LE CLERGE CONSTITUTIONNEL
SOMMAIRE. — l. Les prêtres constitutionnels, s'ils exercent le culte, ne sont pas moins suspects an Directoire que les réfractaires : tnémes griefs, mêmes rigueurs. — Marcepoilmal récompensé de ses brochures en faveur du serment de 90 et de celui de fructidor. — Zabée, aumônier de jacobins. — Portaillier, ministre du culte à Sainte Madeleine de Paris, condamné pour avoir célébré un service funèbre le 21 janvier. — U. Le décadi; résistance des constitutionnels; réfutation d'allégations de l'abbé Grégoire. — Le prétendu Concile national; sa lettre aux pères et mères de famille sur l'éducation de la jeunesse; mécontentement du Directoire. — Maudru, évêque des Vosges et Le Coz. d'IUe-et- Vilaine ; on n'ose aller jusqu'à les déporter. — Contingent infime des Constitutionnels dans la déportation
Nous avons vu de combien de prétextes, quelques-uns légaux, se trouvait armée contre les prêtres fidèles la persécution Directoriale. Le clergé constitutionnel n'offrait pas la même prise. Serments, déclarations, ses membres s'étaient prêtés atout ; on les voyait tellement soumis qu'il fallait bien les supporter. Pour beaucoup d'entre eux, le serment de 90 n'avait été qu'une erreur théologique, une défaillance de l'esprit ou du caractère qui avait laissé intact l'honneur sacerdotal. De là, certaine difliculté de les distinguer du prêtre insermenté : prédications, pratiques religieuses, mœurs respectables , que de ressemblances qui laissaient supposer ime rétractation secrète ! S'ils n'étaient pas allés juque là, n'avaient-ils pas le grave
tort et d'exercer le culte, et de conserver chez les populations, les traditions religieuses ? Ainsi pour avoir satisfait naguère à une loi surannée, ils avaient conquis le droit de perpétuer une religion dont le gouvernement souhaitait la ruine.
A ce titre, les prêtres constitutionnels, si leur vie est digne, s'ils exercent le culte, sont suspects au Directoire. Aussi ne se fait-il pas scrupule de les poursuivre ; il relève contre eux les mêmes griefs que nous avons vu imputer aux prêtres fidèles : tenue de registres faussement dénommés de l'état civil; principes contre-révolutionnaires inspirés à la jeunesse par des prêtres instituteurs ; processions extérieures ; propagation des principes du fanatisme; désobéissance aux lois, mépris des institutions républicaines, et jusqu'à ce délit à'immoralité dans le sens spécial que le Directoire attachait à ce mot'.
On ne leur sait même pas gré d'avoir prêté le serment de haine à la royauté ; lun est soupçonné « de ne lavoir prêté que pour conspirer avec plus d'audace » ; tels autres de « continuer, à l'abri de ce serment leurs manœuvres contre la sûreté de la République -. » Druyer, curé de Serville (Eure-et-Loir), malgré la liste de ses serments, malgré les attestations de ses paroissiens, malgré ses quatre-vingts ans, n'en est pas moins condamné. D'autres ont renoncé au ministère et ont accepté des fonctions publiques ; ils ont été, ils sont encore maires, adjoints, juges de paix; ils ont figuré aux armées, dans les services auxiliaires; ils montent la garde, ils sont porteurs de cer-
* Couderl de Prévignaud, curé de N.-D. de Niort, et Pilot, son vicaire ; Delafraye et Lelièvre, Oise; Gilbert Sonnet, Nièvre; dix autres prêtres de ce département; Dubault, Quillaud et Sonnet, Indre-et-Loire; Pliilippe Marchand, Ovne.
- Magnier, ancien sous-prieur de la Trappe de Mortagne, Gourv, Lav et Vaillant, Cher; Debeaussard et Nugues, Eure.
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tificats de résidence, de civisme, de républicanisme. Toutes ces précautions ne les sauvent pas : sur une di-nouciation, sur le soupçon qu'ils se sont rétractés ou qu'ils exercent clandestinement le culte, ne fût-ce que pour euxmêmes ou pour la famille qui l"ur donne l'iiospitalilc le Directoire les frappe et leur retire le liiMiélice d'une longue et pénible complaisance aux lois '.
Parmi ces prêtres assermentés et fonctionnaires, se trouve un sieur Marcepoil. ancien chanoine de Saint- Papoul et avocat postulant au parlement de Toulouse pour les matières bénéliciales. En 1792, il publia une brochure en faveur du serment de liberté et d'égalité ; on ne l'en jeta pas moins en prison en 1793. Après fructidor, agent municipal et ministre du culte à l'Isle en Dodon, il soutint par un nouvel écrit la légitimité du serment de haine à la royauté. Ses arguments déplurent; en dépit de ses bonnes intentions, le Directoire estima sa doctrine « perfide, fausse, dangereuse, tendant directement à corrompre l'esprit public et justifiant en quelque sorte la trahison et le parjure. » En récompense de ce zèle peu mesuré, il fut révoqué des fonctions d'agent municipal et condamné à la déportation -.
Zabée, prêtre assermenté des Ardennes, était un personnage remuant, sans mesure, irrégulier dans sa con-
' Milochau, Seinc-et-Où'e; Bailly, Fleurance, Chacliay et Picard, Vos(jes; trois cousins, Jean, Denis et François Daviot; Vautherot, (iuin et Bourgeois, tous six du Douba, rélraclés peut-èlre.
- Arch. Xtit. F' 7.340. Picot (MiUnoires sur l'histoire ecck'siastique à ta fin (lu XVIIP siècle. VII, 143) prétend que Mgr de Maillé et Marcepoil, «son grand vicaire », furent conduits sur la même charretteù Rochefort. Or, Marcepoil arriva à Hocheforl en janvier 1798 et Mgr de Maillé à l'ile de Ré en février 1799 ; celui-ci partit de Paris, celui-là de risle-en-Dodon. La violence avec laquelle Marcepoil parle des prêtres réfractaires ne me permet pas de croire qu'il ait été, en 1798. grand vicaire de Mgrde Maillé, j'ignore s'il l'avait été avant la Révolution.
duite, emporté en politique comme en religion. Détenu pendant seize mois dans diverses prisons, mis en liberté le 13 ventôse an II, il avait exercé le culte dans plus de vingt communes où l'appelait la piété des fidèles, privés depuis longtemps des secours religieux. Baudin (des Ardennes) écrivait de lui : « Si, par impossible, quelque société populaire se composait une chapelle, il serait probable qu'elle se choisirait Zabée pour aumônier. » Le Commissaire des Ardennes donna sur son compte les renseignements les moins favorables, et ce prêtre assermenté, ce républicain intempérant se trouvera confondu dans la déportation avec des réfractaires et des royalistes '.
Un cas plus singulier encore est celui du sieur Portaillier (Pierre). Non seulement il avait prêté tous les serments ; mais, après avoir été officier municipal à Lyon, il avait accepté du comité de salut public la mission de << mettre en bas » les cloches de cinq départements (Haute- (jaronne, Landes, Hérault, Ariège, Pyrénées-Orientales) ; cette mission, il l'avait remplie, s'il faut l'en croire, « à la satisfaction de la Convention. » Après la Terreur, il vint à Paris. « La misère, dit-il, l'obligeant à exercer le culte, » il fait la soumission et la déclaration exigées, et rouvre, comme chef de culte, la chapelle du couvent de la Ville l'Evêque, rue de la Madeleine.
En janvier 1797, cet ancien agent de la Convention célèbre dans la chapelle un service solennel à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et ne craint pas de parer le cénotaphe des attributs de la royauté. Après fructidor, il prête le serment de haine ; mais, le 21 janvier suivant, comme l'année précédente, il se prépare à « honorer la mort de Capet. » La police avertie envoie un
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agent. Son rapport nous apprend que " le service a été exécuté dans la plus grande pompe avec diacre et sousdiaci'e, chantres portant chapes, autel tendu comme dans l'ancien régime, le chœiu' décoré de deux squelettes, le tombeau et le toit entourés de huit cierges, la grande croix à la tète, le bénitier aux pieds, une croix sur le corps, sans couronne pour cette année. — Sans couronne 1 ( In le voit, Porlaillieravait gardé encore (juelque prudence. — 11 y avait environ quarante personnes dont douze hommes, presque tous ouvriers, et, de toutes les femmes présentes, il n'y en avait que six liahillées proprement. Le service avait duré une heure un (juart. »
Célébrer deux années de suite un s.ervice coinmémoralif de la mort du Roi et de la Reine sous le règne de régicides et dans un temps oîi le serment de haine à la royauté était exigé de tous les citoyens, n'était-ce pas « trahir des intentions contre-révolutionnaires et troubler l'ordre public » ? Le Directoire le pensa bien, mais les antécédents de Portaillier durent atténuer ses torts; ce jacobin éprouvé n'avait-il pas cédé à l'attrait des honoraires plutôt ([u'à ses affections politiques ? Il semble qu'on usa d'indulgence; la condamnation ne vint que quatre mois après, et il se passa une année encore avant qu'elle fût exécutée '.
Le refus de prendre part aux fêtes décadaires ou de transférer le dimanche au décadi, provoqua aussi contre le clergé constitutionnel plus d'un arrêté de déportation :
• Envoyé à l'Abbaye, puis à la maison de santé du Temple ; on paraissait l'y oublier lorsqu'un de ses amis, ayant demandé à le voir, rapi)ela l'attention sur lui. 11 fut e.xpédié à l'ile de Hé où il arriva li' 15 mars 1799, c'est-à-dire plus d'une année après son arrestation. F' 7391 .
mais faut-il croire, comme l'écrit l'abbé Grégoire, que ce clergé opposa « une sublime résistance » et que « les fêtes décadaires furent pour lui l'ère des martyrs"? » Laissons de côté la fantaisie qui lui est ordinaire d'attribuer à la secte qu'il croyait gouverner une importance, un nombre et un héroïsme hors de proportion avec la vérité ; si l'on ajoutait foi à ses chiffres, il faudrait dire que tous les prêtres qui exerçaient alors le culte étaient des prêtres constitutionnels. 11 suffit d 'énoncer cette prétention pour en faire justice. Il est vrai qu'il cite des noms : mais par quel hasard aucun de ceux qu'il donne ne figure-t-il soit dans les arrêtés de déportation, soit sur les listes des déportés ? Si le clergé constitutionnel avait été aussi nombreux et aussi disposé au martyre qu'on veut le faire croire, il eût fourni plus de victimes à la persécution : or il ne forme parmi nos déportés qu'une infime minorité ; d'où il serait naturel de conclure ou bien que ces prêtres constitutionnels étaient assez clairsemés, ou qu'ils furent plus dociles qu'on ne le dit'.
L'abbé Grégoire cite deux évêques de la secte. Constant, d'Agen; Héraudin, de Chàteauroux, comme ayant refusé, « malgré les menaces de déportation, » de transférer le dimanche au décadi : où est la preuve de ces « menaces » ? D'après les documents que nous avons consultés aux Archives Nationales, deux évêques constitutionnels, deux seulement, Maudru, des Vosges, et Le Coz, d'IUe-et- Vilaine, paraissent avoir encouru la colère du Directoire. Voici dans quelles circonstances.
' Les Annales de la Religion (journal des Constitutionnels), n" du 3 juin 1797 ; Le Coz, dans un discours à Notre-Dame le la août suivant ; (irégoire, Histoire des sectes religieuses, I, 323-340 et II, 4o3, ont prétendu que d'après un relevé faitàradministration des domaines en Vendémiaire anV (septembre-octobre 1796) 32 214 paroisses étaient presque toutes desservies par des prêtres assermentés. Avant de discuter ce document, il faudrait le connaître ; or ni Grégoire, ni ceux qui ont reproduit ses affirmations, n'ont jamais montré ni publié cette pièce.
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En août et septembre 1797, c'est-à-dire aux environs du 18 l'rnctidor. il s"était tenu à Paris une réunion de membres du clergé constitutionnel, à la suite de laquelle parut une Lettrp sjjnodiqiie du concile national de France ( elle avait hardiment assumé ce nom) au.r pcrcs et mères et à tous ceux qui sont charr/és de l'éducation de la jeunesse, signée, au moins dans l'imprimé, de trente et un évéques constitutionnels, de onze procureurs fondés des évéques absents, de cinq députés des presbytères (diocèses où l'évêque était mort et n'avait pas été remplacé) et de cinquante prêtres députés de diocèses '.
Cette pièce apporte un nouveau et précieux témoignage à l'appui de celles que nous avons déjà publiées sur l'état de l'instruction pnblicjue à cette époque^. On y signale « ce dénùment », ce " dét'ant [)resque absolu de moyens où vous a réduits un vandalisme destructeur » ; on dénonce « des scandales communs et publics, une licence portée à son comble, un mépris presque universel des décences (sic) et de la modestie ». On ne craint même ni de regretter les anciens établissements d'instruction, ni de critiquer dans les écoles républicaines « l'enseignement aride et emphatique » qui y était donné. Comme conclusion, la lettre insiste sur la nécessité d'organiser des écoles chrétiennes, recommande la récitation des prières, des psaumes, des épîtres et évangiles ; le concile va jusqu'à décréter expressément qu'il faut avant tout faire choix d'un instituteur chrétien, nommé par le>s parents sur la présentation du curé et que l'évêque devra approuver : n'est-ce pas de cette manière que les choses se passaient le plus souvent avant \ 789 ?
* In- 16 de 64 p. : 2,21, 32-34.
- (^f. L'école sous lu Révolution, passim.
Quelque soin qu'eussent pris les constitutionnels d'affirmer leur dévouement à la République et leur soumission aux lois, comme pour suggérer entre eux et le clergé catholique l'idée d'un contraste désobligeant pour celui-ci, le Directoire n'avait pas vu sans déplaisir cette réunion qui témoignait d'une certaine force et qui pouvait passer pour un essai ou pour une preuve de réorganisation. La publication de la lettre synodique, sa diffusion dans plusieurs départements, ces décrets ecclésiastiques qui entreprenaient sur les lois républicaines, changèrent la mauvaise humeur en colère. Rapport du ministre de la police, rapport du zélé commissaire des Vosges, Dieudonné, contre Maudru, son évêque ; celui-ci est déféré au tribunal correctionnel comme signataire et propagateur de la lettre, condamné à 100 fr. d'amende et six mois d'emprisonnement : il est emprisonné à Epinal.
On ne s'en tint pas là. L'enquête à laquelle il fut procédé révéla que Maudru avait parcouru son diocèse ; qu'il avait « entretenu le fanatisme » ; qu'il avait parlé de ses souffrances, de sa détention sous la Convention ; trois fois désigné pour l'échafaud, il avait été sauvé trois fois. « De telles visites de la part de cet évêque nuisent à la tran-. quillité publique et retardent les progrès des institutions républicaines. » Ainsi parlait le projet d'arrêté de déportation déjà rédigé contre Maudru. Mais le ministre de l'intérieur, tout en blâmant « l'attachement de l'évêque des Vosges aux pratiques superstitieuses du culte catholique et l'entraînement de son zèle apostolique», estima « qu'on ne devait pas lui appliquer la loi du 19 fructidor par la raison que les prêtres réfractaires, plus dangereux encore que les autres, tireraient de cette rigueur un sujet de triomphe ».
11 en fut de même pour Le Coz. Prenant son rôle d'é-
vô(|np au sôi'inux. il taisait relever les croix et sonner les cldchcs ; il |nii\ n(|iiait dos processions extérieures, Installait des nirés. Dans des lettres jtarticulières, il insistait sur la nécessité de la relig;ion <■ pour comprimer les passions et arrêter Tavalanidie d"immoralité (|ui menace de couvrii' tout le solde la Hépubli([ue ». Enfin dans des« Obsmntioxfi sur ht lêlèhration des dimanches,» il combattait publiquenicnl la translation du dimanche au décadi.
In simple prêtre, tenant une telle attitude, n'eût pas échappé, fùt-il constitutionnel, à la déportation. Merlin, averti, dénonça Le Coz. Le commissaire d"Ille-et- Vilaine
fut d'un autre avis : <• Je crois dangereux, au moins
dans ces circonstances, de sévir contre ce Le (loz, dont la déportation pourrait faire un sujet de désunion entre des républicains prononcés et serait à coup sûr un triomphe éclatant pour l'aristocratie qui cherche à tirer parti de tout'. » Ç^ février 17i)9)
Ces ménagements administratifs pour les évèques Maudru et Le Coz, révèlent la politi(|ue du Directoire et montrent suftisamment que les fêtes décadaires ne furent ni pour eux ni pour leurs prêtres " l'ère des martyrs ». Il est opportun peut-être de le dire dès maintenant : à la Cuyane, vingt prêtres ; à l'île de Ré, quatre-vingts, voilà dans ((uelle proportion modeste le clergé constitutionnel fournira son tribut à la persécution ; encore faut-il ajouter à son honnein" ijue plus de la moitié de ces prêtres, partis schismatiques de leiu's paroisses, y rentrèrent plus tard réconciliés et fidèles.
' Arch.ynl. F" 7398. .Maiulru donna sa démission en tSOI et devint curé de Stenay ; plus tard, il prit sa retraite et mourut à Bclleville en février 1821. — On sait que 1-e Coz fut nommé archevêque de Besançon et qu'il prétendit ne s'être jamais rétracté.