‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 35 sur 81 · L ILE D OLERON · texte numérisé non relu

L ILE D OLERON

SOMMAIRE. — De Rochefort à l'île d'Oléron. — La citadelle du Château. — 250 déportés dont 40 laïques et 192 prêtres. — Chouans, journalistes, quelques officiers ; pas de forçats. — 120 prêtres de Belgique, 00 de France. — Pour ces derniers, pas de groupes, par conséquent pas d'associations pieuses comme à l'île de Ré.

Les dépoi'tés destinés à l'ile d'Oléron s'arrêtaient généralement à Rochefort et y faisaient une dernière et parfois assez longue station. Les conditions d'installation n'y étaient pas moins sommaires et moins incommodes que l'année précédente : une vingtaine de mauvais matelas de bourre que se disputaient plus de quarante personnes ; pas de chaises ; le plancher couvert d'une boue humide, dans les coins les baquets d'usage. Par faveur, on obtenait une chambre, mais sans y rencontrer la solitude ; on y trouvait cinq lits pour huit personnes ; et celles qui partaient étaient vite remplacées. Ces faveurs, comme la nourriture, se payaient chèrement au concierge, dont la rapacité et la dureté n'épargnaient aucune vexation à ses hôtes.

Le jour du départ, les bagages étaient placés sur une charrette; quant aux déportés, ils allaient à pied, quelque temps qu'il fit, et sous escorte, l'espace d'une demi-lieue. Le chemin était détestable ; au port du Martrou, ils trou-

valent un bâtiment de petit tonnage, le port d'Oléron n'en pouvant recevoir d'autres ; on les logeait dans l' entre-pont. Il fallait descendre la Charente, très-sinueuse avant de se jeter dans l'Océan, passer devant l'île Madame et le port des Barques. C'était dans cette île qu'avaient été enterrés tant de prêtres, victimes de la déportation de 1794; c'est au port des Barques qu'avaient stationné ces infâmes pontons où périrent 500 prêtres sur 800 ; plus d'un des nouveaux déportés avait connu et partagé ces souifrances. Cette navigation, qui pouvait s'effectuer en quatre ou cinq heures, durait souvent un jour et demi, au grand bénélice du cambusier. On débarquait; on chargeait à nouveau les malles sur une voiture, et les déportés, accompagnés de l'adjudant de place, se rendaient à la citadelle. Cette citadelle dominait le port ; sans être grande, elle était forte et bien construite. Elle affectait la forme d'un triangle, avec une grande cour au milieu. Du côté de la ville du Château, située environ à 400 mètres, on y arrivait par trois portes défendues par des fossés, des ponts- Icvis, des redoutes, des palissades, etc. A l'issue des trois portes, s'élevaient les casernes ; à gauche, dans la cour, la chapelle et les appartements du commandant, inhabités alors, parce qu'il n'était pas assez riche pour les meubler ; à droite, les chambres des officiers : c'était la partie réservée aux déportés. Au bout de la cour, en face de la porte d'entrée, les remparts offraient une vue agréable, qui embrassait les villes de Fouras, Soubise, Brouage, Marennes, etc. Dans les hautes marées, les murs étaient battus par les flots'.

' J'ai emprunté la pluparl des détails qui précùdont au « Voyage tic cinq pri'tres de Meaiix (U'porWs à l'île d'OU'ron (Meaux, 18G9), rédlfié par l'un d'eux, M. Sauvé. Avec lui se trouvaient M.M : Honnet de Cli;\teaurenaut, Déglicourt, Desbœuflles et Huotde Danipierrc. — T-f. Pièces jualif'calirex, n" VI : Di'piiitiitinn â l'i'te rt'Oh'ron.

l'île de ré et l'île d'oléron 353

Du mois de févriei" au mois de novembre 1799, il débarqua à l'ile d'Oléron 230 individus, dont 46 laïques, •192 prêtres, et 12 personnes d'état incertain. Par une exception qu'il faut noter, il n'y avait pas de forçats. On comptait cinq femmes dont la présence au milieu de tant d'hommes et de prêtres était singulièrement déplacée.

La majeure partie des laïques était formée de chouans de la Mayenne. Il y avait, de plus, cinq journalistes : Jardin, rédacteur du Courrier républicain ; il s'était évadé deRochefort, mais il avait été repris ; Jollivet, du Journal général de France, accompagné de sa femme ; Mailhe, ancien conventionnel et régicide, ancien membre du Conseil des Cinq Cents non réélu en 1797, mais qui, soit comme rédacteur de VAmi de la Constitution, soit comme Cli chien, avait provoqué les colères du Directoire ; il s'était déporté volontairement. En avril 1799, Chotard, du Journal des colonies, fut transféré de l'île de Ré à l'île d'Oléron ; et Royou, en juin suivant'.

Nous constatons encore la présence de deux officiers bretons. L'un, dont le nom est souvent cité dans les guerres de Bretagne et de Vendée, Dubois de Coësbouc, gentilhomme, ancien officier de hussards et chef de chouans, arrêté après la guerre, avait été conduit de Rennes à Rochefort ; il s'évada de l'hôpital; mais il fut repris à Paris et déporté

' Par un arrêté du 17 janvier 1799, le Directoire avait substitué l'île d'Oléron à la Guyane pour les hommes politiques « que les circonstances et le mauvais état de leur santé ne permettaient pas do transférer au lieu précédemment assigné aux déportés, mais qui avalent déclaré se soumettre à la loi des 19 et 22 fructidor an V. » Ce n'était pas une détention, mais une mise en surveillance. Ils se rendaient librement à File d'Oléron ; ils n'y étaient astreints qu'à se présenter deux fois par décade à l'administration municipale du canton. Le Moniteur signale comme présents à Oléron : Cochon, Siméon, Villaret-Joyeuse, Boissy d'Anglas, Mailhe, Muraire, Doumerc, Paradis, Duraolard, Lhomond, Gau et Jardin.

à Uléron ; bien qu'âgé do soixunlc-hiiit ans, il avait gardé toute son énergie, et tenta trois fois sans succès de nouvelles évasions. Espivcnt de Pcrran, de Nantes, lieutenant de vaisseau en 1791, émigré, avait, comme la Haye de Siltz et Guillaume de Vanvert, combattu en Bretagne et à Quiberon ; traduit devant deux Commissions militaires, il ne fut condamné qu'à la détention, qui se changea, après fructidor, en déportation'.

Sur deux cents prêtres, plus de la moitié (cent vingt-six) étaient Belges. Le 3 février, il débarcjua cinq prêtres du diocèse de Bruges ; le 13, vingt-huit autres, presque tous (lu même diocèse ; le 7 mars, vingt-cinq, des diocèses de Gand, Anvers, Bruges et Tournai ; le 23 avril, six, des diocèses de Trêves, Liège et Malines ; le 9 mai, trentecin(|, principalement de Bruges et de Liège; le l"juin. huit, dont cinq bénédictins de Malmédy. Trois mois et demi se passent, au cours desquels nous ne relevons aucun autre nom de belge. Y eut-il alors un ralentissement dans les recherches, ou des insuccès prolongés? Du 13 septembre à la (in d'octobre, dix-neuf prêtres de l'Ourthe, de la Lys et d'ailleurs débarquent encore à l'île d'Oléron.

Des départements de France, il ne vint que soixante-six prêtres ; seize départements n'en envoyèrent qu'un seul chacun, six en envoyèrent deux ; six en envoyèrent trente-huit'-.

Ce serait nous exposer à des redites que de retracer le genre de vie des déportés à l'île d'Oléron ; il était le même, ou à peu de chose près, (juc celui des déportés de l'île de Ué. Ici et là, même encombrement, et même soin

' Arck. de la marine : Dossier Espivuiil de Perran.

- Isère, nouf ; RIk^iic, six ; S;u'iiie-ct-Loirc', huit ; ll.iiile-Saùiip, six ; Seino-L't-Mariio,i'iiii[ ; Vaiicliisc, (|iiativ. — Cf. l'inc^ juslifira- Hvcs, VI.

l'île de nÉ ET l'île d'oléron 355

de radministration de combler les vides ; ici et là, même dénûment des objets les plus nécessaires ; ici et là, même nourriture ou insuffisante ou désagréable, même nécessité de recourir au dehors pour suppléer à ce qui manquait.

L'adjudant de place, nommé Parent, était un homme honnête et serviable ; on n'en pouvait dire autant du commandant, nommé Fontes. Celui-ci, d'humeur jacobine, imaginait de temps en temps des règlements vexatoires pour les détenus, comme de les assujettir à des inspections du soir et du matin, de surveiller de près les pourvoyeurs, de remplacer par des baquets les fosses d'aisances et d'obliger les déportés soit à vider eux-mêmes les baquets soit à payer à leurs frais la vidange des fosses. Le nombre des détenus augmentant, au lieu de répartir les nouveaux dans les locaux vides, il les entassait dans ceux qui étaient déjà occupés ; ils y étaient déjà quinze, il prétendait en mettre jusqu'à vingt. La municipalité fut quelque temps chargée des détenus et ils s'en trouvèrent mieux ; mais, quelques abus s'étant produits, et surtout, quelques tentatives d'évasion, le commandant reprit l'autorité et la garda.

Cependant, la déportation à l'île d'Oléron eût été relativement tolérable, si l'accumulation des déportés dans des locaux trop étroits n'avait fini par y développer des germes de maladie. Un convoi, venu de Rochefort en juillet, apporta, dit-on, un mal épidémique, qui se répandit vite et fit en peu de temps de nombreuses victimes. Jusque-là, il n'était mort qu'un seul prêtre (Bouckaert, du diocèse de Bruges, 27 mai) ; en octobre et en novembre, il en mourut dix, dont quatre prêtres belges, deux de l'Isère (MM. Cuiller et Labbé, 9 et 10 octobre), et d'autres prêtres de divers départements. En décembre, trois succombèrent encore. Les chambres étaient tellement

356 LIVRR SIXIÈME

pleines que la plupart des malades durent être transportés à l'hôpital, maison infecte et malpropre, où l'on était servi par des soldats condamnés pour vol ou pour désertion, ou par des inlirmiers cupides qui n'attendaient que le dernier souffle des moribonds pour enlever leurs dépouilles. Quelques déportés purent, grâce au dévouement de leurs confrères de chambrée, se dérober à cette pénible nécessité '.

Il ne semble pas qu'il y ait eu à l'île d'Oléron de ces associations pieuses, de ces conférences théologiques, de ces retraites comme nous en avons vu à l'île de Ré. Ce n'est pas que les bons prêtres y aient manqué : ceux de Belgique, un peu bruyants et indisciplinés, étaient des ecclésiastiques très réguliers ; parmi les noms de prêtres français, il en est plus d'un dont les diocèses ont conservé avec vénération la mémoire. Tels MM. Dhière, Jayme, Lardière, Labbé, Guiller, Darier-Roy, de l'Isère-, et bien d'autres. Mais si l'on considère que, suivant leur usage constant, les Belges vivaient à part, et que nos prêtres de France avaient été comme choisis un à un dans les déjtartcments, de sorte qu'il n'y avait entre eux que le lien d'un malheur commun, mais non celui de relations antérieures, on s'explique que les uns n'aient pas osé prendre d'initiative à l'endroit de confrères qu'ils ne connaissaient pas, et que les autres ne se soient pas prêtés volontiers à une organisation qui demandait quelques sacrifices.

' Voi/(((/(," de cinq pvrtrcs de Meaiu-, etc., passiin.

- Vie de M. Claude Dhière, par M. tic Franclicii, Grenoble, 1883.

Page 1