‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 24 sur 81 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

A TKAVEHS LA l'IlANCE

SOMMAIRE. — Statistiquegénéralc de la persécution, du 18 fructidor an V au do prairial an VII. — Le clergé fram.'ais fournit mille sept - cent cinquante six de ses memlires, nombre très élevé eu égard à cehii des prêtres vivant alors eu France. — Tous les départements, sauf deux ou trois, y ont leur part. — Ces sentences sont loin d'avoir été toutes exécutées ; erreurs de quelques historiens. — Procédés d'arrestations ; difficultés que rencontrent les gendarmes ; résistances locales. — Interrogatoires, emprisonnement ; pétitions très chaudes en faveur des apostats, tiédes en faveur des prêtres fidèles. — Voyagea Rochefort; souffrances sur la route, dans les prisons; maladies. Empressement charitable des populations autour des déportés; lettres de prêtres Savoisiens. — « On nous exile pour détruire la religion, et nos chaînes la prêchent d'im bout de la Krance à l'autre. »

Nous avons passé on revue les nombreux griel's en vei'tu desquels le Directoire pronon(ja contre tant de prêtres des arrêtés de déportation. Il serait impossible d'en déterminer absolument le nombre; mais les chitTres certains que nous possédons déjà nous donnent une idée de l'étendue de cette persécution religieuse qui se développa sans entraves depuis le coup d'Etat du 18 fructidor jusqu'à la révolution parlementaire du 30 prairial an VII. Pendant ces vingt-deux mois , c'est-à-dire tant que Revellière Lépeatix et Merlin gardèrent le pouvoir , les quelques variations qui se produisirent dans les cliifl'res n'affectent pas l'allure générale ' . Dans les cinq premiers mois de

' Voici, mois par mois, le nombre des arrêtés de déportation prononcés et signés par le Directoire : An VI — Vendémiaire : 78 —

l'an VI, sous le ministère de Sotin ( 4 septembre 1797- •13 février 1798), il y a une furie de persécution qui se traduit par la condamnation de 918 personnes. Encore faut-il ajouter celles que prononcèrent les administrations centrales, principalement dans les Vosges, le Tarn, l'Isère et les départements de Bretagne.

Pendant les huit mois suivants, sous les ministères Dondeau-Lecarlier (15 février-!''"' novembre 1798), le mouvement se ralentit ; le nombre des arrêtés diminue de près des deux tiers (trois-cent soixante-dix-neuf.) Avec le ministère Duval, il y a reprise ; en outre des monstrueux arrêtés du 4 novembre contre le clergé belge, cinq cent vingt-neuf prêtres sont l'objet de condamnations. En résumé, deux mille cent-vingt-quatre prêtres furent frappés, et, avec les arrêtés belges, neuf mille neuf cent soixanteneuf. Voilà l'œuvre immédiate, certaine, authentiquement établie, du Directoire.

Le clergé français ne figure dans ce compte que pour mille sept-cent cinquante-six de ses membres; chiffre relativement modeste, si on le compare au contingent qu'a fourni le clergé belge, mais qui semblera très considérable si l'on tient compte de la situation différente des deux clergés. En 1797, les prêtres belges étaient presque tous en fonctions, à leur poste : il en avait été de même pour la France, en 1792, lorsque le décret du 26 août prononça la déportation contre tous les prêtres insermentés.

brumaire, 124; — frimaire, 263; — nivôse, 170; — pluviôse, 283; — ventôse, 60 ; — germinal, 55 ; — floréal, 53; — prairial, 82; — messidor, 158; — thermidor, 33; — fructidor, 130; — complémentaires, 13 ; total pour l'an VI : 1326. — An VII. Vendémiaire, 23; — brumaire, 66; — frimaire, 257 ; — nivôse, 30 ; — pluviôse, 48 ; — ventôse, 69 ; — germinal, 18 ; — floréal, 13 ; — prairial, 8 ; — messidor, 45 ; — thermidor, 1 ; — total pour Tan VII : 598. — Ajoutons les 9 arrêtés collectifs du 4 novembre 1798 contre les prêtres Belges, 7843. — Total général : 9969.

20Ï I.IVRK or.VTlUKMK

Mais, depuis cette époque, couibieu il'épreuves n'avait pas sul)ies notre clergé ! L'exil en avait gardé la majeure partie; les prêtres qui étaient restés en France avaient été décimés parles exécutions de 179^^. Ceux qui avaient survécu ou qui étaient revenus de l'étranger étaient bien clairsemés. On ne saurait dire maintenant (le pourra-t-on même jamais?) le chiflre des prêtres qui, vers fructidor an V, exerçaient le ministère ; beaucoup vivaient cachés et échappent au contrôle ; tels desservaient plusieurs paroisses ; les constitutionnels étaient mêlés aux réfractaires : tout au plus, serait-il permis d'évaluer à sept ou huit mille les ecclésiastiques qui remplissaient alors les fonctions du culte '. En prenant ce chilTre douteux pour base , on voit que celui de mille sept cent cinquante-six condamnations serait proportionnellement très élevé, puisqu'il comprendrait environ le qiuirt des prêtres alors présents en France.

On peut affirmer d'ailleurs que la persécution s'étendit à toutes les parties du territoire. Sur quatre-vingt-neuf départements, à peine deux ou trois en furent-ils complètement exempts-. En revanche, comme elle s'abattit avec rage sur quelques-uns ! Dans l'Aisne, 42 condamnations ; dans le Cher, 40; dans l'Eure-et-Loir, 39; dans le Tarn, 42; dans les Vosges, 37 ; dans la Savoie, 73 ; dans l'Yonne, 89 ! Dans le Doubs, la Haute-Saône et Saône-et-Loire j'en ai compté 120; dans les cinq départements de l'ancienne Bretagne, 170; dans le groupede Maine-et-Loire, delaSarthe et de l'Orne, 2.j6. Les trois quarts de ces condamnations ont pesé sur les régions situées au nord de la Loire et dans les parties du Centre qui avoisinent le fleuve ; l'autre

' J'emprunte ce chiffre à M. Boulay de la Meurthe {CorrespondanI , .Négociations du Concordat.)

- Basses-Pvrénées, et Corse ; Var, Gard et Lot et Garonne, une condamnation chacun;Lande sel Corrèze, deux. — Cf. Pièces justificalives,\l\.

quart est disséminé sur la surface des quarante départements du Midi.

Voilà le nombre des sentences prononcées ; mais il s'en faut de beaucoup qu'elles aient été toutes exécutées. Certains historiens, s'autorisant de l'arrêté de déportation qu'ils avaient sous les yeux, ont conclu un peu vite que cette condamnation avait rencontré son accomplissement ; ils laissent croire à leurs lecteurs , tantôt d'une façon explicite, tantôt par un vague d'expressions qui répond à celui de leur pensée, qu'il y eut autant de déportés que de prêtres condamnés à la déportation. Ils arrivent ainsi à des chiffres énormes et qui, du moins quant aux moyens d'exécution, eussent effrayé le Directoire lui-même '.

D'autres, qui ne connaissaient même pas les arrêtés, ont gratuitement expédié outre-mer et jeté au milieu « des sables brûlants de la Guyane » des milliers de prêtres qui ne quittèrent jamais la mèi'e-patrie. Ils ne donnent ni un chiffre ni des noms ; ils se bornent à dire : des milliers !

Il n'est pas besoin de chiffres exagérés et fantai sistes pour provoquer l'indignation du lecteur contre les procédés du Directoire ; la vérité suffit. Il est exact que le Directoire destinait tous ses condamnés à la Guyane ; mais il faut ajouter que, par impuissance plutôt que par miséricorde, il ne put accomplir son dessein dans les proportions qu'il eiit souhaité de le faire. Pour déporter ces milliers de prêtres, il ne suffisait pas d'avoir des vaisseaux, il fallait leur frayer passage à travers les croisières anglaises qui surveillaient nos côtes. Mais, avant tout cela,

' Je dois ajouter dès maintenant que certains documents émanés des préfectures sont souvent de nature à induire en erreur ceux qui les consultent ; du reste, il arrive que les préfets eux-mêmes ne les donnent que sous réserve et en accusant spontanément l'insutiîsance de leurs archives.

ces prêtres dont on voulait u purger le territoire », il fallait les atteindre. Et la chose n'allait pas sans difficultés.

Nous avons constaté avec quel ensemble le clergé belge avait émigré ; avec quel soin les populations veillaient sur les prêtres qui étaient restés au milieu d'elles et savaient les dérober aux pousuites et aux recherches : « Je ne sais quelle main invisible, écrivait le Commissaire de la Dyle, soustrait ces êtres malfaisants à la juste punition qu'ils ont encourue:... c'est sans doute beaucoup obtenir qu'ils ne souillent plus ostensiblement le sol de la liberté, mais ce serait mieux qu'ils fussent vomis au delà des mers '. » Ces perquisitions en pays belge ont leur côté plaisant. A Anvers, un commissaire de police se transporte à onze heures du soir dans plusieurs maisons de la ville. Il sonne à la porte : on le laisse sonner : au bout d'une heure, le propriétaire lui crie par la fenêtre qu'il enfreint la Constitution, et le commissaire se retire. Ailleurs, las du bruit, on coupe le lil de la sonnette. Si la police réussit à entrer, elle trouve « le lit fort chaud et la chandelle renversée » ; le plus souvent celui qu'elle cherche est parti depuis plusieurs semaines. « Tous sont absents, dit un rapport, même un. car il est mort depuis six mois. » Les captures les plus heureuses sont celles de vieillards et d'infirmes : K La déportation n'a eu d'autre succès dans son exécution, écrit un Commissaire, que d'appréhender quelques vieux chanoines, lesquels sont en ce moment soit chez eux soit chez des amis-. »

En France, dans certaines régions, les difticultés n'étaient pas moindres: <i Nous ne pouvons vous dissimuler, écrivait

- Procès- verbaux ;i .\nvers, Wuestwezel, Hoopstraten . Hycke- Vorsel.Merxplas, Meir, Meerlo. Miiicleihout. olc. — Arch. ynl. Ann. de Matines.

le Commissaire de la Haute-Garonne, combien il est difficile d'atteindre le but désiré. Ces individus savent si bien se cacher ; leur sectateurs mettent tant de zèle et d'adresse à les dérober à l'œil vigilant de la police, que, quoique l'on ne puisse douter de leur présence dans la plupart des cantons, on ne saurait pénétrer les antres obscurs qui leur servent souvent d'asile. »

C'est la gendarmerie qui est chargée de découvrir les prêtres suspects ; mais elle est peu nombreuse et certains départements se plaignent ou de n'en pas avoir ou qu'elle soit trop insuffisante. Elle s'adjoint une escouade de cavalerie, s'il s'en trouve dans les environs, ou des pelotons de gardes nationales organisés en colonnes mobiles. On part, on voyage de nuit pour arriver avant le jour au village, à la ferme où l'on espère saisir les réfractaires. Bien souvent, après de minutieuses recherches, il faut se contenter de saisir quelques ornements sacerdotaux, un calice en étain, une pierre sacrée ; le lit est encore chaud, mais le prêtre a disparu. D'autres fois, plus heureux, dans un faux grenier, sous une trappe, dans un sac à farine, au fond d'une cave, dans des meules de foin, on finit par découvrir le malheureux prêtre'. Dans les régions montagneuses, comme dans le département du Mont - Blanc, la difficulté des communications s'ajoute au mauvais vouloir des habitants ; les gendarmes y poursuivent leurs victimes même à coups de fusil; ailleurs, comme dans le Morbihan, la chouannerie prête son aide contre l'ennemi commun. On cite çà et là des prêtres qu'on a délivrés ou qu'on a tenté de délivrer à main armée. La brigade d'Entraigues (Aveyron), conduisant un prêtre nommé Castanié à Rodez est attaquée sur la route d'Espalion par des hommes placés en

* Arrestation de Dergouge, Petibeaii, Le Tanneur et Marc-Antoine Fournier (Indre-et-Loire). F" 7367.

2o8 LIVRE QUATRIÈME

embuscade ; les gendarmes se défendent à coups de fusil; le prêtre est tué et celui qui avait donné asile est bles^sé (29 janvier 1798). A Pompignan, un attroupement enli'-ve un prêtre réfractaire, nommé Arnaville ; dans l'Aude, dans le Tarn, dans le Rhône, il se passe des faits analogues. Pour ces arrestations difliciles, il est accordé aux gendarmes des gratifications.

Une fois arrêté, le prêtre est conduit ou devant le juge de paix ou bien (hnant l'administration centrale ou municipale. On lui fait subir un, deux, trois interrogatoires. — A-f-il exercé le culte ? publiquement '? secrètement ? a-t-il prêté tel et tel serment '? où a-t-il logé ? chez qui ? Pourquoi rentré ? pourquoi déporté ? On lui demande même de quelle façon il a vécu et s'il s'est bien porté. — On le réintègre en prison. L'interrogatoire est transmis au ministre de la police avec un projet d'arrêté. Pendant ce temps-là, le suspect écrit, pétitionne, parfois se justifie ; il produit des certificats de médecin ou plutiM. car il n'y a plus de médecins, d'officier de santé : qued'infirmités! L'autorité se montre incrédule, parfois avec raison, et se dispose à passer outre ' .

C'est le moment aussi où des parents, des groupes de

* La loi du 23 avril 1793 exemptait de la déportation les septuagénaires et les infirmes : Sotin avait reproduit cette disposition dans sa circulaire du 3 brumaire-2o octobre 1797. Mais ce n'était pas un motif absolu d'exemption. — " Je vous observe (sic), écrivait Duval ù l'administration des Forêts (28 décembre 1798) que l'âge ne doit point empêcher la déportation à ceux qui ont troublé la tranquillité publique, pourvu toutefois que leurs infirmités ne s'opposent point à leur embarquement. » V' 8391. — Quoi de plus facile à alléguer que ce prétexte de trouble apporté à la tranquillité publique? On n'enverra, il est vrai, à la Guyane, que neuf déportés âgés de plus de soixante ans; mais, à l'ile de Hé, il y en aura cent trente de cet âge, dix-neuf de plus de soixante-dix ans, un de 83 ; à l'ile d'Oléron, onze de plus de soixante ans. Encore y a-t-il nombre de déportés dont nous ne connaissons pas l'âge. — Cf. Pièces justificatives, IV, V, VI.

paroissiens réclament en faveur du prêtre qui leur a été ùté. Plus la pétition porte de signatures, moins l'autorité y est sensible : n'est-ce pas la preuve de l'influence qu'exerçait le prisonnier? On invoque parfois l'intervention d'un homme public, d'un député. S'il s'agit de quelque prêtre apostat, nous l'avons vu, la réclamation est hardie, répétée, impérieuse ; la République est en danger ! Pour un prêtre réfractaire, comme le ton est différent ! La pétition se glisse timide, honteuse : on sent qu'en ce temps de terreur , le solliciteur a peur de se compromettre. Les députés ne donnent qu'une apostille banale et s'en remettent à la justice du ministre ; un père condamne la profession de son fils qui est prêtre ; un commissaire du Directoire écrit en faveur de son frère, prêtre (Rossignol, de l'Aisne) : « Vous le savez, vous me connaissez, j'ai un frère prêtre, je n'aime pas les prêtres, mais il est mon frère... Je ne sollicite pas sa grâce. S'il est coupable, qu'il subisse son sort... point d'indulgence, qu'il disparaisse du sol de la liberté... »

Cependant, le ministre de la police a ratifié les arrêtés de l'administration centrale, le Directoire les a signés. Maintenant, il appartient au commissaire du Directoire près l'administration centrale de prendre les dispositions d'exécution, c'est-à-dire d'acheminer sur Rochefort ou la Rochelle le déporté ou plutôt un groupe de déportés, car la République est pauvre et il faut ménager les frais. Il réquisitionne quelques gendarmes et une escouade de cavalerie, l'officier réquisitionne quelques charrettes : voilà le convoi organisé. Les prêtres montent dans les charrettes ; il arrive parfois que le Commissaire leur adjoint des galériens ou des femmes condamnées.

Ils partent. Les routes témoignent du désordre des administrations ; ce ne sont qu'ornières creusées par

l'incurie; les charrettes avancent pas à pas : on ne fait par jour que cinq à six lieues. Dans les villes où s'arrête le convoi, l'église est en ruines; à la prison, on cherche un directeur et l'on ne trouve la plupart du temps qu'un concierge avide et grossier qui vend à prix d'or le grabat ou la paille que l'Etat n'a pas le moyen de fournir; partout, l'image de l'abandon : il semble que le gouvernement ait cessé depuis plusieurs années de veiller sur tout ce qui lui appartient et que, propriétaire indifférent, il ne s'inquiète de rien conserver, sachant qu'il n'a qu'un jour à vivre et qu'il n'aura pas de lendemain.

Suivant les escortes et les ofliciers qui les commandi>n(, le traitement varie. Il arrive qu'au cours du voyage, mais c'est l'exception, certains prêtres laissés libres sur parole, circulent, se promènent, font des visites, passent même la nuit hors de la prison dans quelque famille heureuse de leur procurer l'hospitalité ; au moment du départ, ils rentrent exactement et se remettent entre les mains de leurs gardiens'. D'autres gendarmes sont moins tolérants et méritent ce sobriquet de Grippe-Jésus que leur avait valu leur mission ordinaire de faire la chasse aux prêtres ; ils mettent à ceux-ci les menottes aux mains et les fers aux pieds, les fatiguent par une surveillance incessante, ne respectent même pas leur sommeil, les dénoncent aux municipalités comme « des êtres malfaisants », cachent même leur état de prêtres de peur qu'il ne leur vaille quelque respect et les présentent comme des brigands et des assassins dont on va purger le sol-. Rançonnés dans les

* .Soudais et Promeiitot, de l'Yonne; Sauvé, de Meau.x.

- Une circulaire du ministre de la police du 7 janvier 1798, adressée à toutes les administrations centrales, releva et blâma ces excès de zèle. Dans leurs réponses, les unes allèguent le peu d'arrestations qu'elles ont ordonnées ; peu s'en faut qu'elles ne s'accusent de faiblesse ; les autres s'étonnent, s"indi{»nont même et offrent lièremenl

prisons, dans les auberges ; souffrant tantôt des rigueurs de la saison, tantôt de maladies antérieures ou d'infirmités contractées dans cet interminable voyage qui dure au moins un mois et souvent deux ; ces pauvres prêtres avaient parfois la douleur de rencontrer dans les officiers municipaux des confrères qui ne se souvenaient de leur ancien état que pour montrer plus de rigueur à ceux dont ils avaient déserté la cause.

A côté de ce triste spectacle, il en est un autre plus consolant. Pour quelques villes où triomphaient les jacobins, combien d'autres oîi l'accueil était hospitalier, oîi les sympathies ne craignaient pas de se manifester, où tant de pitié pour les victimes laisse supposer bien du mépris pour les persécuteurs ! Bossuet, exposant un jour la conduite des fidèles des premiers siècles dans les jours de persécution , semble avoir retracé d'avance celle des temps que nous décrivons : << Les prisons publiques étaient le commun rendez-vous de tous les fidèles ; nul obstacle, nulle appréhension, nulle raison humaine ne les arrêtaient; ils y venaient admirer ces braves soldats, l'élite de l'armée chrétienne, et les regardant avec foi comme destinés au martyre, martyres designati, ils les voyaient tout resplendissants de l'éclat de cette couronne qui pendait déjà sur leur tête et qui allait bientôt y être appliquée. Ils les servaient humblement dans cette pensée ; ils les encourageaient avec respect ; ils pourvoyaient à tous leurs besoins...., tant la charité était abondante qu'elle faisait trouver des délices même dans l'horreur des prisons. » (Panégyrique de Saint Victor).

leur démission. II nous manque les réponses de celles qui avaient le plus mérité les reproches du ministre. Celui-ci écrivit une^nouvelle circulaire pour apaiser celte émotion : il y constate encore que " les plaintes ont été nombreuses ». [Arch. lYai.F' 7363.)

Tandis que les hommes, craignant les yeux d'une police ombrageuse, s'écartaient de la route des déportés : tandis que certains prêtres constitutionnels sentaient la peur glacer leur pitié comme elle avait glacé leur conscience, des femmes, des lilles généreuses et dévouées, épiaient le passage des convois, forçaient les consignes, pénétraient dans les prisons, dans les auberges, dans les granges où étai(>nt déposés pour la nuit les prêtres-martyrs ; elles apportaient des vivres aux valides, des médicaments aux malades, leur procuraient des lits, des couvertures ; elles demandaient, elles obtenaient parfois que le pauvre valétudinaire fût transporté dans une maison amie pour recevoir plus librement les soins qui lui étaient nécessaires. Au moment du départ, si matinal qu'il fût. parfois dès avant quatre heures du matin, elles étaient là encore, munies de bouillon chaud, de provisions, d'argent, et elles recueillaient avec l'adieu des voyageurs leurs bénédictions mêlées de larmes.

Quelques prêtres de la Savoie nous ont conservé de cette charité et de cette piété des populations un souvenir ému et touchant: «Danstout le cours de notre voyage, nous n'avons essuyé que les traitements auxquels nous devions nous attendre, les chaînes, les cachots, quelques propos dans le genre ordinaire de la gendarmerie... ; mais que nous avons été amplement dédommagés par toutes les prévenances dont nous avons été accueillis dans presque tous les lieux où nous avons passé ! La foule des habitants accourait sur nos pas. nous entourait en nous témoignant leurs regrets et nous comblait de leurs générosités. Comestibles, linge, vêtements, secours pécuniaires, tous ces bienfaits nous ont été prodigués. Quand nous arrivions dans quelques prisons, des personnes charitables venaient aussitôt nous y visiter, nous y apporter le nécessaire, nous y servir de

leurs mains et emplissaient encore nos voitures de ce qu'elles imaginaient pouvoir nous être utile dans la route.... Lyon, Tarare, Roanne, Saint-Just, Thiers, Clermont, Pontgibaud, Aubusson, Saint-Léonard, Limoges, La Rochefoucauld, Angoulème, tous ces noms rappellent à notre souvenir le sentiment de la libéralité des fidèles envei's nous ! »

Dans d'autres lettres, ces mêmes prêtres insistent sur les manifestations pieuses dont ils sont l'objet : à Lyon, les fidèles se précipitant à leurs pieds, baisant leurs chaînes, réclamant leurs bénédictions ; à Thiers, la population accompagnant et de la voix et avec des instruments le chant des psaumes et des litanies ; c'est là, dans la prison, qu'un de ces prêtres prononça le panégyrique de saint François de Sales et » fit verser des larmes à tous les détenus et à quelques personnes de la ville qui avaient acheté à prix d'argent le plaisir d'entrer dans la prison ». — « Comme Timpiété se confond par elle-même! écrivait un missionnaire de Genève ; on nous exile pour détruire la religion, et nos chaînes la prêchent d'un bout de la France à l'autre ! »

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