, François -Joseph de Viry. n fut ministre du roi de Sardaigne à Berne en 1738 , intendant général du roi dans l'île de Sardaigne, conseiller privé de ce prince en 1747, envoyé auprès des états généraux des Provinces Unies en 1750, ministre plénipotentiaire à Londres lors de la paix de Paris en 1763, premier secrétaire d'état et ministre des affaires étrangères à Turin en 1764, et mourut en décembre 1766. Son arrière-petit-fils est M. Charles-Albert de Viry, né le 30 avril 1834, capitaine de génie, puis du corps d'état-major dans l'armée sarde, capitaine d'infanterie dans l'armée française par suite de l'annexion de la Savoie à la France et démissionnaire en 1862. n a épousé, le 23 avril 1862, Jeanne- Joséphine de Montagnac, fille de Joseph- André-EIize de Montagnac, député au corps législatif. Sa sœur, Sophie-Delphine de Viry, mariée, le 8 décembre 1851, à son cousin-germtdn Ludovic, baron de Viry-Cohendier, fut dame du palais de l'impératrice.
comme il retournait à Paris pour son service, sa mère le chargea d'une négociation importante. La terre de La Forêt avait été saisie réellement sur Legendre de Saint-Aubin. Vendue par décret, elle fut adjugée à Paris de Monmartel. M"« de Viry, toujours désireuse d'augmenter l'éclat de la maison de ses enfants, aurait bien voulu pouvoir racheter ce fief. Elle crut pouvoir le retirer de l'adjudicataire. C'est son fils qui dut s'occuper de cette affaire. Monmartel lui répondit que, depuis l'acquisition de La Forêt, il avait acheté plusieurs autres propriétés contiguês et qu'il ne pouvait en remettre une sans se défaire en même temps des autres. Le refus fut accompagné de grandes politesses, et le jeune négociateur fut accueilli avec beaucoup de courtoisie. Monmartel lui rappela leurs alliances communes avec la maison de Béthune et que de son côté il était de ses parents par une famille du Dauphiné. Une liaison s'ensuivit surtout avec le fils de Monmartel, le marquis de Brunoy. Les terres était voisines. Armand de Monmartel avait plus de deux cent cinquante mille livres dans ses seigneuries du sud-est du Bourbonnais seulement. 11 pouvait s'y qualifier comte de Saligny, baron de La Forêt et du Donjon, seigneur du Ghatelier, d'Augère, de Liernolles, de Neuilly, Luneau, Giverdon, Le Duraux, Saint-Didier en partie, La Motte au Fournier, Siez, Ressy, Le Bost, Montjournal et Le Morinot. Dès qu'une place était à donner, un bail à renouveler, c'était le candidat du comte de Viry qui l'emportait. Le marquis de Brunoy, qui se mêlait de vers, composa cet acrostiche en l'honneur de son ami :
< ertueux et sincère ami,
^ 1 faut en quatre vers que je te représente.
pd etraçant les attraits que la vertu présente,
*^ 1 sera fait, ce portrait si chéri.
Le quatrain est détestatable. Voici an acte qui vaut mieux : « Je soussigné, promets & madame de Viry et à M. son fils de ne leur rien demander de la somme de 20,080 livres qu'ils me doivent suivant Tacte passé par devant Melin, notaire au chatelet, le 23 août 1763, et de celle de 2,400 livres qu'ils me doivent par obligation postérieure, et ce, avant le décès de la dite dame de Viry et même pendant un an après son décès, et ce sans aucuns intérêts échus et à échoir jusqu'au terme par moi accordé ; desquels intérêts échus et à échoir je les quitte ; et ce en considération de la parenté et des alliances qui subsistent entre nous. Fait à Brunoy, ce 13 juin 1771. Paris de Monmartel. »
N'étant majeur que de coutume, il ne pouvait disposer que de ses revenus. Après la mort de son père, il fit remise à Viry de toutes les sommes qu'il lui devait comme héritier de sa mère et qui s'élevaient à 24,247 livres. Les termes de cette donation sont très fiatteurs pour notre personnage. « Le marquis de Brunoy , est-il dit dans cet acte reçu par M* Arnoult l'ainé, notaire au chatelet de Paris, le 4 juin 1773, le marquis de Brunoy, tant en considération des alliances et de la parenté qui subsistent entre lui et le comte de Viry, que pour donner des preuves à ce dernier de la reconnaissance que le dit sieur marquis de Brunoy conserve des bons services que lui a jusqu'à présent rendus le dit sieur comte de Viry, enfin par principes d'amitié, lui fait donation de la somme de 24,247 livres, que le dit sieur eomte de Viry doit au dit sieur marquis de Brunoy. » <*^
(1) Armand-Louis-Joseph Paris, marquis de Brunoy, né à Paris le 25 mars 1748, de Jean Paris, marquis de Brunoy, seigneur de Monmartel, garde du trésor royal^ et de Marie-Armande de Béthune, sa troisième femme, était aussi fils et neveu des quatre frères Paris,
qui étaient chargés de leur direction, ne dédaignait pas de mettre la main à la pioche. Jean-Marien de Yiry se sou* Tenait que son aieul Pierre de Viry, époux de Jacqueline Obeilh qui lui avait apporté en dot les terres du Coude et des TheninSy avait, pour premier acte de propriété en ces seigneuries, créé un village au sommet du Fétré, montagne de la chaîne du Forez, ainsi nommée, fétré pour hètré, d'une forêt de hêtres qui la couvrait <^).
Telles étaient les occupations de Viry. C'étaient celles des gentilhommes cultivateurs d'avant la révolution. Elles sont encore aujourd'hui celles de nos propriétaires ruraux. Les constitutions peuvent modifier l'état social ; il n'y aura toujours qu'une manière de cultiver la terre et de s'enrichir en la cultivant. L'intelligence et l'activité, voilà les deux grands moyens de succès. Le comte ne manquait ni de Tune ni de l'autre. En peu de temps il se libéra complètement, et il devint un des plus riches seigneurs des environs.
Yiry, en arrondissant sa fortune, songeait aux autres. Il nourrissait continuellement chez lui six pauvres, logeait gratis six ménages nécessiteux dans des maisons dont quelques unes avaient été bâties à cette fin ; il payait le
(1) Le 4 septembre 4674, Pierre de Viry, raconte Victor Meilheurat, donna, par acte regu Antoine Gay, notaire au Donjon, à Jean Seguin, Damien Potinat et Toussaint Gomard, tous fondeurs de bois, demeurant en la paroisse de Lodde, un bois naguère dégradé, appelé vulgairement le Faitray, de la contenance de cent bichettes de terre (40 hectares environ) pour une rente annuelle et perpétuelle de dO livres , moyennant quoi les preneurs étaient tenus de construire, sur les lieux désignés, chacun une maison avec des bois équarris et enduits à chaux et à sable, couverte en paille ou bardeaux, et d'y faire leur demeure.
loyer de plusieurs, les mois de nourrice des enfants, les honoraires du chirurgien et les comptes de l'apothicaire , les dettes des malheureux insolvables ^ arrangeait des procès, habillait des familles entières, les chauffait et leê nourrissait. Etonnons - nous donc qu'avec une conduite pareille, le comte eût des ennemis !
Yiry aurait dû être admiré, estimé, aimé de tous. Il n'en fut pas ainsi. C'est que tant de bonnes qualités étaient gâtées par une humeur difficile, un caractère inquiet II eut à soutenir avec ses voisins de nombreux procès, notamment avec le prieur de Barrais. De là de graves difficultés, une animosité qui n'avait pourtant pas besoin de prétexte : car la prospérité est un asses^ vif excitant à la haine ; la jalousie accompagne le succès, et l'ingratitude les bienfiaits. Lui-même aura beau s'écrier : oc Ce comte de Viry, Ta-t-on jamais vu poursuivre ses débiteurs, retarder d'un instant le paiement de ses ouvriers, maltraiter seulement en paroles un seul de ses domestiques ? Quel est celui qui, s'étant présenté à lui, ne s'en est point allé content et satisfait de l'afTabilité de ses procédés? Quel est celui qui pourra dire qu'il n'en a pas reçu de réponse honnête, quelque demande qu'il lui ait faite ? Quel est celui qui pourra se plaindre d'en avoir été refusé, lorsqu'il sera venu lui demander de l'obliger ? i> Même en prenant tout cela à la lettre, ce n'était pas assez. Il fellait se faire pardonner son nom, sa naissance, son opulence, ses heureuses opérations. M. de Viry n'y parait pas avoir songé.
Il était installé au Coude depuis plusieurs années, lorsqu'arriva un événement tragique qu'un grand mystère n'a cessé d'envelopper. Il avait rencontré plusieurs fois à Paris, dans les théâtres et sur les promenades publiques, un jeune homme, alors âgé de dix- huit ans. Une certaine
liaison s'en était suivie. Pendant une maladie que fit le comte, Jacques Fuchs de Thérigny, c'était son nom, le yint * voir et fut à même de lui rendre plusieurs petits services. Avec beaucoup d'empressement il écrivait ses lettres et faisait pour lui des courses multipliées dans Paris, ce qui, surtout dans le moment où Yiry était accablé d'affaires pour la succession de sa mère et se trouvait forcé de garder le lit, lui était fort agréable^ Aussi chercha-t*il à récompenser tant de zèle et de dévouement. M. de Thérigny s'attacha davantage M. de Yiry par son désintéressement. Il ne voulut rien accepter.
Jacques de Thérigny était sans fortune et sans état, fils d'un pauvre gentilhomme mort peu de temps après sa naissance. Sa mère, chargée d'une nombreuse famille, avait été pour vivre forcée d'épouser un chirurgien de village nommé Bour, à qui l'on avait fait obtenir une place de capitaine général des finances. Les appointements ne suffisaient pas à élever tous les enfants. Lui, l'aîné, était allé chercher fortune à Paris. Il pria Viry de le prendre à son service en qualité de secrétaire. Après enquête et informations prises, l'affaire fut conclue.
Pendant dix mois que le comte resta à Paris, Thérigny montra dans toutes les démarches qu'il fit pour lui le plus grand attachement et des connaissances fort au-dessus de son âge. Aussi obtint-il pour sa mère, devenue veuve et malheureuse, qu'il se rendît caution pour elle, et lui fît avoir un magasin de sel. De plus, après avoir connu que le jeune Thérigny était de la maison des barons de Fuchs, noblesse immédiate de l'empire, il voulut lui procurer un état convenable à sa naissance et le fit entrer dans les gendarmes de la garde du roi.
Ses affaires terminées à Paris, le comte partit et arriva
au Coude lel®*" juillet 1773, accompagné de Thérigny, qui continua dès lors à lui rendre comme ami les mômes services qu'il lui avait rendus comme secrétaire. Il l'aidait dans le soin de ses propriétés et dans sa correspondance. L'union la plus parfaite régnait entre le comte, alors âgé de quarante et quelques années, et le jeune homme qui en avait une vingtaine.
Le 26 novembre 1774, Jacques de Thérigny ne parut pas le matin à l'heure ordinaire. On l'appela ; il ne répondit point. Sa chambre était fermée à l'intérieur. On fut obligé d'enfoncer la porte. Ce jeune homme, plein de santé la veille, qui avait passé la journée du 25 à glisser, était étendu sans vie. Etait-ce un accident? Etait-ce un crime? Comme il arrive en ces circonstances, c'est au crime que l'on attribua cette mort imprévue et foudroyante <^). Thérigny avait l'habitude de sortir tenant à la main une cravache ou une canne. Fréquemment il en frappait les paysans ou les ouvriers qu'il rencontrait dans les champs. Dans le peuple on prétendit qu'il avait été étouffé par deux maçons qui travaillaient au château, et qui avaient voulu se venger ainsi de ses mauvais traitements. D'autre part Viry avait dans le pays beaucoup d'ennemis et beaucoup d'obligés ; le plus souvent c'est tout un. La bourgeoisie fit tomber des soupçons sur lui.
Néanmoins les funérailles se firent splendides à Lodde ;
(1) « Le 27 novembre 1774, le sieur Jacques Fuchs de Thérigny, gendarme de la garde du roi, âgé d'environ 20 ans, décédé au château du Coude subitement le 26 novembre 1774, a été enterré en présence de Joseph Bonichon et Louis Segaud, qui n'ont su signer, de ce enquis. Leveau , curé de Lodde. » Registres paroissiaux de Lodde.
et rien ne fut fait pour chercher la vérité dans cette sombre histoire, ni examen du cadavre, ni autopsie. Le comte se contenta de faire insérer suivant Tusage dans les registres de rétat civil que le défunt était mort a subitement » dans la nuit du 25 novembre 1774. Puis, quand le cadavre eut été bien et dûment enterré dans Téglise, que les cloches eurent jeté leur dernier son, tout ne fut pas terminé. Les langues continuèrent à jaser ; on sait combien dans ces circonstances la curiosité est avide ; comment elle s'empare des moindres détails, les plus inofiensifs souvent, pour en construire tout un échafaudage. La malignité aidant, l'événement le plus naturel est bientôt transformé en un crime monstrueux. Il se fit dans le public comme une sorte d'enquête. Thérigny, la veille de sa mort après s'être échauffé à glisser, s'était plongé pendant une demi-heure les pieds dans la neige pour se guérir des engelures. Le comte affirmait que là était la cause de son trépas inopiné, surtout pour lui qui était encore en traitement d'une maladie assez grave toute récente. La porte de sa chambre avait été trouvée fermée en dedans. C'était une habitude du jeune homme qui, disait Viry, se renfermait ainsi parce qu'étant somnanbule, il craignait toujours les aventures extraordinaires qui lui étaient arrivées chez sa mère, ou plutôt, répétait la foule, parce qu'il avait depuis longtemps peur d'être assassiné, pressentiment trop malheureusement justifié. Le mobile du crime était tout trouvé. Thérigny était créancier d'une somme de 20,000 livres ; et Viry s'était par un assassinat débarrassé de l'obligation de payer. Ces 20,000 livres, le comte n'avait pas de peine à prouver que la victime ne les avait jamais possédées, puisque sa famille elle-même dans la dernière détresse ne vivait que de ses aumônes. Mais on attribuait une autre origine à cette
somme. La situation équivoque de ce jeune homme auprès de ce célibataire avait donné à gloser. Etait-ce un fils naturel ? Viry Ta nié formellement. On lui prêtait une autre fonction qu'auraient payée les vingt mille francs ; c'était, disait-on, un billet souscrit pour prix de ses complaisances. Un petit fait semblait accréditer ces rumeurs sourdes. Le jour où Thérigny avait été trouvé mort, Viry était parti dès le matin pour se rendre à Lodde, chez le curé. C'était là qu'on lui avait appris l'événement. Il avait alors déclaré qu'il ne rentrerait au Coude qu'après l'inhumation. Pourquoi cette absence ? Ne devait-il pas aussitôt accourir, voir par lui-même et rendre les derniers devoirs à son jeune ami ? Pourquoi se tenir volontairement et de propos délibéré à l'écart? Viry répondait que cette absence devait au contraire éloigner de lui toute espèce de soupçon : car, coupable,il n'eut pas manqué d'être là avec ceux qui enfonçaient la porte pour empêcher un examen trop attentif, dérouter les recherches, faire disparaître des pièces de conviction, et préparer une légende. Lui n'étant pas là, on avait pu tout voir, tout scruter, on avait eu le champ libre pour les investigations dont on ne se fait pas faute en pareille circonstance.
Le 26 septembre 1775 on vit arriver en grand appareil à Lodde, le lieutenant criminel de Moulins et Gilbert Conny de Valveron, procureur du roi au même siège depuis Je 4 mai 1772 (i), accompagnés de médecins et de chirui^iens,
(1) Jean-Louis Conny, sieur de l'Epine et de Valveron en Bourgogne, frère de Gilbert, seigneur du Chambonnet, qui eut de N. Vialet une fille unique mariée à Bodinat, était fils de Clément Conny, seigneur de La Motte de Sales, et de Jeanne Jallet, et petit-fils de Gilbert Conny, le premier connu de la famille. Il fut marié deux fois.
escortés par la maréchaussée. Là, en vertu d'un arrêt du parlement qui ordonnait une enquête, on procéda à l'exhumation. Dix mois, jour pour jour, s'étaient écoulés depuis le trépas du jeune homme ; et, chose étonnante , le cadavre fut trouvé sain et entier. Les hommes de l'art, amenés par les magistrats, firent l'autopsie. Le procès- verbal dressé porte « qu'à l'ouverture de la poitrine, on a trouvé du côté gauche un épanchement sanguin entre la plèvre et les côtes, lequel contenait environ trois demi-setiers de sang assez rouge et à l'extérieur une forte contusion ; ce qui a fait estimer aux auteurs du procès-verbal, que l'épanchement a été la suite d'un coup, fait par un corps contondant, cause selon toute apparence, de la mort précipitée du sujet, ib Le texte est précis et la déclaration claire. Il y a eu coup
De sa première femme, Marguerite Taconnet de Thizon, il eut : lo un fils, Gilbert de Valveron, procureur du roi au présidial de Moulins le 4 mai 1772, à la place de René de La Valette de Rocheblanche, et qui mourut sans postérité en 1806, âgé de 60 ans, et 2® deux filles, dont Tune épousa Préveraud de TAubespierre ; l'autre était sans doute cette Jeanne Conny de Valveron, mariée à François Ghassenay, bourgeois du Donjon, qui, veuf à 33 ans, se remaria le 24 février 1778, au Donjon, avec Hélène Préveraud de La Boutresse, âgée de 20 ans, fiUe de François, seigneur de La Boutresse, conseiller du roi, lieutenant général des Basses-Marches du Bourbonnais, et de Marie-Qaudine-Victoire Jacquelot de Chantemerle.
De sa seconde femme, mariée au Donjon le 22 juillet 1749, Marie Préveraud de La Boutresse, qui fut assassinée au Donjon, le 14 septembre 1793, fille de maître Barthélémy Préveraud, seigneur de La Boutresse, conseiller du roi, lieutenant général des Basses- Marches, bailli du Donjon, et de Louise Bontems, Jean-Louis Conny de Valveron, né en 1714, eut neuf enfants, dont était Jean-François Conny de La Faye (1751-1817), avocat en parlement, procureur du roi en 1778, à la place de son frère, Gilbert Conny de Valveron, et époux de Marie Simon de Quiriel (Voir plus haut, page 224).
fait avec un corps contondant, d'où épanchement et mort. Or l'accusé présenta une consultation datée de Paris du 23 janvier 4776 et signée : « A. Petit, docteur-régent en médecine de la faculté de Paris, professeur d'anatomie et de chirurgie du jardin du roi. » (^) Que disait Petit? Que l'épanchement et la contusion énoncés au procès- verbal dans les circonstances présentes ne sont pas des preuves qu'il y ait eu un coup donné avec un corps contondant, et que « tout ce que porte le procès-verbal peut avoir lieu, sans que la poitrine ait été frappée à l'extérieur, sans qu'elle ait au dehors souffert aucune violence. » Il ajoutait : a J'ai passé plus de trente ans à voir et observer tout ce qui se passe dans les cadavres qui se pourrissent. Voici les phénomènes principaux et ceux qui ont le plus de rapport à la question présente ; ils se manifestent chez les uns plutôt et chez d'autres un peu plus tard, mais ils ont lieu dans presque tous: lorsque la pourriture commence, il se fait de larges ecchymoses dont la couleur devient de plus en plus foncée et qui s'étendent elles-mêmes ; bientôt l'épiderme se sépare de la peau ; alors si l'on ouvre la peau, on trouve sous la tache une extravasion de matière sanguinolente, et pour l'ordinaire fort puante. Rien au monde ne ressemble mieux à une contusion que ce qui vient d'être exposé. Si le cadavre est plein de sucs et de sang, s'il est jeune, s'il a perdu la vie par l'effet d'une maladie inflammatoire, les phénomènes énoncés se montrent plus tôt, occupent plus d'étendue ; et c'est au lieu ou dans les environs du lieu affecté qu'ils se font voir. » Il affirmait
(1) Antoine Petit, un des plus célèbres médecins de son époque et le plus habile praticien, né à Orléans en 1748, mort à Paris en 4794.
en outre que ces phénomènes avaient dû nécessairement avoir lieu pour M. de Thérigny. « Un jeune homme qui se met dans la neige en hiver, après s'être échauffé par un exercice violent, n'est-il pas dans le même cas que celui qui, ayant en été très-chaud, boirait à la glace, descendrait dans un puits, etc. ? Or ceux à qui cela arrive périssent, ainsi que tout le monde le sait, par une sorte de fluxion flegmoneuse sur le poumon et l'enceinte de la poitrine. La même chose est arrivée au jeune homme-dont il s'agit ; et la fluxion a été si forte qu'elle l'a sufioqué dans la nuit. J'ai vu chez les chasseurs, chez les gens du peuple, pareille chose arriver en hiver, et des hommes vigoureux périr suffoqués en huit ou dix heures de temps. Cette cause admise, il est clair que l'épanchement a dû se faire le plus près du poumon et dans le lieu où la force de la congestion inflammatoire s'est portée D'où il faut conclure que, quand on est au fait de ce qui se passe chez les cadavres, on ne trouvera rien que d'ordinaire dans ce que porte le procès- verbal, rien qui puisse faire soupçonner une contusion produite par un agent extérieur. En conséquence, il ne faut point recourir à ce prétendu agent extérieur, dont il n'y a aucune indice, pour trouver la cause d'une mort qui, pour ainsi dire, saute aux yeux, et a été excitée par la congestion et l'engorgement du poumon, causés par le froid de la neige frappant sur un corps échauffé par un long et violent exercice et affaibli par les remèdes dont il venait de faire usage. Ainsi l'ouverture du cadavre et les faits énoncés au procès-verbal ne prouvent point qu'un agent extérieur ait frappé et meurtri la poitrine ; ils prouveraient plutôt le contraire. »
Petit termine ainsi, non sans quelque malice, son importante déclaration : « Au reste, il est aisé de voir, par touV
ce qu'il vient d'être dit, qu'il y a très peu de cas où, après dix mois d'inhumation, on puisse par Texhumation et Touverture du cadavre, rencontrer des signes certains du genre de mort qu'on veut connaître. D'ailleurs, ces sortes d'ouvertures de cadavres sont fort dangereuses pour ceux qui les font et ceux qui y assistent. Il n'y a que ceux qui les ordonnent inconsidérément qui n'en souffrent point ; ce sont pourtant les seuls qui mériteraient de s'en ressentir. »
Après l'exhumation, on interrogea le curé du lieu, le marguillier de la paroisse, la multitude des habitants que la nouvelle d'un pareil événement avait attirés à Lodde. De là, les officiers de justice avec leur escorte se transportèrent au château. Viry était absent depuis le matin. Son homme d'affaires prie les magistrats d'attendre quelques instants et l'envoie chercher. Il accourt. Plus personne. La justice avait écouté tous les gens du château, dressé procès- verbal de leurs dépositions et était partie sans vouloir attendre le principal témoin. Le comte trouve ce procédé extraordinaire. Quoi î on procède à une information judiciaire; on exhume un cadavre trouvé mort chez lui, on va dans son château interroger ses gens ; il sait par le genre des questions posées qu'il est l'objet de la procédure et on ne cherche pas à recevoir sa déclaration î
Des monitoires furent publiés à Moulins, où Thérigny était partaitement inconnu. Puis six semaines après, on fit déposer dix témoins que Viry prétend choisis exprès parmi ceux qu'on croyait ses ennemis ; on questionne des gens qui avaient cessé d'être à son service longtemps avant l'événement funeste. « Un seul de mes domestiques, dit-il, est entendu ; encore ne fut-il appelé en témoignage que parce qu'on croyait qu'il n'était plus à mon service. »
Nouvelle publication de monitoires. Mais défense au
en dedans a dû empêcher le meurtrier. En outre, M. de Viry incommodé de fréquents accès de migraine avait toujours la nuit dans son appartement deux de ses domestiques. Quel intérêt avait M. de Viry à cette mort ? Ce billet de 20,000 livres qu'on disait, sans que cela fût établi, qu'il avait souscrit, était-il un mobile suffisant du crime pour un homme aussi riche ? D'autre part, Tabsence du comte le jour de Tévénement, son refus de rentrer dans sa maison avant l'enterrement, la position équivoque du défunt chez lui, d'autres petits faits que nous ignorons, ont pu fournir des présomptions plus ou moins graves. Il faut enfin tenir compte de sa situation personnelle. Il arrivait dans un pays qu'il n'avait jamais habité, dans des propriétés depuis longtemps dirigées par une femme, et où il voulut remettre l'ordre et le travail ; n'était-ce pas par cela seul se faire des ennemis de ceux qui avaient intérêt à maintenir l'ancien état de choses, et froisser des voisins, peut-être jaloux de l'opulence de ce grand seigneur ? A ces haines sourdes , à ces passions cachées , ajoutez la curiosité, l'amour de l'extraordinaire, le bavardage ; il n'en faudra pas plus pour faire pendre un honnête homme. Viry avait des ennemis ; il le dit, et se plaint d'eux amèrement. Ils durent saisir avec empressement quelques démarches imprudentes ou inexpliquées du comte pour l'incriminer. L'inimitié et la malignité sont capables de tout. Une fois lancée dans la voie des soupçons, l'imagination populaire ne s'arrête plus.
Jean-Marien crut devoir répondre par un mémoire aux accusations dont il était l'objet dans le public. La justice, après son enquête faite, se taisait, ne l'interrogeait pas, ne le mettait pas en jugement. Il prit la parole : « Mes délateurs, dit-il, n'ont déjà que trop triomphé de mon silence
pour que je puisse me décider à un nouveau délai. Certains bruits, semés avec art, répandus avec affectation, soutenus d'un ton d'assurance fait pour les accréditer, semblent acquérir un plus grand degré de force et de certitude par le silence de ceux qui sont le plus intéressés à les faire cesser. Le plus grand nombre interprête à mauvaise part, regarde comme un effet de prudence et de nécessité, comme la preuve enfin la plus certaine de la vérité des faits, le retard qu'on met à les contredire. Les gens, une fois prévenus, ne se rendent qu'avec peine aux traits les plus frappants de l'évidence, tant il en coûte à l'humanité d'avouer un seul moment d'erreur, fut-elle même involontaire. L'acharnement indécent, qu'on a trop laissé éclater dans cette affaire, qu'on a même porté jusqu'à la fureur, était plus que suffisant, vis-à-vis des gens sensés, pour les prémunir contre le prestige ; mais combien d'esprits faibles qui, se laissant séduire par les apparences trompeuses du moment, ont besoin d'être redressés dans leurs faux préjugés ! Si mon écrit peut les faire revenir, à la bonne heure ; s'il n'opère pas cet effet que j'en attends, je n'aurai rien à me reprocher et je n'en serai pas moins le plus à l'abri du soupçon, comme le plus éloigné du crime. »
Le 24 février 1775, il signa son « Mémoire pour le comte de Ftrt/, capitaine de cavaleriCy lieutenant du roi de la province de Bourbonnais. » C'est un in-4o de 72 pages. A la fin est ce post-scriptum avec la date du 18 avril 1776 : « J'ai cru devoir veiller moi-même à l'impression de ce mémoire ; on a abusé de ce moment d'absence qui n'a pas été de huit jours pour ravir la liberté de mes gens : de quel excès d'horreurs n'est pas capable la cabale qui me persécute ? »
Dans ce factum le comte prend un à un les faits qui
jouissait celui qui causait leur insomnie. » Et page 66 : c Si véritablement sa mort eut été forcée, n'y avait-il que moi qui puisse en être réputé l'auteur, et n'aurait-elle pas dû être attribuée à quelque autre plus intéressé que moi à le voir périr? » Après ce récit, Viry ajoute : « Cet épisode n'est pas si étranger à mon sujet qu'on pourrait se l'imaginer de prime abord, et c'est ce que je ferai voir lorsqu'il en sera temps. » L'insinuation est trop ou pas assez claire.
Il fallait ou dénoncer hardiment M. de ou bien ne pas
même donner à entendre qu'il était coupable de l'assassinat.
L'affaire s'assoupit. L'orage amoncelé sur sa tète se dissipa-t-il? La lumière se fit-elle sur l'événement tragique de la nuit du 26 novembre 1774. Le comte parvint-il à détruire les soupçons qui l'avaient assailli? Oublia-t-on simplement? Nous l'ignorons. Tous ces détails, nous ne les connaissons que par le Mémoire qu'il prit lui-même soin de publier. Cependant une note du comité révolutionnaire de Moulins pour la commission temporaire de Lyon qui devait juger Viry, prouve qu'en 1793 on se souvenait encore de l'affaire. « Viry, ci -devant comte, aristocrate adroit ; échappé au supplice sous Tancien régime par l'intrigue et l'argent ; vrai contre-révolutionnaire. » Il est facile de voir que ces lignes préjugent une culpabilité qui n'est rien moins que démontrée. Il importait de bien établir les faits. Le lecteur jugera.
Le comte de Viry proteste énergiquement de son innocence. « Retranché derrière le rempart de l'innocence et soutenu par la pureté de ma conscience, semblable au roc battu par les flots sans pouvoir en être entamé, j'ai vu avec dédain se former l'orage ; et sans craindre les éclats de la foudre qui ne doit frapper que les coupables, je n'ai point été épouvanté du tonnerre qu'on fsdsait gronder sur
ma tête. Le peu de mouvement que je me suis donné» la tranquillité bien sincère où je n'ai cessé d'être, le long silence que j'ai gardé, toute ma manière d'être depuis le moment où Ton a vu éclater les projets abominables de mes ennemis, sont mes plus sûrs garants. De tous ceux qui m'ont vu depuis cette époque, y en a-t-il un seul qui ait aperçu en moi la moindre altération ? à qui j'ai fait paraître la plus petite émotion ? qui ait été frappé du plus léger nuage dans mon humeur ? du moindre changement dans mon caractère ? de la plus mince inquiétude dans mes propos ? qui ne m'est vu enfin tel que j'étais auparavant ? j>
Les années passèrent. Vint la révolution. Viry était alors lieutenant du roi en Bourbonnais avec le baron de Semur; le gouverneur général était le comte de Peyre ; le commandant en chef, le baron de Besenval, et le commandant en second, le comte de Bercheny. Viry parut à l'assemblée de la noblesse de Moulins pour les états généraux en son nom et comme fondé de pouvoir de son parent, l'abbé de Chavagnac. On sait comment la noblesse sacrifia résolu- 'ment ses privilèges pécuniaires et accepta l'égalité des charges pour tous. Cependant elle faisait une exception pour le manoir du gentilhomme, sa cour, sa basse-cour, son jardin qui devait rester francs de toutes impositions réelles ou territoriales, pourvu que le tout néanmoins ne dépassât pas deux arpens royaux. Viry n'admettait pas cette restriction. Il voulait un abandon complet, définitif, absolu. Il signa bien le procès-verbal ; mais il alla aussitôt chercher un notaire pour protester. N'en trouvant aucun, de retour chez lui, il fit venir Jean-François Nichault, notaire du Donjon, et lui déclara, le 13 mars 1789, « que, se voyant obligé d'apposer sa signature au procès- verbal qui
contient la délibération formée contre son vœu^ il crut devoir prendre les précautions nécessaires pour qu'une formalité, à laquelle il ne pouvait pas se refuser, ne pût pas être regardée comme un acquiescement de sa part ; qu'à cet effet il se transporta chez différents notaires de la ville de Moulins, afin de les engager à recevoir sa protestation, ce à quoi il ne put parvenir, ce qui le détermina à attendre le moment de son retour chez lui pour faire constater d'une manière légale et authentique son éloignement marqué et son opposition formelle à la réserve et restriction sous laquelle l'ordre de la noblesse a cru devoir faire l'abandon de ses droits et privilèges pécuniaires ; lequel abandon, suivant le dit seigneur comte de Viry et ainsi qu'il l'a voté et qu'il l'a expliqué plus haut, aurait dû être pur et simple, plein et entier et sans aucunes réserves, si ce n'est des droits, rangs, prééminence et prérogatives honorifiques ; pour raison de quoi il proteste par ces présentes en la meilleure forme et manière que ce puisse être. "» Est-ce cet acte d'intelligent libéralisme, ou sa haute position qui attira sur lui l'attention de son district ? (^> Aux élections des 2-4 juin 1790 pour les administrateurs de district, il fut élu membre de celui du Donjon avec Paroy de Lurcy, Autier de Villemontée , Picard du Chambon, Bassot des Chaussets, Saunier des Blins et Meillant du Chambet . C'est lui qui fut nommé président, et Méplain l'aîné, procureur syndic. Un des premiers soins de la nouvelle administration fut de protester, avec trente municipalités
(1) « De Viry, bien qu'il fut guiUotiné deux ans plus tard^ à Lyon, comme contre - révolutionnaire , était moins réfractaire aux idées nouvelles. U avait même accepté avec empressement le redressement de certains abus. » Comillon, II, 49.
voisines^ contre la suppression de l'abbaye de Septfonts, qui rendait tant de services à la contrée <*>. Viry remplit ses fonctions jusqu'au 9 octobre 1793 où il siégea pour la dernière fois, et fut remplacé par Jémois ; Lacroix était vice-président. Sous son administration le district fut à peu près tranquille, autant qu'un pays pouvait l'être à cette époque. Il rencontra là pour adversaire un homme
(1) M. Ck>millon constate, I, 105, que « les coDgrégations religieuses, qui, dit-il, se comptaient par centaines dans le Bourbonnais, et qui étaient propriétaires du quart des meiUeiu'es terres, ne furent l'objet d'aucune démonstration hostile de la part du tiers état » dans les cahiers de doléances, à cause de la terreur qu'inspirait leur pernicieuse influence : « Craignait-on qu'elles n'exerçassent quelque vengeance contre ceux qui les attaqueraient ? On est tout disposé à le croire. » Ailleurs pourtant — était-on plus brave qu'en Bourbonnais ? — le tiers ne se gêna pas pour demander leur suppression. Et même chez nous une corporation eut cette audace, preuve que, si les autres y avaient vu les grands abus qu'on y découvre aujourd'hui, elles auraient fait de même; ce fut celle des perruquiers de Moulins, « qui réclamèrent la suppression des communautés religieuses , comme membres inutiles à l'état. » N!était-ce pas plus tôt ce comme membres inutiles » à l'utile corporation des perruquiers, les communautés de fenunes ne se faisant que très rarement coiffer et la plupart des religieux vivant tondus, se rasant eux-mêmes, ou se tondant quand ils portaient la barbe entière ?
Juge de leur situation, de leurs mœurs, de leur importance, bien meilleur à cent ans de distance que les contemporains eux-mêmes, l'auteiu* les proscrit toutes pour fainéantise et immoralité, englobant dans une réprobation générale les oratoriens qui dirigeaient le collège de Moulins, les frères des écoles chrétiennes, les bénédictins de Souvigny, les trappistes de Septfonts, cordeliers, capucins, vivant d'aumônes, et il gourmande les électeurs d'alors, ces idiots, qui avaient a l'air de trouver naturel que les congrégations jouissent sans produire, que leur fortune énorme », par exemple les biens i
qui plus tard, membre de la commission temporaire de Lyon, membre de la société populaire de Moulins, Pierre Mardllaty ne dut par chercher à lui épai^er l'échahud.
Viry avec beaucoup de clairvoyance avait aperçu les dangers de la constitution civile. Le clergé, comme la noblesse, avait aisément Mt le sacrifice de ses privilèges, et, selon le mot de Montlosier, renoncé à la croix d'or pour prendre une croix de bois. Mais imposer le serment de fidélité à une constitution que l'autorité spirituelle déclarait schismatique, c'était empiéter sur le domaine de la conscience ; c'était susciter une guerre religieuse inévitablement. Viry l'écrivit au département. Cette loi injuste, maladroite, ferait plus de mal à la France que les émigrés en armes aux fit)ntières ; elle semait la division dans la patrie elle-même. On devait savoir par expérience les fléaux qu'avaient déchaînés sur notre malheureux pays les guerres civiles et religieuses. De tels malheurs arriveraient, si l'on continuait dans cette voie.
Inutiles avertissements. Vaines objurgations. Les conseUs, les avis, les exhortations n'avaient pas manques aux législateurs imprudents qui avaient la prétention de réglementer la foi comme la police. On vit les résultats de la £siute commise, quand il n'était plus temps. On s'était trop
deux maisons, des frères des écoles chrétiennes qui enseignaient gratis, furent vendus 36,600 livres ; ceux des capucins de Gusset, 14,100 livres ; de Vichy, 17,000 Uvres ; de Gannat, 1S,100 Uvres ; de Moulins, 18,100 livres ; des cordeliers de SaintrPourçain, 36,600 livres ; de Ghampaigue,37,250 livres, etc.; fortune énorme! — « servit à entretenir des milliers de iNuasites, passant leurs journées à prier ou à mendier et leurs nuits » — quand dormaient-ils donc? — c à se livrer aux plaisirs de la table et de la chaire. > Passe encore pour c les plaisirs de la table ; mais les plaisirs de la chaire.,, la nuit !!! »
avancé pour reculer, et l'on ne sut pas avouer son erreur, revenir sur ses pas. Les guerres de la Vendée eussent été évitées, et bien d'autres catastrophes. Viry bientôt vit ses prévisions se réaliser.
A Jaligny, comme dans la plupart des communes, la loi sur le clergé, qui perdit la révolution, portait ses fruits naturels, le trouble, les divisions. Guillaume-Joseph Fouilhoux, curé de Jaligny depuis 25 ans (*), sommé de jurer à l'exemple de Joseph Lacombe, curé de Marseigne qui fit le serment le 6 février 4791, Fouilhoux avait nettement et formellement refusé, môme avec éclat. En effet, le 3 février, le lendemain du jour où Lacombe annonçait à la municipalité de Marseigne et Jaligny réunis, son intention de jurer, lui faisait sa a: déclaration pour la prestation du serment d ; et trois jours après on rédigeait ce procèsverbal :
« Aujourd'hui dimanche, 6 du mois de février 1791, en présence de nous maire et officiers municipaux, du conseil général de la commune et des fidèles de la paroisse de Jaligny, à l'issue de la messe tous assemblés dans l'église du dit lieu, jour pris et indiqué par nous pour recevoir la déclaration du sieur Guillaume-Joseph Fouilhoux, curé de la dite paroisse, conformément au décret du 27 novembre 1790, sanctionné par le roi, dûment publié huit jours auparavant, et d'après son inscription faite au registre de la ^municipalité, depuis le 3 du ^lois, qui annonçait l'intention du sieur curé pour aujourd'hui ; le dit sieur curé, après avoir exposé son attachement pour la religion et la
(1) n avait, le 49 septembre 4766, succédé à François-Bonaventure de Montirat de Chazelles, décédé le 43 août précédent et inhiuné dans le sanctuaire, le lendemain.
patrie, son respect et sa soumission entière pour les lois qui regardent en môme temps le citoyen et le chrétien ; après avoir dit que, depuis 25 ans qu'il était curé, il avait été témoin de la fidélité de tous ses paroissiens à remplir les devoirs sacrés, et qu'il ne pouvait se persuader qu'ils se refusassent à rendre à lui-même la justice de leur en avoir donné l'exemple, ayant même contribué à faire exécuter les décrets de l'assemblée nationale jusqu'à ce jour ; après avoir notifié et fait connaître que tous ses soins, tant pour les âmes qui lui sont confiées, que pour prouver sa fidélité à la nation et au roi, s'il fallait son sang, il y était disposé entièrement ; après avoir montré la pureté de tous ses sentiments et de tous ses motifs, qui le porteraient toujours à ^^vre en bon citoyen pour mourir en bon prêtre ; après avoir exhorté tous ses paroissiens à l'union et à la paix, à ne point susciter ni fomenter aucune insurrection, à être toujours soumis, à adresser leurs vœux au ciel avec les siens pour la conservation et le bonheur de tous les Français, le dit sieur curé a terminé par faire sa déclaration ainsi qu'il suit : c Je déclare que, s'il ne m'est pas « permis de faire toutes les exceptions que je crois néces- « saires dans le serment exigé de moi par le décret du 27 « novembre dernier 1790, sanctionné par le roi, ma cons- « cience m'ordonne de le refuser. »
« De tous ces dires et déclarations le dit sieur curé nous a demandé acte, que nous lui avons octroyé. Sur ce, le dit sieur curé nous a requis de le maintenir dans ses fonctions ; à quoi adhérant nous l'avons autorisé et autorisons à continuer ses fonctions comme ci-devant jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, et avons signé. Simon, maire. Place. Bardiller. Tain. Fouilhoux. »
Après une aussi solennelle déclaration de principes
catholiques, il est étonnant que Fouilhoux ait été maintenu dans sa cure ; mais Jaligny n'était pas mauvais ; puis le pasteur était aimé et respecté ; nul n'osait y toucher. Aussi Jaligny devint une exception ; c'était peut-être la seule paroisse du canton où un prêtre réfractaire eût été officiellement maintenu. Il en résulta que la liberté dont jouissait le culte inassermenté attira les ecclésiastiques voisins qui venaient, dans une paix relative, y célébrer l'office.
Mais cette situation ne pouvait durer longtemps. Le 10 avril 1791, Devaux, curé de Trezel (*), et son vicaire dirent à Jaligny publiquement la messe, confessèrent et communièrent leurs paroissiens qui les y avaient suivis. Le 17, ils recommencèrent. Des abus aussi scandaleux devaient cesser. Ce même jour, une dénonciation partit du Donjon contre les deux prêtres qui avaient amené quelques habitants de Trezel, « comme faisaient jadis les chefs de sectes. » La cure de Jaligny est devenue « l'asile des curés réfractaires et de leurs paroissiens égarés. 7> Le seul moyen
(1) Le 4 frimaire an II (24 novembre 1793), Claude Bourdier, juge de paix de Jaligny, se transporte au lieu du Verger, commune de Ghavroche, où Devaux, ci-devant curé de Trezel, non assermenté, a mis ses meubles chez son frère, fermier du Verger, et y appose les scellés. Le lendemain, Bourdier fait aux Gondots, paroisse de Ghatelperron, Tinventaire des meubles de Perret, curé de Ghatelperron, non assermenté. — Vers 1800, il y a dans l'archiprôtré de Pierrefitte, à Bourg-le- Comte, à Chassenard, à Chenay-le-Chatel, pour missionnaire chargé d'évangéliser ces paroisses, un Perret, chanoine d'Aigueperse. — Le curé de Chenay-le-Chatel à cette époque est ainsi indiqué dans Tétat du diocèse d'Autun : « J.-M. Perret, curé, assermenté, exerce. Le P. Petit, récollet de Marcigny, y demeure et exerce aussi schismatiquement. Comberel, diacre, y est marié. »
de mettre un terme à ce désordre était de remplacer le pasteur réfiractaire <^).
Ce n'était peut-être pas le desservant de Trezel et son
(1) Aujourd'hui 17 avril 1791, nous maire et officiers municipaux soussignés, après nous être assemblés au lieu et à la manière accoutumée, et avoir délibéré entre nous sur les moyens d'arrêter les désordres qui régnent dans notre municipalité depuis 15 jours, et après nous être informés quelle en était la cause, nous avons appris avec chagrin qu'au mépris de Tarticle 7 du décret du 27 novembre relatif au serment des prêtres par tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics, le sieur Devaux, ci-devant curé de la paroisse de Trezelle, et son vicaire sont venus, dimanche 10 du courant, dire publiquement la messe, confesser et donner à communier aux paroissiens de Trezelle ; croyant que, d'après les avertissements que nous leur avons fait donner, ils cesseraient des abus aussi scandaleux ; mais nous avons vu avec la plus grande peine qu'aujourd'hui, 17 du présent, ils avaient recommencé des fonctions qui leur sont défendues par la loi, en disant la messe, le vicaire avant jour, sans en avoir fait avertir le peuple par le son des cloches comme il est d'usage ; et le curé de suite après son vicaire a pareillement dit la messe, confessé et donné à communier à quelques uns de ses cidevant paroissiens qu'il a amenés avec lui en grand nombre, comme faisaient jadis les chefs de sectes; vu les désordres que {leurraient entndner de pareils abus, nous espérons que MM. les administrateurs du district voudront bien prendre dans leur sagesse les moyens d'y remédier, et nous avons l'honneur de leur observer que la cure de Jaligny, étant la seule dans le canton où le remplacement n'ait pas encore eu lieu^ elle devient l'asile des curés réfractaires et de leurs paroissiens égarés, rassemblement dangereux que le seul remplacement de notre curé réfractaire peut faire cesser. Fait les jour et an que ci-dessus par nous officiers municipaux ; et ont les sieurs Barthélémy Desfayes, procureur de la commune et Barthélémy Bardiller, officiers, refusé de prendre part à la présente délibération, et se sont retirés sans avoir voulu signer. Simon, maire. Place. Tain, greffier. » — Archives municipales de Jaligny.
vicaire qui causaient tout ce trouble : il y avait d'autres causes. Ainsi, le 26 mars précédent , Etienne Pejoux, propriétaire à La Pouge, commune de Trezel, averti par Dubouchat, curé de Cbavroche, était venu à Jaligny déclarer qu'une bande de brigands voulaient l'égorger la nuit pour le voler. C'est un nommé Pierre Gravière qui avait trahi ses complices. Pejoux requérait la force armée pour le secourir. En effet, le maire Simon envoya douze gardes nationaux commandés par Poncet, officier. A minuit et demi, un inconnu, Beguet, se présente demandant l'aumône, sabre au poing, comme les mendiants de Gil Bios. Les gardes cachés là l'arrêtent. Ils en découvrent une huitaine qu'ils poursuivent jusqu'à Servilly. Plusieurs furent pris et conduits en prison à Jaligny et au Donjon.
Mais les curés réfractaires étaient certainement cause de tous ces désordres. Le loup survint, et l'agneau troubla l'eau. Il fallait les proscrire. A la place de Fouilhoux, estimé, respecté de tous, on nomma Claude-Pierre Marcillat, vicaire de Saint Pierre de Moulins, desservant l'église du faubourg Bernyge, ci-devant Chambon-Colombeau, dédiée à sainte Marie-Madeleine, qui avait prêté serment à Saint Pierre le 6 février 1791. a: En horreur aux habitants du pays où il demeurait, dit la Dénonciation à la convention, page 84, il essaya de se venger de l'opinion publique en se donnant au parti dominant, en y obtenant de l'autorité. Dire qu'il fut digne d'aller siéger à la commission temporaire, c'est en deux mots le définir. »
M. Cornillon, qui enveloppe dans une égale réprobation, les émigrés, fugitifs volontaires, et les prêtres réfractaires, exilés forcés, peint ainsi, t. III, 122, un curé jureur, le hideux Marcillat : ce De tous les membres de la commission temporaire, le curé de Jaligny, Marcillat, était certainement
Voici la réponse : c A la dite signification et notification le dit sieur FouUhoux a répondu que tous les citoyens ayant droit de choisir le lieu de leur domicile, il entend demeurer à Jaligny tant qu'une loi positive ne s'y opposera pas ; qu'il ne peut pas regarder comme loi l'arrêté qui lui est notifié ; en conséquence, déclare qu'il ne peut y obtempérer, proteste au surplus de ne porter directement atteinte ni indirectement à la tranquillité publique qu'il a toujours respectée ; et a signé le présent registre. Fouilhoux.»
Devant cette résistance, Marcillat était embarrassé. De plus l'ambition le poussait. Il avait besoin d'être souvent à Moulins pour s'y faire connaître des chefe. Il y tomba malade. Les constitutionnels de Jaligny se plaignent de n'avoir plus de curé <*>.
la ville de Jaligny pour lui faire lecture de l'arrêté de MM. les administrateurs du département de l'Allier, en date du 18 août, signé : Boirot, vice-président, et Jardillier, secrétaire commis, lequel nous a été envoyé par MM. les administrateurs composant le directoire du district du Donjon, en date du 21 du présent, avec une lettre d'avis signée de Viry, président. Pelle, Maillant du Ghambet, Méplain, procureur syndic, et Reignaud, secrétaire ; et ne l'ayant pas trouvé , nous avons fait lecture du dit arrêté à la domestique qui nous a déclaré que , ne comprenant rien à tout ce que^ nous venions de lui lire, elle ne pouvait en faire aucun rapport au dit sieur Fouilhoux. En conséquence, nous avons décidé que copie du dit arrêté serait notifié sur le champ au dit sieur Fouilhoux par notre secrétaire greffier, et que copie serait envoyée de suite à MM. les administrateurs du district pour leur prouver notre exactitude. Fait et arrêté... » Archives municipales de Jaligny,
(1) Aujourd'hui 2 octobre 1791^ nous officiers municipaux de la ville de Jaligny étant assemblés, après avoir eu connaissance des doléances de la paroisse disant que n'ayant point de prêtre dans la dite paroisse pour faire les fonctions qui y sont nécessaires ; que M. Marcillat étaiai détenu à Moulins à raison de maladie, il
On requiert donc Etienne Palasse, ancien vicaire de Tréteau, propriétaire aux Paponnats <^> ; il accepte ; bientôt Marcillat guéri revient de Moulins. La guerre se rallume. Fouilhoux, comme la loi le lui permettait, veut dire sa messe à l'église. Marcillat ferme les portes. Il demande les clefs à la municipalité qui les réclame à Marcillat qui les refuse <^. Elle autorise pourtant Fouilhoux à célébrer la messe, sauf à se pourvoir d'ornements ailleurs qu'à la sacristie. Marcillat proteste ; il écrit au district du Donjon une lettre oii il raconte les faits, y dénonce les officiers
était à propos de requérir quelque prêtre qui de son bon plaisir viendrait nous donner des secours jusqu'à ce que le dit sieur Marcillat, curé, fût remis de sa maladie ; n'en sachant pas d'autre aux environs qui peut nous être plus utile que le sieur Etienne Palasse, demeurant aux Paponnats, la dite paroisse nous invitait de le requérir. Tain, forcé par la municipalité pour la rédaction du présent procès-verbal dicté par la dite municipalité. »
(1) Etienne Pallas ou Palasse, né à La Ghabasse, diocèse de Glermont, fit, le 17 septembre 1792, au district d'Ambert sa déclaration pour sortir du royaume et se retirer en Suisse. Pallas^ curé de Saint-Voir, fut déporté. On vendit ses meubles, le 11 germinal an II, 161 livres. Est-ce le môme ?
(2) Aujourd'hui 23 octobre 1791, nous officiers municipaux nous étant transportés chez M. Marcillat, curé de Jaligny, pour demander les clefs de la sacristie et des ornements, afin de laisser célébrer la messe à M. Fouilhoux, prêtre, qui s'est présenté à cet efiet; sur les réponses à nous faites par le dit sieur Marcillat, savoir que : « J'ai refusé à M. Fouilhoux mon agrément de dire la messe dans mon église, m'appuyant sur tous les troubles qu'il a causés dans ma nouvelle paroisse, et sur les lois ecclésiastiques qui disent qu'un curé peut refuser à tout prêtre de célébrer dans son église, me réservant d'ailleurs de consulter sur tout mon évêque et le département ; signé Marcillat, curé de Jaligny ; » nous avons autorisé le dit sieur Fouilhoux à dire la messe dans l'église de Jaligny, sauf à lui de se pourvoir des ornements et de tout le nécessaire d'après le décret de l'assemblée nationale du 17 mars 1791, auquel il se conformera entièrement et ont signé. Bardiller. Tain. Befaye. »
se rendit auprès de Marcillat, et le pria de lai exposer ses griefey en quoi il avait été insulté et par qui, où était le trouble, quels désordres avaient eu lieu, en quoi les offiders
population et pendant plusieurs mois ce district fut le théâtre d'actes des plus regrettables. Le département, instruit de leurs menées délictueuses, les fit transférer au séminaire de Moulins, où ils reçurent sur leurs ressources personnelles les objets nécessaires aux besoins habituels de leur vie.
c Les prédications séditieuses de ces cinq individus avaient porté leurs firuits. Le 12 septembre 1792, à l'occasion de l'enrôlement des volontaires, on se livra à Jaligny à des excès graves contre Jémois, Pauvre, Ponait et Formerat, commis par le directoire pour procéder à la levée de dix hommes destinés à la formation du deuxième bataillon de l'Allier. Ces commissaires furent injuriés et frappés. Les principaux meneurs étaient la femme Minard, domestique du curé réfractaire Fouilhoux ; Deschamps, domestique de Villemontée de Trezelle ; Papillon, domestique à la cure de Chatelperron. On poussa les cris les plus incohérents, c Faisons, comme à Paris, m disait-on ; égorgeons les bourgeois, ils nous ont fait manger le pain (( assez cher. Qu'avons nous besoin du curé Marciliat ? Qu'il parte au « plus tôt? Etablissons ici la guerre civile. Les seigneurs ne sont plus « qu'à huit lieues de Paris. Si nous allons à la frontière, nous ferons « cause commune avec les émigrés.» On cria : a Vive le roi I au diable (( la nation I »
a Une instruction fut ouverte par les soins du juge de paix Virotte, à la suite de laquelle on langa des mandats d'arrêt contre : Marguerite Lasset, Jean Papillon, Pierre Papillon, Mayeul Jallet, Joseph Camier, Pierre Millien, Jeanne Minard, Jean Bellot, Marie Brun femme Dard, Pierre Bayard, Gilbert Millien, Antoine Combaut, Deschamps, Rambot et Pérard. Les six derniers individus purent échapper aux recherches de la gendarmerie en se cachant dans les bois.
« Le 17 février 1793, ils passèrent tous en jugement devant le tribunal criminel de l'Allier. Marie Brun, veuve de Maurice Dard, Pierre Papillon, présents, Deschamps, contumace, furent acquittés. Joseph Camier fut condamné à trois ans de détention et à deux
municipaux étaient inconstitutionnels. Marcillat refuse toute explication. On se met donc en quête de nouveaux
heures d'exposition sur la place publique du Donjon ; Gilbert Millien et Antoine Combaut, Tun et l'autre contumaces, furent frappés de la même peine. Jean Bellot, Jean Papillon, Marguerite Lasset, femme Bayard, Pierre MiUien et Mayeul Jallet, prévenus présents ; Pérard iils cadet, Rambot et Pierre Bayard, absents, furent condamnés à 6 mois de prison ; Jeanne Minard en fut quitte pour trois mois.
« Qu'étaient ces gens qui avaient troublé, le 12 septembre 1792, l'assemblée de Jaligny ? Les uns étcdent domestiques chez des prêtres réfractaires, d'autres métayers chez les seigneurs des environs. Qui les poussaient à la révolte? Leurs maîtres assurément. »
Je voudrais bien voir que les maîtres, en effet, ne fussent pas responsables des délits de leurs domestiques, surtout quand les miûtres avaient le malheur d'être nobles ou prêtres, et que les domestiques criaient : a Egorgeons les bourgeois ? » Evidemment, c'était Fouilhoux ou ViUemontée qui les exhortaient à faire, comme à Paris, des massacres de septembre à Jaligny et au Donjon. Ah I la conscription nouvelle, ces levées de ces paysans attachés à leur sol, qu'on envoyait aux frontières, cet impôt du sang si lourd auquel ils n'étaient pas habitués, tout cela n'était-il pas suffisant pour expliquer la mauvaise humeur de jeunes gens qui se traduit par des cris désordonnés, des menaces en l'air et des essais de résistance sans effet ! Comme si la privation subite de ses fêtes, de ses sacrements, de ses habitudes religieuses et héréditaires, son attachement à ses vieux prêtres, amis de chaque jour, persécutés, dénoncés, pourchassés, condamnés, forcés de se caxher pour baptiser, pour unir des époux, pour apporter la dernière consolation aux mourants, n'étaient pas des motifs de souffrances intimes, parfois des causes de mécontentement efficaces, de paroles amères, de violences regrettables ! Y avait-il besoin d'être cocher d'un noble ou servante d'un curé pour huer, houspiller, honnir Marcillat et ses dignes suppôts ? M. Cornillon, qui le traite c d'assassin ]», peut-il en vouloir beaucoup à ceux qui pensaient alors comme lui sur ce triste personnage et le lui faisaient sentir ?
renseignements, et on aboutit à déclarer que tout cela n'est qu'un produit de l'imagination du curé, un effet de sa mauvaise humeur : « Ce sont, dit le procès- verbal, des projets faits par humeur pour inquiéter les uns et les autres, pour ne pas laisser jouir de la paix que tous les habitants demandent avec instance, d Toutefois injonction est faite au procureur de la commune de veiller à ce que Marcillat ne soit point injurié et que l'ordre soit maintenu <^>.
(1) Un an après, Marcillat, le 1"' octobre 1792, prête le serment de liberté-égalité ; il se querelle avec les fabriciens à propos de son compte de gestion ; le 2 décembre, on le nomme officier municipal et on le charge des registres de Tétat civil. Il garde ses fonctions jusqu'au mois d'octobre, où Fouché l'appelle à Lyon pour y être membre de la fameuse commission temporaire. Le 20 frimaire an II (10 novembre 179B), on constate qu'il est parti depuis im mois. Le 27 nivôse (16 janvier 1794), la démolition du clocher est çidjugée au rabais pour 300 francs à Mazeron, qui fit soumission afin de pouvoir conserver ce qu'il achetait. Le 29 pluviôse , on dresse un inventaire des objets mobiliers de la ci-devant église, et l'on vend, le 10 floréal, pour 147 livres 55 sols « des bois encombrant le temple de la Raison, ci-devant église, devenus inutiles, depuis que Jaligny a renoncé aux erreurs du fanatisme, » savoir : confessionnaux, bancs, tableaux, etc. Après le curé, ainsi s'en allaient les meubles du sanctuaire. Toutefois le vrai pasteur resta fidèle à son troupeau ; il continua secrètement son ministère. Un brave paysan illettré, demeurant aux Joubles, village de Jaligny, François Virot, mort il y a peu d'années, se chargea d'enseigner le catéchisme et d'apprendre les prières que le curé lui disait. U assemblcdt le petit troupeau dispersé, et récitait les prières qu'il savait. C'était lui qui allait chercher le curé pour baptiser ou marier. Fouilhoux errait çà et là. La nuit, déguisé en paysan, il arrivait, donnait l'eau sainte au nouveau-né, la bénédiction aux fiancés, et s'en retournait dans sa cachette. Le plus terrible pour François Virot était quand il lui fallait passer par Chavroche pour aller chercher ou amener le curé. Là on n'était pas commode, et plus d'une fois il faillit être arrêté
Le président du directoire du district du Donjon avait montré beaucoup de sagesse dans cette affaire. Mais la sagesse n'est pas une vertu qu'on apprécie et qu'on demande en révolution. Marien de Viry, d'ailleurs, était gentilhomme et propriétaire.
M. Marcellin Boudet a écrit de lui, page 142, dans ses Tribunaux criminels d'Auvergne^ qu' « à l'époque du coup d'état du 31 mai, dirigé par les jacobins contre les républicains modérés, Yiry qui se trouvait dans l'Allier eut le courage de signer une protestation contre les auteurs de ce crime. Les membres triomphants de la commune de Paris firent arrêter les signataires. Ils furent dirigés sur Lyon. Condamné à mort pour ce fait, le 10 nivôse an II, par la commission révolutionnaires de Lyon avec ses trente-un compagnons d'infortune, M. de Viry fut mis à mort le même jour. »
L'adresse avait été signée par soixante municipalités.
comme suspect. Fouilhoux eut cependant la joie de rouvrir les portes de son temple abandonné. If fut curé jusqu'en 1803 ; le dernier acte qu'il signe est du 24 avril. Il eut pour successeur, 25 mai 1803, l'abbé Polhier. C'est certainement ce Pothier que je trouve, sur l'état du diocèse d'Autun en 1799-1801, indiqué comme missionnaire dans les paroisses de l'archiprétré de Pierrefitte à Chassenard, — « M. Pothier n'est pas content de cette paroisse ; » — à Saint-Légerdes-Bruyères, etc. Il est sans doute le môme que le curé de Lurcy, Potier, dont on dit à la même époque : « Lurcy, 100 communiants. Potier, curé insermenté, est détenu à Maçon. Cette paroisse est assez bonne. L'église est réconciliée ; » et encore : « Molinet, 200 communiants. Roux, curé insermenté, déporté, a paru dans sa paroisse et a préféré retourner dans le diocèse de Maçon où il travaille depuis plusieurs années. Il y a un prêtre catholique qui y a travaillé. — 1800. M. Potier, curé de Lurcy, y travaille et en est généralement content. L'église est réconciliée. »
Yiry usait de sa grande influence dans la région, comme Ghotard (Voir ce nom, t. I", p. 363) pour obtenir des adhésions et montrait toute l'iniquité d'un attentat contre la représentation nationale. Mais il y eut protestation contraire. Gallay et Jacob furent députés au département afin de l'assurer de l'amour des populations pour la convention et de lui demander des mesures énergiques. Il n'y avait pas besoin de l'exciter. La convention avait tellement eu peur qu'elle allait se montrer impitoyable. On tue de crainte d'être tué. Le district du Donjon, malgré ses déclarations de dévouement que Beauchamp déposa sur le bureau de l'assemblée, craignit de se voir supprimer comme celui de Gannat, qui fut un instant transféré à Saint-Pourçain pour avoir blâmé l'arrestation de Brissot. Mais en août il recueillit 142 paires de souliers pour les soldats du 2°^® bataillon de l'Ailier. La convention se trouva désarmée par cet acte de civisme. On se souvint de Viry.
Fouché arrive à Moulins, le 25 septembre 1793 ; à la deuxième <k séance du 27 septembre, tenue dans l'église des ci-devant Minimes, appelée actuellement hospice des vieillards, séance qui devait avoir lieu au département, mais qui a été transférée à la susdite éghse, vu l'insuffisance du local, le citoyen Verd, administrateur du directoire du département, a fait le rapport de la commission qu'il a remplie aux eaux de Vichy, sur la réquisition du représentant du peuple Gouthon, du département du Puyde-Dôme, et encore d'une autre mission remplie, par la même occasion, dans la commune de Barrais, en vertu d'un arrêté de son directoire.
« Il a dit qu'aux eaux de Vichy il a trouvé deux personnes qui, par leurs qualités, leurs réponses, et Tor dont l'une d'elles a été trouvée nantie, lui avoient parues suspectes,
et qu'il avoit pris, à leur égard, des mesures de sûreté publique. Il a fait lecture de toutes les pièces produites par ces buveurs d'eau ; et sur son rapport,
« Le représentant du peuple, considérant que le citoyen Bethenon , ci-devant avocat au parlement de Paris, natif d' A vallon, entre les mains duquel il a été trouvé 25,200 livres en or, ne pouvoit être considéré que comme un contre- révolutionnaire, sous tous les rapports des causes d'un resserrement d'une masse aussi considérable d'or, dans un moment où la république a des besoins, et où il est décrété que toutes les personnes qui en ont, le porteront aux caisses publiques, pour être échangé contre des assignats républicains ; considérant que cette somme de 25,200 livres en or ne pouvoit avoir été recelé que pour satisfaire ou l'avarice ou un penchant à desservir la cause de la liberté par l'appât séducteur de cette monnaie perfide ; arrête que le citoyen Bethenon sera traduit en la maison d'arrêt de Moulins, où il sera détenu jusqu'à nouvel ordre, et jusqu'à ce que l'administration du département ait pris sur son compte des renseignements certains ; que la somme de 25,200 livres trouvée entre ses mains, sera confisquée au profit des pauvres (^>, et versée à cet effet dans les
(1) S'il prenait de l'argent, Fouché savait en rendre. Ecoutons : « Sur la réclamation de la veuve du citoyen Roy, gendarme mort à la défense de la patrie, et chargée de deux enfants sans aucune ressource quelconque, le représentant du peuple arrête qu'en attendant les secours de la convention nationale , eu égard aux besoins lu'gens de cette malheureuse veuve, attestés par une infinité de bons citoyens, il lui sera provisoirement payé, sur les 25,200 livres ci-dessus confisquées, une somme de 200 livres. » Procèsverbaux de Vinauguration du buste de Lepelleiier et des séances
publiques tenues en présence de Fouché de Nantes Moulins,
impr. de L. AI. Pavy, 4793, in 4-, p. 44.
caisses de Tadministration du département, qui demeure autorisée à les faire échanger en assignats républicains chez le payeur-général, qui les fera parvenir à la trésorerie nationale, et à faire la distribution dans son arrondissement partie au profit des pauvres familles des volontaires, qui n'ont pas droit aux secours décrétés par la convention nationale, partie aux pauvres connus sous le nom de mendians, de manière néanmoins que ceux qui sont valides, gagnent par un travail modéré, ce qui leur sera attribué. »
Plus tard, le but de son séjour à Vichy bien démontré, on relâcha Bethenon ; on lui rendit même les 25,000 livres qu'on lui avait enlevées, sauf toutefois une somme de 3,000 francs, sous prétexte de contribution patriotique. C'était là un heureux moyen d'attirer à Vichy les étrangers qui font la fortune de cette ville et la richesse des environs.
De plus, « considérant que le citoyen Terras et son épouse, également dénommés dans le rapport du citoyen Verd , sont suspects par toutes les pièces produites , et par leur manière tortueuse de s'être énoncés lors de la visite faite dans son domicile ; qu'il ne paroît pas constant qu'il ait résidé en France depuis sa retraite de la marine ; qu'il paroît au contraire plus que vraisemblable qu'il a émigré à Tépoque de sa retraite, et qu'il n'est rentré en France que pour y servir, dans les différentes parties de la république qu'il parcourt sans avoir un lieu fixe, de vedette aux aristocrates et aux malveillants , arrête que le district de Gusset est requis de faire de nouveaux interrogatoires et recherches promptes et secrètes sur le compte du dit Terras et de son épouse ; comme aussi il sera détenu dans la maison d'arrêt de Cusset, jusqu'à ce que [par] le représentant du peuple, plus amplement instruit, en ait été autrement ordonné, d
Ce ne sont là que des préliminaires. La pièce continue : € Rapport du même commissaire de sa commission, pareillement remplie en la municipalité de Barrois, district du Donjon, où il est parvenu à rétablir la paix au milieu de la lutte des passions et des prétentions, entre les habitants, la municipalité, un ci-devant comte nommé Viry, son secrétaire nommé Frédefont, et le curé ; sur lequel (rapport), le représentant du peuple, considérant que le citoyen Viry, par sa qualité de ci-devant comte, par son agent qui ne paroît être que son organe dans tout ce qui a été fait pour agiter la commune de Barrois ; et enfin par tous ses alentours domestiques et privés, qui lui donnent une influence dangereuse dans son canton et nuisible à la chose publique, ne peut être considéré que comme suspect, et comme tel, reclus en exécution de la loi; considérant que Frédefont, son homme d'alTaire , encore plus suspect par toutes les circonstances de sa conduite dans ce canton et dans celui de La Palisse, qu'il habitoit ci-devant, arrête que le citoyen Viry sera mis, à la diligence du district du Donjon, en la maison de réclusion, où il restera jusqu'à ce que le représentant du peuple, sur un plus ample informé, en ait autrement ordonné ; arrête que Frédefond, son homme d'affaire, sera transféré, à la même diligence et de brigade en brigade, en la maison d'arrêt de Moulins. Il est sursis, jusqu'à de plus amples informations, à statuer sur le sort du citoyen Fleury, curé de Barrois. »
Jean-Marien de Viry n'était pas même sur la liste des suspects. Depuis le mois de novembre 1792, il s'était retiré à la campagne. Le 9 octobre 1792, il avait une dernière fois siégé comme président du district du Donjon. Le 24 février 1793, il avait été choisi comme commissaire de Barrais pour le recrutement des volontaires. C'était
tout. Il était au Coude, essayant d'améliorer ses propriétés et d'éteindre ses dettes Une arrestation était le moins prévu des accidents qui lui pouvaient arriver.
Quand l'arrêté de Fouché parvint au Donjon, le directoire du district s'assembla le 8 octobre ; il fallait obéir. Il prit donc cette délibération : « Le 8 octobre 1793, Tan II de la république française, une et indivisible, vu l'arrêté du citoyen Fouché représentant du peuple du 27 septembre dernier et reçu ce jourd'hui, portant que le citoyen Viry sera, à la diligencce du district du Donjon, mis dans la maison de réclusion où il restera jusqu'à ce que le représentant du peuple, sur un plus ample informé par le comité de surveillance, en ait autrement ordonné, et que Frédefont, homme d'affaires du citoyen Viry, sera transféré, à la même diligence, de brigade en brigade, à la maison d'arrêt de Moulins ; le directoire du district du Donjon, considérant qu'il est de son devoir de mettre à exécution l'arrêté du représentant du peuple au moment même qu'il le reçoit, arrête, après avoir sur ce consulté et entendu le procureur-syndic, que la gendarmerie nationale du Donjon se transportera sur le champ au lieu du Coude, commune de Lodde, qu'il notifiera au citoyen Viry l'arrêté ci-dessus avec injonction de s'y conformer, autrement elle l'y contraindra ; et quant au citoyen Frédefond, la gendarmerie nationale exécutera le même arrêté du département en traduisant Frédefond à Lapalisse d'où il sera conduit de brigade en brigade à Moulins. Fait les jour et an que dessus. Reignaud. Bernard. Lacroix. Cheval. Papon. Bourachot, secrétaire, d
Et la feuille sur laquelle est écrite cette délibération est contresignée Di/, signature abrégée du comte de Viry.
Le directoire du district n'avait qu'à regret donné l'ordre
d'arrestation. Il avait même temporisé beaucoup, puisque ce n'était que le 8 octobre qu'il se décidait à exécuter l'arrêté du 27 septembre, et que déjà à cette date, le comité révolutionnaire de Moulins croyait depuis longtemps l'ancien président du directoire enfermé au Donjon.
Viry avait eu le temps de fuir. Méplain jeune, notaire au Donjon et officier municipal, avait eu connaissance du mandat d'arrêt lancé contre lui. De grand matin il envoya son fils, père de M. Méplain, aujourd'hui avocat à Moulins, avertir le comte. Viry était déjà sorti. Il s'amusait à faire sauter par la mine des quartiers de rocher à quelques pas du château, occupation peu dangereuse à la république et qui n'avait rien de contre-révolutionnaire. Etonné d'abord de cette nouvelle, Viry se remit bientôt et déclara formellement qu'il ne fuirait pas ; il n'avait fait de mal à personne ; il n'avait rien à craindre ; s'éloigner, ne serait-ce pas prêter aux soupçons ? Ce serait d'ailleurs une lâcheté ; il attendrait de pied ferme et verrait ce qu'on lui pourrait reprocher. Imprudent, qui croyait à la justice I Insensé, qui se fiait à son innocence ! Méplain insista, pria, supplia. Ce fut en vain. L'heure du dîner arrivée, ils se mirent à table. Ils avaient à peine commencé que paraissent deux gendarmes, c'est-à-dire deux citoyens du Donjon envoyés en cette qualité par le directoire du district. Martinet et Laborde. Ils exhibèrent l'ordre dont ils étaient porteurs. En vrai châtelain, Viry fit placer deux couverts et asseoir à sa table les deux pauvres gens venus chez lui pour le conduire à Téchafaud. Le dîner fini, Viry se mit à la disposition de ses hôtes, tout émus et tout embarrassés de leur mission. Ils lui dirent qu'ils ne voulaient pas l'emmener avec eux comme un malfaiteur, qu'ils iraient devant et s'en rapportaient à lui pour le§ suivre. Ils partirent, Méplain
possession. Mais les chaDoines, opposés à cette nomination, étaient tous absents ; les portes de l'église et du doyenné étaient hermétiquement fermées. Il fut obligé de prendre possession à la vue des seules murailles ; on plaida ; et Fleury, doyen manqué de Montaiguet, resta curé partionnaire de Barrais, € petit trou, le plus mauvais, dit-il page 24, le plus petit de tous les bénéfices du royaume où j'ai su néanmoins agrandir mes idées... »
Au moment de la révolution Fleury avait encore onze procès sur les bras. Il se plaignait vivement de son prieur d'abord, de ses voisins ensuite, du haut clergé, enfin qui s'était « opiniâtre à fermer les yeux sur ses travaux et sur ses sacrifices sans bornes malgré toutes ses réclamations et tous ses efforts pour y attirer ses regards !
efforts extraordinaires » Il est grand partisan de la
constituante et de ses réformes ; il l'appelle < auguste assemblée nationale. » Il demande à ses confrères d'être a les principaux administrateurs de ce gouvernement sublime. » Il crie contre la noblesse et le clergé (*). Et pourtant il fut jeté en prison ; le directoire du district de Moulins l'autorise, le 22 juillet 1793, à aller chez lui pour afiaires jusqu'au 12 août. Le 14 prairial an II (2 juin 1794), il
mauvaise conduite, manque de foi et de mœurs. Petit, récoUet à Marcigny, s'y était établi intrus; il était précédemment à Ghenay. — 1800. Decaux, de Paroy, s*est établi à Montaiguet, bourg de la paroisse de Lenax , où il y a une église collégiale ; il s'y donne pour grand vicaire de M. Latour, » évéque nommé en 1788.
(1) Ce n'est pas tout-à-fait l'opinion qu'a de lui M. GorniUon, t. II, p. 89 ; il le représente comme un fanatique, un clérical renforcé : (( A Barrais, le curé constitutionnel, Fleury, suscitait mille ennuis à la municipalité. Habile et perspicace, il assaillait le district 46 ses plaintes et réclamations. On retrouvait sa main dans
était encore en prison, puidqu'à cette date le comité révolutionnaire de Moulins lui refusait sa liberté qu'il réclamait. Il y était encore après thermidor; il y était encore en brumaire. Le 16 brumaire an ill (6 octobre 1794), le concierge de la maison d'arrêt des ci-devant carmélites entre à cinq heures du soir au comité ; tout effaré, il apporte et dépose sur le bureau cinq exemplaires d'un ouvrage intitulé : Mémoire d'un euré bienfaisant et injustement persécuté; premièrement^ contre un préteur insatiable et dont la soif immodérée a été encore excitée par un feu étranger. Ces brochures étaient adressées au citoyen Fleury, prêtre détenu. Le concierge les a arrêtées « parce qu'il a soupçonné que cet ouvrage n'est pas dans les principes de la révolution. » Bon geôlier, comme ses soupçons étaient mal fondés ! « Le comité applaudit au zèle de ce concierge, et arrête que le dit mémoire sera lu
tous les mouvements séditieux de cette paroisse ; bien qu'entouré de justes soupçons, il trouvait toujours moyen d'échapper à la vigilance des autorités. Studieux, Fleury employait la plus grande partie de son temps à commenter la constitution du clergé, et ses commentaires habituellement malveillants étaient distribués clandestinement aux fidèles.
< La municipalité de Barrais, qui suspectait à juste titre son civisme, le signala à maintes reprises au procureur syndic du Donjon, Méplain ; mais jamais elle ne put se faire écouter. Cependant en avril 1793, à la suite d'une nouvelle plainte plus précise que les précédentes, on se décida à faire arrêter Fleury et à le transférer à Moulins. Lorsqu'on fit des perquisitions à son domicile, on s'aperçut que sa bibliothèque ne contenait guère que des ouvrages contraires aux lois de l'état , qu'il correspondait assidûment avec une vieille dame^ et qu'il lui avait même envoyé, le 5 mars 1793, la préface d'une brochure contre le mandement de l'évêque h Toccasion du carême. »
Le comte de Viry fut moins heureux. Au mois de décembre, Jean-Marien partit avec les trente-un de Moulins pour Lyon, t On raconte, dit Victor Meilheurat, que, lorsque la mauvaise voiture qui le transportait arriva sur la grande route, qui va de Paris à Lyon dans la partie comprise entre Saint-Martin d'Ëstreaux et Roanne , alors que la route s'élevant laisse voir, dans un horizon immense, la chaîne des collines du Bourbonnais qui se relient aux montagnes du Forez et de FAuvergne, que, de là, disonsnous, il aperçut son château dont la ligne blanche tranchait vigoureusement sur la verdure séculaire des sapins qui l'entourent, la vue de ce paysage émut le comte; quelques paroles de regret et quelques larmes lui échappèrent. >
Le 11 nivôse an II (31 décembre 1793), il comparut devant la commission révolutionnaire de Lyon, fut condanlné et aussitôt exécuté. Son jugement le désigne ainsi : « Jean- Marien Viry, ci-devant mousquetaire noir, natif de Venezol, département du Puy-de-Dôme, demeurant à l'Aude, département de l'Allier. » La liste de l'Allier l'appelle : Jean-Marie Viry, ci-devant mousquetaire noir, natif de Tenezol , département du Puy-de-Dôme , demeurant à Laude, département de l'Allier ; » et Prudhomme dit, II, ,138 : « Marien-Viry (Jean), ci-devant mousquetaire noir, âgé de 62 ans, natif de Vernezolle, déparlement du Puyde-Dôme, domicilié à Loddes, département de l'Allier, condamné à mort comme contre-révolutionnaire, le 11 nivôse an II, par la commission révolutionnaire de Lyon. »
Viry n'avait pas d'enfants. Ses biens, par le même jugement qui lui ôtait la vie , étaient enlevés à ses héritiers. Sa fortune, amoindrie par de nombreux procès, était encore assez considérable ; elle comprenait la seigneurie du Coude, paroisse de Lodde, composée de neuf domaines.
qui fut achetée 140,000 livres par Jean-Claude Musset. Il avait de plus les seigneuries des Thenins, de Poixfol (ou Puyfol) et des Jollys (ou Jallets). La nation songea à se les approprier. Louis Bletterie acheta des terres pour 15,700 livres ; Buisson, pour 14,800 livres ; Pierre Parent, pour 12,400 livres ; Bougain eut la locaterie GouUçt pour 3,900 livres ; J.-M. Préveraud, le moulin de Volzance, pour 17,200 livres ; Jean Fournier, une partie du domaine de Rondepierre, pour 28,600 livres. La vente des meubles produisit 17,671 livres. C'était une somme de près de 250,000 livres. Le 3 pluviôse an II (22 janvier 1794), le directoire du district du Donjon, « instruit par la rumeur publique que Jean-Marien Viry , propriétaire, commune de Lodde , avait subi la peine de mort » , nomma des commissaires pour mettre les scellés au Coude, dresser un inventaire, établir un gardien de séquestre, congédier les domestiques inutiles et prendre les mesures nécessaires.
Le 15 messidor an II (3 juillet 1794), les administrateurs du district de Vallibre réclament encore « les linges, l'argenterie et 6 volumes de VEncyclopédiey contenus dans un inventaire fait le 8 pluviôse chez Viry, condamné à Commune-Affranchie, et qu'il s'était fait apporter dans sa détention à Moulins. » Les administrateurs du district de Moulins «exposent qu'ils n'ont aucune connaissance de ces effets ni des mains qui en sont dépositaires, et ils invitent le comité à donner des renseignements qui puissent les mettre à même de répondre à l'administration de Vallibre. Le comité arrête qu'un de ses membres se transportera à la maison de justice de cette commune, où était détenu le dit Viry, pour se faire représenter ces effets. « Le 25, Vidalin, commissaire nommé , dépose sur le bureau le procès-
verbal portant inventaire des effets laissés à la dite maison par le nommé Viry. » Il fut envoyé aux administrateurs de Moulins et à Vallibre. Cependant tout ne fut pas rendu : car le 20 août 1795, dans un acte passé par Nichault, notaire au Donjon, Jean-Joseph-Marien-Amédée Challier de Pérignat, neveu et unique héritier de Jean-Marien de Viry, est désigné comme n'ayant accepté la succession que sous bénéfice d'inventaire. Le passif dépassa l'actif de 164,751 fr.
Et maintenant si, passant dans la plaine que coupe la route de Marcigny à Lapalisse par le Donjon et qu'arrosent la petite rivière d'Ouzance et le ruisseau de Gressançon, vous traversez le bourg de Neuilly, ne vous bornez pas à jeter un coup d'œil d'admiration sur le portail de l'église, orné de sculptures représentant le repas chez Simon, la tentation d'Adam, la naissance du Christ, puis des serpents, des animaux de toutes formes, des êtres impossibles à décrire, tels qu'en peuvent rêver des imaginations capricieuses. Entrez dans le temple. Deux petits tableaux sont attachés à la muraille, l'un sur cuivre, l'autre sur bois, originaux, dit-on, copies plutôt, le premier d'une descente de Croix d'Annibal Carrache, le second d'une adoration des Mages par Paul Véronèse. Laissez-vous aller à toute la joie d'avoir à regarder deux chefs-d'œuvre dans une modeste église de village. Et quand vous aurez bien examiné l'enfant ingénu sous sa divine auréole, la vierge attentive aux mouvements de son bien aimé, les rois majestueux, vénérables, des enfants, mines curieuses et éveillées, délicieuses têtes blondes, visages souriants et frais, près de vieillards graves, chenus et blancs, vous vous demanderez d'où viennent ces tableaux, perdus, enfouis, dans cette vieille basilique romane ; écoutez :
Au nombre des serviteurs de Jean-Marien de Viry était Roch Coudrier, natif de la paroisse de Neuilly-en-Donjon. Coudrier était fort dévoué à son maître. Le comte, comme tout gentilhomme, comme tout ecclésiastique, avait le droit d'exempter de la milice un garçon attaché à son service. Coudrier à sa grande joie ne fut pas incorporé. Quand le châtelain fut arrêté. Coudrier ne voulut pas le quitter; il le suivit dans les prisons du Donjon, de Moulins et de Lyon. Pour témoigner sa reconnaissance à ce fidèle serviteur, le comte, la veille de son exécution, lui dit: « Roch, je vais mourir. Je n'ai rien pour te récompenser de tes services ; mais pars, va dans le Bourbonnais. A ton arrivée, rends-toi au Coude. Ce que tu pourras prendre, je te le donne ; ce sera un faible dédommagement de ce que je voudrais faire pour toi. d
Coudrier partit, préoccupé plus du sort de son maître que de ses instructions dernières. Il arrive au Coude. Les commissaires du Donjon avaient été plus prompts que lui. Ils étaient occupés à apposer les scellés. Roch, fort de sa conscience et des dernières volontés de son msdtre, se glissa dans sa chambre, prit un couvert d'argent et deux petits tableaux qu'il parvint à dissimuler sous ses vêtements. Coudrier, ajoute Victor Meilheurat qui nous rapporte cet intéressant épisode, Coudrier, après de longues années, mourut dans sa paroisse natale. Quelques temps avant son décès, il fit don à l'église de Neuilly des deux tableaux du comte de Viry, que les amateurs ne se lassent pas d'admirer.