CHAPITRE II
LA VIE DES PRÊTRES A l'iLE DE RÉ
SOMMAIRE. — Après les fatigues d'un long voyage à travers la France, l'ile de Ré aurait pu être un repos. — Dénûment, encombrement ; misères de l'hôpital et de la vie de chaque jour. — Groupements par départements ou par choix. — Groupements forcés. — Les occasions de divisions ou de controverses. — Pour y parer, exercices de piété en commun, conférences théologiques, retraites. — On réussit à dire la messe; l'adoration perpétuelle. — Il manquait un chef: Mgr de Maillé, évêque de Saint Papoul, débarque à l'ile de Ré.
Après les fatigues d'un voyage qui, parfois, n'avait pas duré moins de deux mois ; après les mauvais traitements, les changements quotidiens de séjour ou plutôt de prison ; après l'étape de la Rochelle, la dernière de toutes, mais non la moins pénible, tant les geôliers s'y montraient cupides et durs, les déportés devaient saluer l'île de Ré comme un lieu de repos. C'était encore une prison; ils auraient affaire à des commandants rigoureux, à une séquelle de subalternes sans pitié et sans honneur; ils étaient menacés d'une discipline minutieuse, de consignes vexatoires, de mille souffrances matérielles ; mais, à côté de ces tristes perspectives, quelle consolation de rencontrer des confrères qui, de quelque partie de la France qu'ils arrivent, ont traversé les mêmes épreuves et connu les mêmes douleurs ; de converser avec eux sur les chagrins et les œuvres de l'exil, sur les missions si fructueuses au
retour, sur tant d'espérances brisées une fois encore ! Les plus jeunes prenaient courage en contemplant les vétérans du sacerdoce, vieillis sous la persécution, et ceux-ci voyaient avec joie dans leurs jeunes confrères l'espoir de la régénération au christianisme de cette patrie évangélisée au prix de tant de périls !
Non plus à l'île de lié qu'à la Guyane, le Directoire n'avait ordonné de préparatifs ou pris les précautions les plus vulgaires pour la réception et l'installation des déportés. Des chambres oîi il pleut, pas de meubles, pas un lit, pas un grabat ; quelquefois même, pas de paille dans cette chambre : voilà comment la République logeait ses prisonniers. Il faut qu'ils fassent venir du continent, eux-mêmes et à leurs frais, ce qui leur est nécessaire; des personnes charitables de la Rochelle prêtent des meubles et fournissent aux besoins des déportés. Chaque mois augmente l'encombrement : dans ces chambres, longues de 2) pieds, larges de 18, où il y avait déjà huit à dix prêtres, on en ajoute trois, quatre, six ; les lits ou les grabats se touchent ; la malpropreté engendre la vermine. Survient-il des maladies ? Il faut porter le patient à l'hôpital, où tout manque, excepté des infirmiers qui semblent y avoir été placés moins pour soigner le malade que pour l'exploiter. Aussi, pour éviter l'hùpital, le malade dissimule son mal le plus qu'il peut ; s'il est réduit à le révéler, s'il doit subir l'hôpilal, il demande, mais il n'obtient qu'à gi'and' peine d'y être soigné par des confrères qui lui réservent avec des soins dévoués les consolations de la foi.
Réunis par chambrée, les déportés se distribuaient les emplois. Les uns, escortés de soldats armés, allaient chaque matin à la cambuse pour la distribution des subsistances. Chaque déporté avait droit à une livre et demie de pain bis, une demi-livre de viande ou de morue sèche, trois
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quarts de bouteille de vin rouge, toutes les semaines une bouteille d'huile fine, avec une forte portion de haricots ou gourganes, qui avaient vieilli dans les magasins. Les autres gagnaient l'extrémité des remparts pour acheter à haut prix des provisions aux marchands de l'île et leur revendre à moins bon compte le vin et la viande que fournissait le Directoire.
Tant que la place fut moins avarement ménagée ; tant que les déportés moins nombreux purent choisir librement leurs chambres et leurs compagnons, il se forma des associations par département, par diocèse, par région. Les Belges vivaient à part, comme toujours ; Savoisiens, IJrctons, Manceaux, Franc-Comtois, etc., jouissaient du bonheur de se retrouver, gens du même pays, rapprochés et par une destinée commune et par les souvenirs de leur vie entière. Quant à ceux qui n'appartenaient pas à des groupes aussi nombreux, ou qui arrivaient seuls ou presque seuls de leur département, s'ils avaient gardé leur fidélité à l'Eglise, ils trouvaient vite des amis, non seulement parce qu'ils avaient observé pendant le cours de la Révolution la même attitude, mais parce que leur conduite provenant en général d'une foi plus ardente et plus active, les mêmes habitudes de piété, les mêmes sentiments, la même ardeur de prosélytisme formaient entre eux le principe même de l'amitié avant d'avoir créé l'amitié elle-même.
Ce groupement de choix ne fut pas toujours possible. Il fallait caser les nouveaux arrivants ; l'embarras matériel qui en résultait était le moindre des inconvénients. A côté des prêtres qui avaient subi l'exil, la réclusion, quelquesuns l'atroce déportation sur les pontons de Rochefort, qui avaient raidi leur conscience contre toutes les menaces, il y en avait d'autres, faible minorité sans doute (quatrevingts environ), qui, après avoir prêté serment à la Consti-
tution civile du clergé, s'étaient soumis à toutes les exigences du pouvoir; il y avait aussi des apostats, il y avait des prtHres mariés (quatre): quelle société pour les prêtres fidèles ! ou plutôt, car, entre deux camps si opposés, il n'était pas de rapprochement possible, quelle pénible nécessité, pour les uns comme pour les autres, de se voir journellement et d'ôtrc abrités sous le même toit ! De quel œil, par exemple, regarder Chayrou, ce « caméléon » dont les changements et les volte-faces avaient scandalisé le Directoire ! Zabée, ce prêtre des Ardennes, dont l'emportement révolutionnaire avait révolté les jacobins? Malteste-Lavergne et Dupuy, que Merlin lui-même répudiait comme trop violents? Dans une pétition, Zabée se plaint des « persécutions » que lui font subir les prêtres réfractaires. Un évêque constitutionnel, Saurine, en recommandant les constitutionnels, prétend qu'ils sont « continuellement persécutés, maltraités, injuriés par les autres. » Il exagère sans doute, mais il est permis de penser qu'il y avait dans ces plaintes une part de vérité, et que, pour les uns comme pour les autres, il était bien difficile de rester toujours dans les limites de la modération.
Jusque parmi les prêtres dignes de ce nom, que d'occasions de discussions et de controverses !
Dans ce rassemblement d'ecclésiastiques appartenant à tant de diocèses et qui ne relevaient pas immédiatement d'un pasteur commun ; dans celte dispersion des évêques qui laissait à chaque groupe certaine liberté et par conséquent certaine diversité d'appréciation; dans les difficultés mêmes qu'avaient créées les circonstances générales ou locales qui autorisaient les divergences de conduite, sinon de principes, que de raisons pour n'être pas d'accord, et, vu la passion dont toutes les âmes étaient alors agitées, l>our exprimer violemment ces désaccords! Chacun croyait
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avoir pour soi la vérité et la justice, et la persécution passée comme la persécution présente justifiaient ou excusaient l'ardeur de convictions qui ne voulaient pas admettre de compromis.
Les prêtres qui avaient séjourné dans les prisons de Rochefort connaissaient par expérience et ces divisions et le moyen de les prévenir ou de les atténuer. En existaitil un autre que le développement de l'esprit de charité et de foi par des exercices communs de piété ? Ils se gardèrent néanmoins de recommander ou de tenter un système général de vie; ils y eussent échoué, soit parce qu'ils n'avaient aucun droit positif de juridiction sur leurs confrères, soit à cause de la résistance que rencontrent les meilleures choses lorsqu'elles paraissent imposées. Ils se bornèrent à prêcher d'exemple et commencèrent des exercices dans leurs chambrées. Mutel, dont nous avons déjà constaté l'heureuse influence à Rochefort et qui y avait rempli les fonctions de délégué de l'évêque de la Rochelle ; l'abbé Guiilet, Savoisien ; un futur grand-vicaire de Lyon, Cholleton, s'unirent dans cette bonne œuvre, dont les prêtres savoisiens paraissent avoir eu l'honorable initiative. « Nous avons l'aA'antage, écrivaient-ils (7 janvier 1799), de faire en commun tous nos exercices de religion, sans aucune exception, comme nous les ferions dans une maison religieuse : nous avons même chaque jour dans la chambre que nous habitons une conférence sur des objets de morale et sur la Sainte-Ecriture... Nous profitons de ce lieu de retraite pour nous pénétrer de plus en plus de nos devoirs, attendant avec une humble soumission ce qu'il plaira à la divine proA'idence de déterminer de notre sort'... » L'exemple propagea ces pieux exercices;
' Lettres de quelques jjre'tres de Satoie.
les prêtres constitutionnels eux-mêmes ne s'y dérobèrent point, et l'on assure que, grâce à ces exercices en commun, sur quatre-vingts, soixante se rétractèrent.
Un jour, l'abbé Cholleton, s'étant procuré des ornements et des vases sacrés, érigea un autel dans un corridor et put y dire la messe ; bientôt, d'autres autels s'élevèrent dans les galetas et les greniers. L'administration mit d'abord des entraves; mais, devant cette conspiration de la piété, elle se résigna à céder, de sorte que, chaque jour, de trois heures du matin à midi, huit à neuf cents prêtres prirent l'habitude de célébrer le saint sacrifice. Ils s'assistaient les uns les autres ; l'un servait une messe pour sa préparation, et celui qui descendait de l'autel lui rendait le même office en faisant son action de grâces. On conserve encore et l'on peut voir dans l'église Saint-Martin de Ré des chasubles et des ornements cousus des mains des déportés, des canons d'autel transcrits par eux. des calices en étain, des pierres sacrées, des boites aux saintes huiles, un ciboire en verre, un autre en cuivre, un crucifix en bois qu'ils ont sculpté, véritables reliques dont l'iionorable curé ' qui les a recueillies connaît mieux que personne tout le prix.
Le zèle grandissant avec les facilités poiu* le satisfaire, les prêtres conservèrent la Sainte Eucharistie et instituèrent entre eux l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Ils se procurèrent des livres et établirent des conférences régulières de théologie et d'Ecriture sainte; M. (IhoUeton se [^chargeait de ce dernier cours et M. Guillet du premier. Avaient -ils donc de longues espérances? llêvaicnt-ils de rcntrcrVlans le ministère cl d'exercer encore l'apostolat? ^'on, la seule perspective qu'ils eusscntdcvant
" M. l'ublic Isitlori.' Maiiscau, cuiO-ilovuii do Suinl Martin de Hé.
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eux était celle d'un exil lointain, d'une relégation à la Guyane ; ils s'attendaient à une mort prochaine : « Le martyre a autant d'efficacité que le baptême, écrivait l'abbé Guillet;... que je serais donc heureux de mourir de la sorte!... Ainsi les méchants nous feront du bien en voulant nous faire du mal; ils croient nous avoir vaincus, et ils le seront eux-mêmes ; en nous faisant mourir, ils nous feront triompher... Aussi sommes-nous très contents.» Un groupe de prêtres savoisiens écrivait encore à leurs paroissiens : — « Si le Dieu maître de l'univers, qui se joue du monde et de ce qu'il y a de plus redoutable dans le monde, daigne se ressouvenir de nous dans sa clémence à la suite de ce déluge de maux et nous rendre un jovir à notre patrie, nous vous y donnerons des exemples dignes de vos suffrages et peut-être dignes encore de votre imitation ^ »
Ainsi le Directoire avait déporté ces prêtres loin de leurs paroisses pour parvenir à la suppression du cuite catholique, et, comme par un dessein providentiel, ces prêtres puisaient dans les souffrances supportées en commun un redoublement d'énergie chrétienne; la prison se transformait en une maison de retraite et c'était comme un noviciat nouveau qu'acceptaient ces athlètes pour se préparer à de nouveaux combats.
Il leur manquait un chef : sans y songer, le Directoire leur en envoya un. Le 28 février 1799, après un voyage d'un mois sur une charrette découverte, Mgr de Maillé de la Tour Landry, déporté lui aussi, débarqua à l'île de Ré. Il n'avait pas connu l'exil, mais il avait connu les angoisses d'un séjour en France pendant la Terreur; il s'était soumis à des lois arbitraires en tout ce qui ne bles-
* Vie de M. l'ahhê Guillet, par M. l'abbé Depommier ; Lettres de quelques prêtres de la Savoie.
sait ni sa conscience ni les lois de l'Eglise ; il avait appliqué dans sa conduite les principes conciliants que M. Emery, supérieur de Saint-Sulpicc, avait fait prévaloir dans le diocèse de Paris. La correction de cette attitude ne devait pas plaire à tous ; mais, comme la charité l'accompagnait, elle se faisait accepter. Un juge sévère en cette matière, Mgr de Coucy, évêque de la Rochelle, ne fut pas plus tôt informé de l'arrivée de Mgr de Maillé, qu'il s'empressa de lui conférer tous ses pouvoirs de juridiction et sur les déportés de l'île et sur les fidèles qui l'hahitaiont, tant il avait d'estime pour cet évêque qui avait afl'ronfé de si près les persécuteurs et qui était enfin leur victime !