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CHAPITRE IV

.NEr.ROLOC.ES

SOMMA II! E. — I. Déportés de la Décade: interdiction de rester àCaycnne: cent six sont distribués entre les colons. UilTicultés et souffrances. — Mortalité à Kourou. à Sinnamary; le recteur de Luuvaiu. Havelange. — Les dépoi-tés à Conaiiama. Déseit inhabitable", plan du village. — Maladies", la mort frappe presque chaque jour. — Le service des nègres à l'Iiôpital; mauvais traitements infligés aux malades ; spoliation des cadavres ; avidité du fisc. — La mortalité est pire en octobre qu'en septembre ; sur quatre vingt-sept déportés à Conanama, vingthuit ont succombé. — H. Déportés de l<i Décade et de la Bayoniiaise. Le 19 octobre, arrivent à Conanama des déportés de la liatjODnaisc. — Trois délégués de l'agent du Directoire constatent l'évidente insalubrité du poste; Jeaunet ordonne le transférement, mais ne le fait pas exécuter. — L'n mois se passe encore; un, deux, trois et jusqu'à quatre décès par jour. — linrnel, successeur de Jeannet, fait transférer les déportés à Sinnaniary (25 novembre\ — La mortalité, dan.s les premiers mois, égale colle de Conanama. — Mortalité dans lis autres cantons. — ludiffcrence des autorités de la colonie et de la métropole.

rir.l'OHTK.S l)K I, \ DKC.ADK

(13 juin — /!> iKlohrr 17 US)

.Nous avons luissé les débartiut-s de A/ Dccndr les mis à l'hùpilal de Cayennc, les autres à la maison Lecomle. .\ l'hôpital, les soins des sœiii-s hospitalières, la bonne nourriturc, un coucher commode leur faisaient oublier les

souffrances du bord et contribuaient à guérir les indispositions ou les maladies qu'ils y avaient contractées. A la maison Lecomte, la générosité des colons les approvisionnait de tout ce qu'ils pouvaient désirer. Cependant, la surveillance à laquelle ils étaient soumis, la discipline qui présidait à leurs promenades, la défense de communiquer avec les habitants, montraient bien que le lieu de la déportation ne serait pas un sol de liberté.

Trois jours après le débarquement, l'agent du Directoire déclara par un arrêté : 1° qu'aucun déporté ne pouvait rester à Cayenne, ni dans l'ile de ce nom ; 2° que ceux qui désireraient fonder un établissement de commerce et de culture ailleurs qu'à Cayenne seraient tenus d'en dresser la demande par écrit et de l'appuyer d'un certificat émanant d'un citoyen domicilié et bien connu, constatant qu'Us avaient des moyens, suffisants pour faire valoir ime habitation ou entreprendre im commerce. Sans ressources, sans relations, séquestrés d'ailleurs comme ils l'étaient, il était difficile aux déportés de négocier une affaire quelconque et de se procurer les fonds nécessaires et les certificats requis. Cependant l'empressement des habitants, blancs et nègres, facilita le placement de beaucoup d'entr'eux ; on remarqua que les blancs s'attachaient de préférence aux prêtres qui n'avaient pas prêté serment et les nègres aux autres. Cent-six déportés furent ainsi distribués entre les colons ; l'agent du Directoire s'y prêtait avec d'autant plus de bonne volonté que l'administration se trouvait ainsi dégagée de toute obligation de fourniture envers cette classe de déportés.

Tant que ceux-ci restèrent à Cayenne, la salubrité de l'île, les soins qu'ils y reçurent, les ressources de toute sorte qu'ils y rencontrèrent, réparaient ou entretenaient la santé de tous, et permettaient quelque illusion sur les

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condilionsd'oxisteiu'o dos Européens à la (liiyanc. En deux mois, nn seul déporté était mort à l'hôpital (20 juillet)'. Mais, à partir du mois d'août, lorsque la dispersion lut commencée, livrés au riule climat de la colonie, aux chaleurs tropicales, aux exhalaisons hrùlantes on paludéennes, au travail >[u\ ahat, aux soulVrances de chaque instant ([ui lorturent et ([ui énervent, à des maladies dont ils n'ont pas l'expérience, éloignés du reste les uns des autres et isolés au milieu de nègres dont ils n'entendeni pas la langue, pendant les six mois qui vont suivre l'histoire des déportés n'est que celle de leurs souffrances et le plus souvent de leur mort.

Quelque part (ju'ils soient placés, à Makouria. à Roura. à Ôyapok. à Approuague, la misère et la mortalité sont les mêmes. Attaqués par les niaringouins.pour les écarter, ils n'ont d'autre ressource que d'enfumer la case, ce qui la rend presque inhabitable. Les chiques, sorte de poux. |)énètrent dans leurs pieds, s'y font \\n nid. les dévorent : il faut (|U(^ l(^s nègres, experts dans cette cure, les extirpeiii non sans de grandes douleurs pour le patient, ou la gang)-ène, la vermine, la pourriture vont l'envahir tout entier. Mauvaise nourritiu'e ; la viande pal|)itante, le poisson (|ui sort de l'eau se putréfient vite, le pain moisit en refroidissant ; le jaidin produit des légumes maigres et filandreux, que la chaleur brûle ou que noient les inondations. Non moins pénible (|ue le joiu'. la nuit n'est qu'un changenieni de souffrances sans apporter avec elle le sommeil «[ui y ferait trêve.

Sept déportés, parmi lesquels le chansonnier Pitou. (jivry des Tournellcs et le curé de Saint-Laurent de Paris. Margarita, s'associent pour louer une case à Kourou et

' De Lestre, nnririi priiu-ipal du collryi' dn .XcufcliàtL'l iScine-liilrrieure).

y tenter le commerce. C'est à Kourou que quatorze mille Français avaient abordé en d763 ; ce qui devi'ait être une grande ville, ou, tout au moins, un ensemble de grandes ruines, n'est plus qu'un désert. Huit mauvaises cases, une église fermée, un grand hangar clos qui sert de magasin, de corps de garde et de caserne ; sur la limite, le cimetière, au milieu duquel s'élève une chapelle oîi reposent les restes de M. de Préfontaine, l'auteur du plan de la colonie de 1763, et ceux de sa femme : voilà Kourou. Cependant, la case est spacieuse et propre, le bétail parque dans le jardin. Enfin, c'est la liberté. Au bout de deux mois de cette vie, sur les sept nouveaux hôtes de Kourou, il y en a trois de morts. Sinnamary passait pour être de tous les cantons non pas le mieux mais le moins mal organisé. Nous avons vu avec quelle rapidité avaient été moissonnés les déportés politiques : les nouveau-venus ne furent pas plus épargnés. Parmi les six qui furent frappés, se trouva Havelange, le dernier Recteur de l'Université de Louvain. « C'était, écrit Barbé-Marbois qui pouvait le voir chaque jour, un homme de mœurs simples et douces et d'une conduite austère. Avare à l'excès lorsqu'il s'agissait de dépenses que son âge et sa maladie demandaient, il prodiguait son superflu, et distribuait même une partie de son nécessaire aux pauvres.... Je ne dis qu'un mot des circonstances de sa mort: elle fut celle de tant d'autres infortunés de sa profession, qui périrent dans cet all'reux séjour. Jamais on ne vit plus de résignation, de fermeté et de véritable piété. J'en ai entendu qui, à l'article de la mort, mentionnaient dans leurs prières leur fanatique persécuteur, La Réveillère, ce fondateur de la secte éphémère des Théophilanthropes, et invoquaient le Dieu des chrétiens pour lui'-. ■>

' Journal d'un déporti; non ju^é : II, 24-23.

Cayenne eul aussi son contingent de décès. On n'y habitait pas, c'était interdit; mais, quand l'agent voulait bien le permettre, on y revenait pour entrer à l'hôpital et pour s'y faire soigner, parfois pour y mourir.

Ainsi, de toutes parts, à Cayenne comme dans les cantons qui l'avoisinent, s'élève une même plainte funèbre. Du 20 juillet au 19 octobre 1798, la mort frappe çà et là. disséminant ses coups. Ailleurs et dans ces mêmes mois, elle les concentre et nous oflVe le spectacle d'une misère plus grande avec un nombre encore supérieurde victimes'.

On se souvient que le Directoire avait ii.xé à Conanama. à trente lieues ouest de Cayenne. le séjour des déportés politiques, mais que Jeannet, ne croyant pouvoir y assurer la surveillance et trouvant d'ailleurs cette localité trop insalubre, avait pris sur lui de choisir Sinnamary -. La Décade ayant apporté de nouveaux ordres, il fallut se soumettre. Le même lieutenant du génie, Prévost, que Jeannet avait précédemment chargé d'explorer les bords du Conanama, reçut mission d'y construire des habitations pour les déportés. Le temps pressait, les ouvriers (c'étaient des nègres) n'étaient ni nombreux ni bien zélés ; l'ingénieur lui-même avait peut-être plus de présomption que d'expérience. Le 30 juillet, il écrivait au commandant en chef de la force armée à la Guyane: « Grâce à vos lumières' et à mes soins, le villag'.> do Conanama est achevé; les karbets attendent les déportés; tout est préparé pour les y recevoir. J'ai nommé ce poste la Décade: ils y seront commodément. ... »

En conséquence, le .'5 août, les déportés qui n'avaient pu trouver à se placer ciiez des particuliers, furent, au

' On trouvera aux Pii'rr:^ justificdlicfs, n" IV, la liste des décès par ordre de dates et l'indication des cantons où ils eurent lieu. 2 Sup. 87-88.

nombre de quatre-vingt-deux, embarqués à bord d'une goélette. La traversée dura trois jours pendant lesquels il fallut rester sur le pont, dans un étroit espace, sous un soleil ardent. Une rivière se présente, rapide et complètement recouverte par les arbres qui s'élèvent sur ses rives; la goélette la remonte ; à six milles de son embouchure, une chaîne de rochers barre le passage: on débarque.

Pas de village, pas d'habitants; les Indiens ont abandonné depuis longtemps ce poste insalubre. On ne trouve que quelques nègres requis par l'administration pour le service des déportés. Au milieu d'une plaine de trois lieues de diamètre, enfermée par des bois qui interceptent la brise de mer, sur le penchant d'une butte sans ombre, aride et rocailleuse, s'élèvent, en deux rangs parallèles que sépare un sentier, les huttes qui doivent servir d'habitation aux déportés. Quelques piquets fichés en terre et que recouvre une légère charpente revêtue de feuilles en forment l'architecture. En haut de la butte, trois logements plus propres que les autres, la case du directeur, le corps de garde des soldats blancs et celui des soldats noirs. Dans le fond du vallon, le magasin, le four, l'hôpital, la prison ; enfin, du côté de la rivière, la case du lieutenant du génie Prévost, architecte et ingénieur de ces constructions qui paraissent avoir été laites pour des nomades ou des sauvages.

Exténués par trois jours de mer, traînant péniblement leur petit bagage sous un soleil torride, les déportés arrivent le soir à ces misérables habitations. Ils veulent étancher leur soif, il n'y a pas de puits ; ils s'approchent de la rivière, la marée monte et l'eau est saumàtre. On fait l'appel, on les compte, on les installe provisoirement sous des hangars : les uns suspendent une mauvaise toile en guise de hamac ; les autres allument de grands feux et les entretiennent toute la nuit pour se défendre des mousti-

ques. Voilà le village où il faudra vivre, à moins qu'il no soit possible que d'y mourir.

Ces déportés arrivaient pourtant à Conanama dans de bonnes conditions de santé. Ils venaient de passer cinquante jours à Cayenne; quelques-uns s'y étaient guéris de leurs maladies, tous s'y étaient reposés de leurs fatigues. A quelques exceptions près, ils étaient tous dans la force de l'âge, se trouvant pour la plupart entre trentecinq et cinquante ans. Qu'on suppose une installation convenable, une nourriture appropriée, quelques soins hygiéniques, et, si tous ne résistent pas à ce climat trop nouveau et trop étrange, la majorité du moins en triomphera.

Tout d'abord, on aurait pu l'espérer. Quelles qu'eussent été les souffrances et les douloureuses surprises des premiers jours, les vigoureux tempéraments des déportés semblaient prendre le dessus. Dans le mois d'août, nous ne notons qu'un seul mort, Sourzac, prêtre de la Corrèze : mais il s'était noyé dans la riWère, soit par accident, s'y étant jeté près des chûtes, soit volontairement, dans un accès de désespoir. Cependant, peu à peu. les maladies s'accusèrent : la dyssenterie. les fièvres putrides survinrent ; assiégés par les insectes, pénétrés par les vers qui amenaient la gangrène, les déportés vinrent l'un après l'autre peupler l'hôpital. A partir du 2 septembre, c'est-à-dire, un mois à peine après leur arrivée, commençait la série presque journalière des décès.

Dans le seul mois de seplonii)re. il y en eut quinze, dont treize do prêtres et deux de laï([ues.

Les circonstances qui accompagnaient ou (jui suivaient la mort n'étaient pas moins déplorables que la mort même. A l'hospice, il n'y avait ni table, ni chaise, et le service des nègres était t'ait avec une scandaleuse nét^ligence.

Depuis qu'ils étaient libres, ces nègres ne se pliaient plus à aucune règle ; ils insultaient, ils rudoyaient les malades, ils leur marchandaient à prix d'argent les soins les plus indispensables, ou bien, ils les abandonnaient sans secours, et restaient dehors toute la journée et une partie de la nuit. Cependant, les malades étaient dévorés de soif; leurs jambes ravagées par les chiques, enflaient; la gangrène gagnait les intestins, et la mort arrivait, précédée des plus cruelles souffrances.

Sur le bord de la rivière, dans une enceinte abritée par des palmiers, les déportés avaient déposé Sourzac, et béni sa tombe. C'est là que devaient être enterrés ses confrères. Mais pour obtenir des nègres ce dernier service, il fallait les payer ; malheur au trépassé qui ne laissait pas de succession ! Brenugat, vicaire à Bazoges (Vendée), resta trois jours sans être inhumé ; on portait son cadavre de case en case ; ses confrères durent creuser sa fosse de leurs propres mains. « Ces noirs, après avoir fait mai'ché à 6 livres par tète (ils étaient quatre), "pour faire une fosse et enterrer un mort, reportaient jusqu'à cinq ou six fois le cadavre nu et infect au karbet où ils l'avaient pris ; de 6 fr. dont ils étaient convenus, ils parvenaient à en tirer 18 et 24. Sourzac, Bougeard, ancien vicaire à Rennes, Mathieu (Vosges) et tant d'autres furent l'objet de semblables spéculations'. » Ils spoliaient les morts, ils spoliaient les vivants. Un jour, les déportés durent s'armer de leur hache pour les chasser. Les autorités du poste étaient impuissantes à réprimer ces indignités ; tel méprisait trop les déportés pour s'inquiéter des traitements qu'ils subissaient ; tel autre, dont les magasins étaient pillés par les noirs, était trop occupé à se défendre contre eux.

' Pitou, Voyage à Cayetine : II. lOo.

A ces insultants ot scandaleux procédés des noirs, l'administration ajoutait des vexations ofi l'on ne sait ce (|u'il faut iléplorer le plus ou d'une régularité inopportune ou d'une avidité peu déguisée. Avant de mourir, plusieurs déportés avaient légué à un compatriote, à un ami leurs effets et leur argent. L'ordonnateur estima cette manière d'agir irrégulière et exigea que les testaments fussent faits en présence du commandant en chef et du gardemagasin ; à défaut de quoi, les effets étaient vendus à l'encan et le produit de cette vente, ainsi que le numéraire trouvé dans la succession, encaissés pour le trésor. C'est ainsi que l'Etat disputait aux déportés survivants les dépouilles de leurs confrères. Ce règlement s'exécutait avec rigueur: Iluybrecht, curé de Saint-Bavon, de Gand, ayant, par devant témoins, donné ses ell'els à un bénédictin de l'abbaye d'Orval. dom Malachie, l'ordonnateur du poste se' les fît rendre et ils furent vendus au prolit de la République.

Le mois d'octobre ne fut pas moins tristement fécond que le précédent. Dans les dix-neuf premiers jours, il y eut treize décès, de sorte que, du 5 août au 19 octobre, sur quatre-vingt-sept déportés amenés à Conanama [le Brilkait en avait amené cinq le 4 septembre), vingt-huit avaient succombé. La jeunesse et l'âge mûr n'avaient pas été plus épargnés que la vieillesse ; les plus vaillants étaient exténués, moribonds, se soutenant à peine ; l'hôpital débordait de malades, bien qu'on en redoutât le personnel et les soins. Celte situation était connue : dès le commencement d'octobre, plusieurs rapports ofliciels avaient informé Jeannet de la mortalité qui régnait à Conanama; comment l'agent du Directoire n'eut-il pas assez d'Iiumanité et d'initiative pour y mettre un terme, immédiatement et d'urgence? Il y songea, il le voulut peut-être.

mais il ne l'osa pas, et même, comme si cette sinistre expérience de deux mois et demi n'avait pas fourni assez de victimes, nous Talions voir expédier à Conanama un nouveau groupe de déportés.

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