MADAME CORMATIN A SA FILLE
« Si c’est Dieu qui t’appelle, ainsi que me l’écrit le bon abbé Clodot, je suis trop véritablement chrétienne pour m’opposer à ses desseins. Si toute autre considération te guidait, sonviens-toi, mon enfant, que je suis ta mère et que je refuse de te céder au cloître. Je ne t’ai point nourrie, élevée, chérie jusqu’aujourd’hui pour qu’une sœur
tourière me défende de t’embrasser et de te voir. Je ne t’ai jamais parlé du supplice cruel de la solitude, j’aurais craint de troubler tes nuits paisibles de pensionnaire.
» J’ai préféré sacrifier mon bonheur personnel à cette éducation qu’on te donnait et qui sera ta seule dot quelque jour.
d Mais ce que je te taisais, devant cette perspective de douleurs et d’amertumes, devant ce souci de ta mort anticipée, je veux que tu saches tout.
» Tu sauras mes veilles, durant lesquelles, rassasiée d’isolement, meurtrie par le souvenir des jours évanouis, par cette vie creuse et lourde à la fois, sans amitié, loin de tes deux bras caressants, de tes yeux chers et pensifs, de tes cheveux noirs que je tressais à deux mains pleines ; tu sauras combien souvent j’ai voulu courir te reprendre à ceux qui te volaient à ta mère.
» Quand lu pleurais, à l’heure où les vacances se terminent, du regret de me quitter et que je riais de les larmes comme d’un enfantilllage, tu n’as donc pas vu la trace des miennes, j’étais mille fois plus faible et plus désolée que toi-même et le devoir me commandait d’être foçte; Je te mentais, chère enfant, j’étais malheureuse et jalouse. Mais je prenais patience en songeant à l’heure du retour. Cette heure allait venir, Marie, et déjà la maison était en fête comme mon coeur lui-même. J’ai fait arranger ta petite chambre il y a déjà plusieurs mois. Ton jardin lui-même * est préparé pour tes fleurs préférées. Ton berceau de clématites et de vigne vierge a grandi, aujourd’hui son toit de grillages est couvert d’un impénétrable taillis. Ces ’ oiseaux de la haie de framboisiers dont tu protégeais les
LA TÊTE COOPÉE
nids ont bien compris ton amitié, ils ont eu confiance en toi et maintenant ce ne sont plus deux ou trois nichées, mais toute une ville de babillards qui font vacarme sous tes fenêtres.
» Les gros pigeons ont eu des petits cette année que je t’ai conservés. Cela fait une belle volière.
d J’ai tendu ta chambre de perse lilas clair, j’en ai mis partout, j’en ai drapé la cheminée ; cette belle tapisserie que tu as faite l’an dernier, j’en ai fait couvrir mon vieux fauteuil que tu sais, celui que tu nommes mon héritage. Avec cet habit neuf il a tout à fait bon air. Maintenant tu pourras dire mon héritage car il est au pied de ton lit. A ce propos j’ai renouvelé le buis bénit.
» Tu trouveras également une petite bibliothèque en merisier où j’ai rangé tes prix du 4 couvent. Tout ce petit travail m’a fort occupée, chère enfant, car je suis un peu souffrante et gardant la chambre ; j’ai cru ne pouvoir mieux faire qu’en cousant, taillant et plaçant tout cela moi-même. L’hiver va finir; les sentiers seront verts, la rivière attrayante. Tu verras les belles promenades que nous ferons ensemble !
# Mais j’oublie, chère enfant, et les projets que lu as formés et la lettre que l’abbé Clodot m’adresse. J’oublie ma douleur elle-même. Tu vois bien que tout cela est impossible et qu’il faut que tu reviennes. Je ne veux pas que tu demeures aussi loin de ta mère qui t’aime.
» Veuve Cokmatin. »