LA VAILLANTE
C'est uniquement d'apri^s les pièces offici(^lles que j'ai étalili le récit de l'épisode de la Vuillanlc et je me serais contenté d'indiquer mes sources sans les reproduire textuellement, si de graves historiens, M. Jules Sauzay (Histoire de la persécution révolutionnaire dam le Douhs, IX, 670-G73') et, d'après lui, M. l'abbé Jager^//?sio»r de T ICgli se catholique en France, t. XX) n'avaient donné de cet événement un récit tout différent, qu'autoriserait, au moins en ap|iarence, la lettre d'un témoin oculaire.
Qui était ce témoin ? Un sieur Morey. Or, siu' la liste officielle des déportés de l'ile de Ré, nous rencontrons précisément Morey (Claude-François), né à Ouvans (Doubs), âgé de trentesix ans, capucin ; il arriva de Rochefort le 5 août 1798, le jour même où la Vaillante appareilla. Détenu à Rochefort, il ne fut ni témoin de l'embarquement à l'ile d'Aix ni de celui de l'ile de Ré ; détenu à l'ile de Ré, il ne put davantage assister au combat du 8 août. Ce n'est donc pas un témoin oculaire. On verra plus loin, dans la liste des déportés de la Vaillante, qu'aucun ne porte le nom de Morey.
A la fin de sa lettre, Morey rappelle l'impression profonde que produisait le P. Simon, cordelier de la Haute-Saône, (qui, lui, fut bien vraiment un des déportés de la Vaillante,) lorsqu'il racontait la scène où Sir Pellew ordonna aux galériens de se mettre à part des prêtres. Là encore, il semble permis d'affirmer que Morey, d'Ouvans, n'entendit jamais le récit du P. Simon. Lorsque celui-ci revint d'Angleterre, Morey, si nous en croyons le registre de l'ile de Ré, était mort à la citadelle depuis le 11 septembre 17911.
Mais, dira-t-on peut-être, il s'agit d'un autre Morey. Il n'y a pas lieu de répondre à l'objection; car, quel que soit ce prétendu témoin, il s'est trompé et tromiié gravement sur presque tous les points.
D'après lui, le chargement de la Vaillante aurait été de cinq CENTS individus, moitié prêtres, moitié forçats. Or, d'une part, ce bâtiment était hors d'état de contenir un aussi grand nombre de passagers. D'autre part, ni à Rochefort, ni à l'ile de Ré, l'administration n'aurait trouvé de quoi en former un aussi gros contingent. A l'ile de Ré, il n'y avait à cette date, (2 août 1798,) que quatre-vingt-une personnes, tant prêtres que forçats. A Rochefort, sans pouvoir déterminer de même, à une unité près, le chiffre des détenus, on approche, de la réalité en calculant qu'il y en avait alors deux-cent-un. Il en vint, en effet, centquarante-six à l'île de Ré, le 5 août, et il en restait à Rochefort, cinquante-cinq environ. Ainsi quatre-vingt-un d'un côté, deux-cent-un de l'autre ; au total deux-cent quatre-vingt deux individus : voilà tout ce qu'auraient pu fournir l'île de Ré et Rochefort réunis, et cela, tant en prêtres qu'en forçats.
A ces vraisemblances et à ces présomptions, nous pouvons ajouter des preuves directes et authentiques. Le ministère de la marine possède en effet les listes officielles d'embarquement, suivies des reçus donnés par le lieutenant La Porte, lesquels reçus sont encore contresignés par l'adjudant général Robert et visés par le vice-amiral Martin. Il y a deux listes : l'une, comprenant les noms et prénoms avec lieux et département d'origine de « quarante-six individus (sic), extraits de la citadelle de Saint-Martin, isle de Ré ; » le reçu de La Porte est à la date du 17 thermidor ; l'autre liste suit la précédente, quoique l'embarquement fût antérieur, et sur la même feuille, donne cinq noms avec prénoms, sans autre indication, avec un reçu de La Porte, daté du 15 thermidor, « ces derniers reçus à bord de la corvette en rade de l'île d'Aix. » Ils avaient été extraits des prisons de Rochefort. — D'une part, quarantesix ; de l'autre, cinq : total : cinquante et un individus. — Ainsi se trouve déterminé d'une façon officielle le nombre des embarqués de la Vaillante.
Les prêtres et les galériens étaient, en effet, comme le dit Morey, en nombre à peu près égal ; mais, les listes ne faisant aucune distinction, comment la ferons-nous? Ce problème se trouve résolu par deux documents qui se contrôlent et se complètent l'un l'autre : 1° par les registres officiels des déportés de l'île de Ré où, en regard de chaque nom d'embarqué, se trouve
420 PIÈCES JL'STIFICATIVES
indiquée sa qualité de prêtre ou de forçat ; "2° par le registre des prisonniers de guerre, où figurent, à la grande pi-ison de Plymouth, les noms des forçats déjà signalés comme tels dans le registre de l'ile de Ré ' . Ces deux documents sont conservés aux archives du ministère de la marine.
Il n'y a ni utilité ni convenance à reproduire les noms des forçats; il suffit de savoir qu'ils étaient vingt-trois, plus deux femmes, mariées à deux d'entr'eux, et qui avaient obtenu la permission de s"embarquer avec leurs maris.
Dans la liste qui suit, il n'est donc question que de prêtres. Sur la liste originale, les noms de personnes, de lieux, de département sont inscrits avec des fantaisies d'orthographe incroyal)les : au lieu de signaler ces erreurs, nous les rectifions au jiassage. La date qui précède le nom ou une série de noms est celle du débarquement à l'ile de Ré. Pour les abréviations, /nfWi, 424.
30 octobre 1797 : Boui.mkr, C.liarles .Mathuriu, vie. de Saiul-Ilorblon (I.oire-Inféiieure) f 31 août 1838, 77 an?, vie. pén. de .Nantes. — 2.') mai I79S : G.\llo, Jacques, pr. à Saint-Palern,de Vannes. — /" Juin : BoURDOs, Pierre Etienne, pr. a Malay le Grand (Yonne) ; Bl're.\l', Fr. Claude, c. de Sl-Uidier à Sens : curé de St-Denis, près Sens en 182o; Le Ta.n.nkih, Joseph, pr. à la calli. de Tours; FoiRMKn, Marc. .\nl. Itené-Marie, pr. liabilué à .Neuvy le Hoi, près Tours. — 7 juin : Poirier ou Porikr, (Haude, c. de St Germain.de la Goudre, le Mans; L'Empebière, J-Noël François, pr. à St.-Hilaire sur Rille (Orne) ; Ga- DEAU, Sébastien, pr. à Berdhuis(Orne) ; Gros, Cl. Alex., ancien Trappiste de la Trappe de Mortagne, maître de pension à Mortagne-; BoL'iLLiER, François, Sainte-Gauburge (Orne). — i;i juin : Potier. L. Marie, Pontivy, (Morbihan), c. de Locminé ; Boiry, Pierre-Etienne, pr. à St-.\braham (Morbihan). — 18 juin: Ge.net, Jos. -Dominique, Boisville (Eure-et-Loir) ; Perchereau, Ét.-Hiehard, c. de Monligny (Eure-et-Loir); lMBAi!LT,Mar. -Pierre, carme à Orléans; Simon, Cl. -Jos., cordelier; Breuclies (H"-Sa6ne); Messagier, Cl. -Jos, chartreux, Senargent, (Ille-Saône) — 27 juin : IIe.vriot, Jos., c. de Guer (Morbihan); Bo.NcoRs, Jos.-Mar., doni., à Carhaix (Finistère) ; Brlso, Séb.-ÉI,, Poullan, Finistère. — Total : 21.
' Pour quelques noms de galériens lAvine, Damoiseau, etc), il y a encore d'autres preuves; mais notre démonstration n'en a pas besoin.
- M. l'abbé Blin : Les martyrs de la Révolution dans l'Orne, faisant allusion à la déportation de la Guyane, écrit : « Les seuls dont la mort soit constatée par le témoignage de leurs contemporains sont Legros (lise:(:Gros et Tison, u (III, 7?) — Gros n'alla qu'en Angleterre ; nous n'avons trouvé le nom de Tison sur aucune des listes de la Guyane.
La seconde liste comprend cinq noms :
i" Deschamps, Pierre-Augustin (Livre VI, p. 219-221); Lambert Mathieu, laïque de S'-Brieuc, d'après L. Petit; Sarrel, Joachim Pierre, c. de S'-Michel à Grenoble; Demorande, Louis Roy ( ? ); CiiAL'UAY ou Chauxay, J-CI.-Aimé, c. à Màcon (L. Petit) '.
Morey fixe l'embarquement à la fin de juin ; nous savons par les reçus de La Porte qu'il eut lieu les 2 et 4 août. D'après lui encore, le combat aurait eu lieu après quarante jours de navigation et dans le voisinage de la Guyane.
Nous reproduisons textuellement, tel qu'il existe aux archives de la marine, le procès-verbal de la prise que dressèrent les officiers, majors et maîtres de la Vaillante ; il en résult'e que le départ eut lieu le 5 ou le 6 août ; le combat, le 8, sous 44 ° 6' de latitude N. et 6° 40' de longitude, c'est-à-dire dans le golfe de Gascogne, à la hauteur de Santander.
" Nous, sousignés, otiiciers, majors et maîtres chargés de la corvette la Vaillante, commandée par le cito yen La Porte, lieutenant de vaisseau, certifions que le iS ou 19 thermidor de Fan VL à sept heures du matin, nous avons appareillé de la rade de Saint-Martin isle de Rhé, d'un vent N.-N.-O. petit frais, le temps beau, louvoyant bord sur bord, à l'effet de nous trouver à l'ouverture du pertuis Breton ^ à l'entrée de la nuit, persuadés où nous étions par l'apparence du temps que les vents passeraient de la parlie du >'., ce qu'ils firent effectivement. Vers les sept heures du soir, ils veinrent au N.et peu de temps après au N.-E. Étant hors des dangers, le capitaine fit établir la route à l'Ouest du compas et forcer de voile afip de profiter de la faveur de la nuit et de faire tout le chemin possible pour nous soustraire à la vue de l'ennemi que nous supposions être le long de la côte. Mais quelle [que] diligence [que] nous ayons pu faire dans ce cas, cela ne nous a pas empêché qu'à 7 heures du matin '^/if 19 «u 20, nous avons aperçu un bâtiment à l'O. 1/4 N.-O. de nous, qui courait tribord amure ; aussi le capitaine fit amener les honnêtes de tribord et lit mettre le cap au Sud afin de nous éloigner de ce bâtiment ; mais aussitôt qu'il a été par notre hanche tribord, il a viré de bord et pris notre même amure ; nous avons jugé alors que ce bâtiment était ennemi et qui nous gagnait même à vue d'œil. Le capitaine a de suite ordonné de jeter à la mer les ancres de bossoir, et celle de toue
' Je ne cite les indications de la liste Louis Petit que lorsque je n'en ai pas trouvé d'autres, mais je n'en garantis pas l'exactitude (/«/rà, 423.1
■- « Le Commandant, écrit Morey, fut assez heureux pour sortir de la Manche. » — La Manche, à Rochefort !
ainsi que plusieurs barils de farine et salaison ; 2" rien faire de même d'une grande partie de la Drome, n'ayant réservé qu'un màt et une vergue de hune ; 3° de démolir le four et la chaloupe et de déponliller tout ce qui était susceptible d'arrêter la corvette et lui donner plus d'élasticité et pour augmenter s'il était possible la vitesse. Le capitaine ordonna aussi de faire jouer la pompe d'etrave et les pompes de la cale où il avait fait vider 18 pièces à l'eau afin de mouiller les voiles, ce qui ne pouvait s'elfecluer qu'à coups de gamelle, mais très imparfaitement; mais, malgré toutes ces précautions, le bâtiment chasseur nous approchait sensiblement jusqu'à l'entrée de la nuit, où nous l'avons reconnu pour une forte frégate. .Nous étions déjà prêts à combatlre et tout l'équipage n'a pas bougé de son poste. A minuit, ce bâtiment a brûlé une amorce, mais ne connaissant pas ce signal, nous n'avons pas répondu. Vers trois heures et demie, ce bâtiment était très prè? de nous et par notre hanche de bas bord, et nous nous attendions qu'il allait nous livrer combat. C'est ce qu'il a éludé jusqu'au petit point du jour qu'il nous a tiré un coup de canon et a arboré pavillon anglais ; le coup de canon qu'il a tiré nous a coupé la balancine du guide, le bras de grande vergue et traversé la grande voile. Aussitôt le capitaine ordonna de tirer un coup de canon de retraite et mettre notre pavillon. Il nous en a tiré deux autres que nous avons ripostés par trois coups de retraite ; alors il nous en a tiré quelqu'autre (sic) dont un a percé la cuisine. Nous lui avons de suite lâché la bordée, il nous en a tiré d'autres qui tous ont porté à travers nos voiles. Nous lui avons lâché deux autres bordées et avons amené pavillon, vu la supériorité des forces. Le bâtiment qui nous a pris s'est trouvé le vaisseau rasé VInfati<juble. commandé par le chevalier Pelouk (Lî'sp; .■ Pellew) : ce vaisseau porte vingt-six canons de vingt-quatre en batterie, dix canons de douze sur les gaillards et huit caronades de quarante-deux livres de balles.
" Au moment que nous avons été pris, il dtailcinq heures du matin (lu vingt-et-un thermidor de l'an 6. Sous ('lions alors par la lutitwlf de a degrés 6 minutes N. et irnr 6 deyres 40 m. longitude, méridien de Paris. C'est ce que nous certifions véritable, en foi de quoi nous avons dressé le procès-verbal revêtu de nos signatures et de celle de laide-commissaire pour servir et valoir que de raison.
Fait à bord de la corvette la Vaillante les jour et an que dessus.
(Suivent les signatures).
Morey ajoute : » On profita d'une nuit obscure pour jeter sur les côtes de Bretagne les deiix-cent-cinquante galériens, qui ne se firent pas prier pour prendre le large. » Nous savons maintenant que les galériens furent enfermés à la grande prison de Plymouth.
(PP. 267-330 et 304-404]