XIV PRÉFACE
même plus, on l'ignore. M. Lanfrey ne signale que « la tolérance encore ombrageuse et défiante du Directoire'. » M. de Lamartine va plus loin. — « Sous le Directoire, écrit-il, /ff proscrijition avait cessé, les différents clergés professaient librement leur foi, et se faisant une libre concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations clirétiennes, étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni religion d'État : véritable condition de la liberté des âmes dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante de la loi politique ; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le vaste continent Américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en Helvélic, la religion d'autant plus sainte qu'elle est plus humaine -. » Ainsi, c'est dans cette période où près de trois cents prêtres furent déportés à la Guyane, et la moitié y mourut ; où douze cents autres furent internés dans les citadelles de l'île de Ré et de l'île d'Oléron ; où huit à neuf mille durent subir l'exil ou la prison; où enfin cent cinquante individus, tant
lant du rapatriement des déportés, écrivaient hardiment : « On les dit au nombre d'environ trois cents; tout le monde sait que !a presque totalité sont des prêtres, restes infortunés des onze A DOUZE CENTS que la mort a moissonnés. » (p. 241) Et c'est dans un recueil religieux qu'on trouve ces exagérations qui devancent celles de Lacretelle.
' Histoire de l'Empire, T. II, 342.
* Cours familier de littérature ; XLV» Entretien : Examen critique de VHistoire de l'Empire par M. Thiers ; 2°"° partie, 181-182.
prêtres que laïques, payèrent de leur vie le droil de vivre dans leur patrie; c'est, dis-je, dans cette période qu'on va placer le magistral exemple de la séparation de l'Église et de l'État heureusement réalisée ; voilà l'époque qu'on offre à notre imitation comme une oasis de liberté! Et M. de Lamartine n'a pas été le seul à faire cette singulière découverte.
Dans l'histoire politique comme dans l'histoire religieuse de la Révolution, il y a donc une lacune. J'ai tenté de la combler. J'ai eu recours à trois sources principales de documents : dépôts d'archives, mémoires depuis longtemps publiés par les victimes, études d'histoire diocésaine et locale.
Les Archives du ministère de la Marine m'ont fourni tout d'abord sur les préparatifs de la déportation à la Guyane, sur le personnel d'officiers qui y fut mêlé, sur la déportation elle-même et sur ses résultats, les renseignements les plus précis. J'y ai trouvé en outre : 1° la liste officielle des déportés à la Guyane, soigneusement dressée en 1821 sur les pièces authentiques d'après les ordres de M. le baron de Laussat, alors gouverneur ; 2° un registre spécial contenant la liste, par dates d'arrivée, des déportés à l'île de Ré ; liste bien défectueuse pour l'orthographe des noms de lieux ou de personnes et bien avare d'indications sur la qualité et sur la profession même des déportés ; mais c'est le seul document authentique que nous possédions ; 3° quelques feuilles volantes, oii j'ai recueilli une liste à peu de chose près exacte et complète des déportés à l'île d'Oléron.
Aux questions nombreuses que provoquaient ces documents un peu trop sommaires, j'ai rencontré souvent (les réponses explicites aux Archive.t Nationales, dans les cartons de la police du Directoire '. Procédures de recherches, interrogatoires, rapports officiels, pétitions et réclamations, arrêtés de déportation m'ont permis bien souvent de rétablir non-seulement l'orthographe des noms, mais l'état civil, le caractère et la vie des condamnés. Grâce à ces études patientes, prolongées, il m'a été donné de retracer, dans des conditions sérieuses d'authenticité, le tableau de la persécution, d'indiquer les régions où elle a le plus sévi, les périodes où elle s'est montrée plus âpre ou plus bénigne, ses étapes de vivacité ou de ralentissement ; de disposer par séries ces longues listes confuses ; de distribuer assez exactement les condamnés par départements ; enfin, de bien marquer non-seulement l'attitude du Directoire, mais celle du gouvernement qui lui succéda. J'oserai le dire : c'est dans les listes, éclairées par toutes ces recherches parallèles, que j'ai puisé la majeure partie des éléments de ce livre.
Au Dépôt de la Guerre, j'espérais trouver des documents nombreux pour les Commissions militaires. Sur ce point délicat, il ne m'a rien fourni, et c'est comme par hasard que, çà et là, dans des dossiers des
' Certains cartons que j'ai consultés aux Archives Nationales avaient été déjà explorés par M. Ludovic Sciout pour son Histoire de la Constitution civile du clergé. Il est ainsi bien des points dans son vaste et précieux travail, où il aura mis le pied avant les autres.
Archives Nationales qui ne semblaient me promettre riendepareil, j'ai rencontré des jugements que j'ai recueillis un à un, et qui, réunis en faisceau, composent maintenant un acte sanglant d'accusation contre le Directoire. En revanche, le Dépôt de la Guerre m'a permis de ressaisir les principaux traits de la Guerre des paysans en Belgique, cette guerre dont le romancier flamand, Henri Conscience, avait été jusqu'ici le seul historien.
La seconde source oîi j'ai puisé est celle des mémoires, non pas ceux des personnages dont j'ai parlé plus haut, indifférents à des infortunes qui leur avaient été épargnées et ne les connaissant même pas, mais ceux d'hommes qui avaient réellement subi la déportation et qui en ont i^aconté les souffrances.
Après son évasion de Sinnamary, Ramel se rendit à Hambourg, et, de concert avec Matthieu Dumas, il y publia le Journal de sa déportation ; les éditions se succédèrent rapidement à Hambourg d'abord (1798), puis à Leipsig et à Londres (1799), et ce livre, par les quahtés romanesques qui le rendent suspecta l'histoire, éveilla dans la société européenne une indignation générale contre la cruauté du Directoire . L'année suivante, J.-J. Aymé, évadé aussi, raconta son séjour à la Guyane, traça le tableau de la vie des prêtres au milieu desquels il s'était trouvé, en publia la liste. En \ 805, ce fut le tour d'Ange Pitou, le chansonnier. Son ouvrage, en dépit du stylo et des hors-d'œuvre, contient des détails très intéressants et très précis, et comme l'auteur ne partit de Cayenne et ne fut rapatrié que l'un des der-
pas encore possible; je ne désespère pas qu'elle ne se fasse un jour et qu'il n'en jaillisse plus de lumière sur tous les infortunés dont j'ai eu à transcrire les noms '.
Après la découver Le de ces listes, le long lrav<iil qu'elles m'ont coûté, les nombreuses rectifications que j'ai pu y faire et les fruits que j'en ai tirés, j'ai pensé que je ne devais pas garder pour moi seul ces renseignements conquis au prix de tant de peine et que certains lecteurs studieux y pourraient trouver quelque profit. J'ai donc grossi ce volume d'une série de Pièces justificatives où l'on trouvera, entr'autres, les listes des déportés de la Guyane, de l'île de Ré et de l'île d'Oléron ; ceux de Rochefoi't, et ceux-mêmes qui, détenus d'abord à Rocliefort ou à l'île de Ré, furent embarqués pour la Guyane mais ne parvinrent pas à destination. Il y aurait encore à donner la liste de ceux qui, bien que condamnés, échappèrent, par diverses circonstances, à leur peine; maisj'aidûme contenter d'en indiquer le nombre par chaque département ; la nomenclature m'eût entraîné trop loin. Enfin, j'ai classé tous ces déportés par département, sans me dissimuler que, (;à et là, il doit y avoir des attributions douteuses; mais, quels qu'aient été mes efforts, je n'ai pas eu la prétention de
' Je suis heureux de remercier ici tout iiarticuli(>reinent : M. Alfred Lallié, pour la Loire-Inférieure ; M. Talibé Poiudevie, à la Roche-sur- Yon, pour la Vendée et les Dcux-Sôvres ; M. Louis Audiat, pour les deux Charcutes ; M. l'abbé Ricordeau, d'Auxerre, pour l'Aube et l'Yonne ; M. l'abbè G. Arsac, pour la Ilaule-Loire ; M. Leport, à Fécamp; M. labbé Krnest Allain et M. Vivic, à Bordeaux.
suppléer aux ressources qu'il n'est permis d'attendre que de l'érudition locale '.
J'oserai, en terminant, exprimer un double vœu. Le premier, c'est que l'histoire générale, laïque ou ecclésiastique, passe désormais avec moins d'indifférence devant tant d'actes d'arbitraire et de mort. Je ne prétends pas réveiller des haines contre la mémoire des persécuteurs ; je demande seulement pour les victimes cette modeste part de souvenir qui est la pitié de l'histoire.
Voici mon second vœu. Dans les diocèses auxquels ont appartenu les prêtres d'ont j'ai eu à parler; dans les paroisses qu'ils ont évangélisées, les uns au prix de tant de souffrances, les autres au prix de leur liberté ou de leur vie, que ne se rencontre-t-il quelque esprit généreux qui non-seulement tente de réunir des renseignements plus complets, mais qui, grâce à la tradition orale, rétablisse une physionomie et un portrait, là où il ne m'a été donné que d'indiquer un nom et une date ! Moi-même, aux environs du village d'où j'écris ces dernières lignes, j'ai fait une modeste enquête : j'ai constaté qu'en dépit du temps, le souvenir de ces prêtres n'est pas encore éteint et qu'il n'est pas impossible de ranimer leur mémoire.
' « Ne donnerez-vous pas les noms de tous ces prêtres ? C'est bien fastidieux, de composer des listes ; on commet nécessairement des erreurs grossières que les localistes relèvent avec sévérité; mais, malgré toutes les bévues, ces listes sont d'un intérêt extrême. Elles serviraient de bases à tous ceux qui en province étudient l'histoire du clergé pendant le Directoire. » Lettre 'particulière de M. A. L, 12 juin 1883.
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