‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 19 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES FOLRNEES

SOMMAIRE. — Les fournées devant les tribunaux révolutionnaires ; contrairement h la loi qu'il s'est imposée, le Directoire pratique tout de suite le même système. — Les deux griefs: fanatisme et royalisme. — Départements où larrété collectif fut plus spécialement employé : Vosges, Aisne, Eure-et-Loir, Mont-Blanc, Haine et Loire, Orne, Vendée, Côtes du-Nord, Finistère, Isère. Yonne, Nièvre. — Les prêtres pouvaient-ils, voulaient-ils conspirer '.'

Devant les tribunaux révolutionnaires, et, spécialement, (levant celui de Paris, on avait vu comparaître à la fois et par groupes et les membres du Parlement de Toulouse et les fermiers généraux et les prétendus conspirateurs des prisons, et, de temps en temps, des séries d'accusés par départements : c'est ce qu'on appelait des fournées. Ce qui n'avait été, si j'ose dire, (jue la Açvxnhvc manière des tribunaux de la Terreur, fut. sous le Directoire, la première, et, dans l'exposé que nous allons faire, l'ordre chronologique lui-même exige i|U(' nous commencions par les arrêtés collectifs '.

' J'ai eu la bonne fortune de rencontrer aux Archives Nationales la collection des arrêtés prononcés par le Directoire. Je ne nie suis pas borné à les lire. Je les ai copiés tous de ma main. J'ai pu mesurer l'ennui et le dégoût (jui s'exhalent de ces formules oii les rédacteurs ont cherché à jeter quelque variété dans les mots pour dissimuler la

La loi du 19 fructidor exigeait, comme nous l'avons dit, que les arrêtés fussent individuels et motivés.

Tout d'abord, le Directoire se borna à tourner la loi; ainsi, il prenait autant d'arrêtés distincts qu'il frappait d'individus, mais il appliquait à chacun d'eux le même motif, la même formule. Il ne tarda pas à abandonner ce système qui fatiguait peut-être les scribes de ses bureaux, et il se contenta de mettre un seul et même motif, quand il en mettait, en tête d'une liste unique, plus ou moins longue, selon les cas.

Dans tous ces arrêtés, il est deux griefs qui reviennent sans cesse : fanatisme, c'est-à-dire exercice du culte catholique, et royalisme. Sous la Convention, ces mêmes accusations servaient de prétexte à toutes les condamnations, mais elles atteignaient tous les degrés de l'échelle sociale. Sous le Directoire, c'est au prêtre seulement qu'on s'attaque, comme s'il résumait dans sa personne la cause politique en même temps que la cause religieuse ; le prêtre est l'unique ennemi ; lui abattu, il semble que la République vivra paisible et que son avenir sera assuré.

Passons en revue quelques départements.

En septembre 1792, le département des Vosges avait,

fastidieuse répétition des mêmes griefs. Tous ces arrêtés sont signés par le Président du Directoire en exercice : Revellière-Lépeaux, tout d'abord, qui, au bas de chaque acte, pendant deux mois (Vendémiaire et brumaire an VI) appose soigneusement, lentement, son interminable signature ; Barras, qui griffonne la sienne quatre mois durant (frimaire à ventôse an VI) ; Merlin, en germinal et floréal ; Reubell, en prairial et messidor ; Merlin, pendant le reste de l'an VI (thermidor, fructidor et complémentaires). Avec l'an VII, Treilhard, en vendémiaire et brumaire. Revellière-Lépeaux s'est réservé la signature des arrêtés contre les Belges et poursuit en frimaire et nivôse ; à partir de ce moment, chaque directeur garde moins longtemps la plume ; en pluviôse, Reubell ; en ventôse, Revellière ; en germinal. Barras ; en floréal, Revellière et Barras ; en prairial, Merlin. A partir de celte époque, c'est Sié)'es qui signe, mais il a peu de chose à signer.

avant tous les autres, proclamé la République '. En septembre 1797, il tut aussi le plus empressé à soumettre au Directoire des listes de déportation. En un seul mois , il demande cinquante arrêtés et il les obtient. La formule n'est pas variée. » N agite les brandons du fanatisme ; il emploie tous ses moyens .pour eorrompre l'esprit public et royaliser les habitants faibles (b's campagnes ; on ne peut sans danger pour la tranquillité intérieure de la République souffrir qu'il continue à en habiter le sol. » Sur ces vagues accusations, le commissaire du Directoire, un sieur Dieudonné, ancien député des Vosges à l'Assemblée Législative, fait arrêter ces malheureux et les met tout de suite en route. Quelquesuns allèguent (ju'ils sont assermentés, qu'ils ont prêté le serment de fructidor; d'autres, qu'ils sont encore dans les délais et qu'ils otlVent de s'y soumettre. Le ministre de la police appuie les pétitions et les transmet à son commissaire. — i< Quand j'ai reçu les pièces et votre lettre du 17 de ce mois (frimaire), répond celui-ci, ce prêtre était déjà en route pour Rochefort. » — Certaines communes avaient réclamé eu faveur de leurs prêtres : « Plus ils sont fanatiques, réplique le commissaire, et plus il leur sera facile de se procurer des attestations favorables. » Ailleui's, il écrit <i qu'il ne voit dans la multitude des signatures qu'une nouvelle jtreuve des funestes effets de l'influence du prêtre N. sur un grand nombre de citoyens. » On ne s'excuse pas plus cavalièrement. Aux élections de l'an VI (1798), Dieudonné sera élu au conseil des Cinq Cents-.

' On donna pour ce motif le nom de place des Vosges à la place Royale, au Marais ; depuis, elle le perdit ou le recouvra au gré de nos révolutions.

- Arcli. Nul. F" 7302 et 4371.

Dans l'Aisne, un sieur Hamaide, ancien curé de Pontavert et de N.-D. de Laon, apostat et marié, entraîne l'administration centrale et le Directoire au gré de ses passions personnelles. Le 21 avril 1793, après l'émeute de Germinal, il avait été désarmé, arrêté et consigné chez lui. L'avènement du Directoire le releva; nommé commissaire près la municipalité de Laon, il abattit les signes du culte à la cathédrale et à l'abbaye Saint-Martin. Suspect d'affiliation au parti de Babœuf, on ne tarda pas à le destituer ; mais, avec fructidor, il reprit ses fonctions.

Contre les prêtres fidèles, il n'était pas de persécuteurs plus acharnés que ces déserteurs de l'autel et du sacerdoce. Dépravés et asservis par la politique, ils affectaient de ne voir dans leurs anciens confrères que des 'rebelles et par conséquent des royalistes et ils ne se souvenaient de leur ancien état que pour étourdir leurs remords par de plus grandes rigueurs. Sur les dénonciations d'Hamaide, le Directoire frappa en quelques mois quarante-trois prêtres de l'Aisne, chanoines de Soissons, chanoines de Laon, religieux, curés de campagne. Parmi ces derniers, il faut signaler l'abbé Nusse, curé de Chavignon, ancien vicaire général du fameux abbé Grégoire, et qui, sincèrement et complètement revenu de ses erreurs, n'avait pas craint d'engager contre son ancien chef une polémique publique, où il démasquait sans merci et la secte et son pontife. Tous ces prêtres, Hamaide les fit condamner comme « employant toutes les manœuvres du fanatisme et du royalisme pour égarer le peuple et le porter à la désobéissance aux lois et à la révolte, » comme « signalés par leur attachement à la royauté ; » etc.

Dans l'Eure-et-Loir, comme dans les Vosges, règne un commissaire. Marais, dont le zèle contre les prêtres sera prochainement récompensé par un siège au Corps Légis-

latif. Il découvre ou, tout au moins, dénonce un prétendu comité épiscopal, chargé de recevoir les rétractations de serment ; l'invention lui semble même si iieurcuse, qu'il range tous ses accusés sous la même rubri(jue. Comment ces mesures de discipline ecclésiastique et d'ordre spirituel ont-elles pu « provoquer la dissolution du gouvernement républicain ? )> C'est pourtant ce que dit l'arrêté : trentecinq prêtres furent ainsi frappés.

Les prêtres du Mont-Blanc avaient émigré en masse en d793, lorsque, en sus du serment à la Constitution civile, Albitte, représentant du peuple, leur avait imposé le serment d'apostasie qui porte son nom'. Depuis 1793, beaucoup étaient rentrés; hommes d'action et de foi, ils ne s'occupaient que d'évangéliser les paroisses abandonnées ; ils couraient jour et nuit de montagne en montagne, de village en village, ne couchaient que par hasard dans un lit, célébraient la messe en cachette ; naturellement, ils n'avaient prêté aucun serment. Ce sont ces missionnaires, ces apôtres, que le Directoire fait arrêter en masse comme coupables des « manœuvres les plus criminelles pour corrompre l'esprit public » et comme « ayant manifesté dans tous les temps des principes anti-républicains. » Un premier arrêté frappe quarante prêtres et un second trente-huit.

Si, de ce département où le clergé comme les lidèles n'étaient agités d'aucune préoccupation politique, nous passons à d'autres où, tout au contraire, les revendications religieuses et politiques s'étaient exercées sans trêve, il y avait, comme on pense, préjugé acquis contre les prêtres, sans qu'on crût nécessaire d'y regarder de près.

' Voici ce serment : « Convaincu de? erreurs par moi trop longtemps professées, déclare y renoncer à tout jamais, déclare également renoncer, abdiquer et reconnaître comme fausseté, illusion et imposture tout prétendu caractère et fonctions de prêtrise, etc. »

En Maine-et-Loire et dans l'Orne, le Directoire adopte et applique le même texte ; il y pose en principe que « les prêtres réfractaires ont été et sont encore les plus ardents propagateurs du trouble, les plus féroces provocateurs des désordres publics. » Il y a donc des troubles, des désordres? Non, mais on n craint l'explosion de ferments de la guerre civile qui n'a été arrêtée jusqu'à ce jour que par les efforts soutenus et les soins constants du gouvernement ». C'est ainsi qu'en Maine-et-Loire, dix-huit prêtres d'abord, puis quatre-vingt-dix-neuf, puis vingt-deux sont frappés d'arrêtés de déportation, et, dans l'Orne, successivement, sept, vingt-huit et trente-deux prêtres à la fois.

On comprend que le clergé de la Vendée subisse l'application des mêmes principes et que l'accusation de << fanatiques et de réfractaires » suffise contre les prêtres de ce pays pour motiver des arrêtés de déportation (vingtquatre prêtres).

Dans les Côtes-du-INord et dans le Finistère, il en est de même, et c'est à peine si les administrations prennent soin d'indiquer un motif. Côtes-du-Nord : «Des ministres du culte tiennent une conduite telle que si on ne prend à leur égard des mesures aussi fortes que promptes, la guerre civile ne pourra manquer de se rallumer dans la partie sud de ce département. » C'est la politique préventive. — Fiîiistère : on se borne à mentionner que tel « est dans le cas de la loi du 19 fructidor », et vingt-sept prêtres sont condamnés ainsi. Dans l'Isère,. le Directoire a adopté la même formule sommaire'. Cette nudité, pour ne pas dire cette nullité de motifs n'est-elle pas, en réalité, plus sincère que toutes ces vagues imputations de « fanatisme, de roya-

' Les départements de la Belgique soufTrirent plus que tous les autres du système des arrêtés collectifs : on trouvera l'exposé de cette persécution dans un chapitre spécial {Infrù, même livre, ch. vu).

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