LE DIRECTOIRE ET LES DÉPORTÉS
SOMMAIRE. — Malgré les objections de Jeannet, le Directoire maintint l'ordre de reléguer les déportés à Conanama. — Informé, au retour de la Bayonnaise, de la mortalité qui régnait dans ce poste, le Directoire ne révoqua pas ses ordres. — Cependant il renonça à expédier de nouveau.x convois à la Guyane, moins par clémence que par nécessité, à cause des croisières anglaises qui interceptaient toutes les communications. — En avril 1799, il se fait faire un rapport, mais il ajourne l'exécution des conclusions. — En août 1799, Fouché demande des nouvelles d'Aymé et de Gibert-Desmolières. — En septembre, il ordonne le tranférement de Barbé-Marbois et de LalTon de Ladébat à File d'OIéron. — Il n'est pas question des autres déportés.
C'était, on s'en souvient, à Conanama que le Directoire, par l'intermédiaire du lieutenant La Porte, avait enjoint à Jeannet de reléguer les déportés politiques. L'agent avait objecté les difficultés de la surveillance dans un poste si éloigné et l'insalubrité du lieu, et, d'office, il avait choisi Sinnamary. Lorsque le commandant de la Vaillante avait quitté Cayenne, il connaissait bien et il avait pu rapporter au Directoire et la décision que Jeannet avait cru devoir prendre et les raisons qui la motivaient.
Néanmoins, le Directoire persista et confirma ses premiers ordres. Entre l'opinion d'un homme placé sur les lieux, parlant d'expérience et qu'aucun scrupule exagéré d'humanité n'était capable d'inHuencer, et l'avis de Daniel Lescallier qui n'avait jamais vu d'Européens dans ces
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régions tiôscrtos et ijui navait habité quo riledo Cayonno. le Directoire sarrèta au dernier ; la Drcade porta à Jeannet de nouvelles injonctions, en vertu desquelles on prépara à la hâte l'installation de Conanama. Lorsque IJurnel partit de France pour remplacer Jcannet-Oudin, il avait pour instructions spéciales de ■< savoir ce que devenait l'établissement de ('iOnanama et de le faire continuer. 11
Jusque-là, cependant, le Directoire ignorait les conséquences de son choix, et l'on ne pouvait lui reprocher qu'une certaine obstination, provenant et du désir naturel au pouvoir central de ne pas laisser trop d'initiative à ses agents et de cette disposition en vertu de laquelle on ajoute plus volontiers créance aux conseillers qu'on a sous la main, (ju'à ceux qui sont loin et qui doivent l'obéissance. Le 14 décembre 1798, on lisait dans le Monileiir : « C'est dans les lieux les plus sains et les plus fertiles que les déportés ont été placés ; ils habitent les bords de la rivière de Conanama. » Suivait, d'après l'ouvrage de Daniel Lescallier, l'informateur officiel du Directoire, une séduisante description de la vie plantureuse qu'il était loisible de mener dans un pays « oîi abondaient la volaille, le gibier, les bestiaux, le poisson, etc. » Quelques jours après la publication de cet article, h BayoïDiaisr arrivait de Cayenne et, par elle, le Directoire recevait les rapports de son agent. Burnel écrivait : « Je ne sçais rien encore sur la situation actuelle des déportés; j'apprends seulement que V affreux (sic) choix que l'on a fait du lieu où ils sont, contrarie bien le vœu du gouvernement dont les intérêts sont que les gens qu'ils déportent (sic) vivent rt ^d'iciiI fjardh. Je vais suivre ce qu'a déjà commencé mon prédécesseur, afin d'allier l'hiunanité avec l'exécution des lois. »
A cette lettre, étaient joints : 1° le rapport de Desvieux, Boucher et Chapel, qui condamnait d'une façon si catégorique et par des raisons si décisives l'installation des déportés à Conanama ; 2° une statistique en date du 28 octobre qui constatait que sur la totalité des déportés, cinquante-huit étaient morts, vingt-deux étaient à l'hospice et qu'à Conanama il en restait cent-vingt-cinq pres- ({ue tous malades. Ces renseignements officiels offraient avec la note du Moniteur un contraste bien piquant, s'il n'eût été plus triste encore ; à partir de ce moment, le Directoire ne pouvait plus douter des conditions meurtrières dans lesquelles se trouvaient les déportés et de l'urgence qui s'imposait, au nom même de l'humanité, ou de les rappeler en France, ou, tout au moins, de les placer dans des localités moins insalubres.
Il est vrai qu'il ne partit pas d'autres convois pour la Guyane. Mais les récentes aventures de la Charente, de la Vaillante et de la Décade, n'étaient pas de nature à encourager de nouvelles expéditions, et la bataille navale d'Aboukir (1" août 1798) avait infligé des pertes énormes à notre marine. C'est donc la nécessité, bien plus que la clémence, et une nécessité peu honorable pour notre pavillon, qui forçait le Directoire à renoncer à cette déportation d'outre-mer. Il n'en maintenait pas moins le principe ; à la proposition que Ronchon (de l'Ardèche) faisait aux Cinq-Cents d'abandonner la déportation, les fructidoriens répondaient par les cris: à l'ordre, à l'Abbaye! et votaient, sur la motion dePouUain-Grandpré, la mise sous séquestre des biens de ceux des déportés qui se seraient évadés. Le 17 janvier 1799, le Directoire remplaça la Guyane par l'île d'Oléron ; mais cet arrêté ne concernait que les hommes politiques nominativement désignés par les lois des 19 et 22 fructidor an V ; il n'y était fait aucune men-
tion des prêtres, à l'égard desquels « on ne pouvait avoir, disait à la tribune Leclerc, de Maine-et-Loire, ami intime de Revellière-Lépeaux, une loi meilleure que celle du 19 fructidor. » ( 27 décembre 1798)
Le Directoire, quoique mieux informé, ne changea donc ni d'attitude ni de procédés. Quatre mois après l'arrivée de ces renseignements funèbres, il daigna s'informer auprès du ministre de la marine des déportés de la (îuyaiio : Lesquels vivaient ? lesquels étaient morts ? lesquels s'étaient évadés? (Lettre du 14 avril 1799). Aucun bâtiment, depuis la Bayonnaisp. n'étant venu de la Guyane, le ministre ne put que reproduire la note du 28 octobre. Il ajoutait : " Il est plus que probable que les premières lettres qu'on recevra de (layenne aimonceront encore qu'il est mort un très grand nombre de ces déportés. Je prie en conséquence le Directoire exécutif de me faire connaître ses intentions sur la translation entière ou partielle des déportés qui restent encore à Cayenne au nombre de deux-cent-cinquante-quatre. "
Ce chiffre, exact peut-être à la tin d'octobre 1798. était loin de l'être en avril 1799' : (|uoi ([u'ii en fût et dùt-on l'admettre comme officiel, pour des gens sensibles et- qui faisaient parade de leur humanité, deux cent-cinquantequatre malheureux à sauver d'une mort certaine, n'était-ce pas une œuvre digne d'être tentée par tous les moyens ? Mais le Directoire ne s'y arrêta pas. En marge du rapport ministériel, on lit : i' Ajourné pour le moment. Le ministre présentera de nouveau ce même état dans quelque temps. ■>
Les fructidoriens tombèrent du pouvoir en prairial an VII sans avoir rien fait pour les déportés. Siéyes, qui leur succéda, ne s'en occupa pas davantage. En août 1799.
' k cette date il reslait 1611 ilrportés vivants sur 328.
Fouché, devenu ministre de la police, demande à son collègue de la marine « si Job-Aymé (J.-J. Aymé) et Gibert-Desmolières ont subi leur déportation à Cayenne. Ces renseignements me sont nécessaires, ajoute-t-il, pour provoquer auprès du Directoire Exécutif les mesures qu'il conviendra de prendre à leur égard. » Le ministre de la marine ne savait rien de nouveau: pour répondre, il se référa une fois de plus à ce fameux état du 28 octobre 1798 qu'il avait déjà produit deux fois : «'Je n'ai pas reçu depuis cette époque les lettres de situation des déportés. » Cependant, aucune mesure ne fut prise ni pour Aymé, ni pour Gibert-Desmolières : ce dernier, du reste, était mort à Cayenne le 4 janvier 1799.
Vers la même époque, le 2o août 1799, à la suite de pétitions faites par mesdames Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat, le Directoire accorda à leurs maris la permission de revenir en France, sous condition qu'ils seraient internés à Oléron. Cet arrêté, qui n'était que la conséquence de celui du 14 janvier précédent, fut la seule marque de souvenir que, depuis leur embarquement, le Directoire eût donné aux déportés de la Guyane, et le temps même lui manqua pour y donner suite.