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La Commission de Tours pr(iiion(;a dans lespace d'im mois, trois condamnations à mort.
Pierre Denais, âgé de quarante-deux ans. ancien vicaire à la Trinité de Laval, sétait exilé en Angleterre avec ses deux frères, prêtres comme lui. L'un d'eux y mourut ; l'autre, qui était revenu en France, eut le même sort à Laval, dans la maison qui lui servait d'asile. Quant à Pierre Denais. trahi par son zèle apostolique, il fut surpris et arrèUi le 13 février 1798 chez une dame âgée dont il était venu entendre la confession. On l'expédia aussitôt à Tours. Il comparut devant la Commission le 26 février et fut exécuté le lendemain sur la place d'Aumont '.
Comment accusa-t-on Jean-Joseph Glatier d'émigration? Il n'avait jamais quitté le territoire; mais la publicité qu'il osait donner aux exercices du culte ; les anciennes relations qu'il avait eues avec les chouans et qui le firent soupçonner d'avoir été l'un de leurs chefs; les calomnies dont l'assaillirent ses ennemis et (jui, bien que r('fut('es. laissèrent chez des juges prévenus une impression défavorable, toutes ces circonstances, bica jilus que sa prétendue émigration,
' Dom Piolin, d'après les arcliivps de l.i Mayenne: L'Église du Muns mis to Ri^volution, t. 111, 441-442.
contribuèrent à sa condamnation. Il avait été arrêté le 7 janvier, sur la dénonciation d'un déserteur à qui il avait procuré un asile ; les gendarmes furent pour lui de la plus grande rigueur ; les gens de Sablé Taccablèrent d'outrages. « J'ai été vendu, livré, dans un pays arrosé de mes larmes et de mes sueurs, écrivait-il, et, là où je ne devais goûter que des jouissances, j'ai été couvert, abîmé de sottises. Car la nuit de mon arrestation fut pour moi un supplice ; et je n'eusse jamais cru que, parmi les habitants de la ville de Sablé, il se fût trouvé de pareils monstres. » Ce prêtre énergique et dévoué, qui n'avait prêté aucun serment ni fait aucune soumission, resta ferme devant ses juges et devant la mort ; condamné le 23 mars, il fut fusillé le 24 avec trois chouans qui avaient été arrêtés en même temps que lui. « Son souvenir est encore en vénération dans les anciennes familles de Précigné et des paroisses A'oisines'. »
C'est encore devant la Commission de Tours que comparut, le 30 mars, Pierre Julien Ilervieu, ancien vicaire à Ollivet, intrépide apôtre, comme Glatier, et qui, comme ce dernier, fut trahi, livré et accablé de rigueurs et d'insultes. Du moins, il avait, lui, quitté le territoire, et pouvait passer, dans le vocabulaire alors en cours, pour un émigré rentré. Hervieu, condamné le 30 mars, fut exécuté le lendemain-.
Je craindrais de fatiguer le lecteur en le traînant à travers les détails de ce douloureux martyrologe. Partout, il s'agit de prêtres déportés en 1792, rentrés en 1793, 1796
' Dom Piolin, op. cit., p. 443-450. — Glatier avait été déjà condamné à la déportation par arrêté du Directoire du 22 brumaire an VI ' (H novembre 1797).
3 Dom Piolin (t. III, p. 450-464) donne les détails les plus touchants tant sur Hervieu que sur les deux autres prêtres condamnés par la Commission de Tours.
lo8 LIVRE TROISIÈME
OU 1797 ; à la sécuritc' mais à l'incrlio iliin nouvel exil, ils préférèrent le sol de la patrie avec les dangers féconds de l'apostolat ; ciiaque fois, devant quelque Commission qu'on les renvoie, le grief est unifornu^. les motifs liu juticmenl et le juj^ejnent sont les mêmes.
Devant la Commission de Grenoble, le \4 mars. Bertrand, curé de Notre-Dame du Laus, près Briançon ; le 7 septembre, Lunel, curé du Buis, dont la mort émul, diton, les gendarmes jusqu'à faire couler leurs larmes ;
A Nancy, le 10 avril, Thouvenin (Sigisbert), religieux prémontré, et, le i" mai, Lolliinger (Antoine), chartreux;
A Lyon, le il juin, Boutelier (Antoine), condamné avec un jeune officier qu'il ramena à Dieu ;
A Besançon, le 27 juin, Delapierre (Paul), ancien chantre au chapitre noble de Besançon ; le 30 juillet, P. Matbilde Bertin-^lourot , ancien vicaire de Darney en Lorraine ; ce fut la dernière condamnation (jue prononça la Commission de Besançon, mais on voit que la consultation de Proudbon ne changea pas sa jurisprudence à l'égard des prêtres ;
A Colmar, le 24 juillet, Jean Bociieb;. vicaire de Seppois-le-Bas avant la Bévolution ' ;
A Metz, le 12 août, l'abbé Nicolas, curé de Saint-Baudier, et. le 13, l'abbé Maucolin (.Fean-Baptiste ) :
Au Puy. l'abbé Merniol. curé de Saint-Ferréol. canton de Saint-Didier-la Séanve-, (|ui, pendant son séjour à Ferrare,
' On raconte qu'un porirail di;" Hobespierre masquait la niclio où se trouvaient cachés son calice et son autel portatif. — La persécution leligiruse en Aharc rie 1789 à 1801, par l'abbé Winlerer, p. 280 et suiv. Rixheim, 1881.
'^Conférences sur les martyrs dr lu Hrcohitinn dans le diocèse du Puy, il844, p. 200-203) i)ar M. l'abbé Péala. alors supérieur du grand séminaire du Puy.
avait traduit en français les œuvres italiennes de saint Alplionse do Liguori :
A Marseille, sous le général Quantin, le 31 août, labbé Garagnon ( Jean- Joseph ) ; le 3 septembre, Eméric (Antoine), vicaire de la paroisse Saint-Sauveur à Aix, arrêté près de Salon à la Fare, son village natal; le 2 octobre, l'abbé Gassin, domicilié à Marseille '.
Parmi tous ces prêtres, il faut nous arrêter un peu sur l'abbé Nicolas.
C'était un prêtre austère, dévoué à son ministère et qui n'avait jamais transigé avecle péril. Quand la persécution commença, il quitta d'abord son village, et se rendit à Rome, à pied, en demandant l'aumône. Los exigences de l'apostolat le ramenèrent au milieu de ses paroissiens, bien avant l'époque oiî, légalement, l'émigration commençait à être coupable. Pendant la Terreur, en dépit des mandats d'arrêt lancés contre lui, il exerça le culte, non seulement à Saint-Baudicr et à Vatimont, sa paroisse natale, mais à Metz et dans les communes voisines. Arrêté en avril i79o, il sortit de prison après deux ans, non corrigé. Le 18 fructidor fut l'occasion de nouvelles poursuites : une Commission militaire le condamna à la déportation ~ ; il passa la frontière , mais ne pouvant supporter de rester éloigné dos ouailles dont il avait accepté la charge, il rentra de nouveau, fut arrêté et comparut une fois encore devant la Commission militaire.
On lui demande oîi il a résidé. — R. « Depuis la Révolution, je n'ai pas eu d'autre l'ésidence que l'asile que les honnêtes gens voulaient bien me donner. — D. Sur quelle loi vous fondiez-vous donc pour oser rentrer en
' Lettre du général Quantin, déjà citée.
- Légalement, la Commission n'avait, on le sait déjà, d'autre droit que de le condamner à mort.
France ? — R. Il y a des lois divines, des lois naturelles et des lois humaines. La loi divine m'oblige comme pasteur à paître mon troupeau. La loi naturelle me fait chercher (lu pain là où je sais en trouver. Or, vous m'avez déport»'' dans un pays où je n'en trouvais point, où même on ne voulait pas me recevoir. Ainsi, rien de si naturel que de rentrer dans mon pays où il y en a. La loi humaine me faisait espérer que les Français ne seraient pas assez barbares pour punir un homme qui n'a jamais eu d'autre intention que de faire le bien. — D. Par quelle porte èlesvous rentré? — R. J'ai passé le bac en Chambière et je suis rentré par la porte de Thionville, avec une hotte et une veste brune. — Avez-vous baptisé, marié, enterré, dit la messe ? — R. J ai fait tout cela, sinon que je n'ai pas enterré. — D. Combien de fois? — R. Toutes les fois que j'ai pu. >.
A l'unanimité, la Commission condamna à mort ce grand coupable, dévoré du zèle des âmes. L'abbé Nicolas recevait les soins de ses deux sœurs et d'une de ses pénitentes : elles lui procurèrent la visite d'un prêtre qui lui fit passer une hostie consacrée. La population de Metz s'était émue de cette condamnation : l'autorité militaire, qui avait lieu de craindre des troubles, avança l'heure de l'exécution. En marchant au supplice, l'abbé Nicolas récitait le rosaire à haute voix ; ses sœurs et d'autres personnes qui l'escortaient y répondaient de même. Il fixa lui-même le bandeau sur ses yeux, et s'agenouilla les mains jointes. Quelques instants après, une pieuse jeune fille recueillait dans son mouchoir la cervelle du martyr (12 août 1798).
L'abbé Nicolas a laissé dans le pays messin une réputation de sainteté (jue le temps n'a fait que grandir. Tandis que, dans maint diocèse, l'oubli semble couvrir
jusqu'aux noms de ceux qui ont souffert pour la foi, à Metz, dès 1809, à une époque bien voisine encore d'un régime dont Napoléon n'aimait pas qu'on évoquât le souvenir, l'évêque, Mgr Jauffret, baron de l'Empire, aumônier de S. M. Impériale et Royale, membre de la Légion d'honneur, fit exhumer le corps du condamné, en accepta et en conserva le dépôt dans son palais épiscopal, recueillit et reconnut les preuves d'authenticité de « ces précieux restes ». Quarante années après, un autre évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, fit élever à ses frais, dans l'église de la petite paroisse de Saint-Baudier, où l'abbé Nicolas avait au péril de sa vie exercé le ministère, un modeste monument qui, écrivait-il, « rappellera aux fidèles les leçons et les exemples du pasteur dont la vie a été si sainte et la mort si glorieuse ; » il remit au curé la caisse dont il était dépositaire, et, le 18 octobre 1848, les reliques du martyr furent placées solennellement sous une dalle de l'avant-chœur, au pied du monument érigé par l'évêque '.