‹ La tête coupée Ernest BillaudelChapitre 3 sur 9 · ALEXIS A MARIE CORMATIN · texte numérisé non relu

ALEXIS A MARIE CORMATIN

« Ma chère sœur, j’ai reçu ce matin la plus affreuse et la plus inattendue des nouvelles. Tu veux prendre le voile et mourir par avance, nous privant désormais, ma mère et

LA TÈTE CODPÉE

moi de ta présence, de tes soins, de ton affection. Tu veux nous renier pour tes parents, car quel autre nom donner à une résolution semblable ?

» Je te conjure de réfléchir pendant qu’il en est temps et que le tombeau ne s’est point refermé sur toi . Que deviendra notre pauvre mère dont le cœur comptait les jours qui la séparaient encore de celui de ta délivrance ! Tu la condamnes à de nouvelles larmes, elle qui en versa tant en sa vie si mauvaise. Elle s’éteindra seule, sans qu’une main, pas même la tienne qu’elle créa, lui ferme les yeux, car moi, qui donc affirme que je demeurerai près d’elle?

» Je ne te parlerai point de moi, qui comptais un jour sur ton foyer. Je voulais m’asseoir entre tes enfants et toi, vieillissant sans m’apercevoir que la vie s’écoule, grâce à toi, grâce à eux surtout qui auraient renouvelé ma famille et mes affections à mesure que le temps les aurait éteintes.

De qui donc te parlerai-je encore qui ne soit comme moi désespéré parmi ceux qui t’aiment? J’aî dit à Elie ce que tu voulais faire. C’est un bon ami à moi, et il a eu assez de chagrin, pour que je me sois cru obligé de le consoler lui-même. Il a eu à ton sujet un long entretien avec madame Dambron à la suite duquel il est revenu me trouver les yeux gonflés de larmes. Je viens de lui dire que je t’écrivais. Il m’a répondu ceci :

« — Dis à Marie qu’elle consulte son propre cœur et y cherche sa vocation avec le soin le plus précieux. Si elle peut oublier le monde, si déjà elle en a perdu le souvenir, si rien des bonheurs qui l’y peuvent attendre n’agit sur son cœur, s’il est déjà sous la cendre froide des dévotions

et son corps sous lecilice, je n’ai rien à opposer et j’admets qu’elle vive dans le cloître.

» Mais si l’amitié, si toutes les affections ont encore des attaches en son âme, qu’elle songe qu’on ne peut les briser ainsi malgré qu’on le veuille. Il en est de ces sentiments comme des plantes qui repoussent par leurs racines.

» Au bout d’un instant il a ajouté : Prie Marie de ne pas consentir à ses vœux définitifs avant d’avoir vu ma grand’mère. Puis il a tiré de son portefeuille une touffe de fleurs sèches qui m’ont semblé des débris de clématites.

» — Tiens, m’a-t-il dit, renvoie lui cela dans ta lettre.

» J’ai voulu le questionner à ce sujet, mais il était très pâle et très inquiet. Je n’ai pas insisté. Je ne puis croire que tu aies pris irrévocablement cette décision qui conviendrait ou aux femmes éprouvées par le destin, , ou à une fille sans attaches en ce monde.

» Nous t’aimons, et lu peux oublier que nous ne consentirons jamais de bonne grâce à te perdre.

d Adieu, Marie.

D Ton frère,

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