‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 20 sur 81 · ARRETES INDIVIDUELS · texte numérisé non relu

ARRETES INDIVIDUELS

SOMMAIRE. — Avantages de l'arrêté individuel pour juger la politique du Directoire. Continuité régulière de ces arrêtés sous les divers ministres de la police : impossibilité d'en juger le bien fondé. — I. Insermeitlés, rciraclaires, dclcijiiés épiscopaux. 11 ne suffit pas d'avoir prêté tous les serments, si l'on ne justilie avoir prêté le serment schismatique de 1790 ou ne l'avoir pas rétracté. — Léau, André Grelet, Ragneau. — Poursuites contre les délégués épiscopaux. — L'omission d'un des serments rend inutile la prestation des autres : Maison, de Toulouse; Margarita, de Paris. — IL Mqr de Maillé rfc- la Tour Landry, évêqne de Saint-Papoul. Son siège supprimé parla Constitution civile; il ne quitte pas la France et vit à Paris; il fait la soumission, e.xerce publiquement les fonctions épiscopales dans les trois mois qui précédent fructidor. .\rrété à Passy ; sa défense; il est condamné. — m. Cas divers : — ji L Émigrés rentrés. — g 2. Mépris des Institutions républicaines, c'est à dire des fêtes décadaires et autres. — g 3. Immoralité; singulières applications de ce mot. — § 4. Infractions au.x lois. — g 5. Déportés de 1794.

L'arrêté collectif a un caractère surtout politique ; il trahit un élan de colère, une justice violente et sommaire; on peut l'expliquer soit par l'ardeur des premiers moments, soit par celle des commissaires, soit par des circonstances locales ; il tombe à coups pressés sur un département, il épargne le département voisin ; il abonde, il devient rare : c'est une suite de soubresauts.

Les arrêtés individuels notis permettent d'observer mieux et d'apprécier plus exactement l'ccbelle des rigueurs directoriales. (Ihaque mois, chaque semaine, chaque jour

compte un certain nombre de condamnés. Il n'y a ni hauts ni bas, ni progression ni décadence, mais une action constante, régulière, ininterrompue, et qui, si j'ose dire, garde en tous temps le même niveau. Sous l'administration de Sotin, en six mois, cent-soixante-treize prêtres furent frappés ainsi ; sous l'administration Dondeau-Lecarlier, en huit mois, il s'en trouve cent-cinquante-sept; sous l'administration Duval, pendant le même temps, centquatre-vingt-onze. A suivre cette persécution qui prend ses victimes une à une et qui se soutient sans faiblir, on reconnaît un système pratiqué de sang-froid et avec persévérance par des gens patients, méthodiques et inexorables.

Ces griefs, non plus généraux et vagues, mais spéciaux, personnels aux condamnés , nous allons les exposer : mais comment les juger? Pas de débat contradictoire, pas de publicité soit dans l'accusation soit dans la défense, et combien de fois les pétitions que du fond de leur prison les déportés adressaient au Directoire ne nous ont-elles pas fourni une réfutation décisive des arrêtés ! Il y a donc des réserves à faire, sans parler de tant de mots appartenant à im vocabulaire de circonstance et qu'une judicieuse interprétation doit réduire à leur juste valeur.

Insermentés, rétractaires, délégués épiscopaux.

Par une circulaire du 3 brumaire an VI, le ministre de la police générale, Sotin, avait déclaré qu'en vertu de l'abrogation de la loi du 7 fructidor, toutes les lois antérieures qu'elle abolissait avaient repris force et vigueur.

Au premier rang, se trouvaient celles qui avaient exigé des prêtres un serment spécial.

Le serment de 1790. le serment dit de liberté et d'égalité du 14 aoiit 1792. la déclaration de soumission aux lois on mai 1795 complétée par celle du mois de septembre suivant : enfin, le serment de haine à la royauté et d'kttachement à la République, qu'imposait aux prêtres la loi du 19 fructidor, constituaient autant de pierres d'achoppement difficiles à esquiver. Ces serments, il fallait les avoir tous prêtés ; qu'il en manquât un seul, et tous les autres étaient considérés comme non avenus : Sotin le déclarait expressément. Or, quel autre qu'un prêtre constitutionnel pouvait présenter à l'administration la galerie com|)lète de ces serments ? Le prêtre iidèle à l'Eglise se trouvait donc tout de suite on défaut. Supposé que le serment de 1792 et la soumission de 1795 n'eussent pas répugné à sa conscience: supposé même que. par une dernière concession, il n'eût pas repoussé le serment de fructidor, restait encore le premier serment, celui de 1790, serment schismati(|ue au(|uel il n'avait pu se soumettre, ou qu'il avait rétracté, si. |)ar erreur ou par faiblesse, il l'avait prêté, (loniment, aux yeux des persécuteurs, se laver de cette tache? Elle était comme indélébile, et. ce premier manquement aux lois rév(dutionnaires. le gouvernement de fructidor no le pardonnait pas'.

' " l'ouiiiuoi faitos-voiis revivre ou .soiill'rpz-voiis qu'on fasse revivre sous votre nom des lois qui ont fait verser tant de larmes et répandre tant de sang? Ah! vous n'avez pas consulté la Constitution, la Justice et l'humanité quand vous avez signé cette lettre! " — A cette épitre téméraiif que lui adressait un vénérable bénédictin de Fécanip, doni Blandin (28 frimaire an VI), Sotin répondit par l'ordre d'en faire rechercher l'auteur (la nivôse an VI). — Arch. yal. F" 7701 et 73()7. — Dom Blandin se cacha dans une ferme prés de Fécamp et échappa au.x recherches. Sa mémoire est vénérée à Fécamp; en mai 187!), ses restes ont été e.\kuniés et transférés dans une des chapelles de

L'ai'deiir avec laquelle le Directoire poursuivait les rétractaires de ce serment de 1790 montre le prix qu'il attachait à cette preuve manifeste de rupture avec la hiérarchie catholique.

Ce serment ayant été public, l'autorité ecclésiastique avait exigé, pour la réparation du scandale, que publique aussi fût la rétractation. Quelques-unes avaient été accompagnées d'une certaine solennité.

Léau, curé de Courcemont (Sarthe) fit la sienne dans une grange, au milieu d'une nombreuse assemblée ; puis, il l'écrivit de sa main et l'afficha lui-même devant la chaire. — Un capucin, André Grelet (Haute-Loire), avait prêté serment, livré ses lettres de prêtrise et abdiqué. Le 2 août 1795, il lut à haute voix, au prône de la messe paroissiale, sa rétractation et demanda pardon avec larmes de ses erreurs et de ses scandales, ajoutant qu'à partir de ce jour, il se rangeait parmi les simples fidèles. Dès ce moment, il se mit à parcourir toutes les paroisses où il avait prêché comme missionnaire ; partout, il renouvela et publia sa rétractation.

Cela se passait en 179o, à une époque où régnait une sorte de tolérance.

Un mois après le 18 fructidor, quand toutes les lois d'oppression avaient été ressuscitées, Ragneau, ancien capucin, ancien curé constitutionnel, monte en chaire, se rétracte explicitement, demande pardon à Dieu et aux hommes et termine ainsi : » Je prie l'agent national de cette commune de faire un procès-verbal de ma rétractation et de m'en délivrer une expédition. Je me recommande à vos charitables prières pour que Dieu me donne assez de forces pour

l'église de la Sainte-Trinité qui, comme on sait, était celle de la grande abbaye bénédictine. (Lettres particulières de M. A. Leport, bibliothécaire à Fécarap.)

souffrir avec patience la persécution de mes ennemis que je m'attire aujourd'hui pour avoir fait ce que je viens de faire '. » (la octobre 1797)

Ces rétractations publiques, les unes faites dans un temps oîi les jacobins étaient forcés au silence, les autres qui défiaient la persécution déjà ouverte, livraient aux agents une proie facile et toute désignée. Il y en eut d'autres qui se produisirent avec moins d'éclat et que l'autorité ecclésiastique, si jalouse en général que la i-éparation fût notoire, entoura néanmoins d'un certain mystère. Les agents du Directoire réussirent souvent à le percer ; grâce à leur habitude de violer le secret des lettres, ils y trouvaient la preuve des relations de tel prêtre suspect soit avec des confrères connus pour insermentés, soit avec le délégué épiscopal chargé de provoquer ces rétractations-.

Dans certains diocèses dont l'évêque titulaire était mort, tantôt des vicaires capitulaires avaient assumé l'administration, tantôt le Pape avait désigné un administrateur ; dans la plupart, les évèques exilés avaient revêtu de leurs pouvoirs soit d'anciens chanoines, soit des prêtres distingués par leur fidélité, leur science, leur autorité morale. C'était plus spécialement depuis 1793 qu'avait eu lieu cette désignation ; plusieurs diocèses avaient été divisés en missions, à la tête de chacune desquelles se trouvait ou un vicaire général, ou un délégué de l'évêque, chargé de rallier les prêtres dispersés, de donner des pouvoirs, de réconcilier les prêtres assermentés, de distribuer les paroisses entre ces apôtres trop pou nombreux, de pourvoir

' Dom Piolin, op. cit.; Semaine reliyieuse du Puv. — .\rch. Nal. F^ 7345. Rapneau était établi à la Chapclle-Thireuil (Deux-Sèvres).

- Bouton, de Saint-Denis ; Charbonnier, bénédictin de la Haute- Saône.

enfin à tous les besoins spirituels, dans la mesure très restreinte où la situation du clergé et les conditions politiques permettaient de le faire' .

Aux yeux du Directoire, ces délégués étaient coupables d'un triple crime : le premier, tout personnel, de n'avoir prêté aucun serment ; le second, d'être les instruments de prélats émigrés ; le troisième, de favoriser la restauration du culte et la reconstitution de la hiérarchie ecclésiastique. Aussi les rechercha-t-il avec ardeur. Dans vingtdeux diocèses, il prononça de ce chef des arrêtés de déportation ; il ne manquait pas du reste d'imputer à ces délégués épiscopaux la responsabilité de tous les troubles qui avaient pu agiter le département, et, dans l'Ardèche par exemple, celle des assassinats et des meurtres qui s'y étaient commis : accusations ridicules, si elles n'avaient été odieuses. Sur quelques-uns de ces prêtres, par exemple MM. Bruneval et Brumauld de Beauregard, Vernet et Cartal, Cholleton et Hayes de la Sorière, nous savons par des documents certains que leur vie était toute d'apostolat et de soins religieux ; qu'ils ne se cachaient que pour échapper à des lois injustes et pour travailler plus sûrement à l'administration des âmes ; et, pour tout dire en un mot, que les préoccupations d'ordre religieux dans des diocèses si troublés absorbaient trop leurs instants pour

' Cet essai de réorganisation ecclésiastique, avec quelques avantages, était loin detre sans inconvénients ; la difficulté des communications avec l'évèque exilé; la dispersion de l'autorité en diverses mains; quelquefois, des conflits d'attribution trop naturels lorsque les attributions sont définies par les circonstances plutôt que par une règle fixe, démontrèrent par l'expérience même que la présence et l'autorité de l'évèque eussent offert plus de sécurité et de garanties. Quoi qu'il en fût, comme état transitoire, cette délégation officielle était un progrès sur la période antérieure, où quelques prêtres seulement, errants ou cachés, ne pouvaient accomplir que des cérémonies clandestines.

qu'ils pussent vaquer à des pensées de conspiration politique '.

Chaque serment non prêté avait ses victimes.

A Toulouse, Maison, chanoine prébende du chapitre de Saint-Etienne, avait fait la soumission de l'an IV, il avait servi dans la garde nationale, il fournissait aussi des certificats de résidence et de bonne conduite. Cependant l'administration municipale cherchait contre lui un prétexte d'accusation ; elle le trouva : il n'avait pas prêté le serment de liberté et d'égalité en 1792 ! Le ministre résista ; l'administration municipale écrivit lettre sur lettre ; la discussion dura neuf mois. Faute de ce serment. Maison fut condamné. (F' 7390)

On lit dans quelques écrivains que les prêtres de ce tempslà pouvaient aisément se soustraire à ces persécutions en signant la déclaration de soumission aux lois exigée par les lois de l'an III et de l'an lY; que beaucoup de prêtres, non moins estimables par leur science théologique que par leurs mœurs, avaient fait cette soumission et l'avaient

' Indiquons les noms de ces dignes pnMres qui suppléaient si vaillamment les évèques absents : Paris, Malaret et Darapierie ; Chartres, Everard*, Juge-Brassac", d'Hozier*' : Besunçùn, Galmiche, fusillé h Besançon en vertu d'un jugement de la Commission militaire (suprà, p. 147) ; Chdlons-sur-Marne, Dubois de Crancé, frère d'un ministre do la guerre, Houssel et Berlin ; Quimper, La Barre du Laurens". âgé de quatre-vingt-quatre ans, il mourut à Rocbefort ; Verdun. Tronville ; Sdintes, Hardy; Glamines, Poyet, Bonnel. Bouvier, qui fut évèquo plus tard; Sisteron, Leydet ; Vieierx, Vernet, de Glodeberge, Chanaleilles de la Saumès" ; Valence, Monican et Raymond-Labruyère ; Vienne, Cartal ; Grenoble, Brochier et Rey ; Poitiers, Bruneval"; Lttcon, Brumauld de Beauregard' ; Saint-Di(', Thumery; Le Mans, Hayes de la Sorière*; Lyon, Cholleton"; ChamfM'ry. Rey*; Cahors, Gaillard; Aurillac, la Biche; Bourges, Pinturel*, Guibert* et Romclot*. La moitié au moins de ces prêtres échappa par la fuite ou en se cachant à l'exécution des arrêtés portés contre eux. — J'ai marqué d'un astérisque ceux qui furent déportés à la Guyane et de deux ceux qui allèrent seulement à l'ile de Ré ou à Rocbefort.

conseillée ; que nombre d evêques l'approuvaient ; que, spécialement, le clei'gé de Paris, sous l'inspiration et de son archevêque, M. de Juigné, et de prêtres tels que MM. Émery, Jalabert, de Malaret et de Dampierre, passait pour devoir la liberté relative dont il jouissait à ce que la majorité de ses prêtres s'était pliée à cette loi; qu'enfin le Pape, par un bref du5juilletl796, avait approuvé d'une façon générale « la soumission aux lois ». On remarquera toutefois que cette soimu'ssioti avait cessé d'être suffisante depuis que le Directoire avait réclamé des prêtres un serment de haine à la royauté. A Paris, l'exigeait-on avec rigueur? Le clergé le prêta-t-il, sur les conseils de M. Emery qui, préoccupé de l'intérêt des âmes et s'autorisant d'ailleurs d'une interprétation semi-officielle sur le sens et la portée de ce serment, estimait qu'on pouvait le faire? Pourtant, à Paris même, on va voir que tous les prêtres n'y étaient pas aisément admis.

Margarita, « chef du culte catholique dans l'édifice dit de Saint-Laurent, » se présente pour prêter ce serment de fructidor. On lui oppose qu'il a rétracté son serment de 1790. — Il répond que la Constitution civile ayant été légalement abolie, il n'y a plus lieu pour lui à maintenir sa fidélité à une institution qui n'existe plus. L'observation était plus spirituelle qu'opportune. On avait contre lui d'autres griefs ; à tort ou à raison, on l'accusait d'intrigues royalistes ; on lui reprochait aussi, faute grave sous le gouvernement de Revellière-Lépeaux, « d'avoir prolongé l'exercice de son ministère longtemps après les heures fixées et d'avoir administré le sacrement de mariage dans la sSiCTistie pendant l'exercice du culte théophilanthropique. » Il fut condamné '.

' F' 7407. — Mercier, le Nouveau Pkcj.s', VI, 168.

Ce serment de fructidor, l'immense majorité des prêtres fidèles dans les départements éprouvèrent à le prêter la plus profonde répugnance ; la plupart aimèrent mieux cesser leurs fonctions ou bien les exercer clandestinement, au risque d'être surpris en llagrant délit de violation des /ois. Dans ce dernier cas, le Directoire frappa, au nom de la légalité; dans l'autre, il ne se considéra pas comme désarmé : ces prêtres, qui poussaient l'horreur du serment jusqu'à renoncer à leurs fonctions, lui parurent au fond plus hostiles que timorés : n'était-ce pas manifester d'une façon trop visible leur antipathie contre la République ?

Mr/r de Maille de la Tour La/idri/, évêque de Saint-Pajtoid.

— » Qu'est devenu cet évêque de Saint-Papoul, qui est toujours, dit-on, à Paris, et qui est le plus grand coquin que je connaisse ? Ne serait-il pas temps de l'envoyer faire des prêtres ailleurs"? »

(j'est dans ce style que le Directeur Keubell, apprenant par une lettre du commissaire du Morbihan l'arrestation de deux prêtres dont l'un aurait été ordonné dix-huit mois auparavant ^ par le soi-disant évêque de Saint-Papoul », dénonçait au ministre de la police (3 nivôse an VII-24 décembre 1798) » ce coquin, » cet évêque qui « faisait des prêtres. » Mgr de Maillé de la Tour Landry.

Né à Entrâmes (Mayenne) en 1743, successivement vicaire général de l'évêque de Dol, évêque de Gap, puis de Saint-Papoul (Aude), il vit son siège épiscopal supprimé par la Constitution civile du clergé. Il était alors à Paris ;

il y resta. Il vivait dans la retraite, mais sans se cacher. Inscrit d'abord à la section de l'Unité (Saint-Germain des Prés), ensuite à celle des Piques (place Vendôme), ici et là, il obtient des certificats de civisme, fait maintefois (ou faitfaire?)sonservicede garde national; en septembre 1792, il prêta le serment de liberté et d'égalité. Il alla plus loin : à deux reprises, lui l'évèque, lui le noble, il versa SO livres « pour le soulagement des volontaires qui partent pour la Vendée pour y combattre les rebelles'. »

On a parlé de son « intrépidité » ; c'est dire trop peutêtre ; mais n'y avait-Il pas du courage à rester dans une ville 011 son frère venait, le 2 septembre, d'être massacré à l'Abbaye; où, le 24 juillet 1794, deux de ses neveux, l'un âgé de dix-sept ans , l'autre grand vicaire de l'évèque du Puy, étaient montés sur l'échafaud ; où, trois jours après, sa belle- sœur avait comparu devant le tribunal révolutionnaire? Tant d'infortunes éclatantes fondant sur sa famille, et mettant son nom en lumière, auraient sans doute attiré sur Mgr de Maillé lui-même l'attention des comités, si le coup d'État du 9 thei'midor n'avait suspendu la terreur.

Depuis le mois de mai 1794, il était allé habiter Passy. En avril 1795, en janvier 1797, il fait la déclai-ation de soumission aux lois, et reconnaît, suivant la formule exigée, que l'universalité des citoyens est le souverain ; mais, bien que la Constitution de l'an III eût proclamé la liberté des cultes , il ne paraît pas en avoir profité alors. C'est seulement à partir de mai 1797, quand les élections de l'an V eurent modifié la majorité législative et préparé tout au moins l'abrogation prochaine des lois

< Tous ces faits résultent de certificats authentiques produits par Mgr de Maillé lors de son arrestation. — Arch. Nat. F'' 7407.

(l'oxcoption contre le clergé, que Mgr de Maillé repril |)iil)li(jiiement l'exercice des fonctions épiscopales.

Depuis sept ans, aucun évèquecatholiciue n'avait oflicié dans une église de France ; aucun de ceux ([ui avaient émigré n'était encore rentré. On vit alors cet évêque sans diocèse, titulaire d'un siège que ne reconnaissait plus la loi civile, mais investi par le souverain Pontife de pouvoirs généraux de juridiction, suppléer ses confrères absents et accomplir ces fonctions épiscopales dont les (idèles étaient déshabitués. La veille de la Pentecôte, il bénit et réconcilie l'église Saint-Rocb, rendue depuis deux jours à son curé, l'abbé Marduel. et que, à la hâte, les paroissiens avaient nettoyée, restaurée et ornée; la veille de la Trinité, il fait soixante ordinations dans l'église des Hlancs-Manteaux ; le lendemain, il donne la contirniation à Saint-Eustache. A l'abri des lois de prairial an III et de vendémiaire an IV, il exerçait publiquement la plénitude des pouvoirs ecclésiastiques, montrant à la France que son Eglise vivait encore, et qu'elle avait à sa disposition et de jeunes lévites dont les fureurs révolutionnaires n'avaient pas arrêté la vocation, et un évéque pour leur conférer l'onction sainte et perpétuer le sacerdoce catholique.

Le 18 fructidor ayant mis fin à cette période de liberté. Mgr de Maillé rentra dans sa retraite, et, plutôt que de prêter le serment de haine à la royauté, il aima mieux, cette fois, suspendre tout exercice de son ministère. Il vivait inactif, oublié, du reste complètement en règle avec les lois ; nous avons vu plus haut à quelle occasion et par qui il fut dénoncé.

Venantd'un des directeurs, la note de Reubell parut au ministre de la police une injonction de poursuivre, et, bien que la légalité en parût douteuse, un mandat fut lancé dès le lendemain (25 décembre 1798). Mgr de Maillé fut arrêté

à son domicile, à Passy, rue Basse, n" 33 : on saisit ses papiers, mais comme les meubles ne lui appartenaient pas, on ne mit pas les scellés. Aux deux interrogatoires qu'il eut à subir (31 décembre 1798, 2 janvier 1799), il répondit qu'avant fructidor, il avait fait les déclarations exigées par la loi ; que, depuis le coup d'Etat, il n'avait accompli aucun acte public du culte, et que, n'étant pas fonctionnaire, il n'était pas astreint au serment de haine à la royauté. Quant au « fanatisme » qu'on lui reprocbait. il rappelait que, partout où il avait officié, l'agent municipal, ou un membre de la municipalité, ou même le commissaire de police était présent, et que rien de délictueux n'avait jamais été relevé dans ses instructions. « Ma con- '< duite est tellement irréprochable, dit-il en terminant. « que, dans le temps de la Terreur, je ne fus ni dénoncé ni c( persécuté, ce qui doit prouver à mes juges mon inno- « cence et la calomnie que l'on emploie dans ce moment (< pour me rendre suspect au gouvernement. » A l'appui de ses dires, il déposait tous les certificats que, depuis 1792, kii avaient délivrés les autorités compétentes.

Les jurisconsultes du ministère de la police relevaient la justesse de ces raisons ; mais le ministre Duval n'était pas de caractère à affronter le mécontentement d'un Directeur. Il chercha une autre piste. Informé d'une cérémonie qu'avait présidée l'évèque de Saint-Papoul à Sucy en Brie (Seine-et-Oise), avant même d'en connaître la date, le caractère et les détails, il traça le programme suivant : « Demander des renseignements positifs sur les fonctions qu'il a exercées dans le canton de Sucy ; y joindre la notice du rôle qu'il a joué à Saint-Roch avant le 18 fructidor, et en composer le considérant d'un projet de déportation à la Guyane Française. » La condamnation ainsi prononcée d'avance, on envoya un agent à Sucy ; le

commissaire de canton fut chargé de faire une enquête. Ce commissaire n'était antre que le ci-devant chevalier de Piis, chansonnier, naguère secrétaire-interprète du comte d'Artois et fondateur du Vaudeville ; après s'être réfugié dans le Midi pendant la Terreur, il avait réussi, depuis thermidor, à se glisser dans l'administration.

Si l'on en croit la lettre du commissaire et le rapport de l'agent, Mgr de Maillé s'était rendu à Sucy avec un grandvicaire pour donner la confirmation; plus de trois cents personnes l'avaient reçue : les curés des communes voisines avaient été convoqués à cette cérémonie ; Mgr de Maillé aurait déclaré que « l'enfer ne prévaudrait pas sur le paradis » (on devine comment l'agent et le chansonnier interprétaient cette phrase); il avait béni au sortir de l'Eglise toutes les personnes qui se pressaient sur son passage ; enfin, il y avait eu chez M. d'Aulnoy un grand dîner auquel assistaient, avec Mgr de Maillé, Thierry de Grandval, frère du valet de chambre du roi Louis XVI. et un ancien magistrat, M. d'Ormcsson. Ces faits remontaient au 3 juillet 1797, c'est-à-dire à une époque contemporaine de cérémonies analogues à Saint-Roch et à Saint- Eustache, lesquelles étaient considérées comme ne pouvant tomber sous le coup de la loi. Quant aux paroles que Mgr de Maillé avait pu prononcer, celles qu'on rapportait, fussent-elles exactes, étaient trop vagues pour servir de base à une accusation sérieuse.

Mais le ministre ne s'embarrassa pas de ces détails, et de la note ah irato de Reubell combinée avec les rapports de ses agents qu'il aggrava sans façon, il composa l'arrêté suivant : « Considérant que le nommé Mai/lé, ci-devant évoque de Saint-Papoul, est signalé par l'opinion publique comme le chef des fanatiques ; qu'il a prononcé dans la ci-devant église de Sussy (sic) un discours dans lequel

LA PERSÉCÙTIOiS' RELIGIEUSE 199

il o. criéanathème contre la Révolution et annonce le retour prochain de l'ancien régime ; qu'enfin, il a ordonné des prêtres brigands et assassins et que sa présence sur le territoire français compromet la tranquillité publique ; Arrête, etc. » (2 février 1799)'.

L'évêque de Saint-Papoul écrivit à Reubell ; il rappela les preuves de soumission aux lois qu'il avait données ; la modération notoire de son caractère ; une telle correction dans son attitude que, sous Robespierre, il avait pu vivre sans être inquiété, vivre à Paris où les siens avaient payé de sanglants tributs à la Terreur. Démarche inutile ! Revellière-Lépeaux, qui avait signé l'arrêté ; Reubell qui l'avait provoqué, étaient trop heureux d'avoir pu atteindre un évêque, enchaîner pour ainsi dire les bénédictions qui s'échappaient de ses mains et tarir la source des onctions sacerdotales. Cet arrêté témoigne du moins que l'exacte observation des lois (et qui la pratiqua plus que Mgr de Maillé?) ne mettait pas à l'abri des colères du Directoire, et que, à défaut de griefs réels, il savait en inventer -'.

' Les passages en italique sont soulignés dans l'arrêté. — On remarquera : 1° que Mgr de Maillé n'avait pas «crié anathème à la Révolution 11 ; les rapports officiels ne disaient rien de semblable; 2° qu'il ne pouvait être responsable de la conduite des prêtres qu'il avait ordonnés, fussent-ils, comme on le prétend gratuitement, «brigandsetassassins. "

- Le ministre de la police profita de la circonstance pour comprendre dans un même arrêté de déportation plusieurs prêtres de Sucy et des environs qui avaient pris part à la cérémonie du 3 juillet 1797. — Les détails que nous venons de donner sur Mgr de Maillé sont absolument authentiques et contribueront à fixer la phj'sionomie de cet évêque, qui ne fut, ce nous semble, ni intrépide, comme on l'a dit, ni pusillanime, comme on l'en a accusé. Lorsqu'il mourut en 1804, les Annale!> catholiques lui rendirent hommage dans ces termes judicieux : » S'il n'a pas partagé l'honorable exil de ses collègues, on peut dire aussi que ses collègues n'ont pas partagé son honorable captivité, et s'il faut ici mesurer la gloire d'un évêque par le nombre de ses épreuves et de ses dangers, peut-être que M. Maillé (sic) mérite d'avoir la palme." — J'ai publié dans la Revue de la Révolution, octobre 1883, un article spécial sur Mgr de Maillé.

CAS DIVEKS

5; I . — Kinif^rcs reiitn'.i.

C'était l'idce tixo de Revellière-Lépeaux. (4 cola bien antérieurement à Fructidor, d'assimiler aux émigrés les prêtres déportés rentrés et de leur appliquer les même pénalités. Certains de ces prétendus émigrés comparurent, comme nous l'avons vu. devant des Commissions militaires qui les condamnèrent à mort : la plupart furent frappés de déportation.

L'examen de ces dossiers suggère deux observations.

L'une, c'est que beaucoup de ces prêtres étaient rentrés à la faveur de la loi du 7 fructidor, autorisés par elle, sur la foi des droits civiques qu'elle leur rendait. A peine arrivés à leur destination, on les arrête, on les emprisonne, on les déporte. Pour quelques-uns, le délai légal n'était même pas écoulé : on les condamne avant que la loi qui les déporte soit promulguée '.

Autre observation. Plusieurs de ces prêtres qu'on qualiliait d'émigrés n'étaient pas même des déportés de 1192 et n'avaient jamais passé la frontière. Toullier, frère du célèbre jurisconsulte, s'était retiré à quelques lieues de sa cure ; on l'inscrit sur la liste des émigrés de Dol (lUe-et-Vilaine). — Dans la Lozère, le commissaire donne une liste de quatrevingt un prêtres, « inscrits, dit-il. sur la liste, bien qu'ils

' Vingt prèlre.«, Vendéen.-; el Bretons, arrêtés à Fontenay-le-Comte ; .Nacquefaire, de Sauniur; Bonnerv, de l'Hérault, ii Toulon; etc. F' 7337.

n'eussent pas quitté le territoire » . Dans le Puy-de-Dôme, Qiiesne, ancien aumônier de l'hôpital général de Riom. faute de ressources, ne quitte pas son pays ; Lavort a fait la soumission de 1795 ; Cambefortn'a pas émigré davantage ; l'administration reconnaît tout cela ; et pourtant, elle leur reproche à tous trois de ne pas s'être présentés, après fructidor, pour demander une feuille de route.

Ces malheureux se cachent, errent dans les bois, changent de refuge chaque nuit, officient clandestinement dans des maisons particulières'. — « Us se cachent, dit le Directoire, donc ils craignent la sévérité des lois '-. » — Cette vie errante est elle-même incriminée : « Considéi'ant que la vie errante de ce prêtre et l'exercice clandestin du culte tendent à fanatiser les citoyens et à troubler l'ordre public "'. » D'autres n'ont pas eu le temps de « fanatiser », car ils ont été arrêtés dès leur arrivée, même avant le coup d'Etat ; or, se trouvant emprisonnés, ils tombent, comme émigrés, sous le coup de la déportation. Les prêtres de Savoie, qui s'étaient retirés en Piémont, rentrent et évangélisent avec ardeur ces populations si longtemps privées de ministres ; on les traque, on les découvre; ils avouent franchement et l'émigration et l'exercice du culte ; la condamnation suit.

§ 2. — Mépvia des iiisli/utions républicaines.

On saitdéjà que le Directoire frappait de déportation tout prêtre qui se montrait " l'ennemi du gouvernement républicain )), ou qui « marchait dans un sens contraire à la Révolution n, ou même qui était seulement »' suspect de

' Les frères Buchel, de la Haute-Saône. F" 73o7. - Arrêté Dutertre (Seine-et-Marne).

•■* Arrêté Ahier (Sarthe); Thiéry dit Fortier et Moiinier, bénédictins de Montivilliers (Seine-Inférieure).

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ne pas aimer le régime républicain ' ». A ces formules de condamnation, on en ajouta une autre : « le mépris des institutions républicaines. » Par ces mots, on entendait non pas la République, le gouvernement existant, mais ce cycle de grandes fêtes publiques dont Robespierre avait tracé le programme et dont François de Neiifchàteau expliquait pompeusement le cérémonial et l'esprit : la Souveraineté du peuple, la Jeunesse, l'Hymen, la Punition du dernier tyran, etc.; puis, ces fêtes plus modestes mais plus t'ré([uentesdu décadi, destinées à faire oublier le dimanche catholique.

Le jour do décadi, il y avait assemblée publique, soit dans la cathédrale , soit dans l'une des églises du culte proscrit. Les membres de la municipalité, accompagnés des élèves des écoles et des gardes nationaux, se groupaient autour de l'autel de la Patrie que décoraient la Déclaration des droits, des emblèmes et des trophées. En place d'Évangile, un des municipaux lisait la déclaration des droits ; en place de prône, le bulletin des lois, les nouvelles politiques, la liste des naissances et des décès ; c'était aussi le seuljourde la semaine où l'oncéiébràtlesmariagesciviques. Des hymnes patriotes, qu'accompagnait l'orgue quand il n'avait pas été vendu, tenaient lieu des psaumes et autres chants d'Eglise. Dans les bas côtés, les citoyens circulaient, causaient, les enfants faisaient tapage, sans s'inquiéter s'ils troublaient ces offices auxquels présidaient parfois, avec une sorte d'aptitude, des prêtres assermentés qui avaient c< abdiqué la prêtrise » et (jui, devenus magistrats municipaux, célébraient le dimanche civique.

Les chrétiens fidèles, et même, par habitude, les indifférents n'en distinguaient pas moins le dimanche catho-

' Les passages entre guillcim'ts sont tous fiiipruntés textuellement k des arrêtés du Directoire.

lique des autres jours et même du décadi; le dimanche, on cessait le travail, on se mettait en toilette ; à l'occasion, on dansait. Grand scandale et d'autant plus que, le décadi survenant, ces mêmes gens se gardaient de danser, travaillaient, tenaient boutique ouverte et restaient en tenue de travail. C'était tromper la loi et préparer un échec à l'institution du décadi. Il fut donc interdit de danser à d'autres jours que le décadi; on prit des mesures pour rendre le travail du dimanche obligatoire ; dans certaines localités, on fit fermer les auberges et les cafés pendant le service décadaire. Ce jour-là (loi du 16 thermidor an Yl), trêve aux saisies, aux contraintes par corps, aux ventes et exécutions judiciaires ; la guillotine elle-même (art. 7) doit s'arrêter ; enfin, interdiction de tous travaux dans les lieux publics, etc. '.

Elles avaient bien peu de succès, ces fêtes décadaires ; déconsidérées d'avance, à peine les avait-on célébrées une ou deux fois avec plus d'apparat que d'entrain, que le public, las et rebuté, ne les accueillait plus qu'avec indifférence et dédain. Elles servaient du moins d'occasion à des tracasseries ou à des mesures rigoureuses. A Paris, on déféra beaucoup de particuliers aux juges de paix ; ailleurs, on ferma des écoles libres dont les instituteurs n'avaient pas conduit leurs élèves aux fêtes décadaires. La déportation fut réservée à ceux qu'on estimait les plus coupables, aux prêtres. Pressés de transférer au décadi la messe du dimanche, ils s'y refusèrent ; beaucoup de constitutionnels firent de même. En chaire, au lieu de recommander le décadi, ils durent souvent en détourner les fidèles, dénoncer la prétention du gouvernement de sup-

' L'École sous la Révolution française., d'après les documents inédits, par Victor Pierre. In-18, 1881. — 175, 178, 187. (Librairie de la Société Bibliographique)

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plantpr et Ho supprimer lo dimanche et de subordonner la fête religieuse à la fête civique. En outre, les cérémonies décadaires et celles du culte catholique se célébrant souvent dans les mêmes édifices, il en résultait des conflits mi 1(^ prêtre ne cédait pas toujours. — Voilà ce qu'on appelait Il mépriser les institutions républicaines '. »

§ ;^. — hiniioriilitr.

Il y avait bien d'autres cas où les prêtres se trouvaient placés entre l'observation de certaines lois et les obligations de leiu" conscience.

Ainsi, dans le désordre qui avait accompagné la Révolution, que d'unions purement civiles et que le prêtre n'avait pas bénies ! que de divorces favorisés par une législation trop facile 1 que d'enfants non baptisés ! Par suite du schisme constitutionnel, combien de sacrements ou de baptême ou de mariage que les prêtres fidèles considéraient justement comme irréguliers et qu'ils invitaient leurs paroissiens à renouveler dans les conditions requises ! In prêtre insermenté survenant dans une paroisse, sa première pensée, son premier devoir était de réveiller la conscience un peu endormie des fidèles, de leur rappeler les lois de l'Eglise dont ils s'étaient écartés, de s'otTrir à leur rendre avec la paix de la conscience un état religieux conforme aux lois ecclésiastiques. Parmi ces citoyens, il y en avait qui s'étaient rendus ac(]uéreurs de biens dits nationaux : convenait-il aux prêtres de ratifier ces aoquisitinns d'immeubles injustement confis-

' f);iuluisson, Xinre ; Vuiilenirt, ,W<(r)i(.' ,• Lejoiudre, Eure-et-Loir. itc. I.p même grief élnit refevé conire les prèlres qui s'étaient faits instituteurs : Crafton, Eure-et-Loir : Bozon, Creuse ; Gros, Orne ; Péchard, Eure-et-Loir; etc.

qués sur le clergé, sur les paroisses, sur les émigrés ? Plus tard, dans le concordat de 1801, l'autorité publique stipulei'a expressément et obtiendra du Pape une sorte d'absolution pour ces ventes et ces achats ; qu'en conclure, sinon qu'avant ce grand acte, les prêtres n'étaient pas libres de prononcer cette absolution, et que, s'ils se gardaient de le faire, c'était moins par une révolte personnelle contre la loi que par une nécessité de conscience ? Combien n'y en eut-il pas à qui l'on reprocha de « troubler l'harmonie entre les époux », » d'alarmer les consciences », d'avoir qualifié de « concubinage » ces unions que le Sacrement n'avait pas précédées, d'avoir refusé pour parrain et pour marraine des personnes qui se trouvaient dans cette situation! Que faire pourtant? Il n'y avait d'autre alternative que de se taire et se rendre coupable devant l'Eglise, ou de parler haut et se rendre coupable devant la loi '.

Contre ces prêtres « fanatiques, anticiviques, désobéissants aux lois », le Directoire se servit d'un mot qui serait pour eux une flétrissure, si le texte même des arrêtés (et il faut les citer) n'en expliquait suffisamment le sens. Musquin (Loiret) a empêché l'agent municipal de faire la lecture de la proclamation Directoriale sur le 18 fructidor : « C'est un être immoral ». — Grandpré, curé de Saint- Louis, à Versailles, est qualifié aussi d' « homme profondément immoral » : on l'accuse d'être « un agent principal du royalisme « et d'avoir arraché à ses sectateurs des sommes considérables » ; tout son crime avait consisté sans doute à solliciter la générosité des fidèles, pour vêtir la nudité de son église et réparer les dévastations du van-

< Tatry, Puy-de-Dome ; Racine et le Riche, Seine-et-Oise ; Genêt, Eure-et-Loir ; Bertrand, Bouches-du-Rhone ; Levret, Orne ; Perroton et Corneville, Loir-et-Cher ; Joffroy, Aube.

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dalisme révolutionnaire. Cette imputation d'immoralité appliquée aux gens qui déplaisent paraîtra moins étrange à ceux de nos lecteurs qui auront présents à la pensée les arrêts récents des conseils académiques ou du conseil supérieur de l'Instruction publique où les prêtres les plus vénérables furent taxés, eux aussi, d'immoralité pour avoir tenté de relever des collèges arbitrairement supprimés.

^4. — Infractions aux lois.

La vie, les fonctions, tous les actes du prêtre étaient comme enveloppés d'un réseau d'embûches sous forme de prescriptions légales. Laissait-il sonner les cloches pour appeler aux offices : sortait-il en costume ecclésiastique pour se rendre du presbytère à son église ; faisait-il une procession extérieure ; prononçait-il en costume sur une tombe du cimetière les prières liturgiques : autant de contraventions' ; les lois de l'an III et de l'an IV ne les punissaient que d'une amende ou de quelques mois de prison ; mais, depuis fructidor, les rédacteurs d'arrêtés avaient gonllé leur style : mépris des lois établies, turbulence, trouble apporté à la tranquillité publique : contre ces infractions ainsi grossies, pouvait-il y avoir d'autre peine que la iléportation ?

,!5 "i. — Déportés df 1794.

Huit cents prêtres avaient, en 179'i-, subi la déportation sur les pontons à Brouage et dans la rade de l'île d'Aix. En moins d'une année, il en était mort plus de cinq cents

* Dalveriiv et Delniotte, Surd ; Pélissié, Aude: etc.

dans la pourriture, les fièvres, les traitements les plus horribles, les plus répugnants à décrire. Il semble que tant de souffrances auraient dû leur valoir sinon la pitié, du moins l'oubli. Avant de quitter les pontons, les survivants avaient pardonné à leur bourreau, ils l'avaient presque excusé. Rentrés dans leurs paroisses, sans se plaindre, sans récriminer, sans rappeler le passé, ils avaient repris l'exercice du ministère dans la mesure que permettaient les circonstances. Soit que leur prudence naturelle leur conseillât là modération, soit que l'administration des âmes absorbât tous leurs instants, il n'était pas de prêtres qui se fussent laissé moins distraire ou entraîner par la politique.

Ces hommes que leurs malheurs passés semblaient protéger contre un retour de persécution, non seulement ne furent pas plus épargnés que d'autres, mais on les considéra comme jugés d'avance. Leur déportation de 1794 démontrait qu'ils s'étaient refusés au serment schismatique de 1790; à quoi bon, dès lors, un nouvel arrêté? Une déportation nouvelle parut la conséquence naturelle de la précédente. Ils l'acceptèrent avec la même résignation, et plusieurs d'entr'eux qui avaient traversé sans y périr l'épouvantable régime des pontons rencontreront la mort, une mort non moins affreuse , dans les sables de la Guyane '.

* Clavier, trappiste de Septfonds, et Cuissot, Allier ; Michel Soudais, curé de Beugnon, Berlie et Fromentot, Yonne ; Modeste Bernard et Frère, yiome; Rousseau (Michel)et Guilloreau, Sarthe ; Pradal, Tarn; Alanion, Lot; Rabaud-Rolland, Deux-Sèvres, etc.

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