‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 29 sur 81 · DÉPORTÉS RÉUNIS DE LA DÉCADE ET DE LA BAYONNAISE · texte numérisé non relu

DÉPORTÉS RÉUNIS DE LA DÉCADE ET DE LA BAYONNAISE

(19 octobre 1798 — mars 1799)

On se rappelle dans quel misérable état les chaleurs, l'air méphitique de l'entrepont, la longueur de la traversée avaient réduit les passagers de la Bayonnaise. Après cette dure épreuve, il leur eût fallu, comme à leurs confrères de /« ,i)ec«f/e, quelques jours, quelques semaines de repos et de soins à Cayenne. Mais ce séjour dans une ville agréable, salubre et où l'on rencontrait des ressources de diverses sortes, les premiers déportés ne l'avaient dû qu'à un motif où l'humanité n'entrait pour rien : l'administration les avait tolérés à Cayenne parce que, surprise par les événements, elle avait besoin de temps pour préparer des logements ailleurs. Maintenant, les logements étaient prêts ; ils pouvaient du moins passer pour l'être puisqu'ils avaient desliabitants : au point de vue administratif, le séjour à Cayenne, n'avait plus de prétexte. Quelques déportés, considérés comme trop malades, restèrent à l'hôpital de Cayenne ; d'autres se placèrent chez les habitants dans divers cantons : le plus grand nombre (soixantequatorze sur cent-onze) ne descendit pas à terre, et, après quatorze longues joui'nées passées en rade, on les embarqua sur une mauvaise goélette qui devait les conduire à Conanama.

Deux jours auraient dû suffire pour ce voyage ; on en mit

sept. Le patron s'enivra, il erra une journée entière et revint mouiller en vue de Gayenne. Le surlendemain, le bâtiment remit à la voile, mais arrivé à l'embouchure de la rivière, il échoua et ne put y entrer. Cinq jours s'écoulèrent encore à chercher des pirogues. Les vivres manquèrent, les passagers furent réduits à de l'eau vaseuse pour boisson et à un peu de biscuit. AITamés, épuisés, presque tous malades, ils durent faire encore une heure de marche à pied : c'est en cet état qu'ils arrivèrent, le 19 octobre 1798. à Conanama. où leur destinée va désormais se confondre avec celle des déportés de ht Décade.

Ils y étaient depuis trois jours, lorsqu'ils virent arriver Irois hauts fonctionnaires de la colonie. Desvieux, commandant de la force armée. Boucher de la Rupelle, commissaire civil, et Chapel, ingénieur en chef, envoyés par Jeannet pour se rendre compte de la condition du poste et de l'état des déportés. Mesure bien tardive : que nei'avaiton prise avant d'expédier dans ce lieu funeste de nouvelles victimes ! Tant de misère, tant d'imprévoyance dans l'administration, toutes ces tombes ouvertes ou prêtes à s'ouvrir, frappèrent de stupeur les commissaires. Desvieux réprimanda Prévost publiquement, le destitua et le renvoya à Cayenne ; il tança énergiquement les nègres et les fit rentrer pour quelques jours dans le devoir ; il procura des vivres frais, de l'eau douce; enfin il promit aux déportés qu'ils seraient enlevés à ce séjour de mort. A son retour à Cayenne, de concert avec ses collègues, il adressa à l'agent un rapport oii il condamnait d'une façon sommaire et décisive le choix de ce poste '.

' " dette mortalité est occasionnée : 1° par l'eau qui est très bourlieusp et même vilriolitiue; 2° par les miasmes putrides qu'e.xhaleiil les marécages qui enviroiineiil le poste à plus d'une d(-mi-lieue ; 3° par les vidanges de l'hospice qui séjournent dans les marais qui ne peu-

A la suite de cette expédition un peu tapageuse, qui justiiiait d'ailleurs avec éclat les premières résistances de Jeannet. celui-ci ordonna le transfèrement des déportés de Conanama à Sinnamary. L'exécution de cet arrêté, s'il eût été dicté par un sincère sentiment d'humanité, n'aurait pas dû subir le moindre retard ; mais Jeannet, qui avait.eu par la Bayonnaise avis de son rappel et de la prochaine arrivée de son successeur, craignit sans doute d'assumer la responsabilité d'une décision ; il attendit, et un mois entier s'écoula, plus funeste à lui seul pour les malheureux déportés que les deux précédents réunis.

Dix déportés de la Décade succombent encore. Quant à ceux de la Bayonnaise , brisés, délabrés, ruinés de corps et d'âme, quelle résistance pouvaient-ils opposer aux terribles épreuves qui venaient les assaillir? La mort s'abat sur eux à coups redoublés ; en trente-cinq jours, trente et un sont frappés. Ce n'est pas assez d'un décès par jour ; les 8, 15, 19, 27 novembre, il y a deux décès ; les 7, 9, 10, 12, 20, il y en a trois ; le 14 et le 18, on en compte quatre! Prêtres du Doubs et du Cantal, de la Belgique et de la Savoie, des Vosges et du Tarn, de la Meuse et de l'Isère, d'Eure-et-Loir et de la Haute-Loire, nous pourrions citer tous vos noms sans évoquer, hélas ! aucun souvenir ; de toutes les paroisses que vous aviez évangélisées au péril

vent être desséchés. Ces causes ne peuvent être détruites, et ce poste, dans l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les terre-pleins du poste : ils sont mal faits et les faîtages prêts à tomber. La communication est très dilEcile dans toutes les saisons.... Le poste court donc risque de manquer souvent de vivres dont le canton inhabité est dépourvu. Les Indiens même l'ont évacué à cause du mauvais air. L'oiUcier, les soldats, les délégués de l'administration sont dans le plus triste état. 11 n'y a que de la viande salée, aucun fruit et pas même un citron pour corriger la mauvaise qualité de l'eau... Cayenne, le I"'' brumaire an VIL Signé : Desvieux, Boucher, Chapel. » — Après avoir lu ce document ofliciel, on ne nous accusera pas d'avoir forcé les couleurs sinistres.

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de votre liberté et de votre vie. quelle est celle qui vénère votre mémoire ou qui ait même gardé votre nom ?

lîurnel, successeur de Jeannet, arriva enfin et confirma l'arrêté de transfèrement. L'opération n'était ni sans difiicultés ni sans embarras. Bien que la mort eût éclairci les rangs, il restait encore près de cent personnes, la plupart gravement atteintes ; celles qu'on disait bien portantes pouvaient à peine se traîner. Un premier groupe fut jeté le 25 novembre sin* le tillac d'une goélette, im autre se décida à faire à pied le trajet de cinq lieues qui sépare Conanama de Sinnamary. Huit jours après le départ de la première goélette, une seconde emporta les plus malades. Avant de partir, les déportés incendièrent les karbets (23 novembre-4 décembre). Sur les quatre-vingt-sept déportés de la Décade et les soixante-quatorze de In liai/onnaise. soit cent-soixante et une personnes, le cimetière de CiOnanama gardait trente-huit des premiers et trente et un des seconds : au total, soixante-neuf victimes !

« Nous vîmes arriver, écrit Barbé-Marbois, les débris de cette colonie détruite en naissant : des vieillards, des malades exténués, chacun portant son paquet et se traînant à peine. Quelques-uns, trébuchant à chaque pas, s'avancèrent devant nous vers des cases préparées à la hâte pour les recevoir. Un d'eux, sortant de la pirogue faible et languissant, tomba dans l'eau près de ma cabane. J'accourus, je le retirai et le portai ([uelques pas... Je n'ai point vu de spectacle plus aflligeant que ce débanjuement '. »

Sinnamary ne pouvait oil'rir aux arrivants qu'une hospitalité bien insuffisante. On logea les uns sous des hangars, les aulres dans une grande case que céda Laiïon

' Op. L-ii. II. .i-2-:v.i.

de Ladébat et qui seryail d'hôpital ; plusieurs trouvèrent asile chez des habitants du bourg ou des environs ; les plus pauvres furent relégués provisoirement dans l'église. Toute sommaire qu'elle fût, cette installation était préférable à celle qu'ils venaient de quitter, mais elle ne pouvait détruire les germes empestés que ces organismes fatigués apportaient avec eux. Beaucoup n'arrivèrent à Sinnamary que pour y trouver une tombe. En décembre 1798 et janvier 1799, les décès s'y succèdent avec une fréquence et une continuité qui rappellent les hécatombes de septembre, d'octobre et de novembre à Conanama. En décembre, dix déportés succombent et onze en janvier. Barbé-Marbois a presque raison d'écrire : « Le changement de résidence ne diminua pas la mortalité. » Il n'y eut cependant que cinq décès en février.

Au cours de la même période, dans les autres cantons, le chiffre de la mortalité n'était pas moindre : dix-neuf du 2o octobre au 18 février ; peut-être même le trouvera-t-on proportionnellement supérieur, si l'on veut bien remarquer qu'à Sinnamary, les prêtres étaient groupés, tandis que dans les autres cantons, Approuague, Makouria, Roura, Cayenne même où l'hôpital recueillait les plus malades, ils étaient disséminés. Gibert-Desmolières y vint un jour ; bien qu'il eût trouvé chez un colon l'aisance et même les agréments de la vie, la maladie l'atteignit, et il succomba à l'hôpital le 4 janvier 1799, expiant le crime d'avoir dénoncé à la tribune les pratiques financières du Directoire.

J'ai hâte de clore ces nécrologes'. Qu'on regarde aux victimes, qu'on regarde aux bourreaux, la tristesse qu'on ressent est égale. La monotone répétition de ces chiffres

' Cf. Pièces justiflculive^, n" IV, la liste des décès par ordre de date avec des totaux par localités, par mois et par bâtiment.

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fuiiplircs rebute raltontioii et déconcerte même la sympathie: jeunes gens, vieillards^ prêtres, laïques, leur vie antérieiMT leur donnerait une physionomie distincte qui s'efface dans l'uniformité d'une même et navrante destinée. Morts — morts — morts I lorsqu'on a prononcé et répété ce mot, on a tout dit. Quant aux bourreaux, soit qu'ils obéissent à une consigne, soit qu'ils rejettent lâchement sur le climat la responsabilité de ces hécatombes, hésitel-on à les llétrir. on se reproche son indulgence. Les uns sont là, sur les lieux ; ils voient mourir, et ils ne s'avisent d'aucun moyen, d'aucun secours qui témoigne au moins de leur humanité ; les autres, il est vrai, sont loin ; mais ils oublient plutôt qu'ils n'ignorent, et leur inditTérence. comme nous Talions voir, est portée à un tel point, qu'on se demande s'il n'y aurait pas clairvoyance et justice à dénoncer une indigne préméditation.

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