PRÉFACE VII
par exemple le luxe, les dilapidations et les débauches de Barras, tandis que ses collègues échapperont à ces reproches. Mais, en ce qui touche le goût et comme la fureur de persécution, il n'y a plus à choisir : tous les Directeurs s'y livrèrent avec un zèle égal ; tous, sans avoir participé à l'ancienne Terreur, en retinrent et en reproduisirent les traditions ; ils le firent avec une inflexibilité froide, continue, inexorable, qui semblait tenir autant à des passions personnelles qu'à des principes généraux de gouvernement.
Cependant, entre ces hommes, il y en eut deux chez qui la cruauté se compliqua d'une haine acharnée, et ce sont ceux précisément à qui l'on n'impute d'ordinaire ni faste ridicule ni concussions ni ces mœurs qu'on a stigmatisées du nom de mœurs du Directoire : je veux parler de Revellière-Lépeaux et de Merhn. L'un, dans ses rigueurs contre le clergé, porta la passion d'un sectaire ; le théophilanthrope fanatique voulait écraser dans le catholicisme une religion rivale. L'autre, sans épargner les prêtres, détestait encore plus les émigrés: nous verrons au cours de ce livre jusqu'à quelles pratiques d'arbitraire il se laissa entraîner. Ainsi, tous deux ont dans leur vie une période sinistre encadrée pour ainsi dire entre deux genres d'existence bien différents: dans sa famille, dans ses relations, dans ses habitudes quotidiennes, Revellière est un homme simple, serviable, d'humeur tempérée et modeste ; Merlin, travailleur infatigable, à la Constituante d'abord, puis à la Convention, multiphe les rapports, les projets de loi, les études ; plus tard, procureur-général à la cour de Cas-
salion, il semblera ne vivre que pour sa profession et pour les progrès de la jurisprudence. Qui croirait que chacun de ces hommes, libre alors et maître du pouvoir, n'en usa que pour exercer sans pitié et sans trêve des fonctions d'inquisiteur ' ?
De même que iM. Mortimer-Ternaux a fait légitimement remonter jusqu'au 10 août le commencement de la Terreur ; de même qu'au spectacle des désordres, des dévastations, des meurtres qui signalèrent le cours de la Constituante et de la Législative, il est permis de se demander si les scènes du 14 juillet 1789 et des jours suivants ne furent pas le vrai point de départ de l'ère des violences ; de même aussi, après s'être rendu compte, grâce à la réunion de documents jusqu'ici dispersés ou négligés, des attentats de toute sorte contre la vie ou la liberté des personnes dont ce livre va offrir le tableau, n'y aura-t-il pas lieu de reconnaître que le régime de la Terreur ne s'arrêta ni au 9 thermidor ni à la Convention; que le Directoire le continua; que, sur certains points, il l'aggrava soit par des lois plus savantes et plus dures soit par le privilège qu'il s'at-
' «Non, non, yV' ne mrpj'hc pas assez mon existence pour la confier à la résurrection (^sîVyl d'un roi, et quand même je n'aurais lu ni l'histoire d'Angleterre ni les instructions de Brottier, je connais assez le cœur humain pour n'ajouter aucune foi aux promesses d'amnistie des prétendants. » f P/i. AnI. Merlin, membre de l'Institut national, au Conseil des Cinq Cents. Août 1799. 43.) — C'est en effet pour n'avoir pas « assez méprisé son existence » que Merlin rédigea la loi des suspects en 1793 ; n'obéit-il pas au même sentiment en fructidor? En revanche, il a prouvé qu'il ne tenait pas le même compte de « l'existence »' des autres.
tribua de les exécuter lui-même? Ainsi se trouvera établie et démontrée la solidarité de toutes les périodes de la Révolution dans les mêmes principes comme dans les mêmes procédés de gouvei'nement. Après tout, n'étaient-ce pas les mêmes hommes? Merlin, Reubell, Revellière se sont montrés sous le Directoire cruels et impitoyables : mais qu'on relise leurs discours contre l'émigration et contre le clergé sous la Constituante, et l'on verra qu'à cette date il ne leur manqua, pour mettre en pratique leurs discours et leurs doctrines, que ce même pouvoir dont ils devaient plus tard si audacieusement abuser.
Cette effroyable persécution, le Moniteur la mentionne à peine, les mémoires contemporains l'oublient, les principaux historiens de la Révolution l'ignorent ou la négligent ; celui même des Directeurs qui a signé le plus grand nombre d'arrêts de proscription n'en a pas gardé souvenir. MM. Mignet et Thiers consacrent quelques lignes, assez peu exactes d'ailleurs, à la déportation des membres des conseils ; ils se taisent sur les prêtres. C'était le temps où ReveUière-Lépeaux, écrivant ses mémoires, recommandait à son fils d'en ajourner la publication, de peur de « donner des armes au parti de l'ancien régime contre les soutiens de la liberté'. » Tissot, qui écrivait plus tard, Tissot, ancien membre du club des Cordeliers, ancien secrétaire de Fouché, s'arrangeait assez que les ennemis du Dii'cctoire eussent eu
' Mémoires de la ReveUière-Lépeaux, publiés par son fils. Introduction de l'Éditeur. I. p.xviii.
le même sort que Billaud-V'arennes et CoUol-d'Herbois, membres du comité de salut public ; sur les prêtres, même silence que chez ses prédécesseurs '. Plus tard, bien plus tard encore, M. Michclet considère la déportation comme une peine <( inégale, trompeuse » ; il approuve Barras d'avoir demandé « au moins la tête de Pichegru » ; il ajoute que « les députés n'avaient guère moins de droit à une mort honteuse, à une exécution en Grève -. » Des prêtres, pas un mot.
Les historiens du camp adverse ne sont guère moins discrets. M. de Barante ne mentionne qu'un seul départ pour la Guyane ; encore le fait-il avec une brièveté que l'exactitude ne compense pas ; il parle ailleurs de l'île d'Oléron, nulle part de l'île de Ré ^. A la même époque, presque la même année, M. Granier de Cassagnac publiait, lui aussi, une Hhtoire du Directoire Exécutif. Autant M. de Barante défend les Conseils contre la politique astucieuse et violente des Directeurs, autant M. Granier de Cassagnac, chez qui les ardeurs du polémiste de 1851 ne sont pas encore refroidies, attaque sans ménagement les royalistes de l'an V : il en triomphe bruyamment comme d'ennemis de la veille. Pas un mot de pitié pour leur infortune! Ces généraux, ces députés qu'on déporte, ce sont pour lui, les Thiers, les Lamo-
' Histoire complète de In /{('voliilion française; VI, 300 et 440. 1834-1835. — J'omets naturellement MM. de Lamartine et Louis Blanc qui n'ont pas abordé la période Directoriale.
* Histoire du A7.V° siècle. T. IL Jusqu'au 18 brumaire. 215-216.
3 Histoire du Directoire. 1855. T. II, p. 420.
ricière, les Changarnier, que le Prince-Président vient d'expédier en voiture cellulaire en Belgique et sur les bords du Rhin ; ces inspecteurs de la salle de 1 797 lui rappellent les Baze,les Le Flô, importuns questeurs de l'Assemblée Législative ; quant aux déportations à la Guyane , les blâmer, ne serait-ce pas attirer l'attention du lecteur sur celles qui viennent de s'accomplir, sans jugement préalable elles aussi, et par voie de commissions comme autrefois? Il a lu, cependant; il connaît certaines sources. Un instant, on a quelque espoir. Le livre XXXVI a pour titre : Exagération de la politique du 18 fructidor; persécution des émigrés et des prêtres. Et dans le sommaire : Persécution contre les prêtres déportés. Leur nombre. Violences du ministre de la police Sotin. C'est ici, sans doute. On lit, on continue, on poursuit jusqu'au bout du chapitre : mais, à la stupéfaction du lecteur attentif, l'historien oublie de remplir les promesses de ses sommaires.
Les auteurs de mémoires, contemporains de cette triste période et qui en furent aussi les victimes, ne paraissent pas mieux instruits que les historiens.
Thibaudeau, que le Directoire avait inscrit sur la liste de déportation, mais qui en fut rayé parle conseil des Cinq Cents ; Thibaudeau, qui sentit peser sur sa tête la tyrannie de la faction victorieuse, signale brièvement les seize premiers déportés. Et c'est tout. Fiévée semble n'avoir connu des décrets des 19 et 22 fructidor que les articles qui frappaient des hommes politiques et des journalistes. Comme la plupart de ses confrères, il s'échappa; réfugié chez un ami à quel-
ques lieuesde Reims, il y composa la Dot de Suzette.']o\\(i nouvelle qui eut du succès et qui lui fît oublier le reste.
M°" de Staël avait d'abord épousé la cause du Directoire et de ses ministres ; elle n'en fut pas moins accusée de pitié pour les prétendus conspirateurs et dut se retirer à la campagne. « Des mesures atroces, écrivaitelle plus tard dans un ouvrage qui ne parut qu'après sa mort, suivirent cette première violation de toute justice
(la déportation de Barbé-Marbois et autres) Les
prêtres et les nobles furent proscrits de nouveau avec une impitoyable barbarie. » Elle cite le cas de Merle d'Ambert; puis, c'est tout. C'en fut assez pour provoquer la colère de Bailleul et de Revellière-Lépeaux; ils nièrent, et l'histoire semble jusqu'ici n'avoir pas relevé cette négation effrontée'.
A côté de ceux qui ne disent rien ou qui ne disent pas assez, il y eut quelqu'un qui s'avisa de dire trop. Charles de Lacretelle, arrêté en fructidor comme journaliste, resta vingt mois prisonnier à la Force ; il y rêvait de Cayenne et de savanes pestilentielles ; il se vantait à lui-même son courage à supporter la persécution. Il eut le rare mérite de signaler la déportation desprêtres; ill'eutmême deux fois. En 1826, il raconta comment des vaisseaux partaient « de mois en mois, pour transporter de nouvelles victimes à Sinnamary » ; comment, «sur trois ou quatre cents prêtres qui avaient été déportés, la journée du 1 8 brumaire put à peine en
' Considih-ations sur la France pendant la Révolution française, II, 183, 187-188. — Bailleul : Examen critique des Considérations de Mme la Baronne de Staël, T. II, 355. — Infrà, 102.