CHAPITRE III
LES DÉPORTÉS DE hA GUYANE
SOMMAIRE. — I. Victor Hugues, délégué des Consuls à la Guyane, n'était autre que l'accusateur public devant les Tribunaux révolutionnaires de Rochefort et de Rrest en 1793; peu à peu, il prend confiance dans le nouveau régime; ses attentions pour Joséphine. — II. Il apporte des passeports pour Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat, qui partent le 21 janvier 1800 pour la France. — L'arrêté du 8 frimaire an YIII est transmis à la Guyane; les prêtres en repoussent les faveurs. — Départ de MJI. Brumauld de Beauregard et Moreau des Fourneaux. — III. Une tentative officielle de rapatriement; la Dédaigneuse et le capitaine de vaisseau, Prévost de la Croix. — Sa répugnance à entrer en relation avec Victor Hugues; mauvaise volonté de celui ci; on n'embarque que :18 déportés. — IV. Rapatriements successifs par navires de commerce et autres ; la déportation se trouve ainsi prolongée de deux et même de trois années. — Quelques déportes préfèrent rester à la Guyane. — V. Ce que devinrent parla suite les déportés politiques de fructidor. — Humilité, silence des prêtres déportés. — Epilogue.
Vers la fin de novembre 1793, un Marseillais, ancien boulanger à Saint-Domingue, que la Convention avait nommé le 7 aoiit précédent gouverneur de la Guadeloupe, se trouvait à Rocbefort. oit il attendait un bâtiment disponible pour se rendre à travers la croisière anglaise à sa destination. Laignelot et Lequinio organisaient alors dans cette ville un Tribunal révolutionnaire. Un maçon, un calfat, un cordonnier et un cuisinier furent admis entr'autrcs comme jurés titulaires; le président de la Société
■populaire, un sieur Ance, requit l'honneur de faire office de bourreau. Le nouveau gouverneur de la Guadeloupe, que les circonstances empêchaient d'aller remplir son poste, accepta les fonctions d'accusateur public. Le 27 novembre, sur ses réquisitions, trois lieutenants de l'Apollon, quatre enseignes, deux capitaines d'infanterie, un chirurgien major, furent condamnés àmort; le 16 janvier 1794, Déchézeaux, député à la Convention, homme paisible s'il en fut, subit le même sort.
De Rochefort, Laignelot passa à Brest; il emmena avec lui le personnel de son tribunal, bourreau et accusateur public. Le 4 février 1794, le tribunal fut installé. Le 7, cet accusateur public écrivait à la municipalité de Brest : « Je vous requiers, au nom de la Ipi, d'ordonner au charpentier de la commune de dresser demain à sept heures du matin la sainte guillotine qui demeurera en permanence jusqu'à nouvel ordre sur la place de la Liberté. Envoyez-le moi et je lui indiquerai l'emplacement. «Le lendemain, montaient sur l'échafaud un lieutenant de vaisseau, un enseigne âgé de dix-neuf ans et un élève de marine âgé de dix-huit, condamnés par le tribunal révolutionnaire'.
L'accusateur public de Rochefort et de Brest, le jacobin si prodigue du sang des officiers de la marine française, était ce même Victor Hugues qui venait de débarquer à Cayenne comme Délégué des Consuls ~.
Par une erreurde jugement qu'expliquaient et ses antécé-
' Hsvnni'SaXni-Y'n-ii: la Justice rêvrÀutionnaire, 276-283, 238-241; Du Chàtellier .• Brest et le Finistère sous la Terreur, p. 72.
2 Victor Hugues avait été nommé agent à le Guyane par le Directoire, le 2 septembre 1799; les Consuls, le trouvant encore en France, confirmèrent ses pouvoirs en changeant son titre. 11 est juste de rappeler qu'en 1794, Victor Hugues, nommé agent à la Guadeloupe, qui était alors au pouvoir des Anglais, l'avait hardiment et vaillamment reconquise.
(lents personnels et ceux des gouvernements révolutionnaires qu'il avait traversés, il ne comprit pas d'abord le sens et la portée du Coup d'Etat qui venait de s'accomplir. Brumaire ne lui parut qu'un simple épisode, comme la lutte des partis en avait déjà tant produit : quant au régime qui en était issu, les jacobins n'y avaient- ils pas leur place ? Aussi, en arrivant à Cayenne, ses premières faveurs seront-elles pour Billaud-Varennes, l'ancien membre du Comité de salut public ; plus tard, il verra avec bumeur le rapatriement des prêtres et l'aspect contre-révolutionnaire que prendront les afTaircs ; mais, comme beaucoup de ses pareils, il saura s'adoucir et se rallier à temps ; il tournera même au com-tisan. et, bientôt cet homme sans éducation . et sans mœurs, cet ancien accusateur ]niblic de Rocbefort et de Brest, aura l'attention d'expédier, presque par chaque courrier, à l'adresse de Madame Bonaparte des plantes, des bois, divers objets fabri(|ués à la Guyane ou aux îles, comme un agréable souvenir des régions où elle était née et où elle avait été élevée '.
Le premier soin de Yiel(ir lingues tut de délivrer des passeports pour l'île d"( Héron à Barbé-Marbois et à LalV(Ui de Ladébat et d'assurer leur retour en France. Le bâtiment qui l'avait amené était celui qui devait les rapatrier. Ils s'embarqurM-ent le 21 janvier 1800 -.
' Arck. de la Marine. Dossier Victor Hugufs.
- L'tiistoire de l'inlroduclion de l'arbre h pain ;i la (luyaiie iSi</).,il et 80-81) est décidément solidaire de celle de la déportation : la Vaillante en avait apporté le premier plant ; la Sirène en remporta des
Dans le voisinage de Brest, la frégate rencontra la croisière anglaise; elle fut chassée et canonnée, mais elle échappa, et, le 22 février, après trente-deux jours de traversée, elle entra en rade. Les deux déportés ne se croyaient pas libres, et, comme pour les confirmer dans cette pensée, le premier personnage qui monta à bord fut un gendarme. Mais l'alarme se changea vite en joie : ce délégué de l'autorité apportait à Barbé-Marbois une lettre de M. de Najac, ordonnateur général, qui l'invitait à s'établir à Brest dans sa maison. En même temps, les deux déportés apprenaient qu'un arrêté du 3 nivôse an VIII — 24 décembre 1799 abrogeait la loi de proscription et qu'un arrêté postérieur des consuls autorisait 41 membres des conseils à rentrer sur le sol de la République : Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat étaient du nombre.
Victor Hugues n'avait reçu, du reste, aucune mission concernant le rapatriement des déportés.
Sept mois s'écoulèrent. Après cette longue et pénible attente, il arriva à Cayenne des lettres du ministre de la marine et du ministre de la police (18 décembre 1799, mars et avril 1800) qui transmettaient au délégué des consuls l'injurieux arrêté du 8 frimaire-29 novembre 1799. Cet arrêté ne nommait que les prêtres de l'île de Ré et de l'île d'Oiéron : néanmoins, on l'appliquait à ceux de la Guyane. Ils devaient justifier, comme on l'a vu, qu'ils avaient prêté tous les serments, ou cessé le ministère ecclésiastique, ou qu'ils s'étaient mariés. Dans une lettré à Forfait, ministre de la marine, Fouché, toujours cauteleux, lui recommandait «de ne pas se laisser duper». Les déportés de la Guyane avaient vu périr la moitié de
fruits conservés dans du tafia, avec d'autres productions du pays destinées au muséum d'histoire naturelle. — Arch. de ta marine. — Lettres du 3 pluviôse an VIII de Victor Hugues et du naturaliste Martin.
leurs confrères dans d'atroces soulîrances; ils avaient enduré, ils enduraient encore des misères de toute sorte ; à la veille de les voir finir et de rentrer dans leur patrie, dans leurs paroisses, dans leur famille, quelques-uns seulement se laissèrent tenter : la plupart ne restèrent pas moins fermes que les prêtres de l'île de Ré et de l'île d'Oléron et répudièrent avec mépris ces insultantes faveurs'.
Cependant, le ministre, dans des dépèches que nous n'avons pas trouvées, avait désigné quelques prêtres à renvoyer en France sans conditions. L'un de ces prêtres, Louis Martin Moreau des Fourneaux (de l'Yonne), neveu d'un ancien historiographe de France, allait partir par un navire de commerce de Bordeaux, le Victorieux. M. Brumauld de Beauregard, en faveur de qui Latfon de Ladébat avait fait, dit-on, depuis son retour, d'instantes démarches, était rappelé aussi : Victor Hugues lui otTrit de partir par le même bâtiment, mais en payant son passage. Il était dur à un déporté de subir cette condition ; il ne lui était pas moins difficile d'y satisfaire. M. Benoit-Cavé, ordonnateur de la colonie, arbitra le prix à 7o0fr. et en fit l'avance. Les deux prêtres montèrent à bord le 24 août 1800. Un mois après, à trois jours de Bordeaux, le bâtiment fut attaqué et pris par une frégate anglaise; MM. Moreau et
'Victor Hugues a témoigné lui-même de celte atlitude : « Quelquesuns se sont présentés et ont satisfait à cette mesure je leur donnerai des passeports pour partir dès qu'ils auront des occasions de le faire et des moyens pour en profiter. Les autres qui sont des espèces de fous n'ont voulu ni présenter de titres ni faire de déclaration; ils ont regardé l'arrêté des consuls comme une espèce de composition que l'on voulait faire avec eu.x et ont affecté de paraître scandalisés qu'on pùl les soupçonner d'être dans le cas do l'un des articles de cet arrêté I 11 faut espérer qu'ils deviendront plus sages, .le n'ai d'ailleurs aucunement à m'en plaindre. Ils sont assez tranquilles. Mais je ne vous dissimule pas que je serais bien aise qu'ils partissent: ils ne sont qu'à charge à la colonie.» lArch. de la marine: Lettre du 21 août 1800.)
Brumauld de Beauregard débarquèrent à Lisbonne, d'où ils gagnèrent l'Espagne et la France. A Bordeaux, on arrêta M. Brumauld de Beauregard pour n'avoir pas justifié de la soumission exigée par la loi de Vendémiaire ; mais, en vertu sans doute d'ordres supérieurs, il fut relâché sans avoir rien signé.
Treize autres prêtres partirent encore : six par le Rocoii, le 21 octobre 1800 ; cinq par la Jeune A?inette,le 12 décembre; ils payèrent 1000 fr. par tète; enfin, le 16 décembre, Aubert, de la Marne, et Paigné, d'Ille-et-Vilaine, s'embarquèrent sur le Mont-Blanc. Les uns avaient été désignés par lettres ministérielles ; les autres étaient-ils de ceux qui avaient satisfait aux tristes conditions de l'ari'êté de frimaire et qui s'en étaient prévalus ?
Jusque-là, aucune mesure honorable n'avait été prise par le gouvernement nouveau en faveur des déportés de la Guyane; aucun acte officiel, aucune loi, aucun arrêté ne les avait même nommés. Ce fut seulement le 19 fructidor an VIII-3 septembre 1800, quand les détenus de l'île de Ré et de l'île d'Oléron avaient déjà presque tous recouvré leur liberté, que les consuls ordonnèrent que les déportés de la Guyane fussent transférés dans ces mêmes îles et mis sous la surveillance du préfet de la Charente-Inférieure ; c'est de là qu'ils devraient réclamer leur mise en liberté, s'ils croyaient y avoir droit d'après les lois oU les actes du gouvernement. Cette justice tardive et qui n'était qu'une demi-justice; le soin que prenaient les consuls de repeupler de déportés les citadelles au moment même où des mesures plus généreuses venaient de les faire évacuer;
celte mise en surveillance qui plaçait sous le coup de la suspicion des gens qu"il fallait simplement rétablir dans leurs prérogatives de citoyen; tous ces procédés de police cadraient bien avec l'esprit d'un gouvernement qui aimait mieux avoir l'air de faire grâce que de reconnaître un droit. Et pourtant, dans celte grande infortune de la déportation outre-mer, quitter le sol d'exil, revenir dans la patrie, n'était-ce pas déjà un inestimable avantage et le premier acheminement vers une meilleure destinée ? ' Le ministre de la marine fit disposer aussitôt une frégate pour le rapatriement de. tous les déportés, et, le 18 décembre 1800, la Dnlai(jneiisc , commandée par le capitaine de vaisseau Prévost de la Croix, mouillait dans la rade de Cayenne.
Diverses circonstances empêchèrent que cette expédition obtînt le résultat qu'il était permis d'en espérer.
Prévost de la Croix était le frère du capitaine du même nom qui, commandant de l'Apollon, avait été arrêté à Toulon le 1" mai 1793, traduit au tribunal criminel des Basses-Alpes, puis renvoyé au tribunal révolutionnaire de Paris, lequel l'avait condamné à mort (14 janvier 1794) comme » accusé d'avoir vexé les patriotes des îles de l'Amérique et montré un mauvais vouloir à porter la cocarde nationale et à arborer le drapeau tricolore'. » On a vu plus haut comment les officiers de ce vaisseau avaient été traités à Rochef or t, sur les réquisitions de Victor Hugues, alors accusateur public, aujourd'hui délégué des consuls à la Guyane. Sous l'infiuence de ces tristes souvenirs, Prévost de la Croix se borna à envoyer par un de ses officiers ses papiers à Victor Hugues; mais il s'abstint de descendre à terre, soit que, la rade étant exposée à l'en-
' Wallon, HiMuirf du Iritnuial rccnltitionnaire de fdcis, II, 491.
nemi, il ne crût pas devoir quitter son bâtiment, soit plutôt qu'il lui répugnât d'entrer en relations personnelles avec le bourreau de ses camarades de la marine, et que, de toute façon, il préférât ne pas se placer sur un territoire où le délégué des consuls aurait eu le droit de lui donner des ordres.
Il est permis de supposer que, de son côté, Victor Hugues avait, lui aussi, quelques souvenirs gênants et qu'il ressentait d'ailleurs peu de sympathie et pour cette aristocratie de la marine à laquelle il avait été si cruel et pour cette œuvre de justice envers les prêtres déportés à laquelle se décidait enlin le gouvernement de Brumaire. Il ne cacha ni son dépit ni sa mauvaise volonté. A table, devant les officiers de la frégate, il ne craignit pas de dire, en apprenant l'ordre de rappel, « que la contre-révolution était faite en France, puisqu'on y faisait revenir ces coquins » ; puis , au lieu de faire annoncer dans tous les cantons la mission de la Dédaigneuse, il se contenta d'ordonner aux déportés de se rendre à Cayennc; là, il leur annonça froidement que la patrie les réclamait et qu'ils eussent à retourner chacun chez eux pour y faire leurs préparatifs de départ. Dix jours se passèrent dans ces lenteurs. Le 28 décembre au soir, une goélette amena à bord dix-huit déportés '. Le lendemain, Prévost de la Croix, menacé d'être attaqué au mouillage par les Anglais, ayant du reste l'ordre formel d'éviter tout combat, fit subitement lever l'ancre, se réservant de revenir ; une partie de son équipage était restée à terre. Il partit; mais les avaries du bâtiment l'obligèrent à poursuivre son voyage et à faire voile directement vers la France. Aux environs des côtes d'Espagne, quatre frégates anglaises lui
* Cf. Pièces justificulices, n"IV; on y trouvera les noms des déportés avec l'indication des bâtiments qu'ils ont pris et les dates de départ.
i02 LIVRE SEPTIÈME
harn'Tont le passage; celui dont Victor Hugues raillait « la luilc précipitée » livra un combat acharné où il l'ut luimême blessé ; la Dédaif/neiise dut amener son pavillon (28 janvier 1801). Il n'en résulta pour les prêtres d'autre inconvénient que d'être obligés de passer ])ar l'Angleterre pour rentrer en France '.
Telle l'ut la déjilorable issue de la première tentative oi'licielle de rapatriement. Pendant neuf mois, il ne s'en produisit pas de nouvelle. C'est par des navires de commerce et à leurs frais que les déportés essayèrent de regagner la France. Quel embarras pour ces malheureux qui, séparés de leurs familles, n'avaient souvent ni les fonds nécessaires ni le crédit pour se les procurer! Le 16 janvier -1801, un émigré, Michaunais, partit par /e John; le 45 février, deux prêtres du Tarn, MouHse et Victor d'Alès- IJoscaud, par le Chcri. de Bordeaux; le 19. par l'Eurydice, Buffevand, qui avait été attaché, dit-on, h la paroisse Sainte-Marguerite de Paris, et deux officiers, Daniel Beauvais et Guerry de la Vergue, dont II. Brumauld de Beauregard nous a dépeint la noble et chrétienne attitude.
Le 16 mai 1801, huit déportés s'embarquèrent à bord de r Assistance qui retournait à vide à New-York, à raison de 500 fr. par personne. Parmi eux se trouvaient Dezanneau, le compagnon et l'ami de M. Brumauld de Beauregard, et Pitou, le chansonnier. Celui-ci raconte
' Rapport du capitaine Prévost de la Croix à Caffarelli, préfet maritime de Brest, i" mai 1801. — Arch. de la Marine. Dossiers de lu Lk'ilnùjiieuxe et de Prévost de la Croix. Il passa en conseil de guerre et fut acquitté; il mourut à Brest le IG août 1829. — Lettre de Victor llui-uos du 10 février 1801.
qu'après avoir été volés par l'équipage, ils débarquèrent à Newport, puis à New-York, où ils rencontrèrent à l'église des Irlandais un ancien déporté belge, Reyphins, jeune, celui qui s'était évadé de Conanama en novembre 1798.; Pour le retour, ils se divisèrent, et, tandis que les uns se, dirigeaient sur Bordeaux, Pitou et Doru, tous deux originaires d'Eure-et-Loir, (le second, ancien principal du collège de Chàteaudun,) prirent passage à bord de la SopJiia. pour le Havre. Ils partirent le 22 juillet ; le 30 août, ils se trouvèrent en vue du Havre. Comme toujours, deux frégates anglaises croisaient près des côtes; mais, après avoir capturé le navire, le commandant fit rendre leurs effets aux déportés et leur permit de * débarquer. M. Beugnot, alors préfet de la Seine-Inférieure, leur délivra des passeports.
Le 16 juillet, l'Elisabeth emmena treize déportés; mais elle fut prise aussi par les Anglais : les passagers furent conduits au Canada, puis en Angleterre ; la plupart rentrèrent en France en décembre 1801.
C'est seulement le 23 octobre 1801 qu'un parlementaire, l'Alerte^ opéra le second essai de rapatriement officiel. Il embarqua trente-quatre individus, tous prêtres, sauf un fondeur, de la Savoie, et les transporta à la Guadeloupe d'abord, puis à la Martinique. Ils y reçurent, dit-on, le meilleur accueil de la famille Tascher de la Pageric ; plusieurs même y demeurèrent; les autres, après la paix d'Amiens, quand les mers furent libres, regagnèrent la France.
Enfin, le 30 octobre 1 80 1 , trois prêtres et, dans le courant de 1802, trois prêtres et cinq laïques, s'embarquèrent encore sur divers bâtiments de commerce, à leurs frais comme toujours.
En résumé, du 21 janvier 1800 jusqu'au 7 novembre
1802, il partit de Cayenno cent huit déportés, la moitié à leurs frais par des bâtiments de commerce, l'autre moitié par deux bâtiments de l'Etat. Depuis le 18 brumaire, trois ans entiers s'étaient écoulés, de telle sorte que, soit par suite d'une certaine indifférence du gouvernement, soit par d'autres circonstances, la déportation se trouva prolongée, pour les deux tiers des déportés, de deux années environ, et, pour un tiers, de trois années au delà de la chute du Directoire.
Il ne resta à la Guyane que onze déportés, dont sept laïques et quatre prêtres.
Parmi les laïques, cinq hommes honorables, ayant trouvé à s'employer dans la colonie, ne voulurent pas changer de destinée; un des voleurs de /« Z)<'f«f/e resta en correction au bagne de iS'ancibo ; la femme Miquelon, qui s'était associée aux voleurs de la Bayonnaise, épousa le gardien delà ménagerie.
Quant aux prêtres, deux d'cntr'oux, après le concordat, occupèrent successivement la cure de Cayenne. Delacroix, ancien principal du collège de Dol de Bretagne, mourut en fonctions le H mars 1803; il eut pour successeur La Malathie, de la Haute-Garonne. Pillon (René-Pierre), ancien curé de Saint-Mars sous Ballon (Sarthe), demanda aussi à être employé dans les fonctions du culte. Enfin, Charles Prodon, qui avait encouru "la colère de Barras, et que nous rangeons parmi les prêtres, bien qu'il n'en eût gardé que le nom, demeura à Cayenne; il y mourut le 9 septembre 1820, après s'être explicitement rétracté entre les mains de l'abbé Guillior. préfet apostolique'.
• Ami <lc la liclijiùn, T. XXVI ; 20 janvier 1821. — Sup. 224-225.
Avant de nous séparer de tous ces hommes sur lesquels s'acharna la politique fructidorienne, il n'est pas sansintérôt d'indiquer sommairement la destinée ultérieure de quelques-uns d'entr'eux.
De tous les personnages politiques que le Directoire déporta à la Guyane sous prétexte de royalisme, trois seule- .ment,dans le reste de leur vie, demeurèrent exclusivement fid(Mes à cette cause : Pichegru, Willotet Delarue. On connaît le sort de Pichegru: interné au Temple à la suite delà conspiration de Georges Cadoudal, il s'y suicida. Pendant toute la durée de l'empire, Willot habita l'Angleterre et l'Amérique: sous la seconde Restauration, il fut nomme gouverneur de la Corse et mourut en 1823. Delarue, tenu à l'écart et même en surveillance par Napoléon, obtint plus tard la place de Conservateur des Archives Nationales : il périt malheureusement le 1" août 1830.
Les autres, par la facilité avec laquelle ils se prêtèrent à plusieurs régimes, montrèrent que leurs préférences politiques n'étaient ni exigeantes ni exclusives. Ramel, nommé généralpar l'Empire, futassassiné àToulouse,le 15 août 1813, en voulant réprimer une émeute de Verdets. Barthélémy accepta sans hésitation de Bonaparte un fauteuil de sénateur; Louis XVIII le nomma pair de France et marquis ; il mourut le 5 avril 1 830 à l'âge de quatre-vingts ans. Laffon de Ladébat, suspect à l'empereur, ne rencontra pas davantage la faveur des Bourbons ; il mourut à Bordeaux le 14 octobre 1829; il avait quatre-vingt-trois ans. Dossonville, qui avait servi la police du Comité de salut public, ne refusa son concours ni à celle du premier Consul,
qui y roiioii(;a vite, ni à cello ilo Louis XVIII. Nommé après la Restauration commissaire de police dans le quartier de l'île Saint-I..ouis, il fut révoipié en 1830. Il se retira à Batignolles ; il avait ([uatre-vingts ans lorsqu'il y mourut en d833.
Bai'bé-Marbois survécut à tous ses compagnons de déportation. La souplesse de son caractère se plia aux divers gouvernements qu'il traversa et lui valut les bonnes grâces de chacun d'eux. Sous le (Consulat et sous l'Empire, con- •seiller d'État et ministre du Trésor public ; après une courte disgrâce. Président de la Cour des Comptes, il conserva ses fonctions sous la Restauration et sous la dynastie de Juillet. En 1834, sa femme mourut : de l'entrevue de lîlois que nous avons racontée, il lui était resté, dans sa santé et jusque dans sa raison, un ébranlement dont elle ne s'était jamais rétablie. Barbé-Marbois avait alors quatrevingt-dix ans : des impatients, comme en font les révolutions, trouvèrent qu.e sa succession tardait bien à s'ouvrir et que le poste de Président à la Cour des Comptes serait bon à donner ou à prendre. On l'en évinça, plus brusquement (ju'il n'cùl convenu pour un vieillard, ("e fut seulement alors (|ue, délaclir de loul iiilérrt. lîarbé-Marbois se (léciila à entrelenir d'ajjonl i|uel(|nes amis, puis le public lui-même de sts infortunes d'autrefois : le Journal d'un dt' porte non juç/é fut peut-être l'acte le plus hardi de ce prétendu conspirateur. 11 mourut deux ans après (1837).
Les déportés ecclésiastiques, revenus soit de la Guyane, soit de l'île de Ré ou de Tih» d'Oléron. rentrèrent pour la plupart dans leurs aiu'iennes paroisses, et, modestement, silencieusement, y continm"'rent leur vie d'a|)ostoIat. Il y en eut qui, dans la disette de prêtres où se trouvait l'Eglise de France, révmirent autour d'eux, dans le presbytère ou dans une maison voisine, ipielques jeunes gens qu'ils
préparèrent au sacerdoce ; dans les diocèses où il put s'établir des séminaires (et ce fut une lente et laborieuse reconstruction), plusieurs de ces confesseurs de la foi devinrent supérieurs ou directeurs (Guillet à Chambéry, Cholleton à Lyon, Dhière à Grenoble, Planchamp à Marsac, Tarn, etc.). — « Lorsque nous rencontrions M. Planchamp dans un corridor, me disait un curé de Paris, nous tombions à genoux comme devant un martyr. » — Mgr de Maillé fut nommé, après le concordat, évêque de Rennes ; la Restauration désigna M. Brumauld de Beauregard pour l'évêché d'Orléans : nous ne connaissons pas d'autres déportés qui aient été élevés à l'épiscopat.
Certain terroriste, à qui l'un de ses anciens collègues rappelait plus tard le passé, lui répondait avec confusion: « Ce temps-là est fmi, il n'en faut plus parler. » — Dans un autre sentiment, les prêtres rentrés de la déportation pensèrent de même : au lieu de raconter et de publier leurs souffrances, il prirent soin de s'en taire et de les cacher. A peine si quelques lettres, sollicitées, exigées peut-être par des évêques ; à peine si quelques notes arrachées à leurs auteurs par les instances et les importunilés de leurs amis ou de leur famille, témoignèrent qu'en un temps déjà éloigné, même après la grande Terreur, le clfergé français en avait traversé une seconde, presque aussi cruelle. Les victimes craignaient que le monde ne leur fit un mérite de ce qu'elles avaient enduré pour la foi et qu'il ne transformât en vaine renommée le précieux privilège dont elles s'humiliaient même devant Dieu.