‹ La terreur sous le DirectoireChapitre 37 sur 81 · LES CHUTES DU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

LES CHUTES DU DIRECTOIRE

SOMMAIRE. — Entre friicti Jor et brumaire. — I. Le triomphe des Jacobins aux élections de l'an VI. — Le coup d'État du 22 floréal an VI - Il mai 1798 est dirigé contre eux. Aggravation de la persécution ; coalition dos Jacobins et de certains fructidoriens contre le Directoire. — Reubell sort du Directoire; Siéyes y entre; Treilhard, dont l'élection est annulée, est remplacé par Gohier. — Sortie de Boulay (de la Meurthe) contre Revelliére et Merlin; DignielTe (de l'Ourthe) compare Merlin au duc d'Albe. Chute des deux Directeurs, 30 prairial an VII — 18 juin 1799. Ils sont remplacés par Roger-Ducos et le général Moulins. — IL Le nouveau Directoire continue le précédent; son attitude envers les déportés, les émigrés et les naufragés de Calais. — Cruelle déportation du Pape Pie VI; il meurt à Valence le 29 août 1799. — III. Siéyes déclare la guerre aux Jacobins ; il fait fermer leur salle, rue du Bac. — Le 18 brumaire inaugure envers les victimes de fructidor une ère de justice, mais ambiguë et contradictoire.

C'est le 18 fructidor qui donna le signal des exécutions et des persécutions que nous avons racontées ; c'est le 18 brumaire qui en marquera le terme. Mais, entre ces deux dates, il se produisit, dans le Directoire et dans les Conseils, certaines évolutions moins connues qui peuvent passer pour des coups d'Etat. Nous n'y avons fait de loin en loin que de rapides allusions ; nous craignions de rompre l'unité de chaque l'écit, et, d'ailleurs, ce livre ne prétend pas être une histoire générale du Directoire. Mais comme

ces coups d'Etal en furent les étapes, il faut nous y arrêter quelques instants et en fixer les caractères, avant d'arriver à celui qui y mit fin, je veux dire, au 18 brumaire.

Le Directoire fut, en tout temps, dans l'impuissance de gouverner avec la Constitution et les lois. 11 eut donc recours aux coups d'Etat; mais, en y cherchant de la force, il n'y montra et n'y développa que sa faiblesse. Fructidor, qui le débarrassa des royalistes, le livra aux Jacobins. Il leur donna des gages : le Pape arraché de Rome, les émigrés fusillés sommairement, les prêtres déportés ou emprisonnés ; ce n'était pas assez. Ce pouvoir qu'il ne voulait pas leur abandonner, les Jacobins le convoitaient, et la déroute des royalistes n'était rien pour eux, s'ils n'obtenaient le même triomphe sur le Directoire lui-même. C'est le résultat qu'ils attendaient des élections de l'an \1( 1798).

Le Directoire voyait le danger. Il chercha à éclairer les électeurs; il n'hésita même pas à les intimider. Merlin dénonça publiquement « ces personnages honteusement fameux dans les annales révolutionnaires » ; il menaça électeurs et candidats ; il alla jusqu'à écrire: « Si le Corps Législatif a su, le 18 fructidor, chasser de son sein les traîtres qui y siégeaient, il saura bien écarter ceux qu'on y veut faire entrer. »

Cependant, ni les proclamations du Directoire au peuple français ; ni le soin qu'il prit de transporter la fête de la Souveraineté du peuple, avec le cortège de discours officiels qui en pouvaient faire une solennelle manœuvre électorale, au 1" germinal, c'est-à-dire au jour même de la réunion des Assemblées primaires ; ni, à cette même

date, le départ du premier convoi de déportés pour la Guyane, et tant d'autres menées dont tout gouvernement a le secret, ne réussirent à détourner le danger qu'il redoutait. Le désordre et la violence présidèrent à ces opérations; et les noms «que les populations avaient appris à exécrer », furent précisément ceux qui sortirent des urnes.

Usant alors du remède violent qui lui avait servi en fructidor contre les députés royalistes ou prétendus tels, le Directoire n'hésita pas à annuler les élections jacobines qui lui déplaisaient. Au Conseil des Cinq Cents, il se manifesta quelques résistances ; mais, comme naguère, il y eut des complaisants pour dénoncer une conspiration et déclarer (( qu'il fallait la frapper au cœur » ; d'autres demandèrent aux élus de se sacrifier en faveur de la patrie. Il en fut de mêrne aux Anciens; là, toutefois, les républicains, se sentant atteints à leur tour, comprirent l'arbitraire de ces mesures, ils revendiquèrent les principes de liberté électorale ; chose plus dangereuse, ils firent entendre des paroles de plainte et de résignation. Cette fois encore, le Directoire gagna la partie, mais il put pressentir qu'il serait impossible d'en tenter une autre. C'est ce qu'on appelle le coup d'État du 22 floréal an VI- 11 mai 1798.

Suivant son usage, le Directoire se rejeta dans la persécution. Il demanda aux Conseils et en obtint l'autorisation de faire de nuit des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés ; en juillet, les condamnations à mort tombèrent plus nombreuses sur les émigrés ; une loi déclara obligatoires le repos du décadi, la célébration des fêtes et le calendrier républicain ; en août, eurent lieu deux nouveaux embarquements de prêtres déportés pour la Guyane ; l'ile de Ré et l'île d'Oléron commençaient à en regorger. Cependant, Duval le nouveau ministre de la

police, plongeait ses yeux d'inquisiteur dans des dossiers oubliés et expédiait de sévères avis aux Commissions militaires ; le sang des Catholiques belges coulait à (lots.

Toutes ces rigueurs ne désarmèrent pas les adversaires du Directoire. Ils grossirent même en nombre ; hier, ce n'étaient que les Jacobins; aujourd'hui, il trouve en face de lui ses propres amis, ses complices de fructidor. Les désordres des nos armées, les dilapidations des généraux dont le scandale remplit l'Europe, l'assassinat des plénipotentiaires français à Rastadt, les élections de l'an Yll contre lesquelles les Directeurs n'osent pas reprendre les procédés sommaires de l'année précédente, toutes ces causes réunies amènent un concert d'opposition formidable. Par un retour étrange, on fait grief au Directoire des violences de sa politique; on se plaint que la liberté individuelle n'est plus protégée, que la liberté de la presse est outrageusement violée, que l'arbitraire administratif gagne chaque jour. Toutes ces illégalités brutales, ce sont les gens de fructidor qui les ont autorisées, et ce sont eux qui les condamnent I

Cependant, jamais le Directoire n'avait été plus uni. A François de ISeufchàteau, docile et souple, mais incertain et sans vigueur, avait succédé Treilhard, légiste comme Merlin, et, depuis longtemps, animé, des mômes passions et des mêmes haines. Mais nous arrivons au moment où cette masse compacte et homogène va s'ébranler. Le sort élimine Reubell, et, par la brèche qu'ouvre son départ, les Conseils font entrer Siéyes. Il avait refusé naguère ; cette fois, il accepte, et lui, l'ancien inspirateur de fructidor; lui, l'ancien membre de la Commission qui prépara la terrible loi du 19, on devine, quelque silencieux qu'il soit, que, s'il ne répudie pas encore ses anciens amis, il n'est plus disposé soit à les appuyer, soil à suivre leur fortune.

Treilhard, enfin, encourt la mauvaise humeur des Conseils : un député remarque qu'il n'avait pas l'âge légal pour entrer au Directoire ; son élection est déclarée inconstitutionnelle et Gohier est nommé à sa place.

Barras, Revellière et Merlin eussent formé encore un triumvirat redoutable, si Barras oublié, méprisé, dédaigné, n'avait déjà fait sa paix avec Siéyes. Les deux autres affaiblis, isolés, s'obstinèrent contre l'orage qu'ils voyaient venir et voulurent l'affronter. C'est à eux que s'attaque Boulay (de la Meurthe), l'ancien rapporteur de la loi du d9 fructidor ; il signale les deux Directeurs comme les auteurs du « système » sous lequel la République fléchit et s'écroule. — '< Cet inepte et atroce système, dit-il, est l'ouvrage de deux hommes, Merlin et Revellière. Ce Merlin, homme à petites vues, à petites passions, à petites tracasseries, à petites vengeances, a mis en vigueur un machiavélisme rétréci et dégoûtant ; il était digne d'être garde des sceaux d'un Louis XI et fait tout au plus pour diriger l'étude d'un procureur. Revellière a de la moralité, mais son entêtement est sans exemple; son fanatisme lui a fait inventer je ne sais quelle religion pour laquelle il foule aux pieds toutes les règles du bon sens.... Il faut que ces deux hommes sortent du Directoire pour y rétablir l'unité si nécessaire dans

les circonstances où nous sommes Il faut les forcer à

le faire (donner leur démission), et, pour cela, frapper un grand coup; il n'y a pas d'autre moyen de sauver la République.»

Une Commission de onze membres est nommée. Aréna, Français (de Nantes), Génissieux, Sherlock, Boulay (de la Meurthe) reviennent à la charge. Les députés belges se joignent à leurs collègues. Frison dénonce des arrestations illégales. — «Merlin, s'écrie Digniefl'e, de l'Ourthe, je

t'accuso d'être l'àme de cette faction! D'un bout de la Helgique à l'autre, il n'y a qu'un cri sur ta politi([ue astucieuse, ^lalheureux ! tu ne t'es pas contenté d'être compté au nombre des Verres qui ravagèrent ces trop malheureux pays lors de la première conquête; tu parais avoir ambitionné d'y jouer le rôle du duc d'Albe. Sois content! Ton nom sera gravé en lettres de sang à côté de celui de cet infâme tyran. Je demande la mise en jugement. >i

Devant cette réprobation générale, l'obstination de Alerlin et de Revellière dut lléchir; ils donnèrent ensemble leur démission, elle fut acceptée sur l'heure. Roger-Ducos et le général IMoulins, commandant de la 17= division militaire (Paris), furent élus à leur place. La révolution, dite du 30 prairial an YII-18 juin 1799, était accomplie, marquant la chute presque délinitive do la faction fructidorienne. Quehiues députés tentèrent d'obtenir la mise en accusation de Revellière et de Merlin, auxquels on ajoutait même le nom de Duval, le ministre de la police qui leur avait sei'vi d'instrument; mais, satisfait de sa victoire, le r.onseil des (]in([ ('ents dédaigna de se venger ' .

Les prescripteurs sont tombés. A lire les débats qui ont provo({ué leur chute, à voir l'indignation des uns, les récriminations des autres, ne semble-t-il pas qu'un accès

' .Mfiliu iiublia liai' lirorluic.' en i-rponsc à sr's afciisalouis : Philippe-Antoine. Merlin, membre île rhfililul naliunitl, mi Conseil des Cinq Cents, août 1799.

de pitié s'est emparé de tous, et que désormais, membres des (jonseils et Dii'ecteurs, vont rivaliser d'ardeur dans la réparation de tant d'iniquités ?

Le Conseil des Cinq Cents donna tout de suite la mesure de sa générosité, en demandant la grâce des prêtres assermentés, mariés ou dont le républicanisme était garanti. On en trouva douze à l'île de Ré ; on n'en chercha même pas à l'île d'Oléron. Voilà le chiffre des clémences du Directoire. [Sup. 361). Quant aux prêtres qui ne pouvaient offrir ces titres honorables à la faveur du gouvernement nouveau, ils restèrent ou déportés ou détenus.

Pour les déportés de la Guyane, Fouché s'enquit auprès de son collègue de la marine du sort de J.-B. Aymé et de Gibert-Desmolières. Le ministre de la marine n'en savait rien ; on ne chercha pas davantage. Le 2 septembre, un décret des Cinq Cents autorisa Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat à revenir de la Guyane pour être internés à l'île d'Oléron. [Sîip. 316-317). Cent-soixante malheureux attendaient encore là-bas l'heure de la justice : il n'en fut pas question.

Il est vrai que, sauf un arrêté contre quarante-quatre prêtres de l'Ourthe, le nouveau Directoire ne signa plus d'arrêtés de déportation. Il faut lui en savoir gré! Mais il continua à exécuter les arrêtés antérieurs : ainsi, de juillet à novembre 1799, quatre-vingt douze prêtres déportés furent acheminés sur l'île de Ré et cinquante-huit sur l'île d'Oléron. {Siip. 340.)

A partir de prairial, nous ne relevons plus de condamnations à mort par les Commissions militaires ; celles-ci semblent même décidées à n'en plus prononcer. Il est vrai que les administrations centrales protestent contre les empiétements de ces Commissions, qu'elles élèvent des conflits d'attribution, et que les ministres de la justice,

Lambrechts, (^ambacérès, décident en faveurdes administrations centrales : arrêtés platoniques qui n'ont d'antre tort que de maintenir les détenus en prison. En revanche, le Conseil des Cinq Cents veut qu'on renvoie les Naufrarjrs de Calais devant une Commission militaire comme émigrés rentrés, et, bien que les Anciens, après de longues discussions, rejettent cette résolution, le Directoire ne manque pas d'envoyer à ce propos un nouveau message aux (Conseils (2o septembre )71)n), tant il y a de parenté dans les sentiments entre l'ancien Directoire et le nouveau [Slip. 138-t39).

Contre les Chouans, il invente la loi des otages, qui n'amène que de sanglantes représailles ; contre les journalistes, il reprend la loi de fructidor, en y ajoutant des désignations nominatives.

Une dernière iniquité lui restait à commettre : ses prédécesseurs la lui avaient transmise; il trouva le moyen, en la continuant, de l'aggraver encore.

Nous avons raconté [Sitp. J7(j-177) comment le pape l'ie YI avait été enlevé de sa ville pontificale (2i février nos"). Tandis qu'à Rome, la Révolution s'agitait dans des tètes pompeuses et stériles, le prisonnier du Directoire malade, paralytique, cheminait vers Sienne, sous une garde étroite et sévère : de Sienne, sans avoir égard à ses inlirmités et à son âge, on le transféra à Florence. Ce n'était pas assez; d semblait qu'au gré de ses bourreaux, cet octogénaire vécût trop longtemps, et le ministre de la République Française en Toscane, le protestant Reinhard, insistait auprès du grand-duc pour qu'il éloignât « un hùle aussi dangereux » et ([u'il le fil transporter en Sardaigne. à Cagliari. Ouel([ue complaisant que le grand-duc se fut toujours montré pour la France, il devina le rôle odieux iju'ori lui réservait : si. dans un voyage pénible par terre.

clans une travei'sée par mer plus pénible encore, le pape avait succombé, le Directoire n'eût pas manqué de répandre qu'un prince catholique, frère de l'Empereur d'Autriche avait sacrifié la vie d'un pape et les droits de l'hospitalité. Le grand-duc refusa, et repoussa toutes les instances, les plus dures comme les plus insidieuses.

Le pape n'en dut pas moins pai'tir. Le 28 mars 1799, vers trois heures du matin, sans avoir pu obtenir vingtquatre heures de délai, le cortège pontifical quitta la chartreuse de Florence. Le l" avril, il arriva à Parme ; le 13, dans la crainte que Pie VI ne fût enlevé par un parti d'Autrichiens, on ordonna encore sa translation à Turin. Les médecins protestèrent ; le commissaire se convainquit par ses yeux que le corps du pape n'était qu'une plaie ; mais les ordres du Directoire étaient formels. On arriva à Turin le 24 avril ; on en repartit le 27 pour Suze, et, à travers les Alpes, par des chemins encombrés de neige, on gagna Briançon. Le climat y était rude, l'installation plus que médiocre ; la même pièce servait au Saint-Père de chambre à coucher, de salle à manger et de chapelle. Mais ces misères matérielles trouvaient leur compensation dans la réunion de quelques prélats amis autour du Chef de l'Église. Le Directoire les accusa d'entretenir des relations secrètes avec les ennemis de la France, et donna ordre de les transporter à Grenoble. Bientôt même, on estima que le pape était trop près de la frontière, et, le 10 juin 1799, un arrêté, signé de Merlin, ordonna de le conduire de Briançon à Valence (Drôme).

C'est au nouveau Directoire qu'appartenait l'exécution de cet arrêté. Malgré la saison, la neige tombait, les chemins étaient défoncés, on faisait à peine cinq à six lieues par jour. Pie VL paralysé de tous ses membres, fut'hissé en voiture avec son confesseur, le P. Fantini, son seul compagnon.

J7() LIVUK SKI'TIÈ.MK

l'endant ces (lix-lmit jours (le voyage i27 jui»-H jiiillpl '. que fie douleurs pour riiommc. mais quels triomphes pour le pontife 1 A Grenoble, à Romans, quel ne fut pas l'accueil (les populations ! >< A une lieue de i^omans, écrit le lieutenant de gendarmerie de Valence, nous commençâmes de trouver une foule immense d'hommes et de femmes, qui ne fit qu'augmenter jusqu'à Romans ; j'estime que le nombre des individus que nous avons rencontrés, tant sur la route que dans les rues de Romans, peut se porter à quatre ou cinq mille. La route en était obstruée au point que je fus obligé d'ordonner aux postillons de deux voitures que nous rencontrâmes de s'arrêter, pour ne pas laisser écraser une centaine de personnes... Les femmes de Romans et des communes environnantes se rassemblèrent, sur les cinq heures du soir, au nombre d'environ deux mille, devant le logement du pape, et voulurent absolument le voir ; elles forcèrent deux fois la garde et inondèrent les appartements, mais elles ne purent parvenir jusqu'à celui du Pape. On parvint cependant à les faire sortir, mais avec beaucoup de peine. Pour dissoudre ce rassemblement, le pape fut présenté à la croisée environ une minute.... Le 20 (messidor), à quatre heures du malin, nous partîmes de Romans, toujours acco))ij}af//irs pur le pruiilo, et. à huit heures, le pape arriva à la citadelle de Valence '. »

Un éloquent journaliste contemporain, le futur év(M[uc de Troyes, ^L de Houlogne, au spectacle de cet entraînement des populations, écrivait: « (jombien le Directoire s'est trompé ! 11 voulait inspirer aux peuples le mépris de la religion, et on a vu les peuples accourir autour de son

' PiV XI II Viilenri'. \^;ii- C.li. l'oiicet. ^in-8", (8C8, Relaux) Balilassari, .\rlaud de Montor raconlciU Ips mêmes faits ; mais il m'a semblé plus intéressant de les emprunter à un document olKciel.

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chef et se presser sur son passage, pour recevoir de sa main défaillante et sacrée la bénédiction paternelle. Il voulait désespérer les prêtres, et il leur a donné le plus grand exemple de consolation qu'ils pussent recevoir sur la terre. Tous les prêtres vivant d'aumônes ont vu Pie VI réduit comme eux à vivre d'aumônes. Tous les vieillards en réclusion ont eu les yeux fixés sur ce pontife impotent et plus qu'octogénaire, en réclusion comme eux. Tous ces milliers de prêtres déportés ont appris à être patients et résignés, à pardonner à leurs persécuteurs, comme Pie YI déporté, et le bruit de ses chaînes a retenti jusqu'au fond des déserts de Sinnamary '. »

D'autres ont raconté le séjour de Pie YI à Valence ; mais en présence des pièces officielles récemment publiées-, comment ne pas comparer l'internement jaloux auquel il l'ut soumis à celui de Louis XVI et de son fils dans la prison du Temple, et le rôle indigne de l'administration centrale de la Drôme à celui qu'avait joué, quelques années auparavant, la commune de Paris ? Le déclin trop visible de la santé du pape ne suspendit l'acharnement ni de cette administration ni du Directoire. Dès le 22 juillet (le pape était arrivé du 14), un arrêté signé de Siéyes, ordonna la translation de l'auguste malade de Valence à Dijon. t< Le ci-devant Pape, écrivait en homme pratique Quinette, ministre de l'intérieur, fournit luimême aux frais du voyage ; ainsi vous n'avez à payer que quelques frais extraordinaires. Ce vieillard doit être considéré comme un otage et traité comme tel. Son âge et ses infirmités exigent de grands égards... » S'il méritait tant d'égards, que ne le laissait-on achever paisiblement

' Mélanges, II, 69 ; Vie de M. de Boulogne, par M. l'abbé Delacroi.v, p. 132. Retaux, 1886.

- Pie VI à Valence, passini.

de mourir dans sa prison de Valence ? 11 fallut bien qno le Directoire s'y résignât. Pie VI agonisait; l'avis en fut donné au ministre de l'intérieur, qui répondit : " Je ne puis que vous inviter à apporter la plus grande surveillance pour qu'aussitôt que le permettra l'état de sa santé, on ne néglige aucun des moyens de donner la plus prompte exécution à l'arrêté du Directoire exécutif» (13 août). Quelques jours après, il fut sursis définitivement au départ, mais on destitua le commissaire coupable d'avoir marqué au pape des égards qu'avait désapprouvés l'administration centrale. Pie YI ne tarda pas à calmer les inquiétudes du Directoire ; il mourut le 29 août, entouré de ses serviteurs et en pleine possession de ses facultés-.

Tel fut le sort du Pape. Qu'on oublie son nom, sa dignité, l'intérêt général qui s'attachait à ses souffrances. l'Eglise entière qui contemplait son chef; y a-t-il une différence entre la destinée qu'on faisait à nos pasteurs et celle que subissait le pasteur universel? De même que son infortune a inauguré les premiers mois de la persécution, de même sa fin douloureuse devait en occuper les derniers. Les hommes du gouvernement ont changé, mais les passions anti-religieuses sont restées les mêmes ; les héros de prairial n'ont pas dégénéré de leurs prédécesseurs, avec ce cachet de plus d'indignité qu'au nombre des nouveaux persécuteurs, il y avait un prêtre, mais un prêtre apostat !

* C'est exactement dans ces termes que les commissaires du Direcrectoire suspendaient le départ des prêtres déportés, lorsqu'un rerlilicat de médecin et les empêchements de la maladie venaient entraver Texécution de l'arrêté.

- I,a dépense occasionnée par le séjour du pape à Valence s'éleva à 148.3 fr. 60 c. ; le ministre de l'intérieur, considérant que " le feu pape avait dû être considéré sur le pied d'un prisonnier de fjuerre ", ne voulut pas prendre celle dépense à la char^'e de son départomenl el invita le ministre de la ^'uerre à l'ordonnancer. Ch. Poncet, op. cit.. 174.

L'ère de réparation et de justice n'est donc pas venue encore. Siéycs, l'œil fixé sur ses constructions politiques, habitait des hauteurs métaphysiques où la pitié n'avait pas accès ; Barras avait un passé trop mêlé de sang, de corruption et d'cgoïsme pour s'intéresser à autre chose qu'à sa sûreté personnelle et à sa fortune. Comment attendre de Roger-Ducos, de Gohier, de Moulins, je ne dirai pas une initiative généreuse, mais une initiative quelconque ' ? C'était d'ailleurs le caractère de tous ces hommes : ils maintenaient tout en suspens, ils temporisaient, ils semblaient attendre.

Il y eut pourtant un point sur lequel ils montrèrent de la clairvoyance et du courage ; il est vrai que leur pouvoir et leur vie même y pouvaient être intéressés : je veux parler des Jacobins. Ceux-ci avaient, par Barras, un pied dans le Directoire ; le coup d'État de prairial, avait été pour eux comme une revanche. Ils se reformèrent, attirèrent à eux un certain nombre de membres des Cinq Cents, et, sous le nom de Société des Hommes libres, rétablirent leur ancien club. C'était rue du Bac, dans les bâtiments qui dépendaient de l'ancien couvent des Dominicains. Là, journellement, s'élevaient les accusations les plus ardentes contre les Directeurs, contreleurs agents, contreles généraux ; un dix août ne suffisait pas à ces revenants de 93 ;

' Faut-il rappeler qu'en 1793, Gohier avaif. pn^sidé à l'installation (lu Tribunal révolutionnaire, et le général Moulins, en 1797, à celle (le la Commission militaire de Paris ?

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ils disaient liautoment qu'il fallait un '21 Jiinv/er. Siéyes osa leur déclarer la guerre ; dans un discours public, il stigmatisa leurs menées, et, chose plus hardie, il lit t'ermer leur salle. Cependant, ils restaient toujours une force d'opposition, et le Directoire était trop faible pour ne pas compter avec eux.

Débarrasser le pays de ce joug qui le menaçait encore; retrancher du Directoire les membres ([ui avaient conservé trop de relations avec cette société sinistre ; concentrer le pouvoir et le placer entre les mains d'un homme qui eiit assez de gloire pour être l'élu du plus grand nombre, assez d'audace et de force pour prendre ce qu'on ne lui donnerait pas : tel fut le triple objet des conspirateurs de brumaire. Quant i\ l'u'uvre de réparation qu'il était urgent d'accomplir et qu'attendaient tant de victimes, sauf cellesci, qui est-ce qui y songeait? Fructidoriens impénitents, les gens de brumaire n'avaient éteint aucune de leurs haines, et si nous sommes néanmoins à la veille d'un grand acte de jusiice, c'est que l'homme qui présida au coup d'Etat secoua bientôt les entraves dont on embarrassait sa marche et qu'il prétendit moins à faire triompher un parti qu'à fonder un gouvernement.

Nous n'avons ici ni à raconter ni à juger le 18 brimiair(\ Les suites de ce (loup d'Etat nous intéressent plus que le Coup d'Etat lui-même. 11 rapatria les déportés : tous les historiens ledisent, mais ils le disent si sommairement qu'on croirait que ce fut l'afl'airc d'un décret et d'un jour. Eu entrant dans le détail, nous constaterons que le nouveau régime inspira d'abord plus de défiances qu'il ne réalisa d'espérances; que, jusque dans sa bonne volonté, il y eut des précautions injurieuses ou excessives; que sa clémence, soit qu'elle procédât par élans, soit qu'elle subît des moments d'arrêt, s'inspirait surtout de préoccupations politi-

ques ; et qu'enfin, dans ses procédés ambigus el contradictoires, il est difficile de saluer cet esprit de générosité et de justice empressée que les historiens lui ont trop complaisamment prêté.

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