‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 33 sur 81 · L ILE DE RE · texte numérisé non relu

L ILE DE RE

SOMMAIRE. — La citadelle de l'île de Ré. — Les premiers internés, forçats et émigrés. — Grimouard du Peré, Guillemot de Vanvert, La Haye do Siltz. — Nouveaux convois ; prélèvement de la Vaillante. — Évacuation surl'ile de Ré du dépôt de Rochefort. — Débarquements nombreux de déportés ; au total, 1005. — il7 laïques, 943 prêtres ; 5 individus d'état incertain ; tous les départements, sauf huit, y sont représentés, quelques-uns d'une façon considérable.

« La citadelle de l'île de Ré, a écrit l'un des déportés, bâtie par Vauban, était une. forteresse magnifique avant la Révolution. Le portail d'entrée était majestueux; les sansculottes révolutionnaires l'avaient dégradé, en tirant à mitrailles sur le frontispice où étaient gravées les fleurs de lis. On y arrivait par un pont-levis d'une grandeur et d'une longueur prodigieuses. Le corps de garde était placé à l'entrée d'une cour immense, environnée de pavillons qui formaient plusieurs rues. L'intérieur de cette forteresse ressemblait à une petite viUe. Il y avait une belle chapelle, changée en arsenal, au bout de laquelle était l'appartement de l'aumônier. Les remparts étaient des promenades très agréables, les glacis étaient très réguliers et très étendus. Cette citadelle avait un besoin pressant de

réparations ; l'oau tombait dans la plupart des pavillons. Non loin de la citadelle étaient des casernes bâties à neut sous le gouvernement du bienfaisant Louis XVI ; ce vertueux monarque avait en outre fait bâtir un hôpital militaire où se tenait la cambuse '. » C'est dans la partie sud de la citadelle qu'étaient placés les déportés, et, lorsque les bâtiments habitables ne suffisaient pas, on les logeait dans les combles ou dans les greniers -.

Avant d'être désignée pour recevoir les déportés de Fructidor, la citadelle de l'île de Ré ne renfermait que vingt-sept forçais destinés à être expédiés outre-mer, et cinq émigrés.

De ces derniers, le premier qui y débarqua fut Grimouard du Peré (Pierre-Claude), ancien officier au régiment de Roussillon-cavalerie ; il avait fait campagne dans l'armée des princes. Il rentra en France, fut arrêté, et dut, (lit-on, à la protection de plusiem's républicains de Niort d'être oublié pendant la Terreur dans les prisons de celte ville. Presque aussitôt après le coup d'Etat de fructidor, on l'amena de Niort à Kochefort. puis à l'île de Ré^ (30 septembre 1797).

Un mois après, arriva Guillemot de Yanvert (Auguste- Anne-Marie-Rarnabé), cousin germain de Chateaubriand. En 1788, il était lieutenant de vaisseau. Il émigra. Il rentra en février 1793; accusé d'avoir servi dans l'armée

* i. P. Fleury, de Mamers : Mt'moires sur la Révùlulion, le premier Empire et les jjrcmiêres années de la Restauration, publiés par dom l'ioliii ; p. 3o7.

- Cette partie de la citadelle est actuellement occupée par les forçats qu'on déporte tous les cinq mois à la Nouvelle-Calédonie ; beaucoup de condamnés de la Commune, en 1871, y furent enfermés avant de paitir pour leur destination d'outre-mer. [Lettre particulière de M. l'abW Manseau, curi'-duyen de Saint-Martin de Rd.)

3 Beauchet-Filleau, Dictionnaire des familles nobles du Poitou.

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des princes, il fut incarcéré et condamné à mort par le tribunal criminel de Saint-Brieuc ; on commua cette peine en celle de la déportation. Après deux ans de détention, il s'évada, combattit à Quiberon et réussit à s'échapper. Repris après fructidor, il fut enfermé à Port-Louis, puis conduit de brigade en brigade à l'île de Ré (30 octobre 1797).

Le même jour débarquait un autre officier de marine, La Haye de Siltz (Auguste-Marie). Le 21 juin 1791, il mouillait en rade de Brest, lorsque la municipalité de celte ville et deux membres du département, accompagnés de vingt-cinq grenadiers de la garde-nationale, vinrent le prendre à bord et le conduisirent en prison sous prétexte qu'il avait été dénoncé au club comme tenant au parti du Roi. A cette date, rien n'était plus constitutionnel : il n'en fut pas moins détenu trois mois et demi. Quand il sortit, plus aigri que corrigé, il organisa le parli royaliste dans le Morbihan, et, dit un certificat de M. Le Mintier, grand prévôt, « y commanda avec le titre de général, de 1793 à 1796, avec autant de zèle que de distinction. » Arrêté en juin 1796, il fut détenu pendant dix-neuf mois à Vannes, d'oi^i on le mena à l'île de Ré '.

Les deux autres émigrés, ou frappés comme tels, étaient deux prêtres, Bodinier, vicaire de Saint-Herblon (Loire- Inférieure), et un dominicain, Marathier, né à Fougère (Vendée), condamné par la Commission militaire de Nantes le 9 novembre 1797.

C'est à partir du mois de mai 1798 que, sans renoncer à Rochefort, le ministre de la police commença à faire diriger sur l'île de Ré les prêtres et les individus déportables. Mais, dans les premiers mois, les administrations

' Archiver de la marine: dossiers Guillemot de Vanvert et La Haye de Siltz.

centrales paraissent avoir eu quelque peine à modifier leurs habitudes : aussi, du 2a mai au 27 juillet 1798, ne voyons-nous arriver à l'ilc de Ré que quarante-neuf individus, presque tous prêtres, les uns expédiés des départements voisins ( Finistère, Morbihan, Loire-Inférieure, Orne, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire), les autres de l'Yonne, du Doubs et de la Haute-Saône. Dans ce confus amas de quatre-vingt-une personnes, la Vaillante, le 2 août, en préleva quarante-quatre dont vingt et un forçats et vingt-trois prêtres; on se rappelle que cette corvette fut le surlendemain attaquée et prise par les Anglais, que les forçats et l'équipage furent internés à Plymouth et les prêtres mis en liberté en Angleterre.

Il ne restait plus à l'île de Ré que vingt-neuf personnes dont vingt et un prêtres '. Du 2 au 6 août, il arriva en trois convois vingt-trois prêtres, spécialement du Doubs, de la Haute-Saône et du Jura; enfin, le 7 août, Rochefort évacua tous ses déportés valides sur l'île de Ré où débarquèrent, en un seul convoi, cent quarante-six individus : prêtres de tous les départements , domestiques qui avaient suivi leurs maîtres en pays étranger et qu'on avait de ce chef condamnés comme émigrés ; familles entières, pères, mères, enfants des deux sexes, quelques-uns encore à la mamelle ; vingt-trois cultivateurs de Bertincourt ( Pasde-Calais). Devant la Terreur organisée par Joseph Lebon, ils avaient fui leur pays : lorsque, sur l'invitation même de la Convention, ils étaient revenus, les proscripteurs de fructidor les avaient considérés comme émigrés ; parmi eux, se trouvait Bernard père, âgé de soixante-neuf ans, accompagné de quatre fils et de trois filles. « Ces Artésiens, écrit M. de Beauregard, avaient fait l'édification des

' Forçats,!; laïques, 4; ofliciers, 3; prêtres, 21 : total : 29. Quatre forçats étaient morts avant cette époque.

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prêtres mêmes par leur douceur, leur union entre eux, leur paix avec tout le monde et surtout par leur piété. » Parmi les prêtres, on comptait quarante-sept sexagénaires ou septuagénaires que leur âge et leurs infirmités avaient provisoirement exemptés de la déportation à la Guyane. On n'avait laissé à Rochefort, c'est-à-dire à l'hôpital, que les malades qui n'étaient pas transportables '.

Rochefort évacué et la rélégation à la Guyane se trouvant provisoirement abandonnée, l'île de Ré devient pendant quelque temps l'unique lieu de déportation. Les convois se succèdent, et, chaque mois, il débarque près de cent individus. A la fin de janvier 1799, il y en avait 696. L'encombrement qui s'y produisit obligea le Directoire de chercher une nouvelle prison ; il choisit l'île d'Oléron. Dès le mois de décembre 1798, des ordres furent donnés en conséquence, mais le courant vers le nouveau dépôt ne s'établit d'une façon régulière qu'à partir de février 1799. Nous en parlerons plus loin. L'île de Ré n'en reçut pas moins de nouveaux hôtes, et, dans cette sorte de concurrence entre les deux îles, c'est l'île de Ré qui garde encore l'avantage. De février à novembre 1799, elle vit arriver 321 déportés, ce qui porte le chiffre total de ceux qui y séjournèrent à 1063-.

Les laïques étaient au nombre de cent dix-sept. En outre des forçats, des familles de prétendus émigrés du

* Treize y moururent ; vingt-deux s'évadèrent ; quelques-uns furent renvoyés dans leurs départements ou mis en liberté. Nous pouvons établir assez exactement le total des déportés qui passèrent par Rochefort. Embarqués sur la Charente : 19.3 ; sur la Bayonnaise, 119; sur la Vaillante, 5; expédiés le 7 août à File de Ré, 146 ; restant à Rochefort, 55 : Total : 518. Cf. Pièces justificatives, vm.

- Il faut dire 1017 si l'on déduit les 44 qu'embarqua la Vaillante et les quatre forçats qui étaient morts à cette époque. Voici,du reste, le

Pas-de-Calais, des domestiques d'émigrés et des ofliciers dont nous avons déjà parlé, il y avait des chouans de la Jlayenne et des Cùtes-du-Nord, quelques barbets de Provence, d'anciens officiers de cavalerie : Bargetton (de la Tour du Pin) et Pasquier de Laurière ; un ancien président du parlement de Grenoble, Vaulserre des Adrets, et vingt femmes, émigrées, veuves d'émigrés, marchandes, lingères, institutrices, quelques-unes condamnées pour avoir donné asile à des prêtres.

Il y avait aussi quelques journalistes. On sait que le Directoire les poursuivait d'une haine particulière. {Stip. r)9-60) « Quant aux journalistes, qui ne vont jamais qu'à la suite dans ces journées mémorables, dit spirituellement Fiévéc, on ne se présenta chez eux qu'à une heure très convenable et les procès-verbaux des agents de police n'eurent à constater que des absences. » Quelques-uns, comme Langlois, Richer-Sérizy et Jardin furent d'abord moins heureux, mais ils s'évadèrent plus lard de Rochetableau, dressé mois par mois, de la déporlalion à l'ile de Ré ctà l'ilo d'Oléron.

Ile de Rd

Avril

Octobre

Novembre

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

Janvier

Total.

OhU'on

Totaux

Février 1799

Mars —

Avril —

Mai —

Juin —

Juillet -

Aoiil —

Septembre —

:to

Oclobrc —

Noveralire —

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fort ; Perlet paya pour tous et fut déporté à la Guyane. Nous ne voyons à l'île de Ré que Royou, rédacteur de VInvariable, frère du prêtre de ce nom qui avait fondé Y Ami du Roi et qui était mort en 1792 ' ; Clausson etChotard, colons de Saint-Domingue, rédacteurs du Journal des colonies ; enfin, de Braecknier, de l'hiiparlial Bruxellois, imprimeur et journaliste à Bruxelles, qui arriva le 12 janvier 1799 avec un groupe de prêtres belges.

Les prêtres étaient au nombre de 943. La Belgique en fournit à elle seule 222, chiffre considérable sans doute, mais qui ne répond pas au nombre des arrêtés de déportation prononcés contre le clergé de ces contrées. L'histoire de la persécution religieuse en Belgique se divise en deux périodes : l'une, antérieure à la promulgation de la loi do conscription et à la guerre des paysans, l'autre, qui suivit les fameux arrêtés collectifs du 4 novembre 1798. Dans la première, sur 383 individus frappés, 100 seulement furent atteints ; les trente qui arrivèrent les premiers à Rochefort passèrent à la Guyane, nous connaissons leur sort; le surplus, 70, alla à l'île de Ré. Quant à la seconde période, où, d'un seul coup, près de 8000 prêtres furent condamnés à la fois, on en arrêta quatre à cinq cents, dont 132 seulement furent déportés à l'île de Ré ; soit, au total,

La France y est représentée par 697 prêtres. Tous les départements, huit exceptés (Corse, Nord, Basses-Alpes, Basses-Pyrénées, Pyrénées-Orientales, Var, Vosges ^, Lot-

' Royou était frère de la veuve de Fréron, le célèbre journaliste do VAnnile liltdraire que Voltaire poursuivit de ses calomnies.

- 11 faut ajouter, comme nous le verrons plus loin, 126 prêtres déportés à l'île d'Oléron, et 200 environ qu'on interna dans les principales villes de Belgique et dans quelques villes de France.

3 Mais il ne faut pas oublier que 13 prêtres des Vosges furent déportés à la Guyane. La plupart des autres condamnés de ce département passèrent la frontière.

ct-Garonnc), fournirent leur contingent. Dans quelquesuns, la persécution ou passa inaperçue ou fit à peine quelques victimes. Ainsi, plusieurs départements du centre et presque tous les départements du midi, h de très rares exceptions près, n'offrent que des arrestations isolées. Ces pays, éloignés de la capitale, n'avaient-ils reçu qu'apaisée et refroidie la fièvre de persécution que le Directoire voulait communiquer à ses agents ? On serait disposé à le croire ; mais, en examinant les choses de près, on reconnaît, au moins pour le midi, que par suite de la proximité de la frontière, les prêtres ou se gardèrent de rentrer ou se hâtèrent de repartir et que beaucoup d'administrateurs ne demandèrent pas mieux que de fermer les yeux. Dans cette région, le Tarn, le Gers et le Lot, moins épargnés, durent cette différence de traitement à la violence personnelle de certains Commissaires du Directoire. Sans revenir sur les observations que nous avons présentées plus haut dans le tableau général de la persécution religieuse, il n'est pas sans intérêt de signaler ici les départements ou les groupes do départements qui envoyèrent le plus de déportés. Neuf départements de l'Est (Bas-Rhin, Aisne, Yonne, Ilaute-îMarne, Doubs, Jura, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Rhône) fournirent 191 prêtres ; dans l'Ouest, la presqu'île armoricaine en expédia 84 ; la Sarthe, l'Orne et le Maine-et-Loire, réunies, 43 ; la Seine, la Seine-et-Oise, l'Eure-et-Loir et la Seine-Inférieure, S6. Cinq départements du centre (Cher, Indre-et-Loire, Indre, Puy-de-Dôme, Ilaute-Loire) contribuèrent pour 70 prêtres. Mais aucun département français ne fut aussi durement frappé que la Savoie ; en outre des treize déportés qui en étaient partis pour la Guyane, 60 allèrent à l'île de Ré '.

' Voir aux Pièces jusdficatives, n" V, le tableau des tléportés par département, et, n° Vil, le tableau récapitulatif.

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