ROCHEFORT
SOMMAIRE.— Les trois modes de déportation, 1792, 1793, 1794. — Les dépôts, Brest, Lorient, Rochefort ; Rochefort devient le principal, puis le seul. — La prison Saint-Maurice et l'hôpital de la marine. — Mélange de toutes les classes de déportés ; les prêtres y sont en grande majorité.— Mgr de Coucy,évéque delà Rochelle, établit parmi eux des présidents.— Son délégué, l'abbé Croizettiére. — Encombrement; quelques évasions. « On va les mettre au large. »
Trois fois, au cours de la Révolution, la déportation fut prononcée contre les prêtres : trois fois, elle fut appliquée d'une façon différente.
Le 26 août 1792, l'Assemblée Législative, délivrée du veto royal qui avait arrêté quelque temps ses velléités d'arbitraire, décréta la déportation hors du royaume dans le délai de quinzaine contre tous les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment à la Constitution civile du clergé ou qui l'auraient rétracté. Entre la fin d'août et le mois d'octobre 1792, les prêtres, soit individuellement, soit par groupes, quittèrent leurs diocèses et s'en allèrent aux frontières ; les agents de la république ne les laissaient sortir de France qu'après les avoir dépouillés de tout numéraire. C'était l'exil, ou, si l'on aime mieux, l'émigration légale et obligatoire.
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Le môme décret avait ordonné la déportation à la Guyane des prêtres qui resteraient dans le royaume sans avoir prêté serment; cette disposition ne fut pas appliquée. Le 24 avril 1793, la Convention la reprit contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment de liberté et d'égalité (riécret du 14 août 1792), ou qui seraient dénoncés pour cause d'incivisme; mais elle ne l'exécuta pas davantage. La plupart des prêtres furent détenus dans les maisons d'arrêt ; les autres, envoyés à Nantes, où Carrier en prit soin ; huit cents environ fvu-ent transférés à Brouage ou à Rochefort sur des pontons. On connaît ces funèbres noms du Washint/to)i, des Deux associés, de l'Iiirlie)i,{e<. nécropoles de l'île Madame et de l'île d'Aix. C'est ce qu'on appela la déportation au delà des mers, bien que ces pontons n'eussent jamais perdu de vue les côtes de la Charente-Inférieure.
Sous le Directoire, lorsque la loi du 19 fructidor eut prononcé de nouveau le mot de déportation et un arrêté du lendemain la déportation à la Guyane, il était permis de se demander si cette peine serait réellement exécutée ou si le gouvernement ne se verrait pas forcé de la suppléer par quelque autre. Mais le succès du transfèrement de Harbé-Marbois et de ses compagnons ayant démontré que l'opération était possible, le Directoire s'occupa de préparer d'autres expéditions. (Cependant, soit qu'il n'eût pas de hâte d'accomplir la loi et que l'arrestation des prêtres lui semblât une mesure provisoirement suffisante ; soit qu'il attendît le retour de la corvette qui avait transporté à Cayenne les personnages politiques pour savoir quelles mesures avaient été prises par l'agent du Directoire ou pour hii laisser le temps d'en prendre, il tarda à manifester ses décisions. Brest. Lorient, Rochefort surtout reçurent les prêtres ou les laïques condamnés ; mais l'admi-
nistration de la marine n'avait donné aucune instruction ni sur leur destination définitive ni sur les préparatifs qu'il pouvait y avoir lieu de faire.
Inquiets de ce silence; craignant peut-être d'avoir à porter la responsabilité d'une rélégation meurtrière analogue à celle de 1794, le Commandant des armes et la municipalité de Rochefort signalèrent, dès le 16 novembre 1797, au ministre de la marine l'encombrement qui y régnait, les difficultés de la surveillance, les embarras de l'embarquement en rivière. Le 7 décembre, le ministre répondit par une lettre confidentielle au Commandant des armes. Il l'informait que « tous les individus existant dans les prisons de Rochefort seraient transportés à Cayenne (sic)', que deux bâtiments étaient destinés à cette mission, la frégate la Charente pour deux cents passagers et la corvette la Bergère pour cent-vingt au moins ; il le priait d'accélérer les préparatifs, tout en ne laissant rien transpirer sur le but de cet armement. » En même temps, il envoyait des instructions au lieutenant Troude, commandant de la Bergère, tant pour les précautions générales à prendre que pour tout ce qui concernait les déportés.
Rochefort devint ainsi la première station des déportés. Deux établissements leur avaient été réservés : la prison Saint-Maurice et l'hôpital de la marine.
C'est dans la chapelle de la prison, large de 20 m., longue de 14, qu'étaient placés ou plutôt entassés les déportés. Chaque jour leur nombre augmentait ; il y en eut à la fois jusqu'à soixante-dix et même quatre-vingts. Quelquesuns avaient des grabats, sur lesquels se serraient trois personnes ; d'autres n'avaient pour se coucher que leurs valises ou le sol nu, car le geôlier ne fournissait pas même de paille.
* Suprà, L. 11, p. 66. note.
L'air y était à peine respirable. Des bailles découvertes, que les détenus vidaient eux-mêmes toutes les vingt-quatre heures, entretenaient dans l'air une odeur infecte, et, sur le sol, comme un marais de pestilence. On avait obtenu non pas du geôlier, mais de la municipalité, que, de huit heures du matin à dix, une partie des prisonniers allât respirer le frais dans le jardin, et, l'autre partie, de dix heures à midi. Tous étaient à la ration marine qu'on apportait crue et qui serait restée telle si des personnes charitables de la ville ne se fussent chargées de la faire cuire ; encore restait-elle extrêmement mauvaise. Le paiti noir était mêlé de gravier qui cassait les dents. Ils avaient pour boisson un peu d'eaude-vie noyée d'eau. Ce que les prisonniers voulaient se procurer en sus leur était fourni par le geôlier, on devine à quel prix. Quel régime pour ces malheureux qui venaient de faire àtraverslaFrancedesi pénibles étapes et pour qui le voyage avec ses fatigues avait été moins dur encore que les prisons où ils avaient passé !
L'hôpital de la marine n'olfrait pas beaucoup plus d'espace, tant on y avait accumulé de prisonniers ; mais il était desservi, en dépit des lois révolutionnaires, par des sœurs de Saint- Vincent de Paul, qui du reste étendaient leur sollicitude sur les détenus de Saint-Maurice.
Quel mélange dans ces deux prisons ! Le barbet du midi y coudoyait le chouan de la Mayenne et des Côtes-du-Nord ; les officiers de l'ancienne armée s'y rencontraient avec des familles de cultivateurs qvie la terreur avait chassés de France et que le Directoire traitait en émigrés ; des hommes politiques, des journalistes, d'anciens parlementaires y étaient confondus avec des voleurs ; dans ces mêmes salles, au milieu de tous ces hommes, on voyait réunis des femmes, desjeiuies filles et jusqu'à des enfants à la mamelle !
Les prêtres y composaient la majorité. Là encore, comme le lecteur a pu le pressentir en parcourant dans le livre précédent les arrêtés de déportation, que de variétés ! Ici, les prêtres de la Vendée, du Doubs, de la Savoie, de la Belgique, etc., vierges de tout serment et ayant couru tous les dangers plutôt que d'engager leur conscience ; auprès d'eux, ceux qui, s'étant abstenus du serment de 1790, avaient cru, dans l'intérêt de leurs paroissiens, qu'il leur était permis de faire les déclarations de 1795 ; là, ceux qui avaient hasardé le serment de haine à la royauté et à qui le Directoire n'en sut pas plus de gré et n'en réserva pas un meilleur sort; enfin, la classe des assermentés, et, cà et là, quelques apostats. Combien de causes de divisions entre quelques-uns de ces prêtres ! Combien d'occasions de controverses !
Mgr de Coucy, évêque absent de La Rochelle, avait préposé à la présidence des détenus ecclésiastiques un vénérable prêtre du diocèse de Toul, Mutel, auquel il adjoignit plus tard M. de Bruneval et M. Brumauld de Beauregard, anciens grands vicaires de l'évêque de Luçon. Les prêtres fidèles se groupaient autour d'eux: sous leur direction, ils menaient une vie régulière de piété et de dévotion ; les prières, le bréviaire se disaient en commun ; dans l'intérêt de la paix, tous avaient été d'accord à bannir des conversations les matières politiques et religieuses. Un conseil fut institué pour la réhabilitation des prêtres qui avaient erré. Il y avait ainsi entre l'évêque et ses représentants dans les prisons une correspondance régulière et suivie ; les réponses arrivaient toujours et même assez vite. L'une de celles-ci se produisit même un jour avec une telle promptitude que MM. Mutel et de Beauregard ne purent s'empêcher d'en manifester leur étonnement à la sœur supérieure qui leur servait d'intermédiaire. Celle-ci, ne
voulant pas prolonger le mystère, conduit M. de Beauregard à une cellule reculée et le met en présence d'un jeune prêtre, Sulpicien éminent, l'abbé Croizettière ; il vivait à l'hôpital, dans une retraite studieuse et profonde ; on l'appelait sœur Anne, une sœur qu'on ne voyait jamais ; muni des pouvoirs de l'évèque, c'était lui qui répondait si exactement et si promptement à toutes les questions.
Les souffrances supportées avec résignation ; l'éditiant spectacle des prêtres fidèles, les uns jeunes encore, les autres (et ils étaient assez nombreux, cinquante au moins) sexagénaires ou septuagénaires dont l'âge ni les infirmités n'avaient lassé la constance ; la démonstration par les faits que les concessions et les faiblesses de caractère n'avaient pas valu à ceux qui s'y étaient résignés un sort moins rigoureux ; la prière, les exercices en commun, ramenaient à l'ordre et à l'esprit hiérarchique les prêtres qui n'avaient été que superficiellement atteints par le désordre des temps. D'autres résistèrent : tel cet ancien sous-prieur de la Trappe de Mortagne, Magnier. que M. de Beauregard croyait avoir converti, mais chez qui l'amourpropre finit par être le plus fort ; tel encore ce vieillard du Rouergue, Marcepoil. si fervent pour tous les serments, y compris celui de fructidor, et dont les tristesses et les rudes leçons de la déportation ne purent ni redresser l'esprit ni apaiser les rancunes '.
Cependant, les mois s'écoulaient, les prisons s'emplissaient. La situation cessait d'être lenable soit pour les détenus, chaque jour plus nombreux, soit pour leurs gardiens. Trois journalistes, Isidore Langlois,du Messager (lu Soir ;ÎArdin, du Courrier répuh/nahi ; Wicher-Sérizy, le redoutable rédacteur de l'Accusateur pub/ic, gagnèrent le
* Vie et Mémoiivs de Mfir BrunuiuUl ilc Beaurefiaril. II. 5.ï3. 257, 258.— Sup. p. 210.
concierge et s'évadèrent tout simplement par la porte (4 mars). Les élections du 1" germinal (21 mars) approchaient. Le Directoire voulut-il frapper un coup de terreur ? Estima-t-il que les circonstances le mettaient en demeure d'exécuter la loi qu'il avait faite ? qu'il fallait évacuer les prisons pour livrer place à d'autres détenus? qu'après avoir arraché le Pape de Rome, c'était peu de chose que de déporter de pauvres prêtres? Quoiqu'il en soit de ces motifs, le moment de se décider parut arrivé. Quelques prêtres venaient d'adresser une pétition à la municipalité de Rochefort pour lui demander un local plus spacieux. Le Commissaire du Directoire, Boischot, répondit : « Je vais les mettre au large ! »