LES DEPORTES SURVIVANTS
SOMMAIRE. — En mars 1799, commence la période d'acclimatation ; 160 iléportés survivent à leurs confrères. — Leur silence sur leurs souffrances. — I. Il n'y avait à la Guyane ni cultepiiblic ni culte privé: le crucifix et la messe à l'hôpital de Cayenne. — E.xercice du ministère dans les cantons. — Bonnes mœurs des ecclésiastiques. — II. Diverses é\asions: celle du 11 mai 1799; tristes aventures. — Aymé, Perlet et Parisots'évadentaussi. — III. Une révolution à Cayenne : le gouverneur déposé par les colons : le pouvoir réel passe à Barbé Marbois et à LalTon deLadébat. — 7 janvier 1800, arrivée de la Sirèni; qui amène un nouvel agent, la nouvelle du 18 brumaire et l'ordre de transféremenl do Barbé Marbois et de Lallon de Ladébat à Oléron.
A leur aiTivée à la rniyane. les déportés furent d'une façon si violente et si générale assaillis par des lléaux de toute sorte que l'histoire des premiers mois de leur séjour sur cette terre homicide n'a été et n'a pu être que celle de leur agonie et de leur mort. Eux-mêmes, songeaient-ils à autre chose'? La destinée des uns menaçait les autres à court terme, et tel qui, la veille, avait administré à son voisin les consolations suprêmes, le lendemain les recevait à son tour. On mourait, on se préparait à mourir : c'était l'unique préoccupation.
A partir du mois de mars 1799, il semble que la période d'acclimatation commence et que ceux qui ont résisté jusque-là soient désormais comme à l'épreuve. A cette date, cent-soixante déportés sont morts; il en survit un
nombre égal. Quel fut le sort de ces derniers ? Quel était leur genre de vie? Il nous reste trop peu de témoignages pour qu'il soit possible d'en constituer un récit. Ces prêtres qu'on avait traités comme des rebelles, des fanatiques, des ennemis de l'Etat et des institutions publiques, lorsqu'ils furent de retour en France, ils omirent surtout de parler de leurs malbeurs, ils semblèrent vouloir les ensevelir dans l'oubli ; l'un d'eux, M. Brumauld de Beauregard, ne rédigea quelques notes que sur les plus vives instances de ses amis, et il se garda de les publier lui-même ; d'autres, comme certains prêtres des diocèses de Besançon et de Grenoble, n'écrivirent que sur l'ordre de leur évêque ; ils craignaient de blesser la charité et de porter atteinte, même rétrospectivement, à la mémoire de leurs persécuteurs.
Après les douloureux spectacles qu'ils eurent d'abord sous les yeux, après le poignant chagrin d'être séparés sans doute pour jamais de leur patrie, de leurs amis, de leur paroissiens, de leur famille, l'un des plus vifs que durent ressentir ces apôtres fut d'être privés de la liberté d'évangéliser les populations auprès desquelles la Providence les envoyait. Barbé-Marbois, homme de philosophie courte et modérée, s'était créé des occupations manuelles qu'il alternait avec quelques lectures ; Laffon de Ladébat poursuivait des études de botanique ; Guerry de la Vergue maniait le tour comme naguère dans son manoir de Vendée ; Givry des Tournelles s'était fait agriculteur : les ouvriers, les artisans avaient trouvé à exercer leur métier. Ces ressources qu'avaient les laïques étaient
comme interdites aux prêtres '. Quelques-uns seulement se mêlèrent d'agriculture et d'industrie ; la plupart, après avoir vaqué aux nécessités du jour, retombaient dans une sorte d'inertie ou d'oisiveté forcée. Leur vocation, leurs aptitudes les condamnaient à ne pas rechercher les satisfactions vulgaires ou à ne pas s'en contenter. Or, la noble mission qu'ils ont reçue d'évangéliser les peuples, pour avoir tenté de la remplir en France, ils en avaient été chassés ; à la Guyane, ils ne rencontraient pas moins d'hostilité.
Lorsqu'ils avaient débarqué à Cayenne; lorsque plus tard, ils s'étaient disséminés dans les cantons et dans les habitations, les nègres, dans leur naïveté, les avaient pris pour des missionnaires que leur envoyait le Directoire; ils leur firent bon accueil et. comme autrefois, ils leur donnaient le nom de père. L'administration de la colonie se hâta de les désabuser et les punitions tombèrent sans ménagement sur ces fidèles trop empressés. Dans ce pays où les Jésuites avaient organisé une si belle mission, les églises, les presbytères avaient été adaptés à des usages civils, et la Révolution avait achevé les ruines qu'avaient commencées les édits de 1762. Plus d'églises, plus de culte; les nègres étaient pour la plupart retournés à l'état sauvage. Les prêtres de la colonie étaient exposés, eux aussi, à la déportation : un jour, leurs confrères d'Europe qui habitaient Sinnaraary, ne furent pas peu étonnés d'y voir arriver comme déporté Hochart, l'ancien curé de (layenne. C'est àSinnamary que Burnel expédiait en punition certains prêtres, déportés de France, qui avaient fait exercice public du culte; tel Noiron (de l'Aisne) qui
' La proportion des morts pour les Iniques fut moins élevée que pour les prêtres : 41.26 " » pour les premiers ; .'i8.ll pour les seconds, soit en moins pour les laïques, lO.liS " „.
avait béni le mariage de Givry des Tournelles avec la fille de son hôte ; tel encore Parisot, chanoine d'Auxerre : celui-ci avait béni le propre mariage de Burnel, agent du Directoire, mais il n'avait pas sans doute tenu assez secrète son intervention. Plusieurs autres subirent des punitions semblables.
Il n'y avait donc, à la Guyane, ni culte public, ni culte privé. L'hôpital militaire et civil de Cayenne, que desservaient les sœurs de Saint-Maurice de Chartres, en avait gardé pourtant quelques restes. Au bout de la salle, s'élevait un autel surmonté d'un crucifix ; le gouvernement avait envoyé des ouvriers pour le démolir; mais des soldats malades, soignés à l'hôpital, eurent l'énergie de s'y opposer, et l'on ferma les yeux. Matin et soir, une sœur faisait la prière. Dans une chambre particulière, disposée en chapelle, plusieurs prêtres, et spécialement, M. Brumauld de Beauregard, furent admis secrètement à dire la messe; les sœurs, quelques domestiques et des personnes pieuses y assistaient.
De quelque rigueur que s'armât l'administration, il est difficile de supposer que tous ces prêtres, pour la plupart persécutés à raison de l'ardeur même de leur foi, s'abstenaient de célébrer les saints mystères. Les témoignages ne sont ni nombreux ni décisifs, mais ils ont leur valeur.
Dom Vautherot, bénédictin de Besançon, retiré avec son confrère Gérin sur la rivière des Cascades, à l'Ilet- Bardeaux (4 lieues de Cayenne), dans une famille de nègres, raconte que ceux-ci «le pourvoyaient de tout ce qui était nécessaire pour célébrer la Sainte Messe ». L'abbé Courtot, du même diocèse, qui résidait à Sinnamary chez un de ses compatriotes, écrivait : « Le lendemain de noire arrivée, nous songeâmes à nous procurer ce qui nous était
322 LIVlîK r.INQUIÈME
nécessaire pour célébrer la Sainte Messe. J'avais apporté de Cayenne des hosties, du vin, un marbre, un missel; mais les linges et ornenienls nous manquaient. Nous commençâmes d'abord par coudre des linges, pour leur donner la forme d'aube, d'amict, etc., puis nous fîmes venir de Surinam une sorte d'indienne dont, avec de la tresse qui nous servait de galon, nous fîmes chasubles, etc.; nous travaillions à ces objets nous-mêmes'. »
Nous lisons encore dans les notes de M. IJrumaukI de Beauregard : « Quand nous fûmes réunis aux Deux flots (petit îlot dans la rivière de Cayenne), plusieurs nègres sont venus voir nos travaux... Ils entendaient le messe... nous les éclairions et ils se confessaient. J'en ai marié plusieurs, j'ai fait beaucoup de baptêmes; j'ai eu la consolation de voir venir de fort loin des hommes ou des femmes que Dieu avait touchés dans sa bonté. Pendant les travaux que faisaient pour nous ces pauvres nègres plus humains que les autres, quelques-uns s'échappaient et me conduisaient fort loin dans les bois pour m'ouvrir leur cœur. Là, je les entendais, assis sur un vieux bois, les insectes dévoraient le pénitent et le confesseur... Quand les décades ou jours de repos concouraient avec le dimanche, ils venaient en plus grand nombre, même de la veille. Nous leur faisions la prière, ils chantaient les cantiques, ils entendaient toutes nos messes et s'en allaient contents. J'ai l'espoir que plusieurs de ceux-là resteront bons chrétiens, et j'ai eu la consolation d'avoir reçu en France des protestations de leur fidélité 2. »
Ainsi, dans les cases et à Sinnamary même, il régnait une certaine liberté, celle du moins qu'on ne pouvait ravir.
' Jules Sauzay, IX, 314, 341.
- Oi>.dt., H, 472.
LA DÉPORTATtON ECCLÉSIASTIQUE A LA GUYANE 323
Du reste, si la dispersion des déportés et les mauvaises dispositions de Tadministration mettaient obstacle aux exercices publics que nous avons vu faire en commun à Rochefort ou sur le pont de la Baijonnaise, il n'y en avait pas moins, entre tous ces prêtres, bien qu'ils appartinssent à des diocèses différents, non seulement des relations, mais une cei'taine hiérarchie. L'abbé Croizettière, dont nous avons signalé la présence à l'hôpital de Rochefort, envoya à M. Brumauld de Beaurcgard, de la part du pape Pie VI, des pouvoirs d'administration ; si donc, sur cette terre d'exil, les prêtres déportés s'appliquaient à reconnaître une juridiction, ils devaient à plus forte raison se livrer à l'exercice du ministère, au moins dans la mesure étroite qu'il était imposible de leur interdire.
Ange Pitou, malgré sa légèreté; Barbé-Marbois, tout imprégné qu'il soit de la philosophie du XVIIP siècle et qui ne dissimule pas une sorte de pitié hautaine pour les croyances catholiques, n'épargnent pas leur admiration pour les bonnes mœurs des pi'êlres, leur résignation, leur bienfaisance, leur douce piété. « Tous ceux qui y moururent, écrivait Barbé-Marbois, y sont vénérés comme des martyrs. »
M. Brumauld deBeauregard insiste sur la régularité de mœurs qu'observèrent tous les prêtres dans un pays oii elle est si peu respectée. « Au milieu de la corruption générale, écrit-il. Dieu a conservé les déportés sans reproche. Pas un seul ne s'est écarté des lois de la sagesse; j'ai eu plus d'une fois l'occasion de le faire remarquer aux habitants irréligieux. Nous avions parmi nous des hommes qui n'avaient pas été tous fidèles à l'Eglise ; des objets dangereux entouraient partout les déportés; mais Dieu nous a tous gardés et nous avons prêché par notre exemple la pratique de la plus belle des vertus dans un lieu oîi elle
est presque inconnue et où les occasions de la perdre sont si fréquentes'. >i
Bien que la vie n'ait jamais été douce à la Guyane, elle eût été sup|)ortable; spécialement à Sinnamary, le commandant du poste, Freytag, était un homme juste, sympathique aux déportés, et qui leur épargnait les tracasseries inutiles. Il n'en était pas de même de Burnel, personnage avide, brutal, despotique, qui faisait expier à tous, déportés et colons, ses mécomptes et ses haines. En avril 1799, un brick qu'il crut anglais ayant paru dans les eaux de Sinnamary, l'agent lança une proclamation ridicule, mit toute la Guyane en état de siège, consigna les déportés dans leurs cases et les éloigna des côtes : il supposait ou voulait laisser croire qu'ils étaient d'accord avec les Anglais pour leur livrer la colonie. Le prétendu anglais disparut ; néanmoins, les mesures arbitraires ne prirent pas lin, et, subitement, des gendarmes venus de Gayenne tirent une perquisition chez Barbé-Marbois et Lail'on de Ladébat et les emmenèrent tous deux à Gayenne, d'oîi ils ne lardèrent pas du reste à revenir. Quant au commandant Freytag, il fut remplacé.
Depuis quePichegru et ses compagnons, trompant la surveillance des soldats du poste, avaient gagné la Guyane Hollandaise et de là l'Angleterre, il ne s'était produit qu'une seule évasion : Rcyphins jeune, relégué à Conanama, s'en était échappé le -17 novembre avec l'aide d')in jeune homme dévoué, Adèle Robineau; de Paramaribo, il
' dp. cil. II, 4'J3-i9i cl encore ooi.
s'était rendu aux États-Unis. On s'étonne d'abord qu'il n'y ait pas eu d'autres tentatives; mais, dans cette période de maladies, de décès si multipliés et d'énervement moral, avait-on la force d'âme nécessaire poiir envisager un changement d'état qu'on savait devoir acheter au prix de grands périls ?
Plus tard, l'idée en vint : la crainte même que le successeur du commandant Freytag ne déterminât l'avènement d'un régime trop arbitraire précipita la décision. Treize déportés s'associèrent donc en prévision d'une évasion prochaine. Parmi eux, il y avait neuf prêtres belges, presque seuls survivants des trente prêtres, leurs compatriotes, qui avaient été embarqués à Rochefort. Quatre français couraient avec eux la même destinée. Au nombre de ces derniers se trouvait ïaupin, ce chouan sans peur dont nous avons rappelé plus haut les malheurs et l'audace. Tous étaient dans la force de l'âge, tous animés de l'audace qu'inspire le désespoir '. Ils se procurèrent dans le plus grand secret quelques approvisionnements, un canot, un pêcheur pour le diriger, et, le 11 mai 1799, après avoir passé la journée dans les éclats d'une hilarité destinée à écarter tout soupçon, munis de vivres pour trois jours, vers le milieu de la nuit, ils s'embarquèrent. Au bout de deux jours de navigation, ils prirent terre àMaroni, poste hollandais où commandait un officier Liégeois qui fit le meilleur accueil à ses compatriotes. De là, ils gagnè-
' Voici leurs noms : Michel Cop, curé de Zwindrecht (Gand) ; de Noot, oratorien de Monlaigu ; de Nève, curé de Westcapelle (Bruges); de Baj', régent de l'école pauvre dite de Bogaerde, (hrurjes); Flotteeuw, vicaire de Beveren (Ypres) ; Keukemans, chapelain de Sainte- Walburge à Anvers; Moons, curé de Boom; du Mon, curé de Mannekensvere ('Bruges j; Jean IS'eerinckx, simple clerc tonsuré, âgé de vingtdeux ans. — Outre Taupin, trois prêtres français : Parés, curé de Palairac (Aude); Begué, prêtre à Lombez(Gers); Alexis Courtot, vicaire en chef de Luisans (Doubs).
rcnt le fort Orange dont le colonel ne leur montra pas moins de bienveillance. Ils avaient déjà vendu leur canot et s'étaient mis en roiile pour Surinam, lorsque le colonel envoya après eux pour les avertir que, dans ce port, le consul français les réclamerait comme fugitifs ; il leur conseillait donc de reprendre la voie de mer, de dépasser Surinam et de débarquer sur terre anglaise , à Berbice ou à Demerary.
Alors commença pour eux une série d'épreuves. Livrés à eux-mêmes, sans pilote, sans compas, un orage les surprit; après avoir erré pendant quarante-huit heures, ils aperçurent les côtes ; mais, s'en étant trop approchés, un courant les jeta à la plage et y brisa leur canot. Une forêt sauvage, sillonnée par la mer, coupée de marais où l'on enfonçait jusqu'aux genoux, s'ouvrait devant eux ; ils s'y engagèrent, sans vivres, sans eau, si ce n'est celle qui tomba du ciel; ils marchèrent cinq jours. Dans cette course aventureuse à travers la forêt, trois prêtres brabançons, MM. Moons, Keukemans etdeNoot se perdirent, et, malgré les recherches de leurs confrères, ne purent être retrouvés.
On rencontra enfin des Indiens esclaves qui recueillirent dans leur canot ces hommes errants et les conduisirent à leur maître, chez qui ils restèrent huit jours. Il leur vendit un canot, et, aidés de trois Indiens, ils purent se rendre à Berbice, où mourut M. de Nève, épuisé par les fatigues, puisa Demerary (6 juin 1799), qui, comme Berbice, était alors au pouvoir des Anglais. Le ministre protestant leur donna des vêtements, de la toile et plus de vingt-cinq gainées à chacun. Le 1" juillet, ils partirent pour Liverpool : M. .Michel Cop mourut en route. Après un voyage de plus de deux mois, signalé par plusieurs tempêtes, ils arrivèrent le 9 septembre à Londres bien portants; mais, de treize qu'ils étaient en partant de Sin-
namary, huit seulement avaient résisté à toutes ces fatigues '.
Il se produisit encore, avant le 18 brumaire, une autre évasion. J.-J. Aymé, député aux Cinq Cents, avait demeuré à la Guyane chez un colon, nommé César Bertholon. Celui-ci s apprêtant à retourner en Europe avec sa femme et sa fille par un navire suédois, Aymé, qui avait obtenu la permission de venir à Cayenne, s'assura le concours du capitaine, et, dans la nuit du 24 au 23 octobre 1799, accompagné de Perlet, le journaliste, et de Parisot, chanoine d'Auxerre, il put gagner en barque le navire qui était en rade. On les y cacha tous trois. Le départ s'effectua le 28 octobre. La navigation fut assez heureuse; mais presque en vue de Gothenbourg (Norwège), ils furent rejetés dans la mer du Nord par une tempête et restèrent en détresse devant le port de Fraserburgh (Ecosse). Plusieurs matelots avaient été noyés; la femme et la fdle de Bertholon, et le chanoine Parisot, avaient eu le même sort. Aymé fut transporté à terre à demi mort : de bons soins le rendirent à la vie. Quelques semaines après, à la faveur du 18 brumaire, il put rentrer en France; il vint à Paris avec Perlet ~.
' Je tire ces détails d'une lettre de M. du Mon, l'un des déportés évadés, que j'ai publiée dans la Revue des questions historiques (avril 1884). 11 mourut à cinquante-trois ans, le 1'"'' juillet 1811. Les autres parvinrent à un âge très avancé ; l'un d'eux, Neerinckx, resta en Angleterre et y fut ordonné prêtre le 10 juin 1802 par Mgr de Belbœuf, évèque d'Avranches ; il y mourut le 22 décembre ISîiS après cinquante-trois ans de ministère dans l'église Saint-Louis de Gonzague de Somerstown. — Taupin repassa bientôt en France et se remit à vhouannev : il fut tué au bourg de Tréglamus, arrondissement de Guingamp, au commencement de 1800. Cf. Pièces justificatives, IL
- Le 3 juillet 1800, trois prêtres s'évadèrent encore : Marduel, de Rennes ; Custcr, de Namur et Wagner, du Luxembourg. Un laïque, d'assez mauvais renom, les accompagnait.
Burncl ne paraît pas s'être ému do ces évasions. Dans la lettre où il fait part au ministre de la première, il en reporte la cause à la dissémination des déportés et h la liberté dont ils jouissent : dans ces conditions, était-il possible d'exercer une surveillance un peu efficace? D'ailleurs, le gouvernement s'intéressait-il à ces détails? Il était permis à l'agent d'en douter. Depuis son arrivée dans la colonie, aucune communication officielle ne lui était venue de France (Lettres des 12 août et 24 octobre 1799). C'est par voie indirecte qu'en juin il reçut la nouvelle que l'ile d'Oléron avait été substituée à la Guyane; il prit sur lui de rappeler lîarbé - Jlarbois et Lafîon de Ladébat de Sinnamary et leur permit de vivre àCayenne.
Pour lui. il ne songeait qu'à son procliain départ, c'està-dire à mettre en sûreté les richesses qu'il s'était procurées. Il avait jeté le désordre dans tous les services de la colonie, tantôt frappant les propriétaires de taxes arbitraires, tantôt armant les mulâtres, ou se rejetant du côté des nègres. Quand sa femme et sa fille furent embarquées et que le navire qui devait les emporter avec sa fortune allait mettre à la voile, il jeta le masque; mais ses manœuvres étaient éventées, les habitants de Cayenne se révoltèrent, lîurnel fut arrêté, consigné dans le port et obligé de remettre ses pouvoirs à un colon estimé, il. Franconie, dont la famille habite encore la Guyane.
Cette sorte de révolution populaire se produisit à Cayenne le jour même oîi éclatait en France le coup d'Etat du 18 brumaire. Par un revirement étrange, bien qu'ils n'eussent pas été les fauteurs du mouvement, Barbé-
Marbois et Laffon de Laclébat, tant à cause de leur importance personnelle et de leurs anciennes fonctions que de l'insuffisance administrative de Franconie, se trouvèrent comme les chefs de la colonie ' : situation singulière qui devait peser à tous, mais surtout à ces déportés que la confiance publique investissait de ce dangereux intérim. On ignorait à la Guyane le renversement du Directoire ; il était permis de supposer qu'à la première nouvelle des événements, il ne manquerait pas de châtier ceux qui y auraient été mêlés.
Deux mois se passèrent ainsi. Le 7 janvier 1800, un grand vaisseau parut en vue de Cayenne; une chaloupe s'en détacha et débarqua un officier qui se rendit aussitôt à la maison commune. Là, monté sur une table, au milieu d'une attention qui n'était pas sans anxiété, il annonça la révolution du 18 brumaire et la chute du Directoire. Bonaparte avait, quoique do loin, contribué trop activement au Coup d'Etat de fructidor, pour que ceux qui en souffraient encore pussent concevoir de sa subite élévation un rassurant augure pour l'avenir. La Sirène (c'était le nom du bâtiment) amenait aussi un nouvel agent, Victor Hugues, ancien agent de la Convention et du Directoire àla Guadeloupe; pour ceux qui connaissaient ses antécédents, il était trop visible que le nouveau régime n'avait pas rompu avec les jacobins, même les plus féroces. Cependant, le gouvernement persécuteur de fructidor était tombé; c'était un premier succès. De plus, par un arrêté du 2 septembre 1799 qu'avaient confirmé les consuls, Barbé- Marbois et Laffon de Ladébat étaient autorisés à quitter la Guyane pour se rendre à l'île d'Oléron : le délégué des
' C'est ainsi que Barbé-Marbois et Pitou purent consulter les archives de la colonie et }' puiser les documents officiels qu'ils insérèrent plus tard dans leurs ouvrages sur la déportation.
consuls apportait cet arrêté comme son présent de bienvenue. Pour ces cœurs pressés d'espérer, n'était-ce pas le signal que la déportation allait finir?