‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 22 sur 81 · PRETRES APOSTATS · texte numérisé non relu

PRETRES APOSTATS

SOMMAIRE. — Les prêtres apostats furent-ils aussi persécutés que l'ont dit leurs amis du Corps législatif? — Leur nombre : dix à douze. — Chayrou, « caméléon, donc coquin dangereux. » — Léandre Démophile Deschanips, de Saintes. — Malteste-Lavergne, Dupuy et Planier, prêtres mariés, poursuivis comme anarchistes. — Biographie de Planier. Nombreuses pétitions en sa faveur. — Quelques autres.

Les prêtres constitutionnels dont nous venons de parler avaient en général respecté leur caractère ; ceux dont il va être question l'avaient, autant qu'il était en leur pouvoir, répudié. Blasphémateurs de leur foi, en rupture de toute discipline, ils s'étaient placés d'eux-mêmes en dehors de la hiérarchie ecclésiastique. C'étaient des citoyens, des fonctionnaires, des gens abandonnés aux passions de l'homme, se jetant parfois dans les excès politiques : comment leur décerner encore le nom de prêtres ? Et pourtant, comme par une ironie de leur destinée, le caractère indélébile du sacerdoce continue à peser sur eux ; en dépit de leurs abjurations publiques, de leurs monirs, de leurs scandales, c'est comme prêtres que le Directoire va les poursuivre : grâce à la loi du 19 fructidor, il atteindra ainsi en eux d'une façon plus sûre et l'homme politique et l'adversaire du moment.

Quelque bruit qu'on ait tenté de faire en ce temps-là au

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sujet de ces soi-disant (jrètres, de ces victimes d'un i'(^gime auquel ils avaient donu<5 tant de gages, on peut les compter, on peut même les nommer tous. Si, dans les mêmes rangs, nous aspirions à compter les persécuteurs, la tâche ne serait ni aussi courte ni aussi facile. Combien n'y en eut-il pas, de ces prêtres apostats, qui. administrateurs de districts, agents nationaux, commissaires de département, s'associèrent alors avec acharnement à l'œuvre cruelle dn Directoire ! Grégoire en évalue le nombre à deux mille. De victimes, de déportés, nous n'en trouvons, après examen, que dix à douze au plus ; la politique, qui les avait égarés, fut aussi la seule cause de la condamnation qu'ils partagèrent avec les prêtres fidèles.

C.hayrou. du Ilaut-Rhin, avant la {{évolution prêtre à (lolmar et gouverneur des enfants d'une famille noble de ."Strasbourg, avait prêté le serment de 1790 et était devenu vicaire de l'évêque constitutionnel du Ilaut-Rhin. En \ld'-\. il se montra « un des instruments les plus servîtes de la tyrannie révolutionnaire h. — » Ce fut lui. dit une pétition, qui. révélant au peuple qu'il avait été toute sa vie un trompeur, essaya de mettre en vogue des principes subversifs de la morale publique qui éloignaient du c(eur de l'homme probe ou du malheureux l'idée consolatrice d'un Dieu rémunérateur de la vertu. » Nommé commissaire civil par Hérault de Séchelles, il ferma les temples protestants comme les églises catholiques. " renversa les autels où il avait naguère sacrifié, brisa les stat>ies et se montra publicjuement le prêtre et l'apôtre de la Raison. "

Après thermidor, il ciiangea de masque. Il se rétracta on passa pour l'avoir fait entre les mains d'un délégué du cardinal de iSohan ; il fré(|uenta les prêtres réfractaires : il imprima un catéchisme allemand, qui. d'après l'ar-

rété, prêchait ouvertement la haine de la République; il publia, répandit, traduisit des pamphlets contre-révolutionnaires. En 1796, il fut nommé professeur de langues vivantes à l'Ecole centrale de Colmar et en même temps secrétaire interprète près le Tribunal criminel. Après le 18 fructidor, flairant le danger de ses volte-faces, il donna sa démission de ces deux emplois. Mais un groupe de républicains le dénonça au Directoire ; le commissaire lit de même. En marge du rapport, le ministre écrit ; « Cet homme paraît un caméléon, donc un coquin dangereux. « Malgré la recommandation, assez tiède, d'ailleurs, de son frère, professeur à l'hôpital du Yal de Grâce, Chayrou fut condamné à la déportation (2 février 1798) '.

Passons à un autre personnage.

Le 4 janvier 1798, ordre avait été donné par le Directoire de saisir à Saintes des marchandises anglaises. Le bruit courut que cet ordre secret avait été éventé par un sienr Deschamps. — " Qui est, ce Deschamps? Est-il toujours prêtre ?» — A ces questions officielles, il était, vu sa notoriété, facile de répondre.

Deschamps (Pierre-Augustin), d'abord vicaire de Chaniers, puis, ayant prêté serment, curé constitutionnel de Dompierre (Charente-Inférieure), avait, le 31 octobre 1791 , prononcé dans la cathédrale de Saintes l'oraison funèbre de Mirabeau. Electeur de 1792, secrétaire général du département, Léandre Démophile (c'étaient ses nouveaux prénoms) déclara, dans une impudente profession de foi

' Arch. Nal. V 7240. Au retour de l'ile de Ré, Chayrou fut, sous le premier Empire, professeur à l'École polytechnique, et, sous la Restauration, inspecteur-vérificateur de la librairie étrangère ;i la préfecture du Bas-Rhin. Il mourut à Strasbourg le 31 mai 1842, âgé de quatre-vingt cinq ans et neuf mois. La Revue catholique d'Alsace, à qui J'emprunte cesderniers renseignements(1866,p. o09), passe sous silence le rôle de Chayrou pendant la Révolution.

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" qu'il n'avait jamais oxercô les fonctions soi-disant ecclésiastiques qu'avec la plus grande répugnance: que jamais il n'eût pris cette profession, dont il reconnaissait le charlatanisme, s'il n'y avait pas été contraint parla nécessité et par l'espoir d'une vie aisée et tranquille. » En conséquence, il annonçait « aux administrations de département et de district, aux autorités constituées de la ville de Saintes, à la République entière, à tout le genre humain ». qu'il i< renonçait dès ce moment à l'exercice d'un ministère odieux ». qu'il s'engageait « à professer la morale universelle et à propager de toutes ses forces les principes austères du républicanisme ». ajoutant : « Je me repose avec confiance sur la justice d'une nation éclairée et magnanime qui ne saurait me livrer à la misère après le sacrifice loyal et volontaire que je lui fais d'une profession qui était mon unique ressource. »

En sus de cette plate et honteuse déclaration. Deschamps avait publié des dialogues. L'un de ces dialogues avait pour titre : ///> In Helufinn : on y lisait : — <■ De toutes ces religions, laquelle a été la moins funeste au genre humain ? — Philol('-lhh : c'est la religion p.wenne. Elle était douce, humaine, tolérante et sans dogmes.... La plus funeste au

flENRE HU.MAIN EST SANS CONTREDIT LA UEI.KilON CHRÉTIENNE. »

La Terreur passée. Deschamps, (jui était du reste un homme lettré, instruit, d'esprit agréable', et à qui il ne mancjuait que la dignité du caractère, se dégoûta vite de ses tristes amis de la veille, oublia ses propres erreurs et s'en vint chez un sieur Hardy, prêtre, parent de Uegnaull de Saint-Jean d'Angély, et qui avait reçu des pouvoirs pour réconcilier les prêtres. Mais on ne lui accorda pas ce qu'il demandait. Préoccupé de s'assurer des ressources et de ne

' Je trouve ces indicatinn^ dans les noti-x de Mgr Brumauld de Beauregard qui connut Descliamps à Hocliefort. Infrà. L. V.

pas faire des sacrifices gratuits à sa patrie, Deschamps devint tour à tour élève de l'Ecole normale de Paris, souschef au département, professeur de langues anciennes à l'Ecole centrale de Saintes. L'école n'ayant pas d'élèves, il obtint le poste de secrétaire général du département. On assure qu'il y fit preuve de modération et qu'il y rendit des services.

Aux élections de 1797, il avait, par un écrit public, conseillé à ses concitoyens de « repousser avec indignation les nouveaux enrichis par les dilapidations et l'agiotage, les persécuteurs de l'innocenceetdes talents, les ignorants présomptueux, les aboyeurs maratisés qui crispaient tous les cœurs et nageaient dans les larmes ; ces lâches conventionnels, ivres d'un pouvoir qu'ils ne savent point abandonner. » Plus tard, persistant dans cette nouvelle attitude, Deschamps ne craignit pas d'appeler le 18 fructidor (( une journée infâme », de ridiculiser les opinions des Directeurs et les tendances du Corps législatif épuré. L'apostat de 1793, le prédicateur des « principes austères du républicanisme », mis en arrestation, emprisonné à Saintes, fut condamné à la déportation « comme ayant été aux élections de l'an V un des plus zélés coopérateurs des agents royaux et comme ayant manifesté à toutes les époques sa haine contre le gouvernement républicain et ses institutions. » C'était le 14 mars 1798. En le frappant à cette date, le Directoire ne se vengeait pas seulement du passé ; il mettait Deschamps hors d'état d'influencer les élections qui allaient se faire (1"^ Germinal-21 mars'.)

Chayrou et Deschamps avaient été condamnés pour

* F" 7397. — .< Après le Concordat, Deschamps fut curé de Gerniiguac, où i! est mort, le o septembre 1844, laissant une fort triste réputation. « — Bulletin de la Société des ArcJiicen historiques de lu Saintomje et de l'Aunis, l'>' octobre 1883, 241.

tendances contre-révolutionnaires; c'est comme anarchistes que le Directoire va poursuivre trois prêtres mariés do la Vienne, Dupuy, ancien curé d'Usson, MaUeste-Lavergne (|ui écrivait : « Je ne croyais pas pouvoir être traité comme pi'ètre », et Mignien, dit Planier. Ce dernier était le plus important des trois.

Planier était né à Poitiers. En 1772, il s'était l'ait prêtre Il pour complaire, disait-il, à ses parents ». En 1773, il enleva une fille de bonne famille, l'emmena à Londres, s'y maria, et alla s'établir à Bristol où ses alïaires prospérèrent. En 1792, il rentra en France, lit régulariser civilement son mariage à Paris, prêta serment et desservit pendant huit mois comme vicaire constitutionnel la paroisse de Lusignan. En même temps, il s'enrôlait dans la garde nationale, contribuait aux dons patriotiques , achetait pour 8.'j,(}00 livres de biens nationaux. 11 convoita même l'épiscopat ; mais sa candidature n'eut pas de succès. Rebuté de ce côté, le 12 novembre 1793, il abdiqua la prêtrise, devint membre du Comité révolutionnaire, et, en 1794, président du tribunal criminel de la Vienne. De son passage dans ces fonctions, il était resté de tristes souvenirs, et Thibaudeau ne le calomnie pas lorsqu'il l'accuse d'avoir jugé suivant ses caprices, de n'avoir pas tenu registre de plusieurs jugements contenant condamnation à mort ou à d'autres peines aftlictives,d'avoirjugé sans jurés, ou de s'être composé un jury de complaisants où le greffier venait même parfois remplir son rôle. Quant à sa fortune, elle lui servait soit à acquérir les biens de ses victimes. soit à intimider ou à séduire.

Thermidor venu, Planier fut jeté en prison ; comme tant d'autres, l'amnistie le sauva. Il quitta Poitiers et se réfugia à Paris. Il y devint, dit-on, l'instrument du parti anarchique. Le coup d'Etat de fructidor le releva de sa dis-

grâce ; en décembre 1797, il fut admis comme iectem- du culte théophilanthropique pour les 1", 3^ et 4' arrondissements de Paris, prêta le serment de haine à la royauté et à l'anarchie. Les élections de 1798 l'ayant ramené à Poitiers, il y devint membre du cercle constitutionnel et reprit un rôle d'agitation et d'intrigue, parcourant les cantons, se présentant dans les assemblées électorales et cherchant à faire triompher les candidats jacobins. L'événement n'ayant pas répondu à ses efforts, la prudence lui conseilla encore de quitter le département de la Vienne et de se retirer à Saintes ; riche, se montrant l'ami des sciences et des arts , souple dans sa conduite , il avait réussi à se faire nommer professeur de législation à l'École centrale. Mais, depuis quelques mois, une dénonciation le poursuivait ; l'arrêté ne fut rendu pourtant que six mois après (novembre 1798); Planier, averti par une fille qui lui était dévouée, réussit à s'échapper et se cacha.

D'anciens proconsuls de la Convention, Garnier, Bernard (de Saintes), Ruamps, qu'avait signalés jadis ieurhaine brutale et sanguinaire contre le clergé, se firent les répondants, et les défenseurs de ce prêtre déchu, leur confrère en jacobinisme. Ils écrivirent lettre sur lettre, tantôt chacun à part, tantôt tous ensemble ; les députations de la Charente- Inférieure et de l'Indre-et-Loire sollicitèrent pour Planier. Il faut pourtant remarquer que, de la Vienne, où il était mieux connu, il n'arrivait pas de pétition en sa faveur et que la députation de ce département s'abstenait de toute démarche. Duval, ministre de la police, nota ce silence. Merlin, à qui venaient directement ces lettres, ces recommandations d'anciens collègues, ne répondait à aucune et se bornait invariablement à les renvoyer sans observations au ministre de la police.

Celui-ci ne se méprit pas sur les intentions de Merlin.

Au lieu de faire un rapport, il glissa au dossier une notice foudroyante qui suivait Planier dans tout le cours de sa vie: au début, séducteur; plus tard, ennemi acharné des prêtres et pourtant aspirant à être évêque constitutionnel ; administrateur du département et abusant de sa fortune pour se faire adjuger la maison d'un prêtre; président du Tribunal criminel et satisfaisant ses passions politiques. A la suite de cette note, on lit de la propre main du ministre de la police : « Le Directoire est décidé à maintenir, malgré les réclamations qui pourraient arriver ou survenir, l'arrêté qui ordonne la déportation du nommé Planier.etc. Placer cette note au dossier pour ne plus s'occuper de cette affaire et pour mémoire'. » [2 février 1799)

Aux noms que nous venons de citer, il faut ajouter Claude Mantel. chartreux savoisien qui avait pris femme sous la Terreur, mais qui avait divorcé et s'était repenti ; Jacquesson, de la Marne ; Joseph Deval, de Boussac (Creuse). qui (( s'était constamment fait remarquer dans la révolution, disait l'arrêté, par sa conduite et par ses opinions royalistes » (13 janvier 1799); un arrêté postérieur (27 septembre) déclare qu'il a abdiqué les fonctions de ministre du culte dès le commencement de la République et qu'il a donné un gage assuré de son dévouement à la cause de la liberté en renonçant au célibat ; » Ilamard la Chapelle, bénédictin d'Ille-et-Vilaiue, esprit flottant et sans consistance, qui se rétracta publiquement en 1796, puis renia sa, rétractation, mais qui mourra réconcilié à l'île de lié ; Hruslon, d'Indre-ct-Loire, sur qui son immoralité notoire n'attire pas la pitié ; enfin, un certain Prodon, ancien curé constitutionnel de Saint-Pierre et de la Madeleine à Mont-

' Arcli. yut. F' 7428. — Tous les éléiiK'nts de ce chapitre, sans exception, sont cvclusivement empruntés ;i des documents inédits des .\rchives Nationales.

LA PERSÉCmON RELIGIEUSE 22 O

brison. Sous la Terreur, il avait été commissaire du pouvoir exécutif à Lyon ; à Paris, «domicilié, rue Sauveur, 37, il prenait, dit l'arrêté, la qualité de marchand de vin ". Détenu au bureau central en exécution d'un jugement du 'l'ribunal criminel de la Seine du 9 brumaire an VI -31 octobre 1797, il fut condamné à la déportation comme i< convaincu de manœuvres attentatoires à la tranquillité publique'. » (22 décembre 1797).

Tel est le modeste bilan delà persécution (|ne suijirent les prêtres apostats ou mariés.

' D'après Pilou, le vrai motif de la condamnation dp Prodon aurait été une lettre virulente qu'il avait écrite contre Barras. Mais Pitou, qui raconte que Prodon avait comparu le même jour que lui devant le Tribunal révolutionnaire de Paris et qui, sur ce point, nous induit en erreur, ne se trompe-t-il pas sur l'autre ? D'après un dossier un peu maigre des Archives ÏVationales (F" 6141, n" 233), Prodon, ancien instituteur à Lyon, était accusé de pratiquer des radiations sur le registre des émigrés de Saône-et-Loire, à raison de 1000 fr. l'une.

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