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LE DIRECTOIRE CONTINUE LA CONVENTION

(2^ octobre ijgS — 20 mai i']g~)

SOMMAIRE. — I. Ce qu'aurait pu être le Directoire; la Constitution de l'an III ajournée comme celle de 93; la révolte de l'opinion amène le 13 vendémiaire ; l'élection du nouveau tiers révèle les sentiments de la France; derniers décrets delà Convention; élection des directeurs, régicides et membres du dernier comité de salut public. — IL Antécédents des cinq directeurs : Revellière-Lépeaux, Letourneur, Reubell, Barras et Carnot. — III. Les ministres: Merlin (de Douai), l'àme du Directoire. — IV. Ses premiers actes : les Naufragés de Calais, le comte de Geslin. Merlin passe au ministère de la police. Politique cruelle du Directoire et de ses ministres envers les prêtres : exécutions sommaires. — V. Merlin retourne au ministère de la justice. Encore les Naufragés de Calais. L'émigré Cussy. La conspiration la Villeurnoy. Vains efforts du Directoire pour maintenir les lois de la Convention.

Le Directoire aurait pu être le premier gouvernement régulier de la Révolution. Chose bien rare en France depuis 1789, il n'allait sortir ni d'un coup d'État ni d'une émeute ; la Constitution de l'an III déterminait les

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conditions de sa naissance, ses pouvoirs et ses droits. Tandis que, lassée d'elle-même après avoir lassi' la France, la- Convention s'apprêtait spontaïu'mi'ut à Icrniiiier sa carrière, la nation, libre enfin sans s'être donin' la peine de secouer le joug, se réjouissait de voir iinir ce régime, où. jusque dans les temps d'apaisement, des soubresauts de fureur rappelaient les périodes les plus sinistres et eu faisaient craindre le retour. Thermidor avait déblayé la scène des plus infâmes terroristes; le tribunal révolutionnaire en avait expédié quelques autres ; ceux qui survivaient paraissaient accablés sous le méjiris public. L'audace et la violence ne semblaient plus des titres suffisants pour occuper le pouvoir, et la France opprimée, ruinée, ensanglantée, ne demandait au régime qui allait venir ([ue l'ordre, le travail, la paix et une liberté modérée.

Un spectacle tout différent nous est réservé. Cette assemblée, si dure à ses adversaires du debors et qui, à certains moments de son existence, avait appliqué à ses propres membres de brusques verdicts, s'avisa, à la veille de sa fin, de se demander s il n'y avait i»as dans son sein plus de coupables qu'elle n'en avait jugés; si l'opinion publique qu'elle avait toujours rudoyée, si les successeurs que les électeurs allaient lui envoyer ne s'armeraient pas d'une sévérité égale à la sienne ; si tant de lois de mort ne se retourneraient pas contre elle ; si enfin le vote du 21 janvier n'attirerait pas sur ceux qui l'avaient rendu des représailles et comme une sorte de vengeance nationale. Ces pensées, ces craintes alfolèrenl ses derniers instants. Ces fabricants de constitutions et de lois redoutèrent pour eux-mêmes leurs propres lois et leurs propres constitutions. Au lieu de se dissoudre, ils voulurent se perpétuer ; mais comme, bon gré malgré, ils étaient forcés de s'avouer (]ue le pouvoir manquait sous leurs pieds, ils n'osèrent violer qu'à demi

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la (Constitution qu'ils venaient de faire, ils la violèrent pourtant en obligeant les électeurs à choisir pour cette fois parmi les conventionnels les deux tiers des membres des assemblées prochaines.

Sur la Constitution de l'an III et sur les décrets des 13 et 15 fructidor qui en détournaient l'application, la France fut solennellement consultée; il y eut sur ces questions compliquées une telle confusion dans les votes, qu'une désapprobation générale passa pour adhésion. A chaque séance de la Convention, arrivaient ou des adresses ou des résultats de scrutins, et chaque fois c'était, avec l'acceptation de la Constitution, le rejet des décrets qui en faussaient l'exercice. Le vote des sections de Paris fut dans ce sens très significatif; le soulèvement de l'opinion contre cette nouvelle usvirpation de pouvoir aboutit à l'échauffouvéc du 13 vendémiaire. Dans le succès de l'armée conventionnelle, les thermidoriens repentants virent l'occasioji de supprimer une fois de plus la Constitution et de ressaisir la dictature. Déjà Tallien, Barras, Merlin (de Douai), Chénier, etc. laissaient pressentir leurs projets ; quelques membres, ïhibaudeau entr'autres, se jetèrent hardimenten travers. Du moins, avant de se séparer, la Convention vota, d'une part, l'amnistie pour tous les faits relatifs à la Révolution^ c'était une garantie pour tous ses membres contre les conséquences d'ime réaction, et, d'autre part, pour prévenir cette réaction même^ la remise en vigueur de toutes les lois de 1792 et de 1793 contre les émigrés et les prêtres (Loi du 3 brumaire an IV). Après ce vote qui assurait l'impunité aux bourreaux et qui suspendait sur des victimes désignées une menace perpétuelle , elle décréta, pour sceller l'union entre tous les Français et effacer les souvenirs sinistres, que la place de la Révolution s'appellerait désormais : Place de la Concorde !

Cependant, malgré les entraves quavait subies leur liberté, les électeurs n'avaient choisi parmi les conventionnels que les hommes qui s'étaient signalés dans les derniers temps par leur résistance à l'arbitraire et à la terreur (Thibandeau. Lanjuinais, Boissy d'Anglas, etc.) ; encore navaient-ils pas épuiséleur droit, et, pour complélerlesdeux tiers, il avait fallu que la Convention elle-même désignât cent quatre de ses membres. Ainsi les uns se trouvaient élus par cin(juante, soixante et jusqu'à soixante-douze départements, c'était un triomphe; les autres, les dédaignés, arrivaient à grand'peine, remorques par le suffrage de collègues qu'on serait tenté d'appeler des complices. Quant au nouveau tiers, il était composé d'anciens constituants ou d'hommes que l'orgie révolutionnaire n'avait pas atteints; modérés plutôt que royalistes, ils élaientplus préoccupés des nécessités de gouvernement, que de la forme à lui donner. Ils n'offraient pas sans doute un ensemble d'éloquents orateurs tels qu'en avaient réunis la Constituante ; mais c'était la France qui parlait parleur bouche ; la France, pour la première fois depuis trois ans, libre de choisir ses mandataires ; la France qui , en excluant autant qu'elle l'avait pu les conventionnels, manifestait assez hautement que, dans les scrutins ultérieurs, elle en balayerait les derniers restes.

C'est à cette majorité composi-e de conventionnels qu'il appartenait d'élire les cinq Directeurs. Dans ce premier essai de sa puissance, elle n'hésita pas à en user sans merci. Pour réussir plus sûrement, le Conseil des Cinq Cents, qui avait le droit de proposition, forma une liste de cinquante noms dont les quarante-cinq derniers étaient d'une obscurité à défier tout concert de suffrages tandis que la notoriété des cinq premiers les désignait comme nc'-cessairement. Ce stratagème eut un plein succès. Les cinq candidats des

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Cinq Cents passèrent aux Anciens à peu près dans le même ordre, Revellière-Lépeaux tenant, ici et là, la tète de la liste et Barras relégué à la fin. Entre l'un cl l'autre, venaient Reubell, Letourneur et Siéycs. Celui-ci n'ayant pas accepté, Carnot fut élu à sa place '.

On a remarqué avec raison que les cinq Directeurs avaient tous voté la mort du Roi et qu'ils avaient dû être choisis à ce titre pour garantira la majorité qui leur conférait le pouvoir que le gouvernement nouveau resterait irrévocablement attaché à la république, irrévocablement hostile à la royauté. Ce triste mérite, les Directeurs le partageaient avec beaucoup de leurs collègues; ils en avaient un autre, sur lequel on a négligé d'insister et qui dut, ce nous semble, peser avec avantage dans les délibérations des meneurs : c'est que, depuis trois mois, ces cinq personnages avaient été presque tous membres du comité de constitution, membres du comité de salut public, membres de la commission des onze qui avait comploté l'affaire de vendémiaire. De même que pour continuer les traditions de la Convention, on n'avait rien trouvé de mieux que d'introduire dans les conseils les deux tiers d'anciens conventionnels, de même, pour constituer le Directoire, on choisit de préférence les membres des comités qui avaient concouru aux derniers événements : le nom de la fonction était changé, mais c'étaient les mêmes hommes.

Avant de les montrer à l'œuvre, comme leurs noms

' Voici comment se répartirent les suffrages. Aux Cinq-Cenls : Revellière-Lépeaux, 317: Reubell, 246.; Siéyes, 239; Letourneur, 214; Barras, 200. — Aux Anciens : Revellière-Lépeaux, 216; Letourneur, 189; Reubell, 176; Siéyes, 136 ; Barras, 129. — Aux scrutins qui eurent lieu -pour remplacer Siéyes non acceptant, Carnot obtint 181 voix aux Cinq-Cents et 117 aux Anciens. — Cambacérès eut une importante minorité aux Cinq-Cents : 143.

reviendront souvent sons notre plume, il convient que, dés niiiintenant, nous expliquions au lecteur le caractère et les antécédents de (diacun deux.

Dans un tableau qu'on peut voir au musée d'Angers, Gérard a représent('' Revidlii're-Lépeaux assis près d'une fontaine et tenant dans la main un bouquet de tleurs. C'est l'amateur de botanicjue, c'est l'ami des frères Tbouin, du jardin des Plantes, c'est l'homme simple, aimable, obligeant, sensible avant tout aux joies de famille, tel qu'il fut avant de toucher à la polit i(iue, tel qu'il redevint quand elle lent (juitté, tel même qu'il était au temps de ses grandeurs, à certaines heures de la journée, celles qu'il réservait à sa famille, à ses amis, ou à ses goûts particuliers.

Mais il y avait en lui un autre homme, disciple de Rousseau, rêvant de nouveauté-s politiques, religieuses et sociales, orgueilleux, entêté, fanatique ; qui, le jour de la cérémonie d'installation des états géméraux, seul des députi's du tiers-état, refusa de paraître dans le costume officiel, habit et manteau de laine noire; qui se posta tout de suite à l'extrême gauche ; qui dénia aux membres de la famille royale le titre de prince, au roi lui-même le droit de veto, la décision sur le droit de paix et de guerre, le choix de ses ministres et jusqu'à la facult(' de faire clore les parcs et réserves de ses domaines ; qui enfin, au lieu de la devise constitutionnelle : La Nation, la Loi, fe Boi, voulait qu'on inscrivit sur les drapeaux : La Liùrrfr nii la mort. C'était lui pourtant qui, dans l'un des comités, menaçait de se poignarder le jour où la France cesserait d'être monar-

chique, pt (jiii, en séance publique, le 18 mai 1791, faisait cette déclaration : « Dans un pays tel que la France, d'une vaste étendue, d'une prodigieuse population, possédant de grandes richesses..., les liens du gouvernement doivent être plus serrés qu'àGlaris ou à Appenzell sans quoi l'Etat, dans une dissolution continuelle, serait abandonné aux horreurs de l'anarchie pour passer ensuite sous la domination despotique de quelques intrigants, et je ne craindrai pas d'assurer, moi qui n'ai pas un penchant bien décidé pour les cours, que, le jour où la France cessera d'avoir un roi, elle perdra sa liberté (on applaudit), sa libertc- et son repos, pour être livrée au despotisme effrayant de factions éternelles. »

Cet étrange monarchiste se transforma bientôt en ennemi persoimel du Roi ; après avoir passé le temps de la LégislatiA-e en Anjou, où il s'occupa à planter des arbres de la liberté, à décrocher lui-même des cloches, à danser autour des autels de la patrie, à prêcher le culte constitutionnel, à déclamer contre les cours, il fut élu à la Convention; dans le procès du roi. il vota la mort sans appel au peuple ni sursis.

Cependant, « le tyran » à peine renvers(', Revellière- Lépeaux n'eut pas de peine à en deviner d'autres; il eut le mérite et le courage de les combattre. Une brochure, dont le titre seul indique le sens, le Cromwellisme ; l'énergie avec laquelle, le 10 mars 1793, au milieu des vociférations de la montagne, il demanda l'appel nominal à propos de l'organisation du tribunal révolutionnaire et s'opposa à ce que les ministres fussent choisis dans la Convention ; l'accusation qu'il ne craignit pas de porter contre Marat, signalèrent Revellière-Lépeaux aux colères de ses adversaires. Dans les journées du 31 mai et du 2 juin, il défendit les Girondins et déclara qu'il « voulait partager leurs

fers » et qu'il donnait sa démission « pour ne pas paraître s'associer à tant de mesures atroces et extravagantes ». A ces paroles, un décret d'accusation allait être rendu contre lui, lorsqu'un des montagnards s'écria : « Eh ! ne vovcz-vous pas que le b... va crever? Il ne vaut pas le coup. » Il put sortir de la salle, mais, le ^^oir même, le comité de sûreté générale lança contre lui un mandai d'arrêt (|ui fut inim(''dialemeiil converti en mise hors la hii'.

Pendant près de deux ans, Revellière resta caché, d'abord près d'Andilly,puis aux environs de Péronne. Le spectacle de la Terreur, la mort de son frère aine sur l'échafaud, le pénible sort qu'il subissait lui-même auraient dû lui inspirer l'horreur de la violence et de l'arbitraire : « C'est la tyrannie (|ue je hais, avait-il dit le 10 mars 1793, et non pas le nom qu'elle porte. » Cependant, lorsque, sept mois seulement après thermidor, il eut été rappelé dans la Convention, il se hâta de demander que les prêtres condamnés à la déportation qu'on trouverait en France deux mois après la date du décret fussent assimilés aux émigrés et traités comme tels, c'est à dire condamnés à mort (1=' mai 1795.) Tour à tour secrétaire, puis président de la Convention, membre de la Commission des lois organiques, l'un des rédacteurs de la Constitution de l'an III, enfin membre (ki Comité de salut public, toutes ces fonctions, qui révélaient le crédit dont il jouissait auprès de ses collègues, l'acheminèrent à la pri'sidence du conseil des Anciens. Son acti\ité au 13 vendé'miairc, ses sentiments antiroyalistcs, le souvenir de sa proscription, son jacobinisme mitigé le recommandèrent aux suffrages de ses collègues. Au physique, il était petit, maigre, contrefait ; de longs cheveux

• Bougler : ^îom^emenl proiincinl en 1789. Biographie des députés de l'Anjou, I, 170.

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luisants chargeaient et encadraient une physionomie molle et bonasse. Voilà l'extérieur. Ce passionné botaniste, ce philosophe humanitaire sera, comme nous le verrons, le plus inflexible et le plus fanatique des persécuteurs.

Letourncur (de la Manche), ofi'icier du génie, ancien député à la Législative et à la Convention, n'était guère sorti de sa spécialité militaire. Il avait voté la mort du Roi ' ; mais il n'avait pas participé à la Terreur, étant en mission à cette époque ; il contribua plus tard à la fermeture du club des Jacobins ; en Vendémiaire, il faisait partie du Comité de salut public. C'est à ce titre qu'il fut désigné pour le Directoire, oîi il ne restera d'ailleurs que peu de temps : il en sortira le premier par la voie du sort. On a son portrait en grand costume de Directeur : c'est le souvenir le plus précis qui soit resté de son passage ~.

Reubell est un tout autre homme que les précédents. Né à Colmar en 1746 ; avant la Révolution, avocat au conseil souverain d'Alsace et bâtonnier de son ordre, il fut élu député du tiers à la Constituante. Il s'y montra tout de suite l'adversaire des émigrés et des prêtres. C'est lui qui, le 28 février 1791 , sans s'effrayer ni des éloquentes apostrophes de Mirabeau, ni de l'opposition générale de

' 11 vota pour l'appel au peuple, mais contre le sursis. Sur la peine : « Lorsque la Convention a mis en question si le ci-devant roi serait jugé par elle, j'ai voté contre, mais la majorité a prononcé. J'avais pensé ensuite que l'appel au souverain pouvait seul réparer cette faute. La majorité a rejeté cet appel ; je me soumets à sa décision, je suis donc obligé de juger souverainement ; comme juge, je consulte la loi, toutes les considérations s'évanouissent devant elle ; je vote pour la mort. » Mon., XV, 193. Je cite toujours la Réimpression.

Par Désoria, 1796. — Musée de Versailles, 2° étage, salle 167, n" 4617. Préfet de la Loire-Inférieure en 1800, maître des Comptes en 1810, banni en 1816 comme régicide, il mourut à Laeken près de Bruxelles en 1817.

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rAssoniblce, osa réclamor une loi contre l'émifri'atioii. ('.■o>l lui qui, fie concert avec Robespierre, proposa de eiéei' un eomilé ciiart;!'' de décaciieter les lettres suspectes. C/esl lui ([ui proposa nn comité de rechei'ches, il en lit[)arlie: qni proposa nn eni|n'unl Forcé sur les détenteurs de numéraire, qui dénonça les prêtres insermentés et le cardinal de lîolian. Lofi;icien sans pitié, la Ilévolution était déjà pour Heubell comme un Ihéorènic do?il il arci'|i|;iil lnules les conséqu(Mices.

i'(Midanl la Législative, procureur-général svndic ilu llaul-Uliin, il lit prendr(^ un arrêté sévère contre les prêtres r(''t'raclaires ; on y trouve les lignes suivantes : « Considérant que des prêtres français qui refusent de prêter le serment civique peuvent par le fait seul de ce refus l'fre iMivisagés comme ritoi/rns suspects... » Un pampblet Idcal l'appelait Nrro/i/irt Reubell (le petit Néron)', A la (".onvenlion, il d(Miianda avec Huzol la condamnation à miii't de (piicDuque pro[)oserait le rétablissement de la rn\Hul(': il signala des gri(^i's à ajtuitei' à ceux déjà relevés conti'c Louis XYI et réclama la suppression de toute communication entre le Roi et sa Famille. Au cours du procès, il était en mission à l'armée du Rliin ; loin de profiler fie son absence pour esquiver un vot(\ il s'associa par une lellre à celui de ses collègues.

Pendant la Terreur, ses fonctions le retinrent d'aborfl à Mayence, puis en Vendée. Après tbermiilor, il se déclara iH'Itement contre les Jacobins, contribua à la fermeture de leur salle etmanifesta en toute occasion sa baine confie les bonunes de sang. Insirnif , appliqué, énergi(|ue, Iteuliell

I Vrion-lirvillc, llhiniir ih' hi lirroliil i,,ii l'-nill<-nisr 'huis !■■ ilrpiiilr- 11,1 1,1 'la lliiiil-Hliiii.— I)"()i-lisfiirfl(f; L,i Trn-i'di- à (''tlmar iWovw' (]■■ \:i fiévofiitinn, lSS:i, 2'^ seineslrc, HO). — M. Véroii-IU'vilk' écrit : Keuliell, ef, lui-nir'ine sifjiiiiit ainsi, Arrh. nul. passiui.

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joignait à ces qualités une grossièreté d'allures et de langage qui se tournait facilement en violence contre ceux qu'il estimait les ennemis de la Révolution. Collègue non moins précieux qu'incommode , il était prêt pour toutes les questions, dictait les décisions, absorbait le travail, et, au nom de son expérience acquise comme par la brutalité de la parole, imposait son avis. — c< Je n'ai jamais eu qu'un reproche à faire à Robespierre, c'est d'avoir été trop doux. » Ce propos, si Reubell l'a vraiment tenu, comme Carnot le rapporte, marque bien sa froide et impitoyable attitude.

Barras avait été élu le dernier, aune grande distance de Revellière-Lépeaux. Comment ce personnage si justement décrié pour ses mœurs, souillé des infâmes hécatombes de Toulon et de Marseille, compromis avec tous les partis, thermidorien sans doute mais thermidorien repentant et dontl'indilTérence pouvait se prêter à de nouveaux attentats, trouva-t-il place parmi ces hommes dont aucun du moins n'avait trempé dans la Terreur ? Il serait ditTicile de l'expliquer, si son rôle militaire en thermidor, en germinal et en vendémiaire ne l'avait désigné comme l'homme d'action sinon nécessaire, au moins utile, pour les jours d'émeute ou de coup d'état. La licence de sa conduite, son masque effronté , ses habitudes et son vei'be de corps de gai'de offraient un contraste étrange avec les allures bourgeoises de ses collègues ; mais la volonté plus ferme, la discipline de ceux-ci avaient facilement raison de la faiblesse de son caractère et de sa nonchalance de voluptueux. Il parlait haut, mais il était isolé ; il fallait qu'il se ralliât à la majorité, car il lui était impossible d'en former une autour de son nom K

Enfin venait Carnot. Les Directeurs l'avaient déjà

* «JVon. » — K La mort. » — « Non. » Tels furent ses trois votes dans Je procès du Roi.

I i LIVRE PREMIER

désigné pour le ministère de la guerre lorsque les conseils le portèrent au Directoire. A la Législative, à la Convention, dans les comités, Carnot avait été oflicier d'état major ; dans ce poste, son zèle, son activité, son initiative, sont incontestables ; il fit de la direction des armées sa propre affaire, il s'y adonna tout entier. A la suite de prairial, lorsqu'on mit aux voix son arrestation, un député que le Moniteur ne nomme pas s'écria : « Carnot a organisé la victoire. » Le mot est resté et le protège encore.

Sa conduite politique n'en mérite pas moins le blâme le plus sévère. Dans le procès du Roi, bien que « jamais devoir n'eût pesé davantage sur son cœur, » il vota pour la mort, au nom de la justice, de la politique et de l'égalité'. Pendant la Terreur, membre du comité de salut public, il donna à Robespierre toutes les signatures que Robespierre lui demanda. Plus tard, pour excuser ses complaisances, il osa dire que, chaque membre des comités étant personnellement responsable dans l'ordre de ses attributions , les signatures qui s'échangaient n'étaient qu'un visa administratif et de simple forme ; que. du reste, il avait sans cesse, dans l'intérieur des

' M. .\rago {Notices biographiques, Carnot, p. j44) : « Quand la (lonvonliou s'investissait du diuit de prononcer sur le sort de Louis XVI ; quand elle réglait après coup sa jurisprudence; quand elle s'attribuait simultanément les fonctions d'accusateur et de juge, Carnot l'tait absent de Paris, etc. » De ces lignes au moins équivoques, on pourrait conclure que Carnot n"a pas voté. Grave erreur. Lors de l'appel nominal sur l'appel au peuple, il était absent ; mais il a voté contre le sursis, et, sur la peine, voici te.xtuellement ses paroles : « Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la politique le veut également. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa davantage sur mon cœur que celui qui m'est imposé ; mais je pense que, pour prouver votre attachement aux lois de l'égalité, pour prouver que les ambitieux ne vous effraient point, vous devez frapper de mort le tyran. Je vote pour la mort. » — Mon., XV, 200.

comités, combattu la politique de Robespierre. Il la combattait peut-être, mais il ne l'en suivait pas moins. Sa conscience était ailleurs.

Oublié en thermidor, amnistié en prairial, Carnot, pendant les derniers mois de la Convention, ne reparut à la tribune que pour appuyer par des motifs d'ordre diplomatique et militaire l'annexion de la Belgique (septembre 1793). Des gages politiques qu'il avait donnés à la Révolution, ou des services spéciaux qu'il lui avait rendus, il est permis de croire que ce furent ses services qui déterminèrent son élection. Quant à l'homme politique, il avait suivi l'évolution générale : le terroriste tristement inconscient de 1793 est devenu modéré ; il va passer pour réactionnaire et le temps n'est pas loin où il aura à se défendre d'être royaliste.

Ainsi composé, le Directoire se partagea tout de suite en deux groupes : d'une part Letourneur et Carnot, que rapprochaient des affinités de caractère, de penchants poHtiques et surtout de travail ; de l'autre , Barras , Revellière et Reubell, qui se liguèrent ensemble moins par sympathie réciproque que par nécessité et par calcul. Barras aimait les partis violents, c'était son tempérament ; Reubell les recherchait comme étant de l'essence du gouvernement révolutionnaire ; Revellière affectait de s'y résigner, tout en s'y jetant avec la même ardeur que ses deux collègues. De tout temps du reste et bien avant que les événements les eussent placés au pouvoir l'un près de l'autre, ils avaient professé et exprimé des haines communes, haine contre les prêtres, haine contre

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les émigrés ; de luut temps, ils avaient réclamé contre ces lieux classes de citoyens des mesures extrêmes ; et, comme ils personnifiaient en elles le royalisme, ils croyaient, en les ponrsuivant, défendre la République.

l'our cette tâche, qui fut leur principale préoccupation, ils s'adjoignirent un homme (jui jouera dans l'histoire du Directoire un rôle prépondérant. Les autres ministres, Benezech à l'intérieur, Pétiet à la guerre, Truguet à la marine, Delacroix aux all'aires étrangères, Ramel aux finances, ne furent que des personnages secondaires ; Merlin (de Douai), ministre de la justice, par la conformité de ses sentiments à ceux des trois Directeurs, par l'àpreté des mêmes haines, par l'énergie et la continuité de son travail, imprima au gonvernement son propre caractère, c'est-à-dire la cruauté et l'arbitraire. Entre le jurisconsulte qui. avant la Révolution, avait déjà conquis une réputation légitime et celui (jui. dans (pielques années, deviendra comte de l'Empire, procureur général à la Gourde cassation et grand officier de la Légion d'honneur, il y eut place pour un législateur éhonté qui, sous la Terreur, se fit le complaisant des plus féroces terroristes, et qui, plus tard, quand ministre et directeur, il sera libre de ses actes et n'aura plus la triste excuse de sa lâcheté, se chargera de préparer, de suivre et d'exécuter des lois dignes de la Terreur, avec un dédain égal de la justice et de l'humanité.

Avocat au parlement de Flandres, secrétaire aux Conseils du Roi, avocat de l'apanage du duc d'Orléans, connu par des travaux de jurisprudence, ayant consulté pour Dupaty et Beaumarchais, Merlin, élu député à la Constituante, entra aussitôt au comité de législation ; c'est lui qui transforma en une série de lois d'exécution les dispositions générales par lesquelles l'assemblée, abolissant le

droit féodal, frayait la voie à un droit nouveau. Son rôle fut tout de travail et d'étude ; à la suite d'un de ses rapports, Mirabeau lui dit : « Votre travail est excellent, et la preuve, c'est que Siéyes, qui ne trouve bon que ce qu'il fait, en juge comme moi. » Le 28 février 1791, il se rencontra avec Reubell pour réclamer, malgré l'opposition de Mirabeau, une loi contre les émigrés : c'est la première fois qu'il révèle les dispositions qu'il accusera plus tard.

Monarchiste sous la monarchie, avec la Convention, il passe à la République. Son langage prend tout de suite une violence qu'on s'étonne de rencontrer sur les lèvres d'un jurisconsulte et d'un magistrat. Le 3 décembre 1792, Buzot demandait que « quiconque proposerait ou tenterait de rétablir en France la royauté fût puni de mort. » Bazire déclare que « cette proposition porterait atteinte à la liberté de la sanction que le peuple est appelé à donner à la Constitution. «Merlin appuie l'observation, et, s'empressant de la formuler, il veut qu'à la proposition de Buzot on ajoute ces mots : A moins que cène soit dans les assemblées primaires. » Qu'était-ce à dire ? Réservait-il l'avenir ? L'ancien avocat du duc d'Orléans ne voulait-il la mort de Louis XVI que pour faire place à un prétendant ? Reubell l'avait soupçonné et n'avait pas craint de le dire ; on murmure, ou se récrie, on réclame la censure contre Merlin. Il s'excuse, mais en quels termes ! « Je suis loin de supposer au peuple l'envie de rétablir les tyrans que Je me suis engagé de poignarder ; mais il ne vous appartient pas d'entraver par aucune loi pénale sa volonté [du peuple]. » — Féraud, avec vivacité : — Oh ! quoi que vous fassiez, nous n'aurons point de Roi. — Merlin : « Rappelez donc à l'ordre, président, le citoyen qui m'insulte. Certes, si j'ai quelque chose à me reprocher, c'est de n'avoir pas suivi, le

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10 août, la première inspiration qui me disait de vous êpar(jner la peine, de juger lomjuement Louis XVI '. »

Ce langage ellronté et sinistre présageait l'altitude qu'il tiendrait dans le procès du Roi. Il vota la mort, sans appel au peuple ni sursis ; il la vota, écrivait-il plus tard. (< dans le calme de sa conscience -. » Il contribua même à ce que la condamnation fût prononcée à la majorité absolue.

Quelques mois après, il était en mission dans les départements de Bretagne avec ses collègues Sevesire, Gillet et Cavaignac. La nouvelle de la révolution du 31 mai vint les surprendre. Trompés par l'indignation qui éclata autour d'eux, ils crurent que la Convention la partageait, qu'elle aspirait à secouer le joug de la Commune de Paris, qu'elle désirerait ou qu'elle accueillerait volontiers le concours des départements. Ils rédigent en conséquence une protestation dans laquelle ils dénoncent les maux dont la France est menacée, le mécontentement général, les excès de la Commune, la faiblesse de l'assemblée ; enfin, le danger d'une révolution provinciale si la Convention ne se hâte de décréter une constitution républicaine, et si elle reste plus longtemps sous l'oppression où l'on croit qu'elle est encore. Cette protestation est affichée provisoirement dans les communes de Bretagne : Sevestre est chargé de la porter et de la lire à la barre de la Convention. Arrivé à Paris, Sevestre reconnut vite que ses collègues et lui s'étaient trop hâtés : l'assemblée acceptait la domination de la Commune, les Girondins étaient emprisonnés ou en fuite, tout courbait la tète. Il avertit ses collègues qui, à leur protestation inopportune, subs-

' Mm., XIV, G;i;i-6o6.

- Philippi:' Antoine Merlin, membre de l' Institut nutimal, au conseil des Cinq Cents. — An VU, iii-8. — p. 42.

tituèrent un rapport d'où furent soigneusement exclus tous reproches et toutes récriminations '.

Merlin rentra bientôt dans la Convention ; sa protestation y était connue; il sentit que, sous peine d'être confondu avec les Girondins, il lui faudrait racheter par ime soumission complète ses velléités de révolte. Danton mit sur ce peureux compromis sa large main et lui imposa, comme au jurisconsulte de service, la rédaction d'une loi des suspects. Comme le disait Bazire, il n'y avait plus lieu de s'occuper ni des émigrés ni des prêtres : ils avaient passé la frontière ; s'ils s'avisaient de rentrer, des lois sévères les atteindraient aussitôt. Mais, dans le pays même, il y avait une foule bourgeoise d'opposants au système nouveau : c'était dans les classes modestes et rebelles qu'il fallait désormais faucher. Une première rédaction (31 août) ne satisfit pas les montagnards: Merlin fit mieux, et, le 17 septembre, il présenta cette loi terrible dont la honte est restée attachée à son nom. Un mois après, les Girondins étaient traduits par la Convention devantle Tribunal révolutionnaire et montaient dans la fatale charrette ; Merlin n'avait rien à craindre, il avait donné des gages.

Docile à Danton, il ne le fut pas moins à Robespierre. Lorsque celui-ci fit présenter par Couthon la loi du 22 prairial qui perfectionnait la loi des suspects, qui supprimait la défense, qui organisait la procédure la plus sommaire, suivant son usage, la Convention se tait ; aucun de ses membres n'ose discuter une seule des dispositions de cette abominable loi. Quelques-uns pourtant que leur haine éclaire. Bourdon (de l'Oise), Tallien, les Thermidoriens de demain, saisissent dans le vague de cette loi une menace

' Mon., XVI, 731. — M. Wallon : La Rcvolulion du 31 mai et le Fédéralisme, I, 401.

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pour les membres de la Convention ; Hourdon ose demander qu'il soit bien expliqué que ceux-ci ne pourront être traduits devant le Tribunal, qu'eu vertu d'un décret de l'assemblée. Précaution bien superflue : est-ce que Camille Desmoulins, Philippeaux, Danton lui-même ne sont pas montés sur l'échafaud ? Merlin se charge sur l'heure de rédiger la motion de Bourdon. Quelle imprudence ! Le lendemain, Robespierre se fâche, Robespierre accuse, Robespierre dénonce déjà Tallien et sa bande. Merlin comprend sa faute : il se présente à la tribune , il retire son projet de rédaction et déclare humblement que « si son esprit a erré, il n'en a pas été de même de son cœur. » La Convention se rétracte avec lui et Robespierre fait grâce au naïf mais empressé jurisconsulte.

Thermidor venu et le danger passé. Merlin releva la tête. Il combattit la f'ommune qui expirait, il lit fermer le club des Jacobins ; il contribua au rappel des soixantequinze députés proscrits ; il fut l'un des rédacteurs de la Constitution de l'an 111 avec Thibaudeau, Daunou, etc. ; il rédigea à lui seul en six cent quarante-six articles le Code des délits et des peines qui resta en vigueur jusqu'en 1810. Mais ces services, les uns d'ordre politique, les autres d'ordre professionnel, ne détournaient pas Merlin de ses constantes et haineuses préoccupations :qu'ilsoit question des émigrés, l'homme de 1793 reparaît'. La Convention avait eu pitié de ces ouvriers que la terreur avait chassés de leur domicile et leur avait accordé un délai pour rentrer; Merlin serepent d'avoir adhéré à ce décret, il s'accuse publiquement d'avoir faibli, il faut les juger, il faut les traiter comme des émigrés (loi du 1 1 janvier 179o); et, de concert avecGuyton-Morveau

' ■< Le zèle Pl la cliaUnir que Jr n'ai pas un simiI instant ccss(' do ilrployer contre les éniifirés, contre Ic's pnMres lélVactaires. . . >■ — /'/((/(/j/jc Antoine Merlin, etc. p. 42.

etCambacérès, il écrit àBai'thélemy, alors ambassadeur en Suisse : « Nous te chargeons, citoyen, de dire à tous les cantons que les émigrés ne cesseront jamais d'être des traîtres et notre justice en France les poursuivra partout où elle pourra les atteindre. » Membre du Comité de salut public dans les derniers mois de la Convention, il est de ceux qui veulent la perpétuer ; en vendémiaire , tandis que Revellière, fait des proclamations, lui présente des lois. (Cependant, il est réélu par quatre - vingts départements : comment ne fut-il pas désigne pour le Directoire ? Les jacobins auraient-ils douté de lui et son succès électoral Taurail-il compromis, en provoquant quelques jalousies?

Tel était l'homme que le Directoire associa dès le début à son œuvre et dont l'action personnelle fut si multipliée et si considérable, au moins en ce qui touchait la politique intérieure, que l'exposer c'est exposer celle du Directoire lui-même. Maître d'une majorité qui, bien que provisoire, lui assurait pour vingt mois la liberté de ses allures ; armé de cette loi du 3 brumaire an IV, dernier legs de la Convention, qui lui donne barre sur ceux qu'il estime ses ennemis, les émigrés et les prêtres ; revêtu par la complaisance des Conseils du droit de pourvoir lui-même aux fonctions vacantes, sans recourir à l'élection, le Directoire et son ministre manifestent tout de suite leur volonté d'user des lois dans toute leur rigueur et, au besoin, de les aggraver encore.

Le J4 novembre 17!)'), vers ilix heures du matin, arrivaient à Calais, traînés sur des charrettes, de malheureux Français qui venaient de faire naufrage : c'étaient les

tZ I.IVP.K PI?EMIF,R

(lôbris du régiment ilc ('.liniscul-lmssards ot du corps do cliasseurs de l^owensleni ; [nirmi eux. se lri)u\ aieut le due do Cdioisoul, MM. de la llocliofoucauld, do Montmorency, do noisgclin. de C.aumout, do Yaudreuil, Ao Yibraye. Après avoir guerroyé sur le continent, ils passaient dans rindopour y combattre Tippoo-Saïb, mais sous la condition (>xpresse qu'ils ne seraient jamais employés contre des troupes françaises. Dans la nuit du 13 an t4 novembre, un fort coup de vent avait dispersé l'escadre et jeté à la côte quebjues navires. En reconnaissant les rivages de France, ([uatro gentilsbommes se rappelant les lois draconiennes que leur patrie avait portées contre les émigrés préférèrent une mort immédiate; ils s'embrassèrent, firent le signe de la croix, et. enlaçant leurs bras, ils se jetèrent à la mer qui les engloutit. Cincjnanto-trois autres abordèrent péniblement et furent transférés dans plusieurs prisons de la ville.

Il n'y avait, assurément, dans ces tristes circonstances, ni rentrée volontaire en France, ni débarquement hostile, ni capture les armes à la main; d'ailleurs, ce cas de naufrage, la loi du 2-') brumaire an III no l'avait pas prévu. Merlin ne voulut voir que le fait antérieur d'émigration, et, comme il se défiait du Tribunal criminel et surtotit de l'accusateur public, qui n'épousait pas son système, il donna l'ordre au général do la division de faire transférer immédiatement à Saint-Omer ces naufragés et do les y traduire devant une Commission militaire cominr émifjn's pris les armes à ht main, dette ("ommission nommée, triée peut-être par le général de Landremont, autrefois capitaine dans le régiment du duc de (^.boisoul. et qui lui était tout favorable, se déciai-a iMcmupr'Ienle. Merlin Tcril au général, lui déclare que la lui de Iniiuiaire ne fait pas de ditVérence enlre un rasvrndilenienl irémi"rés ariui' ou non armé:

que Choiseul était sur des vaisseaux sous pavillon anglais; qu'il avait servi contre la République. — Mais le naufrage ? Merlin n'en dit mot. Il joint une lettre pour le président de la Commission militaire.

Une seconde Commission se réunit à Calais : c'est le 2-") décembre, jour de Noël, que comparaissent les cinquante-trois accusés. Les interrogatoires durent quatre jours. On apprend que le général Landremont vient d'être destitué « pour mollesse envers les commissaires et lenteur complaisante envers les émigrés. » Au moment où l'un des défenseurs officieux prend la parole, le président reçoit une nouvelle lettre de Merlin qui lui demande de prompts renseignements sur l'affaire. Malgré ces actes flagrants d'intimidation et d'ingérence, après deux heures de délibération, la Commission juge à l'unanimité que les cinquante-trois accusés n'ont pas été pi-is, mais qu'ils sont naufragés et qu'ils ne tombent sous aucun des cas de la loi du 23 brumaire an III ; en conséquence, elle les renvoie devant les Tribunaux criminels de leurs départements respectifs (29 décembre 1795).

Le roi d'Angleterre, aussitôt qu'il avait appris l'événement, avait expédié à Paris deux négociateurs chargés de traiter avec le Directoire ou de l'éloignement ou de la rançon des émigrés. Le Directoire refusa de les entendre, et, tandis qu'au cas de condamnation, la sentence eût été exécutée dans les vingt-quatre heures, ces malheureux, régulièrement acquittés, seront traînés de prison en prison et subiront des traitements de plus en plus odieux, comme si chaque décision favorable des tribunaux, des conseils, de l'opinion publique, devenait pour le Directoire et son ministre, un nouveau motif d'aggraver leur sort.

C'est à la même époque, presque à la même date

(2li flécombre). qiio comparaissait ^I. de Geslin devant la Commission militaire de Paris. Il avait émigré ; il était porteur d'assignats fanx.de lettres de Charette et de généraux royalistes : la condamnation était certaine. Il demande un défenseur : la Commission s'ajourne. Et Merlin d'écrire aussitôt : « Ce que la loi ne dit pas. il n'est pas permis de le suppléer. Désobéir ou ajouter à la loi serait également un crime. Or, la loi ne dit pas un mot des défenseurs officieux ; son silence à leur égard est une prohibition de les admettre (juand il s'agit d'émigrés. Le motif de la loi est simple : c'est que dans le jugement d'un émigré, il ne s'agit que de constater un fait. » En vérité, plutôt que d'alléguer ce sophisme, pourquoi Merlin ne citait-il pas l'article 1(1 de la loi du 22 prairial an II? Du moins, c'était une loi. — » La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes ; elle n'en accorde point aux conspir/ifeitrs. » — Le comte de Geslin fut exécuté le 28 décembre en place de Grève.

Quelques jours après [li janvier 1796), Merlin passait du ministère de la justice à un ministère créé depuis quelques jours : celui de la police générale. Le Directoire avait feint de n'en demander l'institution que pour Paris ; mais un député complaisant proposa de l'étendre à la France entière. Sous prétexte de décharger le ministère de l'intérieur, de centraliser l'action de la police et de déjouer les complots liberticides, le Directoire rétablissait en fait un cumilé di' siirrfr i/riirivi/r. Le mol fut pi'ononcé et provoqua des murmures : — « ,1e voudrais bien savoir, dit un député. i|ui d(^ nous peut craiudi'e le retour des lettres de cacliif. > — Thibaudeau. Madier, André Duniont (leniandèrcnl l'ajournement; Lecoinie-Pnyraveau, Hardy, Doulcet, (^hénier insistèrent, et les Conseils tirent cadeau au Directoire, sans iju'il eût l'air de le désirer, d'un

LE DIX-HUIT FRUCTIDOn 25

instrument d'inquisition et d'arbitraire qui ressuscitait en l'aggravant le système des lettres de cachet.

Après avoir interdit sur les thécàtres le chant du Réveil du Peuple et recommandé au contraire la Marseillaise, le Çà ira et le Chant du départ, ce qui n'empêcha pas le public d'accompagner ces airs républicains de ses huées et le premier de ses applaudissements ; après avoir ensuite réédité la nécessité de la carte civique que chaque citoyen devait présenter à toute réquisition, le nouveau ministre de la police générale, sans négliger les émigrés, tourna toute son attention contre les prêtres.

Aux tracasseries administratives et aux violences plus ou moins déguisées de 1791 , avaient succédé la déportation légale de 1792, les massacres de 1793 et, en 1794, la rélégation sur les pontons. Il semble aloi's que la Convention voulut, non pas être juste envers le clergé, mais se relâcher de ses rigueurs. Par la loi du 3 ventôse an III- 21 février 1793, elle proclama la liberté des cultes. Cette « liberté » comportait bien des restrictions : il était spécifié que les cultes (et en réalité, il ne s'agissait que d'un seul, le Culte catholique) n'auraient ni budget, ni matériel, ni local fournis par l'État ou les communes ; que l'exercice en serait renfermé dans les temples ; qu'aucune marque extérieure ne désignerait le local consacré au culte ; qu'aucun appel public, aucune proclamation, aucun son de cloche ne pourrait l'annoncer; que, «pour l'entretenir, il ne serait autorisé ni dotation perpétuelle ou viagère, ni taxe quelconque. Voilà sous quelles entraves multiples devait fonctionner cette prétendue liberté. Quant aux prêtres eux-mêmes, ils étaient astreints , préalablement à l'exercice de leur ministère, à faire une déclaration de soumission aux lois (2 prairial an III) qui, (juatro mois plus tard, se transforma en une autre déclaration par

laquelle ils reconnaissaient que l'universalité des citoyens français est le souverain (7 vendémiaire an IV). Les édifices dont le culte était en possession le premier jour de l'an II (22 septembre t793) étaient concédés au clergé, s'ils n'avaient pas été aliénés.

Malgré cette loi ; malgré une circulaire très explicite aux termes de laquelle les ecclésiastiques n'étaient astreints qu'à une déclaration de soumission aux lois, sans qu'on eût le droit de rechercher dans le passé s'ils avaient ou non prêté serment à la Constitution civile ; malgré la Constitution de l'an III, qui confirma le principe de la liberté des cultes, après un exercice bien peu sincère de ce régime au moins ambigu, la Convention le brisa par la loi du 3 brimiaire an IV qui rétablit contre le clergé les lois de 1792 et de 1793. Rendue sous les auspices de ceux qui allaient être élus directeurs, on comprend qu'elle soit devenue tout de suite leur programme.

Le 3 décembre 1795, ils le déroulèrent dans une circulaire fameuse contre les « fanatiques » : « Déjouez leurs perfides projets. Par une surveillance active, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements , désolez leur patience ; enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le joiu", quelle les trouble la nuit ; no leur donnez pas un moment de relâche ; que, sans vous voir, ils vous sentent partout à chaque instant... Faites exécuter les lois sévères mais nécessaires qui coni|)riment les mauvais prêtres... que vos regards n'abandonnent pas un instant ces instruments de meurtre, de royalisme et d'anarchie, et que la loi qui comprime, qui frappe ou qui déporte les réfractaires reçoive une prompte et entière exécution. »

Le 1 1 elle 31 décembre, Henezech, ministre de l'inléricur, qu'on représente volontiers si modéré, excite les admi-

nistrations centrales contre les prêtres ' ; le 13 janvier 1796, le Directoire revient à la charge : « Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés ; l'indulgence n'eût fait qu'entretenir la contagion du mal et il a voulu l'extirper jusqu'à la racine. »

Merlin, outre la part qu'il put avoir dans la rédaction de cette circulaire, en écrivit et en signa d'autres par lesquelles il s'associait sans réserve à la politique persécutrice du Directoire (8 janvier, 10 février, 12 mars). Par l'une, il profitait de l'annexion de la Belgique pour y réclamer les prêtres français réfractaires qui s'y étaient réfugiés ; par l'autre, il demandait aux administrations centrales de correspondre entr'elles pour atteindre les suspects qui passaient d'un département dans le voisin ; par la troisième, « pour ne laisser ati crime aucun espoir d'impunité », il mettait en mouvement gendarmerie, garde nationale, colonnes mobiles.

C'est en vertu de ces ordres que nombre de prêtres furent à cette époque arrêtés , emprisonnés, plusieurs traduits devant les tribunaux criminels ou les Commissions militaires. Ceux-ci étaient les plus heureux ; car tribunaux criminels et Commissions ou les acquittaient ou les condamnaient à la déportation : cette peine ne s'exécutait pas à la lettre et se transformait en réclusion. Combien d'autres étaient fusillés au moment de l'arrestation, ou sur la route du chef-lieu, au coin d'un bois, ou même après le jugement qui les acquittait ! Il semblait que ces colonnes mobiles eussent pour mot d'ordre de prévenir ou de réparer

' On lit, cependant dans une lettre inédite de l'abhé Proyart à Mgr de Galand, éviV]iie du Puy (14 V" 1796) : " Il y a (à S.-(;prniain en Lnye) uneCouiniunautéd'L'rsulinesqui a nombre de |iensiuiiiiaires,('»//''((u//'fs /(/ pie du ministre Benezech, tout dévinif^ à la bonne cause. » — Arch. Nat.

rindulgencf fies juges. Os exécutions sommaires se plaeont sous le ministère de ^Ferlin, et. sans lui en attribuer la responsabilité immédiiite. n 'ont-elles pas eu lieu sur la foi de ees eireulaires ou il réclamait des poursuites si générales et si acharnées et où il mena(;ait les l'onctionnaires négligents des sévérités du Directoire ' ?

'J'ant d'àpreté n'était plus de saison. Les administrations ne s'y prêtaient (|u'avec répugnance ; l'opinion se révoltait. Sous le poids d'une réprobation qui s'accentuait chaque jour. Merlin quitta le ministère de la police générale, où il tut remplacé par Cochon de Lapparent, et il rentra au ministère de la justice (20 germinal- 4 avril 1796).

Son action néfaste s'y accusa sans vergogne. Il retrouve les jNaufragés de Calais, acquittés depuis quatre mois, toujours emprisonnés. 11 demande au Conseil des Cinq Cents l'annulation du jugement delà Commission : presque en même temps, il défère ce jugement au tribunal de Cassation. Comme on pouvait l'espérer de juges indépendants, ce tribunal déclare le pourvoi du ministre non recevable, les jngementsmilitaires devant être exécutés dans les vint-quatre heures, sans aucun recours. Plus beurenx ailleurs, Merlin renvoie devant la Commission militaire de liruxelles six hussards de (îhoiseul qui n'avaient pas voulu s'embarquer à Stade avec leur camarades, s'étaient présentés à la frontière et avaient demandé à rentrer comme ouvriers; condamnés à mort, ils furent exé-

' Cf. Itniii' '/rs 7Nf.s/(V»)(s hisloriqu.s, oclnl'iv ISSi-M.fS limiiin-s cl 1rs Coiiiiiiissioiis luilitaiirs. .liii (loiiin'' (l;iii.<ct't article une liste des prêtres ainsi massacrés.

cutés le 12 août 1796. Le 26 novembre suivant, un émigré, M. de Cussy, qui vivait tranquille à Paris, se trouvait à diner avec quelques amis : on l'arrête, on le juge, on le condamne, on le fusille; à peine s'est-il écoulé vingt-quatre heures entre son arrestation et sa mort.

Un dernier exemple des procédés judiciaires de Merlin. — En janvier 1797, le Directoire découvrit d'insignifiantes menées de quelques hommes sans poids ni crédit ; elles n'eussent mérité que le dédain si le Directoire n'avait trouvé avantageux de placer en regard de la conspiration de Babœuf le fantôme d'une conspiration royaliste. Un abbé, un ancien maître des requêtes, un ancien officier de marine ! Il semblait impossible d'admettre qu'ils tombassent sous la juridiction militaire. Merlin s'ingénie, invente contre eux le crime d'embauchage, publie un rapport. Le corps législatif proteste, on passe outre. Les accusés invoquent l'incompétence du conseil de guerre, le tribunal de Cassation admet leur pourvoi et ordonne que les pièces seront apportées à son greffe. Merlin enjoint au conseil de guerre de ne pas s'arrêter devant la décision du tribunal de Cassation : « Vous avez dû juger sans désemparer ; si vos facultés physiques ne vous l'ont pas permis, vous avez à vous reprocher une lenteur coupable. Les jugements militaires sont prompts, et ceux qu'ils frappent doivent être exécutés sur l'heure, à l'instant, sur-le-champ. » Le tribunal de Cassation proteste en vain ; les Cinq Cenls passent à l'ordre du jour. Quant aux accusés, ils furent condamnés seulement à quelques années de réclusion ; mais le Directoire ou plutôt son ministre ordonna qu'ils fussent poursuivis ultérieurement pour conspiration.

Cependant, bien que la majorité des conseils lui restât fidèle, le Directoire pouvait reconnaître qu'il s'y produisait une sorte de désaggrégation ; que le parti des violents y

perdait du terrain, tandis que les idées de justice en gagnaient chaque jour. Un pi'être apostat, Drulhe, de Toulouse, put, sur lin message du Directoire, proposer de nouvelles mesures contre les prêtres qui n'avaient pas fait le serment de 1791 (déportation dans les vingt jours, mise à mort de ceux qui resteraient au delà de ce délai) ; mais, si ce projet passa aux Cinq Cents, il rencontra aux Anciens d'éloquents adversaires qui en obtinrent le rejet (aoiit 1790). On fit un pas de plus, et, en se[)lemi)re, la loi du 3 brumaire an IV, battue en brèche par (aul de réclamations, finit par succomber.

Le Directoire ferma les yeux à ces manifestations de l'opinion. On lui ôtait la loi de brumaire; il rappela celles de 1792 et 1793 comme n'étant pas formellement abrogées, et, sous prétexte que leur rigueur même les rendait inexécutables, il demanda une peine moins sévère, la déportation, mais prononcée par lui-même, en vertu d'arrêtés individuels et nominatifs, sur un rapport du ministre de la police (24 pluviôse an V- 12 février 1797). C'est ce qu'il appelait " de la latitude dans l'exécution », euphémisme qui déguisait l'arbitraire. Dès lors, plus de ces conseils de guerre trop indulgents , plus de ces commissions militaires qui s'apitoient sur les émigrés, plus de ces tribunaux criminels qui recherchent l'intention coupable et qui ne savent pas la découvrir ; plus de Tribunal de Cassation qui s'établisse en contradiction publique avec le ministre de la justice! C'est le Directoire qui jugera seul, qui jugera sans débats, sans défense et sans pièces ! — Et, pour montrer comment il mènera ses enquêtes, il adresse aux conseils dossiers sur dossiers contre le clergé.

Les conseils ferment l'oreille à ces calomnies officielles; les administrations centrales se relâchent de leurs rigueurs

et font sortir les prêtres de prison ; les municipalités facilitent , provoquent l'achat ou la réouverture des églises : on ose invoquer la Constitution ! C'est que les élections de l'an V approchent ; c'est que l'avènement du second tiers va bouleverser la majorité conventionnelle et donner le signal d'une nouvelle politique. Le Directoire n'a pas voulu se séparer delà Convention : il en a recueilli les hommes, il en a appliqué sans merci les traditions et les lois ; mais tout annonce que, devant les électeurs, la Convention va succomber une seconde fois.

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