LE PREMIER CONVOI DE DÉPORTÉS
SOMMAIRE. — I. La Charente. Le 12 mars, embarquement de centquatre vingt-deux déportés. Les premières heures à bord. — Le commandant Allain Hruillac. — Nouvel embarquement. Total: cenl-qualrevingt treize déportés. Dans ce nombre, cent-cinquante-cinq prêtres ; leurs divers groupes. — Trente-huit laïques : Aymé, Gibert Desmoliéres, le journaliste Perlet, le chansonnier Pitou; divers émigrés. — Taupin : héroïsme de sa femme. — Les Cim; Directeurs à bord. — 21 mars, on met à la voile; attaque de la croisière anglaise ; la Charente se réfugie à la cote, mais elle est désemparée. — IL La Décade. Le commandant Villeneau, jacobin. — On appareille le 23 avril. — La vie à bord; liberté de monter sur le pont; souvenirs de la Terrjur. — 9 juin, arrivée àCayenne : tous sont vivants. — Au retour, la Décade est prise par les Anglais; le commandant est cassé de son grade et déclaré incapable de servir la Ré|)ubliquo.
La Charente.
Le d2 mars, à six heures du malin, les prisonniers de Saint-Maurice reçurent avis du geôlier qu'ils allaient partir dans deux heures. Ils s'habillent en hâte, emballent leurs effets; la plupart se confessent entr'eux. puis se font leurs adieux comme gens qui ne doivent plus se revou". Bientôt Roischot arrive, fait l'appel : à son nom. chacun répond, sort ; les rangs se forment, les voitures
chargées des malles suivent, et, au son du tambour, qui bat le Çà ira, la colonne se dirige entre deux haies de baïonnettes vers l'hôpital de la marine. Un cortège semblable y était préparé. Les deux groupes réunis traversent les chantiers, montent dans des barques et gagnent la rade où la Charente (c'est le nom du navire) les attend. Cent quatre-vingt-deux déportés gravissent l'escalier du bâtiment, déclinent leur nom à l'entrée et descendent immédiatement dans le dortoir, c'est-à-dire dans l'entre-pont.
Un des déportés a décrit d'une façon saisissante la torture des premières heures passées à bord : « Ce local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand màt, est de trente pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut.... Dans cette hauteur, sont doux rangs de hamacs les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de petites colonnes. Sur ces colonnes sont de petites solives de traverse, percées à 18 pouces de distance l'une de l'autre, ovi l'on a passé des cordes qui suspendent par les quatre coins un morceau de grosse toile abords froncés : c'est le hamac. Le jour ne pénètre jamais dans cet antre.... Au milieu et aux extrémités, sont des baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six heures du soir jusqu'à sept heures du matin.... Quelle nuit! grand Dieu, quelle nuit !.... nos hamacs mal suspendus se lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades ; des soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins affreuse que cette torture Avec l'aurore, la cloche nous appelle à déjeuner;
nous avons plus besoin d'air que de nourriture, nous allons respirer ' ! »
' A. Pitou, Voyage à Cayenne, I, 07-70.
Le commandant de la Charente, Allain Bruillac, lieutenant de vaisseau, né à Rennes, le 17 février 17G4, d'une famille noble, était du petit nombre des officiers de l'ancienne marine qui s'étaient resignés à prêter serment à la République ; mais, dans ces douloureuses circonstances, il ne démentit ni son origine, ni son éducation, et ses officiers s'inspirèrent des mêmes sentiments que lui. Un pauvre fou s'étant jeté à la mer, des matelots plongèrent et le ramenèrent à bord : Bruillac le renvoya à Rochefort avec sept autres infirmes, parmi lesquels l'abbé Mutel. de Toul, dont nous avons déjà parlé. Le Commissaire du Directoire, profitant de ce que la frégate était retenue en rade par le voisinage de la division anglaise, remplaça ces déportés par dix-neuf autres dont six sexagénaires, de sorte que l'elTectif des déportés à bord de la Charente se trouva être de cent quatre-vingt-treize (20 mars).
Dans ce nombre, cent cinquante-cinq prêtres ou religieux. Nous avons déjà cité quelques noms ; d'autres viendront sous notre plume au fur et à mesure que se développera le récit de leurs infortunes. Saisis dans la première ferveur de la persécution, en vertu d'arrêtés collectifs ou simultanés, dans des régions où les Commissaires du Directoire avaient porté plus d'ardeur et de précipitation dans les poursuites, les prêtres de ce premier convoi se trouvent, plus que ceux des suivants, groupés par département ou par province. De la Bretagne, il y en a vingt-sept ; des Vosges, treize, dont quelques-uns, ayant prêté serment, n'étaient pas dans le cas de la déportation et néanmoins la subirent ; de l'Aisne, onze ; du Cher, huit ; du Doubs, de la Haute-Saône et du Jura, dix, dont trois cousins, François, Denis et Nicolas Daviot, qui, eux aussi, furent victimes de la rapidité avec laquelle on les embarqua, bien qu'ils fussent en règle avec la loi ; des Deux-Sèvres, de la
Vendée et de la Vienne, quatorze, parmi lesquels plusieurs prêtres constitutionnels rapprochés d'autres prêtres qui furent des modèles de fidélité. La Belgique n'avait fourni jusque-là que quatorze prêtres à la détention de Rochefort : ils partirent tous ; c'étaient des oratoriens de Montaigu, « vrais missionnaires, pieux comme des anges, pleins de ferveur, d'une douceur extrême, et parlant le latin familier avec une pureté extrême ' » ; deux curés de Louvain, d'autres curés de Gand et de Turnhout ; le dernier Recteur Magnifique de l'Université de Louvain, Hawelange ; un jeune tonsuré, Charles Neerinckx, âgé de vingt ans ; il avait été arrêté et condamné en place de son frère prévenu d'avoir fait des processions ; etc.
Parmi les laïques, il faut signaler d'abord deux membres du Conseil des Cinq Cents : J.-J. Aymé et Gibert-Desmolières. Compris nominativement dans le groupe des députés condamnés par la loi du 19 fi'uctidor, ils avaient échappé aux premières recherches. J.-J. Aymé, élu député dans la Drôme en avril 97, avait vu son élection cassée d'abord, puis confirmée par une majorité plus équitable. Suspect comme royaliste et Clichyen, il n'en était pas moins resté à Paris ; il fut arrêté en janvier, au moment où il franchissait la barrière. Quant à Gibert-Desmolières, la raideur de son attitude dans les questions des finances, l'àpreté avec laquelle il dénonçait les spéculations de l'un des Directeurs ou leur disputait les crédits, l'avaient désigné à leur haine ; c'était comme un ennemi personnel auquel ils reprochaient d'entraver toutes les opérations du gouvernement. Il s'était réfugié en Seine-et-Marne, chez un de ses amis ; le jardinier de la maison le trahit. Pendant le trajet de Paris à Rochefort, on leur olTrit plusieurs fois à tous
' Brumauld de Beauregard, II, 228.
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doux roccasioii de s'évader : ils s'y réinsèrent, pour éviter à leurs familles les embarras du séquestre svn- leurs biens.
Notons eueore Perlet, connu dès le début de la Révolution par le journal modéré mais bien mobile qui portait son nom; seul de tous les journalistes que frappait la loi du 21 fructidor, il subit la déportation à la Guyane. — Un personnage singulier, cbansonnier des rues, à qui, sons la Terreur, le Tribunal révolutionnaire avait fait grâce, Ange Piton rencontra moins de faveur sous le Directoire. Arrêté le 30 août 1797 pour quelques couplets oii les jacobins crurent se reconnaître, il fut emprisonné d'abord à la Force, puis à Bicètre ; il partit le 20 janvier poin- Rochefort avec les menottes aux mains.
11 y avait aussi un groupe d'émigrés rentrés qui. détenus de ce chef au moment du coup d'Etat, s'étaient trouvés condamnés d'oflice à la déportation. La plupart étaient (les ofiiciers : Miciiaunais. qui sortait du Temple ; (-asimir de Bernard, de (lliartres ; Daniel Beauvais, ancien mousf[uetaire d'Anjou, de qui M. de Beauregard vante la vertu, le courage, la constance, et qu'il signale comme ayant été, à Rochefort, » l'exemple des déportés »; Trémaudan, de Plénée-Jugon (Côtes-du-Nord), jeune homme de vingt et un ans, aîné d'une nombreuse famille; il en était arraclié. au monu'ut où, revenu de l'exil, il apportait le secours de sa présence à sa mère que la Révolution avait emprisonnée, persécutée, dépouillée de ses biens ; Givry des Tournelles. de l'Aisne ; Guerry de la Vergue (Gabriel- Marie-François). aîné de sept frères. Les troubles l'avaient oitligé de quitter son manoir; en 1793, sur l'invitation même de sa municipalité, il était rentré à Saint-Gilles-sur- Vie; il n'en fut pas moins arrêté, diMenu à Fonlcnay-le- C.omte, puis à Rochefort ; « brave officier, aussi bon chrétien que bon soldat, » dit M. de Beauregard de celui
qui lui avait donné l'hospitalité lors de son débarquement en Vendée'. Avec ces officiers, se trouvaient un ancien conseiller au Parlement de Bretagne, Dulaurent, et un capitaine garde-côte, Kemerchon-Catun, de Morlaix.
Viennent ensuite vingt-deux individus, modestes d'origine comme de profession : domestiques, cultivateurs, tailleurs, perruquiers, cochers, marins, les uns prévenus d'émigration, les autres anciens chouans. Parmi ces derniers, il faut signaler le nom de Taupin.
Ancien intendant de Mgr le Mintier, évcque de ïréguier, Taupin l'avait suivi en Angleterre, laissant à Tréguier quatre enfants en bas âge avec sa jeune femme. Celle-ci recevait et transmettait les communications de l'exil et donnait l'hospitalité aux prêtres réfractaires. Un jour, on en découvrit deux-; ils furent arrêtés et conduits avec elle à Lannion où s'était transporté le Tribunal révolutionnaire des Côtes-du-Nord. A l'interrogatoire qu'elle eut à subir, elle répondit avec une netteté et une franchise qui défiaient le péril, affirmant hautement sa fidélité et à Dieu et au Roi ^. Les trois accusés furent condamnés à mort : on exécuta les deux prêtres à Lannion ; quant à
' Lettre de M. l'abbé Pontdevie, dont l'érudition, puisée aux meilleures sources, m'a fourni plus d'un renseignement précieux sur les prêtres vendéens.
2 F. Lajeat, de Lochrist, en Coatreven, et A. Le Gall, de Trédaniel.
3 Citons-en quelques traits : — D. Ton mari n'est-il pas émigré? — IL Oui, il est ave: Mgr. — D. Quel est ce seigneur dont tu parles ? — H. L'évéque de Tréguier. — D. N'as-tu pas recelé chez toi deux prêtres? — R. Oui, Monsieur. — D. Les connaissais-tu auparavant et à quelle intention les recélais-tu ? — R. Je n'avais pas l'honneur de les connaître ; je les recelais pourle bien. — D. As-tu dit que tu étais contente de mourir pour ton roi et ta religion ? où as-tu tenu ces propos et devant qui? — R. J'avoue avoir tenu ces propos et je crois que ce fut à la municipalité après mon arrestation. — D. Persistes-tu dans les mêmes sentiments ? — R. Toujours, Monsieur. — D. Tu aimais donc bien ton roi; désirerais-tu en avoir un autre? — R. Je
l'héroïque épouse de Taupin, attachée sur un cheval, elle fut conduite sous escorte à Tréguier : la guillotine marchait devant elle. Ses bourreaux voulaient l'apitoyer sur le sort de ses enfants. « Mes enfants, dit-elle, ont un père dans le ciel, à qui je les recommande ! » Au [)ied de l'échafaud, on lui montra encore ses chers enfants; par une nouvelle barbarie, on les avait placés à une fenêtre qui donnait sur la place. Ses bourreaux lui disaient : (]riez Vive la République ! — Elle répondit : Vive le Roi 1 (l"mai 1794.)
A la nouvelle de sa mort, Taupin quitte l'Angleterre, rassemble dans son pays une bande de chouans ; il retrouve bientôt celui qui avait causé la mort de sa femme et il le tue. L'amnistie dut le couvrir d'abord ; plus tard, condamné par le Tribunal criminel, il fut emprisonné à Saint-Hrieuc, puis à Rennes. « Dans ma chambre, a écrit un témoin oculaire, s'olTrait un spectacle tout déchirant : (juatre enfants en bas âge (jui se voyaient orphelins serrant les genoux de l'infortuné Taupin, leur père, s'arrachant les cheveux, se roulant par terre, jetant des hauts cris ; le père qui les serrait entre ses bras, les arrosait de ses larmes sans que je pusse les séparer ni leur donner aucune consolation, en ayant besoin moi-même. Des dames qui étaient venues de la ville pour mêler leurs larmes avec les nôtres, arrachèrent enfin les enfants d'entre les bras du père Taupin, et les emmenèrent chez elles ' ! »
l'aimais comme je devais le faire et je désire en avoir un autre. — D. Tu abhorres donc le régime républicain ? — H. Absolument. — I). Est-ce le désir de revoir ton mari qui te fait penser et parler ainsi? — H. Ma religion est la première et la seule cause de mon opinion, etc. » (Jeslin de Bourgogne, Ètuiles sur la Révolution en Bretagne, principalement dans les Cotes-du-Nord. 1838. p. 85.
' J. P. Fleury, de Mamers : Mémoires etc., 290-291. — Crétineau Joly ; la Vendée militaire, III. 4io-4i8. — Arch. Nat. BB, 72-2. — On
Au milieu de ces prêtres et de ces hommes, les uns distingués, les autres honorables, le ministre de la police ou quelque subalterne trouva plaisant de glisser cinq voleurs. A bord, on les appelait le Directoire ou les Cinq Directeurs; le surnom leur resta.
Le 21 mars, vers huit heures du matin, par un temps nébuleux et un bon vent, la Charente leva l'ancre ; sur le soir, les passes étaient franchies, lorsque la croisière anglaise, composée de deux vaisseaux et d'une frégate, vint barrer la route et offrir le combat. La lutte était trop inégale : le commandant Bruillac ordonna de tirer en retraite et voulut se réfugier dans la rivière de Bordeaux. L'un des vaisseaux anglais, devinant la manœuvre, essaya de couper la route de terre ; mais la frégate française gagna de vitesse et serra le rivage de si près qu'elle talonna. Les vaisseaux anglais se mirent en ligne, et, tous trois ensemble, canonnèrent, même à portée de pistolet, la frégate qui, pivotant sur elle-même, lâchait chaque fois sa bordée. En même temps, le commandant faisait jeter à la mer l'eau de rései've, les tonneaux de vin et d'eau-de-vie, une partie des agrès, les malles mêmes des déportés ; ainsi allégée, la frégate put se déséchouer et alla mouiller dans la rade du Verdon. Les Anglais, qui ne pouvaient l'y suivre, se retirèrent, laissant la Charente démâtée, ruinée dans ses agrès, sans gouvernail, ses voiles ciùblées ; elle faisait dix-huit pouces d'eau à l'heure. Par un bonheur extraordinaire après un combat aussi acharné, il n'y avait à bord ni tué ni blessé'.
Irouvera aux Pièces justificatives, n" II, la traduction d'une complainte bretonne sur la mort de M"<= Taupin ; je la dois à l'obligeance du R. P. Hilarion Taupin, S. J., petit-fils du déporté.
' Arch. du mùi. de (a marine: Lettre de l'ordonnateur delà marine au ministre, 27 mars 1798; rapport du commandant Bruillac. — .Nous lisons encore dans l'ouvrage de J.-J. Aymé, l'un des déportés:
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Dans le premier moment, les déportés avaient aidé l'équipage à jeter à la mer et le lest et le bois à brûler et jusqu'à leurs propres effets ; puis, sur un ordre exprès, ils étaient rentrés dans l'entre-pont. Quel désordre ! quelles secousses ! Dans ce repaire aussi bas qu'étroit, tout tlottait, tout roulait, hamacs, épontilles. bréviaires, souliers, caisses et planches brisées. Les déportés tombaient les uns sur les autres ; la sueur inondait tous les fronts. La frégate glisse entre les écueils, s'arrête, poursuit sa marche ; une bordée démonte le gouvernail ; la membrure craque, les vergues se brisent, la quille traîne sur les roches, et l'on ne sait de quel côté va venir la mort, de la canonnade de l'ennemi ou de la frégate qui menace de s'entr'ouvrir sur un brisant et de couler à fond.
Cependant la frégate fut sauvée, mais elle était hors d'état de continuer son voyage. Les déportés espérèrent d'abord qu'on allait les débarquer et les ramener à Rochefort. Mais aucun ordre ne venait ; les souiTrances et le dénùment étaient extrêmes ; on vivait comme sur un ponton. Un mois s'écoula dans cet état. Enfin, le 20 avril, à la chute du jour, un bâtiment vint mouiller dans le voisinage de la fi'égate : c'était celui sur lefjuel allaient passer les déportés.
Il Je me plais à rendre justice ;i rimmanité du roniniandiinl. Au moment de la cessation du feu, il envoya un officier oITrir de l'eau-de-vie aux déportés en ^'énéral et des secours à ceux qui en avaient un besoin plus parliculier.il était plein d'attention pour Gihert-Desmolièrps qui lui avait été recommandé, et se conduisait d'ailleurs avec nous aussi bien qu'il le pouvait. 11 en était de même des autres ofdciers cjui traitaient i[uclques-uns de nous plutôt en camarades qu'en piisonniers. »
La Décade.
La Décade était un vieux navire que l'Etat avait prêté au commerce et qu'il venait de lui reprendre. Le commandant, Yilleneau (Jean-Baptiste), homme timide, marin médiocre, caractère sans décision, ne s'était acquis ni l'estime ni même le respect de son équipage ; mais il était jacobin et sa commune lui avait donné les meilleures notes : c'était un titre à la faveur. Le 22 avril, le transbordement commença, opération difficile et périlleuse qui s'accomplit néanmoins en une seule journée et sans accident. La Décade ne pouvait pas contenir plus de centcinquante passagers ; on y entassa néanmoins les centquatre-vingt-treize déportés de la Charente, et, le 23 avril, au milieu de la lassitude et de l'abattement de tous, la frégate appareilla et gagna vite la haute mer.
Tant que le navire était resté en vue des côtes d'Espagne , le commandant, craignant quelque rencontre désagréable, avait maintenu pour les déportés les mesures de rigueur ; quand le danger fut passé, la consigne devint moins sévère, les permissions de monter sur le pont furent accordées plus facilement ; on donna aux déportés plus d'espace, des cadres furent réservés aux malades ; les baquets qui infectaient l'entre-pont disparurent. On s'efforçait d'ailleurs, chose assez difficile, d'entretenir dans ce vieux navire la plus stricte propreté.
C'était la nourriture qui laissait le plus à désirer. On dînait à midi, on soupait à six heures. La viande salée, le riz à l'eau, le biscuit, les grosses fèves en composaient
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l'ordinairo ; le jour de décade, une soupe au riz ; tous les cinq jours, du pain et pas à discrétion ; tous les jours, un demi-setier de vin à dîner et à souper. Les convives étaient disposés sur deux haies, chacune de quatre-vingtseize personnes, dans un espace de trente-deux pieds de long sur onze de large, sur lequel il fallait pré" '•ver encore remplacement de quatre pièces de canon montées sur leiu's affûts. Le repas se prenait debout, et le menu en était si sommaire qu'en dix minutes tout était fini.
Triste régime sans doute, triste vie ; mais, grâce à la faculté de rester jour et nuit sur le poni, l'air pur, la conversation, les spectacles variés de la mor rompaient la monotonie de cette pénible existence. On discutait des points de législation ; Pradal (du Tarn) exposait méthodiquement l'histoire de la Révolution, ses causes, ses principales péripéties; TroUé, prêtre de l'Yonne, contait des- anecdotes sur Robespierre, son ancien condisciple ; les prêtres qui, en 1792. avaient été relégués en Espagne, signalaient au passage à leurs compagnons les villes de la côte qui leur avaient servi d'asile et retraçaient l'histoire de ce premier exil; les déportés de 1794 dans les eaux de l'île d'Aix, Clavier, religieux de Sept-Fonts, Bernard dit Modeste, prêtre de Saint-Jean de Dieu, de Poitiers: Frère, chanoine de Sainte-Radegonde dans la même ville ; Rabaud-Roland, chanoine d'Ayrvault, rappelaientles horribles traitements qu'ils avaient subis à bord du Washington et des Deux-Associés ; ils avaient échappé en France à la mort que quelcjues-uns d'entr'eux allaient trouver sur le sol de la Guyane. En revanche, dans certaines soirées, Pitou se tenait sur le pont et chantait ses chansons, comme s'il eût été encore sur la place Saint-Germain l'Auxerrois, l'ancien théâtre de ses triomphes populaires.
Le 20 mai, on passa le tropique, et, le 9 juin, la Décade
mouilla dans la rade de Cayenne. Le débarquement ne commença que quatre jours après. Le 13, une goélette transporta à terre cinquante-cinq déportés, les plus malades : on les conduisit à l'hôpital ; le lendemain, soixante-huit autres descendirent à terre et, le 15, les soixante-dix restants. Malgré les maladies et les mauvaises conditions d'installation et de vie, malgré un séjour de quatre-vingthuit jours à bord de la Charente et de la Décade, tous avaient résisté, tous étaient vivants.
Avant de nous séparer de la Décade, disons tout de suite ce qu'il en advint. Le 29 juin, elle partit de Cayenne, ayant à bord l'américain Peter Tilly, qui avait favorisé l'évasion de Pichegru et de ses amis [sup., p. 93) ; Jeannet l'envoyait en France à la disposition du Directoire. Après une croisière de quinze jours au vent des Antilles, Yilleneau se mit en route pour Rochefort. Au cours du voyage, il captura six bâtiments; mais, à la hauteur du cap Finistère (Espagne), c'était toujours l'endroit périlleux pour notre marine, il rencontra un vaisseau rasé anglais, le Magnanime, capitaine de Courcy, et une frégate, la Naïade, capitaine Pierrepont ; un brick, ancienne prise française, les accompagnait. Au bout de vingt- quatre heures de chasse, la Décade fut atteinte et attaquée ; après une heure et demie de combat, Villeneau, serré entre deux feux, ne crut pas pouvoir prolonger la résistance et amena son pavillon (6 fructidor-23 août 1798). Il fut conduit à Plymouth avec son équipage. Quant à Tilly, cet événement, lui valut la liberté ; il se rendit à Londres et il eut le bonheur d'y revoir et d'y embrasser ceux qu'il avait sauvés des vengeances du Directoire.
Plus tard, le commandant Villeneau fut traduit devant le conseil mai'tial maritime de Rochefort. Les maîtres d'équipage lui reprochaient de n'avoir pas fait force de voiles
et d'avoir ainsi laissé prendre une forte avance aux bâtiments anglais. De son côté, Villencau se plaignait de l'indiscipline de ses officiers, do leurs insultes, de leurs calomnies persistantes ; il rappelaitqu'il avait fait soixanteseize prises dont six sur la Décade ; eniïn, il produisait ses certificats de républicanisme. Le conseil martial se rangea à l'avis des maîtres ; il déclara « que Villeneau n'avait ni fait les manœuvres nécessaires ni résisté autant qu'il l'aurait dû et que, par impéritie, il avait contribué à ce que la frégate la Décade tombât au pouvoir de l'ennemi. » En conséquence, par jugement du .3 avril 1799, Villeneau fut cassé de sou grade et « déchiré incapable de servir la République'. »
Retournons à Hucliefoii.
' Rapport de Villeneau " à liord du vaisseau prisonnier /c SciiiiKon, sur la rivière de Plynioudi, i> le 8 septembre 1798; jusement du conseil de f.'uerre. — Arcli. ilr lu muriiu'. Dossier Villeneau.