‹ La tête coupée Ernest BillaudelChapitre 5 sur 9 · ÉLIE A MARIE · texte numérisé non relu

ÉLIE A MARIE

« Ma grand’mère a laissé sur sa table une lettre à votre

adresse, je l’ai décacheté, j’ai agi comme un voleur. J’y glisse en tremblant ces quelques lignes, espérant que ma supercherie ne s’apercevra point puisqu’on vous donne là-bas les lettres de ma grand’mère sans les ouvrir.

» Vous n’espérez donc rien de l’avenir, Marie. Votre religion est cruelle ! C’est un adieu que je vous envoie. Un adieu désolé ! Ma pauvre Marie, ma bien aimée, une foi qui sombre, un cœur qui se brise, une espérance qui tombe, toutes les vertus de mon âme qui me manquent à la fois. C’est plus que je. n’en peux supporter. Quatre années passées ainsi ! On m’a dit que vous aimiez Dieu de cet amour austère et jaloux pour lequel on oublie la terre.

v Adieu donc, Marie, nous nous retrouverons dans ce monde radieux et étoilé où vont les âmes au sortir d’icibas. Vous saurez là ce que je ne vous avais point dit, parce qu’il me semblait, du haut de ma fenêtre verdoyante, quand je passais heure après heure à vous regarder vivre, que vous m’aviez compris. Maintenant, il est trop tard, et je me tairai toujours. Pensez à moi le jour où l’on coupera vos grands cheveux soyeux. Priez pour moi. J’embrasse vos deux petites mains nerveuses et impatientes. Hélas ! je ne le verrai plus ! !

» Votre ami.

» élie. »

l’abbé clodot a madame dambron.

« Ma vénérable.amie,

» J’ai fait votre commission auprès de Marie Cormatin. Je l’ai chapitrée. J’ai même été plus loin que vos instruc-

tions parce qu’en vérité je crois, ainsi que vous même, qu’il ne faut rien laisser en arrière sur quoi l’âme d’une religieuse puisse revenir.

» Vous m’aviez dit autrefois quelques mots de l’amour, est-ce ainsi, qu’en stricte raison il faut nommer cette attraction, qui existait entre cette jeune fille et mon filleul Elie ! J’ai cru dt voir lui dire que je savais cette enfantine histoire.

» Elle est devenue très pâle et très émue. J’ai continué à lui expliquer les intentions de la famille d’Elie, les obstacles qui se dressent entre elle et lui. Elle a compris qu’une lutte entre sa bienfaitrice et Elie, à son sujet, aurait quelque chose d’odieux.

» Elle m’a demandé alors avec un sourire triste si son entrée en religion ne ferait pas à M. Elie de Boreuil une peine trop grande. J’ai répondu que, devant l’impossibilité, la vanité de ces projets, le chagrin ne tarderait pas à s’apaiser, si le sentiment qui les a dictés vivait toujours.

» A l’expression de ce doute, elle a souri une seconde fois. Je crois qu’à cet égard, elle est fixée.

» Enfin elle m’a demandé trois jours de réflexion. Dans trois jours cela sera fini et le jour de la cérémonie fixé. »

LA TÊTE CODPÉE

Mais les desseins de la Providence étaient différents.

Trois jours après, un homme arriva au couvent menant avec lui l’abbé Clodot.

Madame Cormatin succombait à la rupture d’un anévrisme.

Marie et le vieux prêtre partirent en toute hâte. On avait par humanité, caché à la jeune fille le malheur qui la frappait. Lorsqu’elle vit sa mère étendue au milieu de ses oreillers, dans le désordre de la mort, elle s’abattit au pied du lit, comme une colombe blessée.

— Je l’ai tuée, s’écria-t-elle, la pauvre femme a eu trop de chagrin !

On l’entraîna hors de la chambre pour ensevelir la morte.

L’abbé Clodot ne vit jamais une pareille douleur, la malheureuse' enfant se roulait à terre en poussant des sanglots déchirants. Lorsque l’on vint apporter la bière, elle eut une crise nouvelle qui dura plusieurs heures.

Le lendemain arrivèrent madame Dambron , Elie et Alexis. C’était la première fois en présence de cette tombe ouverte que les deux enfants se revoyaient. Marie eut un regard navré pourcet ami d’autrefois qui était aussi pâle, aussi triste qu’elle- même. Elle sauta au cou de madame

Dambron avec un élan de cœur si profond que la v eille dame en fut toute remuée.

— Là, ma pauvre fille chérie, fit-elle. Calme'-toi, je t’en supplie. Certes ton malheur est immense. Mais tu n’es pas seule en ce monde. Nous te restons. Tu sais combien je t’aime, je serai ta seconde mère. Et puis ton frère est là.

Au fond, la digne femme était profondément inquiète de ce douloureux événement. La tutelle de Marie lui revenait, elle allait assumer sur elle la responsabilité de la décision prise parla jeune fille. Plus que jamais elle se sentit des remords et quelques craintes de se tromper. Elle consulta l’abbé Clodot.

— Nous voilà dans une grave occasion, mon cher vicaire, lui dit-elle, à ma place que feriez-vous ?

— Je n’hésiterais pas à la pousser plus avant dans la voie du salut. Je crois que, devant cette situation nouvelle, privée de famille, n’ayant d’autre appui que vous-même, il ne faut pas l’y forcer.

— Ce serait cruel à moi d’y songer, aujourd’hui surtout. Mais je ne veux pas la laisser en présence d’Elie. Il n’est que trop connu de moi que la pauvre défunte avait raison, et que l’incendie couve toujours sous la cendre. Provisoirement vous ramènerez Marie à son couvent. Dans quelques jours je la verrai.

L’enterrement eut lieu lejour même. On était en février. Le ciel était voilé de grandes nappes de nuages gris, les rafales soufflaient par instants dans les grands arbres dépouillés. La terre, boueuse et détrempée, cédait profondément sous les pieds ; l’air humide et froid glaçait les poumons.

Au moment de la levée du corps, lorsque le prêtre, au milieu des paysannes agenouillées, jeta l’eau sainte sur le cercueil, les lamentablés sanglots de Marie éclatèrent comme un orage de douleur.

On voulait l’entraîner ; la seule chose qui put la calîùer fut de la laisser libre d’accompagner sa mère jusqu’à la fin.

Elle prit le bras d’Alexis, et elle suivit le convoi à travers les champs jusqu’au cimetière. La vue de ces deux orphelins, que la mort avait frappés ainsi tout-à-coup, eût seule arraché des larmes.

Il semblait ce jour-là que la nature eût voulu se mettre à l’unisson, tant la plaine avait cet aspect funèbre et nu qui excite les mélancolies de l’âme.

Le cimetière était au bout du pillage ; pour s’y rendre, il fallait traverser les champs où le blé commençait à poindre, et les jardins où le buis, parure des tombeaux, éclatait seul par sa verdure sombre et violente à la fois. La longue file des assistants se déroulait derrière le prêtre. Les femmes suivaient sous leurs coiffes blanches, uniforme des deuils en ce pays, sur leurs hauts patins dont les fers, en se heurtant, donnaient leur note dans le concert des chants pieux. Le ciel rayait de pluie ce tableau déjà si triste, et le vol des corbeaux quittant, à l’approche de cette visite funeste, la cime des sapins, jetait dans le cœur de tous comme un pressentiment de celte mort qui nous saisit l’un après l’autre, au milieu des vains travaux comme au terme de l’inutile vieillesse.

On avait creusé la fosse au milieu d’une de ces étroites prairies où l’herbe est haute en tout temps, parce que le

peu de cendre qui reste des hommes évanouis dans la nuit du passé a du moins cette propriété, singulière dans la mort, de donner la vie.

Ce contraste de cette argile visqueuse et de la verdure environnante attirait les yeux et les attristait tout à la fois. Une’ odeur fade, comme une subtile vapeur d’ossements, s’échappait de ce trou béant, où l’eau du ciel ruisselait jusqu’à ces vers de terre que la bêche avait arrachés de leurs secrètes demeures et de leur ouvrage affreux ; tout donnait une angoisse.

Quand avec le bruit sourd que rend le cercueil en frappant le sol, on descendit la bière au fond de cette retraite suprême, Marie lit un mouvement passionné pour retenir le fossoyeur. Le bras de son frère l’arrêta. Alors elle se voila le village. #

— Ah ! dit-elle, c’est horrible ! Pauvre mère, elle aura froid sous cette terre !

Ils se mirent tous deux à genoux et dirent ainsi l’adieu, l’éternel adieu, à ce qui les aima, et quand tout fut fini, quand on fut de retour dans la maison déserte, madame Dambron mit autour du cou de la jeune fille ses deux grands bras caressants.

— Maintenant, lui dit-elle, c’est moi qui suis ta mère. Tu vas retourner au couvent, chère fille. Quelques jours de retraite après une telle perte feront du bien à ton cœur.

La voiture les attendait. Elle y prit place à côté du vieil abbé.

Comme les chevaux allaient l’ébranler, Elie, qui s’était effacé devant cette douleur poignante, lui saisit les deux mains et les porta à ses lèvres.

Le pauvre garçon ne pouvait parler, mais son geste et son regard disaient plus pour lui que tous ses discours.

Marie se rejeta au fond de la voiture, abaissa son voile sur son visage et resta ensevelie dans ses pensées, regardant distraitement à travers les vitres les campagnes fuir derrière elle, écoutant sans les entendre la voix monotone de l’abbé qui parlait des consolations célestes.

Quand elle fut rentrée dans sa petite chambre du couvent, la pauvre désolée lira de sa poitrine les lettres que nous avons mises plus haut sous les yeux du lecteur.

La lettre de madame Gormatin était toute trempée de larmes, celle d’Alexis toute froissée, conservant l’empreint : de ses incertitudes et de ses impatiences. Seule, la lettre d’Elie n’avait point été dépliée.

La jeune fille avait hésité, sentant de quel poids allait peser sur elle le cri de douleur d’Elie.

Elle l’avait revu après quatre années. L’ayant quitté adolescent, elle le retrouvait homme.

Cette douceur de se sentir puissamment aimée, s’était de nouveau glissée en elle, plus attrayante au moment même où sa mère, disparaissant de ce monde, la laissait isolée.

Elle la lut donc cette lettre, où l’adieu n’était pas sincère, où l’on sentait que l’espérance, la verte espérance, colombe de toutes les arches, habitait encore en l’âme d’Elie.

Comme il arrive après de grandes fatigues, une prostration la saisit lorsqu’elle se fut couchée.

Le cours de ses idées s’éloigna, dans ce demi-sommeil de l’âme et du corps, du désespoir et du cloître. Elle s’en alla, sans qu’elle en eût conscience, à travers les doux

LA TÊTE CODPÉE

pensers, les rêves des vierges aimantes, le long des rives prochaines où les fleurs font aux petits pieds des tapis, les eaux claires des miroirs magiques, le ciel un voile bleu qui laisse entrevoir la Providence. Elle était suspendue au bras d’Elie.

Il lui disait que, vers le paradis, on s’en va par deux routes. Et lui montrant les bois pleins de sève odorante et d’oiseaux en émoi d’amour, il l’appelait vers le sentier béni du mariage.

C’était un bois de grands orangers dont les fleurs toutes blanches, lui tombaient sur le front et s’arrêtaient prisonnières en ses cheveux noirs. Madame Dambron était là, son bon sourire sur son dur visage, et dans la chapelle de l’horizon on apercevait à travers les arbres les cierges allumés.

C’était fête complète, le bonheur se mêlait à l’air qu’on respire, aux lilas que l’on cueille, aux rayons qui vous caressent.

Tout à coup elle sentit qu’on l’entraînait en arrière ; un voile épais lui cachait le jour. Elle essaya de crier à l’aide, mais sa voix étouffée s’arrêtait dans sa gorge. Elle descendait dans une obscurité toujours plus profonde, jusque dans une cour en forme de puits. De grands corridors dallés avec de grosses portes enferraillées, des formes noires ressemblant à des femmes statues se promenaient autour de cette cour.

Peu à peu, cette promenade continuelle, sans arrêt, sans trêve, lui saisit le cœur. Elle se crut forcée d’y prendre part. Deux mains froides l’entraînèrent ; elle marcha, elle marcha jusqu’à ce que la fatigue, une fatigue invincible,

insurmontable, à laquelle se mêlait la lassitude de l’âme, la saisit. Elle tomba comme anéantie, le cerveau vide et le cœur serré.

Alors seulement elle se réveilla. Elle était dans sa cellule, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis d’images pieuses. La fenêtre, comme dans son rêve, donnait sur une cour humide, autour de laquelle était le préau des religieuses. Le temps était toujours le même et donnait à cet . endroit, alors solitaire, une sorte de tristesse monastique et glaciale. Le ciel plombé déteignait sur ces murailles.

Aux pieds du lit, sur une chaise de paille, sa parure noire, le deuil de sa mère ! la livrée de son isolement ! La pauvrette se mit. à pleurer de nouveau, sur elle même cette fois.

— Mon Dieu, murmura-t-elle, voilà donc où je dois finir ma vie ; où je l’ai commencée ! O Dieu de miséricorde 1 je ne me sens point coupable pour une peine, et pas assez forte pour une prison. Ayez pitié de moi ! Faites que le courage m’arrive ou que la compassion vienne aux autres ! Je ne sais pas refuser ; je ne voudrais pas avoir à maudire.

Pourtant, le soir même, l’abbé Clodot apportait à madame Dambron, le billet suivant :

« Chère Madame,

» Je veux essayer de la retraite et du renoncement au monde. Je ferai mon noviciat, remettant à l’avenir et à l’expérience, de m’éclairer sur ma vraie vocation. En tout état de choses, que je me trompe ou que je suive ma voie tracée par Dieu, bénissez-moi, consolez mon frère, et aussi.

chère madame Darabron, consolez M. Elie, qui aura beaucoup de chagrin.

» Votre fille d’adoption,

» Marie. »

Le soir du jour où madame Dambron, après avoir lu cette lettre, en avait donné connaissance à Alexis, Elie s’habilla et se rendit chez son grand’père de Boreuil, qu’il pria, d’un air assez grave, de l’accompagner chez Eugène de Boreuil.

Le vieillard, fort intrigué, le suivit sans mot dire. Elie avait dans la voix une résolution inaccoutumée.

Quand on arriva chez son père, il se fit annoncer comme un étranger, et lorsqu’après s’être assis, il demanda avec une certaine solennité qu’on lui laissât la liberté de parler, il s’exprima ainsi :

— Vous savez, mon père, que je suis sorti du collège de Baumetz en même temps que mon ami Alexis Cormatin.

— Oui, je sais cela, dit Eugène, je sais de plus que, malgré les mauvais principes de ce jeune homme, votre grand’mère maternelle s’est assez coiffée de sa famille pour vous donner à la fois le fils pour commensal et pour condisciple, et la sœur pour compagne de jeunesse, puis-

qu’on l’a mise au couvent voisin. Ce n’est pas la peine de faire tant de façons pour nous rappeler cela.

Elie ne sourcilla point.

— Madame Cormatin a été enterrée hier, poursuivit-il.

— Ah, cette dame est morte! fit le vieux M. de Boreuil avec l’étonnement indifférent des gens du monde.

Nous n’en avons pas été prévenus, cela me semble une inconvenance de plus.

— Mais alors, fit Eugène, que vont devenir ses enfants? Est-ce que madame Dambron compte se charger de les établir? Au surplus cela ne m’inquiète guères.

Vous aviez à me parler, Elie?

— Oui, mon père ; vous savez que je viens de terminer mon droit et que je serai reçu avocat dans quelques jours, ma thèse est à l’impression.

— Je vous en fais mon compliment, mon cher enfant, nous vous aurons une place de substitut dès que cela sera possible.

— Vous savez, ajouta le grand-père, que nous sommes une famille de robe. Mon grand-père était conseiller au Parlement de Paris, rien que cela. Parlez-en à la douairière de Boreuil, elle connaît là-dessus toutes les traditions de famille.

— Je serai ce qu’il vous conviendra que je sois, mes chers parents.

— A la bonne heure ! dirent ensemble les deux hommes en échangeant un regard.

— Mais ce n’est pas de cela que je vous veux entretenir. . .

to.

LA TÊTE CODPÉE

— Et de quoi donc? fit Eugène en ébauchant un sourire. Quelque fantaisie ? Tu veux de l’argent ?

— Je ne me serais pas permis de déranger mon grandpère sous ce futile prétexte. — D’ailleurs, ma grand’mère Dambron ne me laisse manquer de rien. Je viens vous dire que j’aurai vingt' et un ans révolus dans quatre mois, et que, me trouvant homme et de sens rassis, je vous demande la permission d’épouser mademoiselle Marie Cormatin à l’expiration de son deuil.

Un volcan se fût ouvert sous leurs pieds que ces MM. de Boreuil n’eussent pas été plus étonnés.

— Répétez un peu ce que vous venez de dire, demanda Eugène de Boreuil.

— Je désire épouser mademoiselle Cormatin, dit fermement Elie.

— Cormatin ? Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le grand-père. Est-ce un juron ? D’où ça sort-il, votre Cormatin, Elie?

— C’est la fille d’un capitaine au long cours, répondit celui-ci.

— Et la petite-fille d’un charron de village, ajouta Eugène.

Elie, vous rêvez, je crois, continua son père.

— Nullement, je vous le jure.

— Alors, retirez-vous ; mon père et moi nous allons délibérer sur votre demande.

Elie s’en alla tout droit au couvent à demi-fou de désespoir. Rien n’est terrible comme ces passions longtemps

combattues et comme écrasées, lorsqu’elles se font jour tout à coup et s’élancent contre l’obstacle de toute la force de la volonté, de l’obstination et de la réaction.

Il demanda à parler à la supérieure.

La sœur tourière fut effrayée, comme vous pensez bien, d’une telle demande faite avec un visage en feu, une agitation visible et un ton tranchant qui ne souffrait point de réplique.

Elle crut à quelque maladie de madame Dambron. Comme il est toujours prudent qu’une dévote aussi généreuse envers l’Eglise soit environnée des soins de la religion, eût-elle une famille à son chevet, elle prit ses jambes à son cou et alla prévenir la supérieure.

Avez-vous quelquefois vu courir une nonne? Cela a quelque chose de si singulièrement discret, de si chastement trotte-menu, les escarpins font un petit clapotement sur les grandes dalles si mystérieux, les grains du chapelet et la croix d’ivoire ont un cliquetis si particulier et toute cette masse de plis rigides et propres, dérangés par la course, ces voiles empesés soulevés comme deux ailes de mouettes ont des bruits et des aspects si bouleversés, que je n’ai pu m’empêcher de vous en faire un petit tableau, ma chère lectrice. Pourtant les circonstances étaient graves ainsi que vous le voyez.

La tourière arriva donc chez la supérieure un peu plus essoufflée que la bienséance ne l’eût peut-être souhaité. Cela fit que la mère Dorothée s’arrêta tout court dans ses patenôtres, qu’elle eût sans cela continuées, parce qu’on ne quitte point le bon Dieu pour une tourière.

— Eh mon Dieu ! fit-elle, ma sœur ! qu’est-il arrivé et pourquoi cette hâte ?

— C’est le jeune de Boreuil, fit la sœur sans reprendre haleine avec volubilité, je suis sure, révérende mère, que madame Dambron est au plus mal, il est arrivé un grand malheur et il veut vous parler à l’instant.

La révérende mère comprit la gravité de la nouvelle, et posant son bréviaire sur la table :

— J’ai eu, dit-elle, un avertissement du ciel, ce matin ; j'ai vu pendant la messe une araignée sur la nappe d’autel, et j’ai laissé tomber trois fois l’image du Sacré-Cœur de Jésus. Allons, ma sœur !

Elle prit même une physionomie lamentable où la componction et une commisération bien fondues étaient imprimées.

— Pauvre enfant! s’écria-t-elle lorsqu’elle aperçut Elie.

Ce mot de grande douceur dans la disposition d’esprit du jeune homme l’attendrit. De grosses larmes lui vinrent aux yeux.

— On saura mon secret, pensa-t-il , on aura prévenu la bonne sœur, et elle me plaint.

Oh ! oui, Madame ! (ît-il en se rapprochant vivement de la sœur, je suis bien malheureux.

— Est-ce que c’est .. fini? demanda la supérieure, n'y a-t-il donc plus d’espoir ? Repose-t-elle donc dans le Seigneur? Ce n’est que dans la mort que l’espoir doit nous quitter.

Le jeune homme, bien qu’il ne comprît pas le sens de ces paroles, appliqua sa propre douleur sur elles.

— Hélas, oui, dit-il, c’est presque fini. Madame, et si vous ne me venez en aide, si vous consentez qu’on l’ensevelisse ainsi, sans secours et sans joindre vos prières aux miennes, je n’aurai bientôt plus qu’à pleurer sur sa perte éternelle,

Ici le pauvre enfant, suffoqué par les sanglots, s’approcha de la supérieure et lui saisit les mains que, dans son émotion, elle lui abandonna pendant que la sœur tourière poussait derrière eux des soupirs et des Ave.

— Allons, mon cher enfant, dit enfin la révérende mère, je ne vous abandonnerai point. J’ai toute ma vie été la confidente et l’amie de votre grand’mère, je ne la laisserai pas seule en un tel moment. Ma chère sœur, vous m’accompagnerez. Souhaitez-vous que je fasse venir Marie Cormatin ?

— C’est mon plus ardent désir, Madame.

— Appelez-moi révérende mère, c’est plus convenable. *

Je veux l’emmener avec nous. Sa place est au lit de mort de sa bienfaitrice.

A-t-on prévenu l’abbé Clodot ? A-t-on envoyé quérir les saintes huiles? Avez- vous pensé à la confession surtout, mon cher enfant ? Vous savez que le sage pèche sept fois par jour et que, pour paraître devant Dieu, notre âme ne saurait être trop blanche. Elle est heureuse, votre aïeule, elle va dans la lumière et dans la vie, tandis que nous séchons, dans cette vallée de larmes. Ah ! je la regretterai bien!

La tourière avait couru chercher Marie et la. jeune fille apparaissant en ce moment dans le cadre de la porte, vêtue

LA TÊTE CODPÉE

d’habits de deuil, pâle et diaphane, ses belles mains tombant le long du corps et ses grands yeux tristes et étonnés fixés sur Elie avec la douceur que donne au regard cette amitié violente et maladive qu’on appelle l'amour combattu.

— Voilà Marie, dit la supérieure, la pauvre enfant n’a véritablement point de bonheur : perdre ainsi sa mère et se bienfaitrice en quelques jours, c’est affreux ! Ce que c’est que de nous ! Heureusement qu’il vous reste une famille au couvent et Dieu dans le ciel, pauvre fille !

Marie poussa un grand cri et courut à Elie.

— Est-ce vrai, est-ce impossible, Elie? cria-t-elle, madame Dambron est morte !

— Mais, Madame, fit Elie avec stupéfaction, je n’ai pas dit un mot de cela. La santé de ma grand’mère est parfaite !

A son tour la religieuse ne comprenait plus.

— ftjais, hélas ! qu’êtes-vous venu faire ici?

— Ne l’avez-vous donc pas compris, l’ignoriez-vous ? Je viens jurer à Marie que je l’aime, que rien ne pourra me séparer d’elle, ni mes parents, ni le monde, ni les obstacles, ni le couvent, ni Dieu, ni la mort. Je la veux pour femme et je lui fais ici le serment que, ses vœux prononcés, je me ferai sauter la cervelle ; j’en jure sur mon honneur.

Elie dit cela tout pâle avec un élan et une énergie terribles en tenant les deux mains de la jeune fille et les serrant avec des étreintes où son âme tout entière vibrait.

Je vous laisse à penser l’effet de cette brusque déclaration sur la révérende mère et sur la sœur tourière.

Le diable tombant au fond d’un bénitier l’eût assurément moins effrayée.

Elle commença par se retirer en arrière pour éviter les atteintes de ce fou furieux, puis elle essaya d’entraîner la brebis que ce loup ravisseur tenait déjà.

Mais Elie n’avait pas rompu la glace pour rien. 11 continuait de parler à la jeune fille comme si personne ne se fût trouvé jà.

Marie l’écoutait sans trouble, comme si elle se fût attendue à cela, le considérant en face, lui laissant pétrir ses doigts effilés et frêles, ne souriant pas, respirant à peine, heureuse comme l’est un oiseau sous le feu du paternel soleil et dans la liberté des airs.

— Ah ! j’ai bien souffert là-bas dans ce glacial Paris, souffert de garder le silence, souffert de vous savoir ignorante que je vous adorais ; j’ai tremblé tant de fois que vous ne fussiez circonvenue, mariée à d’autres, perdue pour moi ! Quand j’aj su que Dieu vous gardait, je n’ai plus trouvé en moi la patience et la force ! J’ai demandé qu’on nous unit. Mon père semble s’y refuser ; mais ma vraie mère, madame Dambron a bon cœur, et nous la déciderons. N’est-il pas vrai, Marie, que vous quitterez le cloître et que vous ne voudrez pas me faire mourir de douleur ?

Les pèlerins qui vont à la Mecque à travers les vastes plaines de sable où le regard se perd, où la voix humaine n’éveille jamais d’écho, trouvent quelquefois, assure-t-on, une fontaine qui jaillit d’un rocher. Autour de cette eau fraîche, la verdure jaillit en gerbes, les palmiers s’élancent vers le ciel, les orangers épaississent leurs feuillages et les

oiseaux diaprés de l’Orient chantent une merveilleuse chanson.

Au-dessus le ciel désespérément bleu semble attendrir lui-même son impitoyable sérénité. Les malheureux que la soif dévore, que la fatigue accable, voudraient que ce fût là le terme de leur voyage ; mais au-delà des grands arbres s’étend le pénible désert. La route, semée de squelettes et de crânes polis par le sable, les attire e%avant ; le jour baisse, et dans le lointain, les minarets dorés de la ville sainte apparaissent dans un mirage.

Quelque irrévérencieuse que soit celte comparaison d’une sœur de la Providence avec un musulman, comparaison dont toutes les nonnes, si elle lisaient les romans, seraient horriblement blessées, elle nous semble à sa place.

La belle oasis, c’était cet amour verdoyant et touffu qui aurait tout à coup jailli, fleuri en terre sainte sous les yeux de la supérieure et de la tourière. Cette conversation, ce discours plutôt (car Marie répondait en cette langue divine du regard où l’âme expressive se rit de la parole;, ouvrait sur le monde de telles fenêtres miraculeuses, que, suffoquées d’étonnement, la révérende mère et sa compagne ne s’opposèrent point tout d’abord à cette singulière réunion dans le parloir du couvent.

Quelque chose comme un souci d’être obligées de rompre cet épanchement si charmant, quelque chose comme un vague regret de n’avoir point participé à ce banquet les clouait toutes deux à leur place.

Mais l’horreur naturelle à un pareil forfait reprit bientôt le dessus. La révérende mère s’écria en saisissant Marie par la main et l’attirant à elle :

— Mais, Monsieur, vous êtes fou ! Quelle indigne supercherie, quel langage maudit. C’est l’abomination de la désolation. Voilà notre parloir béni bien arrangé. Il faudra que M. l’aumônier vienne avec l’eau sainte et son rochet. Quelle étrange équipée? J’en parlerai à madame Dambron, monsieur. Vous n’avez pas le respect des choses saintes l Voilà, en vérité, un grand criminel !

Sœur Jourière, emmenez celte jeune fille. Monsieur, retirez-vous, ou j’appelle la justice et je vous livre au bras séculier.

Elle disait tout cela avec des phrases entrecoupées, faisant de grands gestes et rajustant chaque fois ses coiffes blanches.

Elle était vraiment très en colère et si elle eût continué, si Elie ne se fût retiré après le départ de Marie, cela eût atteint les limites du courroux qui était possible à cette personne à demi- momifiée. Au fond, c’était une âme charitable et excellente ; mais la chose était aussi trop insolite pour qu’elle ne sortit point de son caractère.

Elie revint en courant chez madame Dambron. On ne le reconnaissait plus. Une fièvre ardente l’embrasait. Ses yeux avaient dans les profondeurs du regard comme des remous de pensées sombres et tristes. Il entra chez sa grand’mère et se laissa tomber dans un fauteuil avec un tel accablement que la bonne dame se leva et courut à lui.

— Mon Dieu, Elie ! que se passe-t-il donc? Pourquoi cet air bouleversé? Souffres-tu, mon cher enfant?

— Hélas ! non, ma bonne grand’mère, répondit le pau-

vre enfant à qui cette bonne parole creva le cœur tout plein de sanglots.

Et il se mit à pleurer de grosses larmes ruisselant à travers ses doigts qui cachaient son visage.

Madame Dambron, en le voyant pour la première fois dans une telle douleur, se sentit aussi désolée que luimême. Elle s’assit près de lui, pleurant, elle-même, malgré qu’elle voulût, car elle sentait où l’entretien courait, et elle craignait l’attendrissement

Le moyen de lutter à la fois contre un enfant qu’on aime, s’il faut en même temps lutter contre soi ?

— Voyons, Elie, fit-elle, parle avec confiance; je ne suis pas grondeuse, tu le sais, je n’ai pas le courage de te voir sanglotter ainsi sans exiger que tu me dises pourquoi. Tu es un homme aujourd’hui ; il faut se commander un peu, surtout lorsqu’on sait d’avance que le chagrin se gagne. C’est comme la fièvre, ajouta-t-elle avec un sourire qu’elle tenta et qui fut une belle grimace.

En parlant ainsi, elle l’embrassait, elle le couvrait de caresses ; ses grandes mains osseuses couraient sur ses joues et sur ses cheveux avec cette bonne et sainte passion qui saisit tant de grand’mères pour leurs petits-fils. On voyait son anxiété, ne fût-ce qu’à son tremblement et à ses yeux ridés et rougis où les larmes arrivaient rares et difficiles sans qu’elle en eût peut-être conscience.

— Ah ! si tu savais, grand-mère, disait Elie, tout ce que j’ai souffert depuis des années de ne la voir jamais 1 Je l’aime depuis le premier jour où je la vis chez eux, dans leur petite maison d’Ailly, alors qu’elle n’était qu’une

enfant comme moi. Il y a en elle quelque chose, je ne sais quoi, qui m’a pris tout de suite.

Je n’ai tant aimé son frère que parce qu’il avait dans les yeux comme un reflet des siens, et dans les gestes comme une manière qui me la rappelait. Ecoute, grand’mère, étant ici, je la voyais chaque jour dans son couvent, ma fenêtre de là haut s’ouvre sur les jardins de la pension.

— Ah ! mon Dieu ! l’affreux enfant I C’est aujourd’hui qu’il me dit cela ! Et moi qui n’avais pas deviné ce que cachait cette retraite !

Elle grommelait ces paroles avec une voix douce. Elie s’aperçut bien vite que la bonne dame n’aurait pas de sévérités terribles.

— C’était là les jours les plus heureux de ma vie.

On me dit toujours que je suis noble et que je suis riche.

A quoi me sert d’être noble, si c’est pour régler mes affections sur des calculs d’intérêt ignobles ?

A quoi me sert d’être riche, si je ne puis aimer une femme pauvre?

O ma bonne vieille amie, ma chère grand’mère, quand j’ai su que j’allais la perdre pour toujours, qu’elle s’ensevelissait en désespérant sans doute de la vie, du bonheur, de moi-même, j’ai compris combien j’avais été lâche, et j’ai demandé à mon père, à mon grand-père de Boreuil de m’accorder sa main. Elle est orpheline, elle est pauvre, qui donc serait son ami en ce monde, son soutien? Un frère n’est pas un mari.

Une femme comme elle, dévouée, aimante, n’est pas faite pour le cloître. J’avais bien vu dans ses yeux que cette

prison la tuerait. Savez-vous ce que mon grand-père m’a répondu ? Il m’a demandé avec mépris ce que c’étaient que ces gens-là ! Mon père, tout suffoqué de colère, m a dit : Nous verrons.

Ah ! grand’mère, c’est tout vu, je le sens. Au moins je suis un peu plus calme, je suis allé au couvent, je l’ai vue, je lui ai dit que je l’adorais.

— Et la supérieure, s’écria madame Dambron stupéfaite.

— La supérieure était là, grand’mère.

— Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort ! petit mécréant 1 C’est un singulier couvent que j’ai choisi là, en vérité. Continue, mauvais sujet.

— Maintenant, elle ne doutera plus de moi, elle ne voudra plus s’enterrer vive. Je vous en supplie, vous qui avez été jusqu’ici ma vraie mère ici-bas, jouez son rôle en cette circonstance, je sens que je m’abandonne moi-même, que ma raison me quitte et que mon courage est à bout. Je ne sais pas ce que c’est que la folie, mais je dois être sur le chemin qui y mène à moins que je ne prenne pour ce chemin la route qui conduit un honnête homme aux mauvaises actions. Ma conscience me ferait un crime de céder ici.

— Mais, malheureux enfant, en vérité, tu entres dans la vie et tu te heurtes aux choses avec une passion qui me fait frémir !

Est-ce que tu crois que tous les hommes n’ont pas aimé comme toi, en dix rencontres lorsqu’ils atteignent les trente ans qui mûrissent un homme pour le mariage. Tu veux épouser Marie, mais regarde-toi en ce moment même où lu me parles. Tes habits sont en désordre, tes yeux

LA TÊTE COUPÈF.

sont rougis de larmes, ton visage est celui d’un adolescent colère et indompté, non celui d’un homme véritable qui se présente pour être le chef d’une famille.

Sais-tu bien ce que c’est que le rôle d’un mari ? Y as-tu réfléchi pour venir, la menace ou l'ultimatum à la bouche, imposer ta volonté à la sagesse des tiens? Un mari, c’est un protecteur, un guide, un appui, une fortune, un recours pour une femme. C’est sa lumière incarnée, c’est sa haute raison, c’est sa force morale et sa force physique tout à la fois.

Tu m’as menacée, moi, ta vieille amie, comme si je t’avais refusé, et pourtant je ne t’ai rien dit en ces circonstances. Si tu avais eu la patience, cette première vertu d’un maître de maison, et la maturité, qui en est la seconde, tu m’aurais demandé ce que je pense de tout ceci. Eh bien ! je te le dirai néanmoins.

Je pense que, pour être chef de famille et père d’enfants que Dieu vous envoie, il faut être d’abord à même de les nourrir. Tu te dis riche et tu n’as rien. Ton père administre sa fortune à son gré. OL ! je sais bien que tu vas me dire avec tes airs câlins : Ma chère grand’mère, ma bonne femme de mère-grand, tu es un Crésus, un sac d’écus vivant, tu me donneras une petite maison, une petite rente et nous vivrons heureux.

Ah ça ! crois-tu donc, mauvais sujet, que je me soucie d’entendre dire : Madame Dambron a trompé la confiance qu’on a eu en elle? On a joué la comédie sous ses yeux, et elle n’a pas vu clair. Une intrigante s’est emparée de l’esprit de son petit-fils...

— Mais c’est infâme, ce que vous dites là, grand’mère !

— Paix, mon petiot, tu vois bien que tu es trop jeune et que le lait de ta nourrice n’est point encore digéré puisque tu ignores ce que le monde dira. Remarque bien que ce n’est pas moi qui me permettrai, sur ma pauvre Marie, ces propos-là ; mais, à part moi et toi, tout un chacun s’arrêtera aux carrefours pour souffler à son voisin pendant qu’un carosse à deux chevaux blancs te conduira jusqu’à l’église, cette petite phrase ;

— Voilà ce que c’est que de déposer dans un nid de corbeau un œuf de pie.

— Je ne vous comprends pas, grand’mère.

— Tu as l’oreille dure, mon petiot. Les corbeaux, c’est nous. La pie c’est Marie Cormatin. Les pies sont voleuses, il y a même une pièce là-dessus. Madame Cormatin nous aura circonvenus. Ta femme aura été bien stylée. Vous aurez bien mangé votre blé en herbe. Ce sera une réparation bien prévue et parfaitement amenée. La proie, en vérité, valait la peine qu’on se mît en quatre.

En somme, pour me servir d’un mot qui rende carrément ma pensée, j’aurai été une fière imbécile, et toi un fier nigaud.

Ces deux fiertés-là n’ont rien d’attrayant. Sans compter que je me brouillerais à mort avec ta famille, que les tribunaux se mêleraient de nos affaires, que par ta minorité d’âge et d’esprit on s’opposera au mariage et que même avec mon consentement tu te retrouverais tout bête sur les deux pieds, Grosjean comme devant. Et moi, mon cher enfant, en moins. Comprends-tu, à présent, 'pourquoi ce consentement, tu ne l’auras pas?

Mais Elie ne voulait rien entendre. A tous ces discours,

LA TÊTE CODPÊE

de l’eilicacité desquels la boune dame elle-même doutait un peu, il faut bien le dire, le jeune homme ne répondait rien.

Il secouait tristement la tête et éclaboussait de larmes les mains de la pauvre vieille qui s’en voulait d’être cruelle et faisait, quand elle n’était point observée, les plus douloureuses grimaces du monde.

— Ainsi, grand’mère, vous aussi vous m’êtes contraire ?

— Oui, mille fois oui.

— Mais alors vous allez faire pour tout de bon de Marie une religieuse.

— Mon Dieu ! Ëlie, c’est fort délicat, c’est un cas, assurément. On ne peut pas forcer une jeune fille ji prendre le voile. Il y a conscience. Si elle refuse absolument, je la recommanderai à une dame anglaise qui habite Dublin. Là elle apprendra le commerce et je lui monterai une maison convenable où la fortune lui arrive en travaillant.

— En travaillant ! et pour qui ?

— Pour elle, pour son futur mari, pour ses enfants.

— Mais puisque jè vous ai déjà dit que nul autre que moi ne serait ce mari.

— Voilà que ce malheureux radote en mon lieu et place !

Cela se passera, te dis-je. Ecoute, je vais te faire voyager. Tu vas partir demain pour le Danube. Un beau fleuve

que tu descendras jusqu’à jusqu’où tu voudras. C’est

là que s’arrête ma géographie. Allons, cher enfant, le malheureux esclandre de ce soir au couvent dont je prévois les conséquences sans m’en expliquer la possibilité, va te

rendre demain la fable de toute la ville. Il importe que tu sois parti. On prendra cela pour un enfantillage et tout sera sauvé. Si tu restais, Marie serait plus que ridiculisée, elle serait compromise. Je te le demande donc en grâce, i pars demain. J’arrangerai tout cela.

— Ainsi, c’est bien là tout ce que j’obtiendrai de votre cœur, de votre charité maternelle ?

— Tout, mais tu verras comme c’est une belle distrac- p

tion que les voyages. Je me rappelle que M. Dambron m’a emmenée autrefois à Arras. i.

Il y a bien vingt lieues d’ici, je trouvais cela merveilleux. 5

— Et si je pars, qui veillera sur Marie pendant mon

exil ? ,

— Ne crains rien, j’aurai plus souci d’elle que je n’en !

ai de toi. ,

— Et si je reviens mal guéri ou plus malade ?

— Ah ! tu m’en diras tant, alors nous verrons. En attendant j’ai de grosses économies, dix mille francs, tu emporteras le magot et tu feras sauter bien haut les écus.

— Dix mille francs, grand’mère '! "

— Tout autant. Cinq cents francs de rente s’il vous

plaît. Mais c’est pour un an. Reviens avant cela, je te |

chasse. ,

— Vous m’écrirez. ,

— Souvent.

— Vous me parlerez d’elle ?

— Eh ! sans doute ! !

— Je suis sûr que vous ne m’en direz pas un mot?

— Je t’annoncerai son mariage.

LA TÊTE CODPÊE

— Oh ! grand’ mère, vous êtes cruelle ! 1

— Et toi bien fou ! ! mon cher cerveau creux !

— Vous n’avez donc jamais aimé personne ?

— Voyez donc ce morveux qui questionne à cette heure ! ! ! Et M. Dambron, est-ce que je l’ai pas adoré ?

— 11 était riche ?

~ — Couci, couci.

— Vous le voyez, on vous l’a donné, vous l’avez eu pour votre mari, malgré sa pauvreté. Pourquoi cette injustice?

— Vous, vous êtes un bavard et un indiscret. Faites

vos caisses. Va, mon pauvre enfant. *

Elle voyait bien comme il était désespéré, sa pâleur racontait sa détresse; elle était navrée au fond. Quand il se fut éloigné, elle prit son chapeau avec un geste de colère et de vivacité et se rendit chez M. Eugène de Boreuil, son gendre.

vin

Elie s’en était allé à l’aventure par les rues d’Abbeville, cherchant à mettre un peu d’ordre dans ses résolutions confuses. C’est ainsi qu’il arriva chaussée Marcadet, en face d’une petite maison toute basse, sans étage, avec un mur de briques rouges qui se prolongeait quelques mètres, et abritait de la rue un étroit jardin. On apercevait quelques branches de vigne folle qui grimpaient au pignon, et des

feuilles de pêcher qui s’agitaient au souffle du vent ; derrière, le ciel bleu, le calme des grands arbres du rempart.

H y a des tableaux vivants qui caressent les yeux affligés. Celui-là était du nombre. La porte de cette maison était entr’ouverte ; on voyait les petites allées de buis, mal peignées et humides, les grands églantiers jetant au hasard leurs bras maigres et épineux, leurs lianes traîtresses et leurs petites fleurs pâles. Les capucines libres de croître et de multiplier, trouvant le champ libre, en avaient profité.

Les fenêtres étaient closes, et le jour n’entrait dans les salles basses que tamisé par le rideau vert des grandes feuilles.

Au moins, dans ces salles basses de la petite maison, où nous pénétrerons, si vous le voulez bien, en descendant les trois marches descellées, il faisait frais en été, et le bon abbé Clodot, dont c’était la demeure, y lisait volontiers son bréviaire.

Elie se souvint à temps de cette circonstance, et, poussé par le besoin d’espérer toujours et de se raccrocher à toutes les branches, il entra bravement.

Le bonhomme toussaillant, marmottant, échenillait un géranium. Mais, au lieu d’écraser les immondes insectes il se contentait de les jeter à quelques pas de lui, essuyant chaque fois ses mains tremblantes à sa soutane usée et luisante, mais ne pouvant se résoudre à tuer un animal vivant.

En entendant le bruit des pas du jeune homme, il leva les yeux.

' — Ah ! cher enfant ! fit-il, sois le bien venu et prends

garde de t’égratigner les doigts à ce grand fou d’églantier. Il s’est mis tout en travers du chemin, et si ce n’était que sa vieillesse ici est aussi ancienne que moi-même, je l’aurais déjà déplanté, mais le moyen de déraciner et de jeter aux vents ce qu’on a toujours connu.

Mais qu’esl-ce donc qui t’amène ? car, en vérité, il me semble que tu me visites ici pour la première fois.

— J’ai un grand chagrin, mon bon monsieur Glodot.

— Un chagrin, mon ami ; quel chagrin peux-tu donc avoir ?

— Ma grand'mère Dambron refuse de me laisser épouser Marie Gormatin.

Le vieillard fit un bond comme s’il eût marché sur un scorpion.

Il rougit comme une jeune fille, et s’écria :

— Tu veux épouser Marie Cormatin, toi !

Il y avait d’innombrables choses dans la manière dont l’abbé Glodot scanda ce toi.

— Oui, moi. Est-ce que vous aussi vous me blâmez ?

— Te blâmer ! A Dieu ne plaise. D’abord, je ne connais rien à ces matières. Mais, à tout prendre, que puis-je faire à tout ceci ?

Le bon prêtre avait pressenti quelque sollicitation intempestive qui le ferait gronder de madame Dambron, et, dès l’abord, il se mettait en garde à la fois contre son cœur et contre les prières.

— Mon bon monsieur Glodot, continua Elie suppliant, je vous en conjure! Je n’ai d’espoir qu’en vous, voyez tout le monde, mon père, ma grand’mère, décidez la supérieure du couvent, intercédez partout. Obtenez ce que je souhaite

et nous n’aurons pas assez de toute notre vie pour vous bénir.

En pariant ainsi il avait saisi les mains du vieillard et les serrait contre lui avec une effusion et une douleur qui atteignirent jusqu’au fond de l’âme du sensible abbé Glodot

— Hum! hum! tu parles au pluriel, ce me semble? Est-ce donc que la petite Marie t’a chargé de me prier aussi ? Mais c’est que c’est grave tout cela, très-grave.

— Plus grave encore que vous ne pensez, car je suis résolu à n’écouter que mon amour si on me refuse.

— Des coups de tête ! voilà bien I Est-ce que les coups de tête ont jamais obtenu gain de cause ailleurs qu’auprès du diable ? Voyons pourtant dans les choses possibles. D’abord si madame Dambron s’y oppose absolument, moi je ne peux rien que te conseiller d’être raisonnable.

Ce que c’est pourtant ! C’était un cas. J’aurais dû autrefois m’opposer qu’on mît l’étoupe auprès de l’esprit de vin. Cela devait être. Le feu a pris faute de précautions.

— Ma grand’mère Dambron vous croira mieux que moi.

— Décidément non, il faut être sage, Elie, moi, je ne connais rien à ces choses d’amour, je n’en ai jamais été tourmenté, bien que je sois convaincu que l’on en peut soufffrir , mais on en guérit, on en revient. Je ne puis aller à l’encontre du vœu de toute la famille. A moins toutefois que je ne sois consulté.

— Alors, vous voulez que le mal s’accomplisse? Je vous dis que nous nous aimons à plein cœur, je vous dis que je ne tiendrai pas compte des obstacle». Voilà sept ans

que je lutte et que je cherche à oublier et j’ai vingt-deux ans à peine.

— Mon pauvre Efie, tiens, voici deux petites médailles qui ont une grande vertu, assure-t-on : donne l’une à Marie Cormatin, garde l’autre ; priez que cette possession vous soit retirée, car, en vérité, ce sont là des pièges diaboliques contre lesquels l’exorciseur ne peut rien.

Le bon prêtre, l’âme navrée de voir les grosses larmes silencieuses qui tombaient des yeux de son protégé, l’amena jusqu’à la porte du jardin, l’embrassa et Ie'mit poliment dehors.

— Il était temps, dit-il, j’allais lui promettre tout ce qu’il aurait voulu et lui donner mon appui. En vérité, qu’eût dit madame Dambron de cette énormité ! N’importe, je vais tout mettre en œuvre pour que mon secours ne leur manque pas.

Mais, en vérité, qu’est-ce donc que cet amour si puissant qu’il entraîne tout, domine tout, et que, chez lesmeilleurs, il absorbe jusqu’aux sentiments les plus solides, le respect de la famille et de la société !

Il endossa une douillette par-dessus sa soutane de jardinage, comme il disait, et courut tout d’un trait chez madame Dambron.

Chemin faisant, l’animation de la marche fouettant à la fois son sang et ses idées.

— Ces enfants ont raison, il faut que je persuade l’aïeule, ces projets-là qu’on fait sans consulter les enfants, ces mariages de convenance, ce sont là des vanités, des choses condamnables que moi, prêtre, je n’ai pas le droit d’approuver, si j’ai pouvoir de les absoudre au repentir.

LA TÊTK COUPÉE

Sur le seuil de la porte de madame Dambron, l’abbé Clodot se trouva face à face avec le supérieur deBeaumetz, Eugène de Boreuil et son père. Tous ces personnages se saluèrent avec toutes les nuances que comportaient leurs opinions diverses et le degré d’estime particulière que chacun d’eux faisait de soi-même.

Ils trouvèrent madame Dambron coiffée, gantée, prête à sortir.

— ■ J’allais chez vous, Eugène, dit-elle. J’ai à vous parler d’Elie.

— Nous aussi, madame, et je suis heureux que nous ayons devancé votre sollicitude.

— Pauvre Elie, murmura l’abbé Clodot, que les regards des trois hommes fusillèrent aussitôt.

Seule madame Dambron comprit son interjection, lui sourit, et mit un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence.

— Nous avons facilement deviné ce qui nousvalait votre visite. Il s’agit d’Elie qui nous chagrine et nous affecte tous, n’est-il pas vrai ?

Madame Dambron fit un signe affirmatif.

— Nous vous devancions et venions réclamer votre concours et celui de l’abbé Clodot, que nous trouvons ici. Il s’agit des mesures à prendre au sujet de mon fils. Vous connaissez ses indignes résolutions?

— Oui, et j’y ai réfléchi. Il partira. Quelques années de voyage, et l’oubli aura éteint jusqu’au moindre vestige de cette passion d’enfant.

— Parfait ! ma chère belle-mère, vous nous aviez devinés.

Mais ce n’est là que la moitié de nos projets. Vous lui laissez ainsi les chances du retour. Vous nous exposez à ce que l’oubli, qui vient en effet quelquefois, mais qui peut s’attarder en chemin, n’ait pas raison de notre voyageur.

Et alors, comprenez-vous nos embarras, nos luttes, nos soucis ; comprenez-vous notre inquiétude jusqu’au jour où il sera revenu faire amende honorable ; comprenez-vous l’infinie surveillance dont il nous faudra entourer votre pupille de malheur pour que ses lettres ne lui parviennent point, et surtout pour que les réponses de cette jeune fille ne courent point à sa recherche dans toutes les capitales de l’Europe ?

Et si, malgré tous nos soins, il arrive dans trois ans comme aujourd’hui nous dire : « L’épreuve a été décisive pour moi. Je l’aime toujours. Elle doit être satisfaisante pour vous. Donnez-la moi. »

— Où voulez-vous en venir ? s’écria madame Dambron toute pâle et se levant.

— Laissez-moi finir, je vous prie. Vous pensez bien que, dans trois ans pas plus qu’aujourd’hui, nous ne consentirons à une mésalliance à tous les points de vue, car le père Cormatin a été un homme de 93, un homme de 1830. Il est connu de réputation dans toute la contrée, et voilà M. le supérieur qui vous dira qu’on a laissé de côté sa femme à cause du scandale des opinions de l’époux.

Dans notre pays, nous avons besoin de répudier, une fois pour toutes, les gens qui se sont mêlés à ces saturnales, et il faut, avec un soin jaloux, expurger jusqu’aux traces de leurs idées subversives. Il faut les répudier dans la première, dans la deuxième génération.

M. le supérieur, qui est meilleur chrétien que moi, vous dira qu’on avait pris le fils dans le but d’en faire un chrétien soumis à la règle et fidèle, un jour, à nos idées. C’eût été là, j’en conviens, une victoire ; mais bon chien chasse de race, et voici que ce jeune homme marche, assure-t-on, dans les pas de son père. Nous avons respecté votre amitié pour cette famille...

— Et vous avez bien fait, mon fils, dit madame Dambron d’une voix grave, car je n’aurais pas souffert que vous y portiez atteinte. Continuez, j’ai hâte de savoir.

— Nous avons donc respecté votre intimité parce que la jeune fille, au couvent, paraissait animée de sentiments meilleurs, parce que vous-même la poussiez vers le cloître et que, de ce côté du moins, le triomphe de notre sainte religion semblait assuré.

D’une autre part, Alexis, c’est le nom du jeune homme, à ce que je crois, aurait pu, sous votre direction, avec le besoin qu’il avait de vos subsides, s’habituer à nos rangs et passer sous notre drapeau. On n’aime pas à se faire d’ennemis. Aujourd’hui tout cela est changé. Marie Cormatin a oublié ce qu’elle vous devait et ce qui convenait à sa position, les uns disent à sa pudeur.

— Mademoiselle Cormatin, interrompit encore madame Dambron, est la plus vertueuse personne que je connaisse, et je vous prie de ne point l’oublier en présence de sa meilleure amie.

r- SoitI Madame. Aussi ne veux je point prendre ce propos sur mon compte. Mais les situations respectives étant bien établies, je crois que cette vertu dont vous parlez exige le sacrifice que je viens vous demander.

— Un sacrifice !

— Il faut, Madame, que mademoiselle Cormatin prenne le voile au plus tôt ou s’éloigne.

— Mon cher monsieur Clodot, dit alors le supérieur, nous avons compté que vous utiliseriez toute votre influence en ces circonstances pour obtenir de cette enfant comme un dévoûment absolu et une preuve de souveraine abnégation, son renoncement au monde.

— Mais c’est une pression cela, monsieur, et c’est pis encore ! s’écria madame Dambron.

— Ce n’est pas tout, ajouta impitoyablement Eugène de Boreuil. On a vu des religieuses oublier leurs serments. L’esprit est prompt, la chair est faible.

Lorsque le consentement à ses vœux sera obtenu, nous devons unir tous nos efforts, et nous venons, madame, solliciter de vous une prière à l’évêque pour que cette religieuse, même à son noviciat, soit envoyée aux colonies.

Le mieux est qu’elle soit désormais dans l'impossibilité du retour.

— Mais c’est tout bonnement abominable ce que vous me demandez là, monsieur, exclama madame Dambron en joignant les’ mains.

— Je n’y vois rien qui n^rite de telles objections, madame, dit le supérieur. Nous empêchons le mal et nous sommes prudents.

— Mais votre prudence est de la cruauté ! Mais la mère de cette jeune fille a cru en moi ! Elle était habituée à ma providence, et vous voulez qu’anjourd’hui, parce que ces jeunes gens s’aiment et contrarient vos vues, (ce qu’ils ont tort de faire, je l’avoue, et ce que je ne me permettrai

LA TÊTE CODPÉE

pas), je l’exile I vous voulez que mon ami et moi nous unissions nos efforts pour la précipiter dans cette retraite où vont les cœurs fatigués, quand peut-être le sien, tout malade qu’il est, espère encore, ou tout au moins se peut guérir.

J’admets que vos raisons soient excellentes, mais est-ce à moi que vous les devez exposer? Non, c’est aux intéressés.

Je vais faire venir Marie. Elle comprendra que des adversaires tels que vous ne se peuvent combattre et ne se doivent point braver. Elle se rendra. •

Mais je serai sincère. Je ne tremperai point les mains dans un complot, je vous en avertis.

— Il n’y a point de complot, madame, dit le supérieur, nous vous soumettons humblement nos idées communes. Nous sommes en présence d’une passion qui nous gêne et s’oppose à nos sages desseins. Dans toute passion il y a un peu du diable. Et c’est contre lui que nous prenons toutes ces précautions.

— Mais, dit soudain l’abbé Clodot, est-ce qu’il nous serait impossible de marier cette jeune fille ?

Les trois hommes s’entre regardèrent.

L’opposition de madame Dajpbron leur semblait difficile à braver. D’autant plus que la bonne femme passait pour être fort entêtée, que, jusqu’à ce moment, elle avait jugé le mariage de Marie et d’Elie parfaitement impossible, et, qu’en somme, on ne différait que sur les moyens d’exécution. Le coup d’œil qu’ils échangèrent les mit à l’instant d’accord, d’autant mieux que la grand’mère n’avait pas encore parlé.

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Din

LÀ TÊTE CODPÉE

M. de Boreuil le père se chargea de répondre.

— Assurément, dit-il, faire violence à cette enfant en matière aussi délicate qu'une entrée en religion me semble peu conforme aux sentiments chrétiens...

— Pour mon compte, ajouta le supérieur, je m’y opposerais absolument. Il faut la conviction, la vocation, la persuasion.

— Et, continua le vieux noble, du moment où, aussitôt après le départ d’Elie, on trouve un brave homme qui se charge de la consoler, tout sera pour le mieux. J’ajouterai même, mon excellente madame Dambron, que nous ne laisserions pas la tâche complète de son établissement à votre charité. Mon fils et moi nous la doterons.

— Vous voyez, chère bonne graud’mêre, ajouta le supé-

rieur que nous ne complotons rien de bien noir, et qu’au demeurant voilà de bonnes âmes avec lesquelles il n’est point dur de s’entendre. . „

Au fond madame Dambron trouvait l’expédient honnête et s’y rangeait volontiers, et puis il venait de son ami l’abbé Clodot, sa conscience se trouvait plus à l’aise.

— Le point capital, dit-elle, c’est le départ d’Elie. Nous verrons après. Et si le mari qu’on trouve est convenable, je ne refuse pas d’user de tout mon crédit auprès de Marie pour le lui faire accepter. Diable d’amour ; quede tourments il cause 1

— L’affaire est donc arrangée, dit Eugène de Boreuil, ne brusquons rien, parlons doucement au jeune homme, ne le désespérons pas.

On peut rejeter notre décision à propos de son voyage sur son extrême jeunesse, sur le temps qu’il faut pour

nous ramener à des sentiments moins hostiles. Que sais-je ! Mais qu’il s’éloigne.

La visite était terminée.

A peine les trois hommes étaient-ils sortis qu’Elie rentra.

Le malheureux jeune homme était tellement pâle et ses yeux fiévreux brillaient d’un si sombre éclat, que sa grand’ mère se jeta à son cou en pleurant.

— Tu souffres, mon pauvre Elie, lui dit-elle. Est-il possible que tu te mettes dans de tels états, malheureux enfant?

Vois, tu as perdu ton chapeau, ton gilet est ouvert et ta chemise plus lacérée que si tu t’étais battu dans quelque carrefour ! N’as-tq donc plus ta raison 1 Tu vois bien que tu n’es point mûr pour le mariage ; mais sois tranquille, à ton retour, nous ferons ta noce, une jolie noce, bien joyeuse.

Sa parole, son émotion la grisaient ; encore un peu elle eût oublié les de Boreuil et ses résolutions. Elle allait eon- • sentir à tout, lorsque Eugène de Boreuil revint.

— Mon fils, dit-il sans préambule, j’ai réfléchi sur vos propositions, et voici la décision que nous avons prise en famille, ainsi que madame Dambron vous l’expliquera. Nous ne pouvons pas consentir à une telle union sans quelques gages de constance de votre part, à cause de votre âge, et sans quelques preuves de conduite et de caractère de la part de celle que vous avez choisie, à cause de sa condition inférieure. Et puis il faut la façonner au rôle qu’elle serait appelée à jouer dans notre monde. Acceptezvous?

Elie s’était si parfaitement habitué à considérer le refus

de son père comme formel que cette façon d’agir lui parut une concession immense, une preuve inouïe d’affection. U fut touché au cœur.

— Du moment qu’il en est ainsi, mon pèrè, dit-il, je partirai. Je ne veux pas vous céder en générosité, mais laissez-moi la prévenir, je vous en supplie ! ’

— De telles entrevues, sont toujours aussi délicates que pénibles, Elie, il vaut mieux, ce me semble, laisser à madame Dambron le soin d’informer mademoiselle Cormatin.

— Je le veux bien, mon père.

II l’embrassa avec elfusion, Eugène de Boreuil lui rendit son étreinte, et j’aurais mauvaise grâce à affirmer qu’en ce moment il ne fût pas sincère.

11 était content de lui-même d’avoir persuadé son (ils, content de son (ils pour l’avoir trouvé si docile et il l’embrassait dans sa joie, voilà tout. Seulement, lorsqu’il eut assisté à la confection des malles par la main agile de madame Dambron, qu’il se fut chargé du passe-port et qu’il sortit pour l’aller quérir.

— Double niais, fit-il, ah ! que l’abbé Clodot nous a donné un bon conseil ! Nous avons l’homme, sois tranquille. Il n’eût plus manqué que lu revinsses et que tu la trouvasses t’attendant auprès de madame Dambron, qui décidément n’est pas assez de notre bord.

Le lendemain, par un de ces temps brumeux chers aux âmes mélancoliques, Elie s’éloignait, fidèle à la promesse donnée.

Madame Dambron, de son côté, l’avait comblé d’argent et de cadeaux. Jamais voyageur ne s’embarqua mieux pourvu de ces inutilités souhaitables qui rendent la vie facile dans les hôtels les moins hospitaliers.

Le même jour, Eugène de Boreuil se rendait au café de la place, et demandait si le nommé ArthurPlanson, commis voyageur en rouenneries, n’était point encore arrivé.

Sur la réponse négative de la maîtresse du café, le gentilhomme s’assit dans un coin de l’établissement, et, au bout de cinq minutes, il vit arriver un grand jeune homme, à la démarche un peu incertaine mais dont l’œil prompt et investigateur parcourut tout d’abord le café.

Ce personnage portait de petites lunettes à monture imperceptible. On ne pouvait rien préjuger de lui au premier abord, mais à coup sûr sa physionomie n’avait point cet air épanoui et sincère qui appelle la sympathie.

Bien vêtu, de convenables et discrètes façons, il avait, en outre, une tête remarquable par la régularité des traits, malgré ses lèvres minces qui laissaient voir des dents magnifiques, et son grand nez aquilin mince comme une lame de couteau.

Il aperçut aussitôt M. de Boreuil et se dirigea ve;-s lui avec un empressement mêlé de réserve.

— J’ai su, lui dit-il, Monsieur, que vous m’aviez fait, ce matin, l’honneur de passer chez moi et je me suis hâté de venir au rendez-vons. J’ai supposé que cela avait trait à la lettre que j’avais eu l’honneur de vous écrire il y a près de deux mois. J’avoue que je n’espérais plus de réponse et que je regrettais de vous avoir importuné.

— Nullement, Monsieur ; vous me proposiez une affaire.

gitiz

il était juste que je prisse le temps d’y réfléchir. Des capitaux à engager dans une entreprise quelque peu aléatoire, cela, vous en conviendrez, méritait bien qu’on ne se décidât point à la légère.

— Monsieur le baron ne suppose pas, j’espère, que je n’aie prévu toutes les chances possibles de succès et que je veuille exposer seulement ses capitaux si le succès n’était d’avance assuré.

— A Dieu ne plaise 1 Monsieur, que j’aie une telle pensée ; mais je ne vous connais pas. On ne sait, en vérité, ni qui vit, ni qui meurt ; le hasard est le plus grand fauteur de catastrophes que je connaisse, et j’ai vu de plus solides négociants, des crédits plus inébranlables que le vôtre succomber tout à coup.

— Ainsi, Monsieur le baron, si j’ai l’honneur de saisir votre pensée, vous acceptez, mais vous me demandez des garanties, glissa à voix basse Arthur Planson ; veuillez, en ce cas, me permettre de vous accompagner chez vous je mettrai sous vos yeux les plans de l’opération, et j’espère que vous y trouverez la satisfaction que vous me demandez.

— Un moment, un moment, cher Monsieur Planson ! Diable! vous êtes vif! Vous avez trop de pénétration !!! Pour celte fois, et je ne vous demande aucune garantie, loin de là, vous avez parfaitement mal interprété mes paroles, car nous vous refusons nos capitaux.

Le malheureux Arthur Planson, retombé de toute la hauteur de ses espérances, faillit perdre contenance. Mais comme, au demeurant, c’était un habile homme, il eut vite fait cette réflexion :

— Mais puisqu’il refuse l’offre que je lui ai faite de monter ici une grande maison de nouveautés, avec son argent et dix pour cent d’intérêt brut, sans compter les dividendes... fictifs... pourquoi vient-il dans un café borgne m’apporter un refus que son silence seul aurait suffi à me faire connaître.

Il réfléchit un instant. *(

— Il me refuse, oui, mais à la vérité, ce n’est pas là un homme qui puisse s’abuser sur les garanties parfaitement chanceuses que je puis lui offrir. Il a donc un but caché.

Ah ! j’y suis.

Il refuse de me recevoir chez lui. Ce doit être assurément quelque motif difficile à avouer qui l’attire vers moi. Allons! Arthur Planson, mon ami, montre-toi digne de l’esprit qu’on te connaît et ne te laisse point jouer par un Picard, Gasconquetues.il s’agit de lui tirer les... J’allais me servir d’une bien vulgaire expression en ces hautes circonstances. Tirons-lui le secret du ventre.

Cet aparté avait duré quelques secondes. Eugène de Boreuil, certain d’être à cette heure un diplomate plus fin que Talleyrand, considérait son homme abattu avec le plaisir contenu d’un chat qui se sent maître d’une souris.

— Ah ! Monsieur le baron 1 dans quel désespoir votre décision me plonge ! Y songez-vous? J’aurais doté cette ville d’une branche de commerce très-importante. Votre argent s’endort dans le 4 1/2 pour cent, je lui aurais ouvert des perspectives californiennes. Vous me ruinez, Monsieur le baron ; voyons parlez, sincèrement, jouons cartes sur table, quelles garanties exigez-vous de moi ?

— Aucunes, mon cher monsieur, je refuse de vous prê-

UT

ter les cinquante mille francs que vous me demandez, voilà tout.

— Tout absolument'!

Il souligna le mot avec un sourire qui eût confessé le diable le plus discret et le plus roué.

— Mais oui, absolument !

— Est-ce qu’il serait sincère? pensa Arthur Planson. Le sort me serait en vérité bien contraire.

— 'Cependant, continua Eugène de Boreuil comme après réflexion, je ne puis comprendre que vous ne cherchiez pas ailleurs des ressources qui vous échappent aujourd’hui, par cette excellente raison que vous n’avez aucune surface sérieuse sur laquelle on puisse poser son argent.

On vous dit intelligent, instruit, désireux de parvenir par tous les moyens. »

£1 fit à dessein une pose. Le commis voyageur, qui voyait tout à coup le poisson mordre, le regardait avec des yeux énormes ; il buvait ses paroles.

— Moyens honnêtes, bien entendu, que ne vous mariezvous?

— Ouf ! sambioux ! nous y voilà.

Mon bon, tu es sauvé, on veut te gratifier d’un rossignol de 50,000 francs. L’affaire est faite.

Avec une rapidité qui eut fait honneur au plus habile comédien, il imprima sur sa physionomie une aménité, une componction, une humilité singulières.

— Me marier ! s’écria-t-il, monsieur le baron n’y songe assurément pas? Avec qui donc me marierais-je, qui puisse réaliser ce souhait impossible de me donner cinquante mille francs ? Un commis voyageur sans sou ni maille î II

LA TÈTE COOPÉE

ferait beau voir que mon esprit s’égarât en ces rêves dangereux ! Vous-même, me trouveriez plaisant.

— La somme est ronde, je n’en disconviens pas, mais je ne la vois pas en dehors du possible.

— Consentiriez-vous à m’aider, monsieur le baron, dans cette épineuse recherche ?

— Je ne dis pas cela. Mais enfin, avec une promesse formelle d’employer cet argent à un grand établissement de commerce qui nous dispense de courir à Paris pour le moindre achat intelligent, il n’est point déraisonnable de croire que vous pourriez trouver...

Tenez, je veux vous donner un bon avis.

Allez au bout de la rue Saint-Gilles, le premier venu vous renseignera sur la demeure d’un vénérable ecclésiastique, l’abbé Clodot. Vous lui exposerez votre cas, et nul doute que, parmi les jolies pénitentes dont les couvents sont pourvus et qui l’ont choisi pour leur père spirituel, il ne découvre votre merle blanc, votre héritière introuvable.

Arthur Planson rayonnait de joie pendant ce petit dis- I cours.

— Mais, fit-il, pourrai-je dire à ce vénérable prêtre que je viens de votre part ?

— J'aimerais mieux, à vrai dire, que vous me laissiez de côté dans toute cette affaire. Pourtant, si vous y tenez absolument, usez discrètement de mon nom.

Ah! j’allais oublier Si vous trouvez entre le chifTre delà dot et celui que vous vous êtes à vous-même fixé quelque différence, ne vous en inquiétez pas, une différence n’est pas un capital, et puis nous avons dès lors une garantie.

Enfin, je puis d’avance vous assurer notre clientèle et celle de nos amis.

Eugène de Boreuil se leva sur ces dernières paroles. Arthur le reconduisit jusqu’à la porte du café, le quitta avec maintes révérences qui gênèrent considérablement le gentilhomme.

Mais le rusé Gascon avait son plan. 11 voulait, en toute prévoyance, compromettre assez son allié pour qu’en cas de reculade la carrière lui devint difficile, sans s’exposer, de la part d’un homme tel que lui, à des représailles fâcheuses comme des propos, des paroles à double sens.

Vous pouvez penser, cher lecteur, que dès le lendemain Arthur Planson sonna au petit pavillon de l’abbé Glodot avec une petite conversation bien préparée.

Naturellement, il se recommanda non-seulement de M. Eugène de Boreuil, mais de toute sa famille de laquelle il s’était munitieusement informé. Le bon vicaire l’écouta avec sa placidité habituelle, se félicitant avec sa pure bonne foi que la Providence eût apporté si à propos un parti pour la pupille de madame Dambron.

Arthur s’était d’ailleurs présenté comme protégé par cette dame. L’abbé ne douta pas un instant que tout ne fut arrangé d’avance entre elle et lui et parla dès lors en homme qui se croit sur un terrain connu.

— Je vois, dit-il, mon cher Monsieur, que nous pouvons jouer cartes sur table et que vous venez, selon toute apparence, me demander de vous aider auprès de mademoiselle Marie Cormatin.

— Oh! pensa Arthur, voilà donc le nom de mon rossignol.

Il s’inclina affirmativement.

— Puis-je vous demander si vos principes religieux sont assez solides pour que ni les uns ni les autres nous ne craignons de remettre en vos mains le bonheur ici-bas et le salut éternel de cette jeune et charmante fille?

— Jeune et charmante fille ! ! ! hum ! ! ! ce sont là sans doute des fleurs de réthorique, la guirlande dont on entoure la chèvre du sacrifice. Il ne manquerait plus que ce brave homme dit la vérité. Je serais en vérité le plus heureux coquin de France et de Navarre.

Mes principes religieux , dit-il tout haut , sont les meilleurs du monde. Je refuserais une femme qui ne m’apporterait point en première dot une croyance parfaite et des pratiques sérieuses. — Je considère l’autre dot, l’argent, comme purement secondaire.

— Et vous faites bien, mon fils ; d’autant mieux que je crois cette jeune fille entièrement dénuée de fortune.

Arthur fit un bond comme s’il eût écrasé un serpent.

— Mais, doucement, fit-il, doucement, monsieur l’abbé ! — On m’a pour ainsi dire promis cinquante raille francs de dot ou à peu près.

— Je sais ; je suis aujourd’hui si détaché des choses de ce monde, que je ne peux vous renseigner à cet égard. Je crois, néanmoins, que vous avez raison, car madame Dambron n’est pas sans avoir le projet de doter sa pupille.

— La pupille de la riche madame Dambron ! s’écria Arthur Planson qui marchait de surprise en surprise.

Cette fois l’exclamation surprit assez le bon prêtre pour qu’il observât directement le commis voyageur et commençât à se tenir sur la réserve.

— Ne le saviez-vous donc pas?

— Si fait, Monsieur, si fait! C’est votre doute qui me semblait singulier. Comment avez-vous pu penser que la riche madame Dambron ne doterait pas sa pupille?

— A la bonne heure? fit l’abbé crédule, comme un enfant et souriant de sa méprise.

— Je ne m’étonne plus, pensait Arthur Planson, si M. de Boreuil insistait. Il y a là évidemment quelqu’inlérêt dynastique. Nous saurons bien.

L’abbé Clodot avait promis son intervention officieuse, le commis voyageur songea à visiter madame Dambron. Puisqu’il savait désormais ce qu’on voulait de lui, un refus lui semblait moins à craindre.

La vieille dame le reçut, dès qu’elle comprit le but de sa visite, avec une raideur glaciale. Mais il fallait, pour décontenancer un gaillard aussi bien ferré, d’autres airs que ceux de la vieille dame. Elle y perdit son latin.

Arthur fut humble et modeste comme une rosière, se soumit absolument aux vplontés de la protectrice, affirma qu’il avait vu cent fois la jeune fille dans les promenades du couvent; qu’il l’adorait.

Il jura de la rendre heureuse et poussa jusqu’au miracle le désintéressement, car il ne demanda pas un sou après ' avoir dit qu’il la savait pauvre.

Ce procédé attendrit madame Dambron. Elle avait la prétention de se connaître en hommes d’après leursouci de la question d’intérêt.

— Peu m’importe désormais, pensait le Gascon, que la dot soit ou non servie, il faudra bien qu’Eugène de Boreuil s’exécute ; sans cela c’est moi qui l’exécuterai. Je raconte -

210 LA TÊTE CODPÉE

rai à ma façon notre petit entretien du café de la Place et

alors... comme alors...

Le premier pas dans le désintéressement est le plus difficile de tous, il ne lui coûta pas ensuite de faire parade de ses sentiments délicats.

— Je ne veux, dit-il, qu’une femme dévouée. Je souhaite qu’elle me doive tout. Je suis jeune et le travail d’un homme doit suffire à la famille.

— Qu’à cela ne tienne, Monsieur, dit gravement madame Dambron, laquelle, au fond de tout cela, ne voyait qu’un enthousiasme d’amoureux, si vous épousiez ma pupille, vous feriez en ce cas de belles économies, car je lui donne en mariage quarante mille francs. Au surplus, je prendrais mes références, et si votre conduite est irréprochable, si votre famille est, ce que je crois, aussi honorable que vous me l’exprimez, si enfin ma chère pupille vous agrée, nous verrons.

— Quarante mille francs! grommelait Arthur lorsqu’elle se fut retirée. Ce n’est pas ce qu'on m’avait dit 1 Mais enfin, M. de Boreuil a une théorie sur les différences qui me rassure.

Après son entrevue singulière au parloir du couvent, Marie était rentrée dans sa petite chambre, l’âme remplie

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d’une joie concentrée, d’un poignant besoin de sangloter, car notre pauvre humanité se meut dans un cercle si borné d’expressions que le bonheur parfait et la douleur font couler les mêmes larmes.

Comme elle était grande et très-avancée en ses études, on la traitait un peu avec les égards des prisonniers à la pistole. Elle avait son réduit et nulle ne pénétrait des élèves que ses priviligiées.

La fenêtre à demi-cachée dans une vigne ne laissait passer qu’une lumière tamisée par les pampres et toute favorable à sa rêverie.

Vous savez bien que les jeunes ûlles amoureuses ont toutes la maladie des songes.

Certes le paysage n’avait rien de bien réjouissant.

Au fond, les grands hêtres des fortifications tout courbés à droite par ce vent brumeux, violent et humide qui accourt toute l’année de l’Océan voisin. Devant elle, les jardins du couvent, divisés par larges carrés de légumes, entre lesquels on voyait circuler les fantômes noirs des sœurs converses. A ses pieds, la cour pleine de l’ombre des grands arbres, bruyante des cris des jeunes fillles à l’heure des récréations et du chant de milliers d’oiseaux, dont, à la nuit tombante, ces arbres devenaient le dortoir, et puis, les grandes murailles rouges où quelque poirier maladif s’attache, le son lointain d’un piano, quelquefois le chœur mélancolique des religieuses.

Au milieu de toutes ces choses pareilles, chaque nouveau jour à elles-mêmes, monotones, assoupies, cette jeune fille perdue à travers les délicieuses chimères de l’avenir, dans

ce bleu paradis de l’impossible, où se réfugient ceux que la réalité blesse, songeait à Elie.

Elle avait vis-à-vis d’elle, au-dessus des toits, les hautes façades de la maison Dambron. Elle apercevait la fenêtre de l’étudiant, d’où quelques débris de lianes desséchées depuis six ans pendaient encore à quelque clou, attendant que le vent l’emportât.

Cette fenêtre, c’était son passé tout entier, son cœur, sa

vie.

Elie ! ne l’avait-elle pas chéri dès la première minute de leur première entrevue? Etre à lui, être sa compagne pour toujours, être cette ombre qui ne quitte pas le corps et tourne avec le soleil de chaque jour autour de lui ; lire sa pensée dans le livre béni de ses grands yeux ; exécuter ses caprices avant même qu’il les ait pu formuler ; s’il est triste, sent'r son cœur s’attendrir ; s’il rit, devenir tout-àcoup joyeuse par contagion ; s’il se fâche, car, en réalité, il est de sang chaud et prompt cet Elie adoré, alors de ses mains douces et caressantes, magnétiser ce front terrible, en faire tomber ce voile de la colère, le voir calmé, dompté et s’asseoir à ses pieds.

O vertu de la faiblesse ! force toute puissante de la douceur !

Et puis elle se pendrait à son bras, fière, triomphante, souveraine. Il est si grand son Elie ! Quel héroïque protecteur cela ferait ! Comme les autres femmes la jalouseraient ! Et alors elle se reprenait à songer au sourire du bien-aimé qui montrait ses fortes dents blanches, à ses yeux qu’elle venait de voir humides, à son visage passionné.

— Comme il m’aime! pensait-elle. Je suis heureuse entre toutes les femmes I

Dans un lointain indécis, dans cet horizon voilé que les vrais cœurs de vierge n’interrogent qu’avec hésitation, elle songeait ensuite aux petits enfants qui, sur leurs têtes blondes, amassent les caresses de deux êtres. Elle rêvait de ce champ clos où se rencontrent l’amour du père et celui de la mère. L’enfant qui prend tout quelquefois, tout l’amour du ménage ; petit être égoïste dont on ne peutêtre jaloux vraiment!

— Oh ! si je serais jalouse ! pensait Marie, jalouse de tout ce qui me disputerait la première place en lui-même.

Ah ! murmurait-elle ensuite, attirée par la réalité lourde et la conscience des impossibilités, dans quels projets me suis-je perdue ! Qui donc consentirait à ce mariage d’une pauvre orpheline avec un riche et beau jeune homme tel que lui. Ce sont là des folies ! Et pourtant Dieu m’est témoin que je l’aime, que je l’aime pour lui, non pour ce qu’il est ni pour ce qu’il a. Oh ! les femmes qui se donnent par ambition !

Telles étaient les pensées qui occupaient son esprit lorsqu’un objet vint tomber à ses pieds enveloppé d’un papier. Elle leva vivement les yeux et aperçut à la fenêtre Elie comme une ombre qui se retirait.

Cette ombre semblait envoyer un baiser. Presqu’aussitôt la grande silhouette de madame Dambron se montra, considérant le jardin du couvent et cherchant sans doute à la découvrir.

— C’est Elie, pensa-t-elle, qui m’avertit d’être prudente.

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C’était l’instant où madame Dambron faisait les apprêts du départ de son petit-fils.

Marie Cormatin ramassa le message comme une relique, bien loin de se douter que tout était perdu et que le bienaimé s’en allait. Elle déroula le papier qui contenait ces mots tracés au crayon en toute hâte :

« Je pars, adieu, sois fidèle à l’absent qui t’adore. *

— Il part! murmura-t-elle ! il part ! me voilà seule ici, seule contre tous ! ! ! Ah ! je savais bien que j’avais tort de me réjouir.

Elle glissa tout d’une pièce sur le carreau de la chambre et tomba évanouie. Dans sa pauvre petite main serrée, elle gardait l’adieu d’Elie. C'est ainsi que les sœurs, allant à l’Angelus du soir, la trouvèrent .lorsqu’elles vinrent la prendre. On la coucha, on l’inonda d’eau de fleur d’oranger et de cordiaux.

La révérende mère dit tout haut :

— Les soirées sont malsaines à cette époque.

Propos que tout le couvent répéta.

Mais quand la révérende mère connut le soir, par l’abbé Clodot, le départ d’Elie, elle murmura en ôtant pour dormir sa grande coiffe roide :

— C’est égal, je crois que cette petite le savait. Le diable, en vérité, a des malices incomparables .

Et joignant à ce nom du diable le signe de la croix, elle aspergea son oreiller d’eau bénite, regarda sous le lit si quelque voleur... et rajustant devant un petit miroir, autorisé peut-être pour elle seule, sa guimpe de nuit, se glissa entre ses draps avec toutes sortes de petites façons frileuses.

C’était lê moment où Elie, sanglotant, se retournait vers la ville, cherchant parmi toutes les lumières qui s’effaçaient derrière lui dans la brume, la lueur de la lampe du cloître.

Marie trouva étalée sur son petit lit une toilette complète de ville. Elle avait jusqu’à ce jour porté l’uniforme de bure du couvent, la grande pèlerine et la ceinture de soie noire des grandes élèves. Il y avait là une robe de demi-deuil en soie, un chapeau, toutes sortes de choses inconnues à la pauvre recluse. Elle pressentit quelque grand événement, comme de se voir hors de prison, car au fond, malgré les renoncements entre les mains de l’abbé Clodot à Satan, au monde, à ses pompes, elle était attirée vers la liberté avec une irrésistible puissance. Chaque rayon de soleil qui la caressait lui parlait de l’univers où la vie s’épanche à flots puissants. Elle s’échappait comme un oiseau par-dessus les grandes murailles sombres, et son esprit courait les champs, les bois, les grèves.

Dieu est partout quand on a seize ans, et le cloître ne réussit point à le faire autant aimer que les belles fleurs et le ciel profond tout plein d’étoiles. Marie se figura toutes sortes de choses : que son frère avait terminé ses éludes, qu’il allait l’emmener avec lui dans leur maison d’Aillysur -Somme, et mille autres conjectures toutes dans le sens de ses propres désirs. w

Elle s’habilla donc à la hâte, un peu gauch'e dans son corset, un peu gênée dans sa robe longue et tout embarrassée dans ses jupes. Cette démarche hésitante, ces gestes qui avaient perdu leur liberté donnaient à sa personne une sorte de grâce singulière et comme l’apparence d’une Galathée qui apprendrait à marcher.

C’est ainsi qu’elle vint au-devant de ftadame Dambron dans le parloir du couvent. Celle-ci était accompagnée d’un grand jeune homme fort coitectement vêtu qui la salua d’une révérence profonde.

C’était Arthur Planson à qui le saisissement coupait la respiration. Il cachait son étonnement, l’habile garçon. Il était venu avec un sentiment qui ressemblait fort à de la résignation.

— Un rossignol de cinquante mille francs, disait-il en termes de magasin, cela vaut bien le sacrifice de ce qui me reste de jeunesse, d’autant que je ne puis plus reculer, et que je me suis condamné moi-même. C’est égal, je suis sûr que c'est quelque fille effroyable. Enfin, un moment est bientôt passé, et j’en serai quitte pour continuer mes voyages. Je ne reviendrai au logis que lorsque je serai vieux. Entre nous est-ce que toutes les vieilles femmes ne se ressemblent pas? La laideur est un des apanages de la jeunesse comme la beauté. Et quand j’aurai parcouru le monde encore trente ans je retrouverai la femme encore riche et presque belle, puisque les autres auront cessé de l’être. Une femme comme cela c’est une retraite.

11 songeait ensuite à l’établissement à fonder.

— Uu établissement! Diable! je n’y pensais plus. Oui, mais une honnête faillite est si tôt faite. Et j’aurai encore

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de gros bénéfices à la liquidation. Allons, un vieux et bon proverbe assure que les honteux seuls perdent.

Et il était entré sur les pas de madame Dambron.

Lorsqu’il se retourna vers Marie et qu’il se vit face à face avec une adorable tête, un peu maigre, peut-être, et un peu pâle, mais d’une pâleur chaude et d’une haute distinction, il faillit perdre la tête.

— Mon rossignol, pensa-t-il, mais sandioux! c’est un oiseau de paradis !

Et tout aussitôt changeant toutes ses batteries, quittant Pair humble et froidement poli qu’il avait arboré, Arthur Planson résolut d’être aimable et vainqueur.

Je dois constater qu’il eut le plus grand tort, car cette belle résolution fit sauter le vernis dont il s’était couvert.

— Voilà, dit-il tout haut, sur ma parole d’honneur, la plus jolie fille que j’aie vu de ma vie. Ma parole d’honneur, je ne m’attendais pas... je suis ravi et je suis séduit, je suis aux anges 1 Et vous, mademoiselle, vous en êtes un autre.

Madame Dambron, à cet épanchement dithyrambique et au ton singulier avec lequel Arthur le prononçait, fit un brusque haut le corps !

Sa note était tellement fausse et la façon si parfaitement grotesque que Marie perdit contenance et crut à quelque plaisanterie.

— Monsieur! Monsieur! dit madame Dambron avec quelque haufeur, mademoiselle est ma pupille. Marie, je vous emmène à la maison. Ce sera aujourd’hui pour vous jour de sortie.

— Laissez-moi tout d’abord, madame, vous remercier des joies dont vous me comblez. Ces habits...

— Àh ! oui ! c’est ma foi vrai ! ! j’allais oublier. Savezvous que vous êtes fort bien ainsi ! N’est-ce pas, monsieur?

— Divine ! madame, divine !

— Vous aimez fort l’hyperbole à ce que je vois, dit madame Dambron sèchement. Je veux dire seulement que l’enfant est agréable. Ainsi, ma pauvre chère Marie, tu es contente de te voir hors de tes vieux fourreaux de couvent. Tu ne l’aimes donc pas, mais là, bien décidément, ce cloître? On assurait pourtant que c’était une vocation. Tu pleures, tu te serres contre moi, tu me demandes protection ? Eh ! ma 'pauvre chère enfant, rassure-toi bien vite, sèche tes beaux yeux, je n’ai voulu, je ne veux et ne voudrai que ton bonheur. A Dieu ne plaise que je te laisse contraindre. Te couper les ailes, mon pauvre oiseau béni, mais ce serait un crime. Tu seras libre, ma fdle, tu vivras dans ce monde et tu n’en iras pas moins au bon Dieu, qui reconnaît le bon grain de l’ivraie sans qu’on fasse ici-bas le choix pour lui-même.

Elle embrassa maternellement la jeune fille, non sans qu’une grosse larme tombât de ses yeux ridés, qu’elle essuya d’un revers de main, comme eût fait un gendarme.

Ces trois personnages de notre récit se rendirent ensemble chez madame Dambron, non sans quelqu’étonnement de la jeune fille en voyant ce grand commis voyageur attentif auprès de la vieille dame et obséquieux auprès d’elle. L’admiration a quelquefois des élans qui dépassent le but et la flatterie blesse alors comme un mensonge et une injure. Elle se hasarda enfin à dire avec sa voix douce

et un peu triste, car la pensée d’Elie ne quittait point son âme :

— Chère madame, quel est donc ce jeune homme qui s’occupe ainsi de moi ?

— Comment le trouves-tu ?

— Ni bien ni mal ; toutes ces caresses à mon amourpropre sont bien gênantes.

— Eh bien ! observe-le avec attention, et ce soir tu me diras ton avis sur sa personne.

Marie promit ce que voulait madame Dambron ; mais elle ne put s’empêcher de trouver la recommandation bizarre.

Elle eut bientôt l’explication de ce petit mystère.

Le repas se passa encore en trio. La pauvre enfant n’osait pas parler d’Elie et demander qu’on lui indiquât la route suivie par le voyageur, mais elle attendait avec impatience que l’occasion s’offrit d’elle-même. Cette impatience rendit en pure perle l’éloquence de maître Arthur Planson. Cette phraséologie de lieux communs et ces plaisanteries qui sentaient peu ou prou l’estaminet, la laissèrent insensible. De son côté, madame Dambron feignit d’ignorer parfaitement la scène qui avait eu lieu dans le parloir du couvent, mais elle ne prononça point le nom d’Elie. Seulement, au dessert, elle se leva sous le prétexte de donner un ordre et ne laissant que là table entre ses deux convives, elle s’éloigna.

Le premier mot de Marie, après sa sortie, fut celui-ci :

— Monsieur.

— Mademoiselle.

— C’est peut-être, c’est assurément hardi ce que je fais

là, mais vous, qui devez connaître où s’en va mon ami d’enfance, aujourd’hui loin d’ici, je vous supplie de me le dire.

Cette prière fut faite avec une voix pleine de larmes. Son cœur montait à ses lèvres et l’étouffait. Arthur Planson, qui ne s’attendait à rien moins, fut désarçonné de l’aplomb superbe avec lequel il s’avançait dans toute cette affaire.

— Votre ami d’enfance, Mademoiselle?... — Je... En vérité... je ne sais pas ce que vous voulez dire. De quel ami est-il question ?

— Je parle de notre ami Elie de Boreuil, notre frère à mon frère et à moi, le petit-lils de madame Dambron.

Du même coup la lumière se fit.

— Ab ! j’y suis, pensa le commis- voyageur ; voilà donc le mystère. Je joue le rôle de ces corbeaux morts qu’on attache par la patte, au dessus des cerisiers, pour en écarter les voleurs. On veut m’accrocher à la fillette pour éviter que le fils de la maison ne soit le moineau franc. Charmant cerisier, ma foi ! fit-il. Mais singulier rôle que je jouais à mon insu.

Il réfléchit un instant tandis que Marie le regardait avec ses yeux agrandis par l’espérance et l’inquiétude.

— Bah I ! ! Au fait, pourquoi pas ? Je réponds aux vœux d’une famille honorable... et richissime. El puis ce rôle de consolateur couvient à mon amour. — Consolateur ! Hum I il a aussi ses inconvénients. — Ces amis d’enfance, c’est quelquefois périlleux, et je ne sais en vérité jusqu’à quel point on a besoin de mon concours ici. Voici, en vérité, une délicatesse bien chatouilleuse, n’est-il pas vrai? Mais cinquante mille francs comptant, une jolie fille d’une autre

part ét dix huit ans? — Qu’est-ce qu’on n’oublie pas à pareil âge ? — Est-il des chagrins, des peines d’amour qui, en traversant la vie, ne s’envolent à tous les vents jusqu’à ce qu’il n’en reste plus vestige.

Et alors, si je refusais, je me traiterais de nigaud, je pleurerais peut-être dans l’avenir ma sottise d’aujourd’hui. — Et puis, au fait, qui m’oblige de savoir et surtout de laisser voir que je sais ? — L’honnête homme abusé joue ici-bas un rôle fort apprécié, et quand on a fini de se moquer de lui, on est bien près de le plaindre.

En vérité, tout ceci est fort curieux, et je n’ai guère le temps de réfléchir, mais bast ! qui ne risque rien n’a rien.

Toutes ces réflexions s’étaient produites en lui avec l’habitude que donne la rouerie aux esprits déliés. Quand il releva la tête il s’était composé un visage calme et étonné.

— J’ignorais absolument que M. Elie de Boreuil fût absent d’Abbeville, dit-il. Je ne connais pas ce jeune homme. Je ne vois madame Dambron pour ainsi dire dans l’intimité que de ce jour.

Une rougeur de pourpre colora le visage de Marie, lorsqu’elle vit combien elle s’était avancée devant un étranger.

— Mais, ajouta le commis voyageur, je m’informerai, si vous le souhaitez, mademoiselle, et je vous donnerai à cet égard tous les renseignements que vous sophaitez.

Il fut récompensé par un doux sourire qui s’étendit sur ces traits fatigués par les larmes.

La conversation continua dès lors sur Elie de Boreuil, et Arthur Planson apprit en quelques minutes par une bou-

222 LA TÊTE CODPÈE

che innocente et enthousiaste à quel noble cœur, à quel aimable esprit, à quel charmant caractère il était appelé par les hasards de sa destinée à succéder. Gela, du moins, quelque désagréable que fût la conversation pour un futur mari, eut pour résultat de lui donner une conviction.

— Trop de liberté d’esprit, pensa-t-il, j’en suis quitte pour la peur. Rien de sérieux, à peine un engagement d’amourette. Nous en viendrons à bout; pour aujourd’hui, il faut une grande discrétion et surtout ne point brusquer les choses.

A ce moment, madame Dambron, sûre qu’un si habile homme avait dû profiter du temps, rentra dans la salle.

A la fipre animée et joyeuse de Marie :

— Allons, dit-elle, il a su être intéressant.

Arthur Planson jugea à propos de prendre congé. Lorsqu’il fut sorti :

— Voyons, chère fille, causons un peu, dit madame Dambron. J’ai à te parler de choses à la fois délicates et très graves.

Je n’ignore pas, tu dois t’en douter, la singulière algarade qu’il a plu à mon petit-fils de t’aller faire au parloir du couvent. Cette scène en un tel lieu et devant supérieure a dû t’être excessivement pénible, j'en suis certaine, et je te sais gré de ne pas t’être plaint à moi d’un tel manque aux convenances.

Je ne doute pas non plus que tu n’aies rien fait pour t’attirer ce désagrément. Il faut pardonner à son inexpérience, ma fille, à des sentiments un peu exaltés d’une amitié sur laquelle il prend le change. Je connais Elie, c’est un excellent cœur, mais une tête folle. Il se jette

dans des extrémités terribles tout d’un saut. Figure-toi que ce qui l’avait dans le principe si fort ému c’est l’idée que tu allais prendre le voile ! Ne voilà-t-il pas un bien grand fou qui s’imagine que cela le regarde ! Ton frère Alexis a élé bien plus raisonnable que lui. Il n’a point fait d’esclandre.

Enfin, à mon grand regret, te voilà compromise, ma pauvre fille, et tout à fait compromise.

Marie Cormatin sentait le sang refluer à son cœur pendant que la bonne dame faisait, d’un ton chagrin et cherchant ses paroles, son petit monologue. À ce mot de compromise, elle fit un mouvement brusque.

— Cela te parait singulier, n’est-ce pas ? Mais tu vas être tout-à-fait de mon avis. Crois-tu que tous ces éclats aient pu rester enfermés dans les murs de ton parloir? La supérieure s’est indignée, elle a parlé. Si ce n’était que cela ! Mais Elie lui-même ne s’élait-il pas ingénié de te demander en mariage, pour te rendre, disait-il, à la liberté ! Tu dois penser qu’une pareille alliance est impossible, que je n’y prêterai surtout pas les mains contre le vœu de toute sa famille.

Marie ne répondait rien. Elle eût voulu pleurer et ne pouvait, les sanglots lui serraient la gorge.

— Voudrais-tu donc me récompenser ainsi du peu de bien que j’ai été assez heureuse pour te faire ?

— Assurément non, madame, dit-elle fièrement ; j’aimerais mieux mille fois demeurer au couvent.

— Tu n’en seras pas réduite à cette extrémité, surtout aujourd’hui que je sais combien le voile pèserait à ta jolie tête.

LA TÈTE CODPÈE

— Pourtant, madame, *fit la pauvre fille que ses forces abandonnaient, si je suis ainsi compromise, si mon nom se trouve mêlé comme un trouble-fête à tous vos ennuis de famille, que voulez-vous qui me convienne mieux ?

— Il y a dans vos paroles quelqu’amertume, Marie, faut-il que je vous le répète? Au nom de ma famille, je vous demande pardon du scandale que mon petit-fils a causé. Je sais bien que ce n’est point assez. Aussi avonsnous pensé qu’il était convenable de vous marier.

— Me marier ! s’écria la jeune fille éclatant en sanglots bruyants, me marier ! Est-ce qu’une jeune fille comme moi, élevée par charité, a droit de songer à cela? Vous n’y pensez pas, madame.

Cet orage agitait intérieurement le -cœur de madame Dambron d’une terrible force. Elle réunit pourtant toute sa raison et toute sa prudence.

— Oui, vous marier, reprit-elle. Mais non point en fille pauvre, non point en charité, comme vous dites, mais avec un maternel souvenir de ma part. Vous êtes presque riche pour une jeune, fille, ma chère Marie ; je vous donne quarante mille francs.

— Oh ! gardez-les, madame, gardez-les, ma seconde mère, mon unique amie, s’écria la malheureuse enfant en se jetant à genoux devant la vieille dame, je n’en ai que faire ! Je rentrerai au couvent mille fois plutôt ! Que ne suis-je morte ! Oui, vous êtes bonne et généreuse comme Dieu, mais je ne veux pas qu’un tel sacrifice soit payé par de l’argent !

‘ — Je ne vous comprends pas, mon enfant. Je vous aime et vous enrichis pour cela, voilà tout. Aujourd’hui, je vous

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offre un mari. Ce jeune homme, que vous avez vu ici, m’a demandé votre main. A Dieu ne^laise que je vous l’impose, Marie! Mais si vous me consultez, je vous dirai ceci : je crois que c’est là un parti convenable.

— En vérité, Madame, je rêve ! — Quoi ! c’est un mari que vous m’avez offert aujourd’hui même, le lendemain du départ d’Elie, lorsqu’il pleure encore, et que moi, en vérité, c’est insensé de le dire, mais mon cœur éclate ; son secret le brise ; moi, madame je meurs de douleur et de regrets. — Eh bien! oui, madame, je l’adore, votre Elie, je l’aime de toutes mes forces et depuis des années. — Je vous le dis maintenant parce que ma résolution est prise de ne point vous offenser plus longtemps. Je l’aime et je renonce à lui. Demain on coupera mes pauvres cheveux, on me vêtira de l'habit du couvent, le sacrifice sera accompli. Mais je vous en conjure, empêchez qu’on ne m’insulte en me supposant capable d’accepter de telles compensations ! !

Elle dit cela avec une véhémence inouïe, à genoux, les cheveux flottants, les mains jointes, madame Dambron pleurait comme elle.

— Eh ! s’écria-t-elle, je m’en doutais bien, malheureuse ! tu l’aimais ! Que veux-tu que je fasse à cela ? je ne suis que la grand’mère, d’ailleurs, et puis, c’est impossible. Ton père était septembriseur.

— Je ne sais pas ce que ce mot veut dire, madame, reprit Marie d’une voix douce et triste. Mais, moi, je n’ai rien fait de mal, et, pourvu qu’on me respecte, je vous promets que je ne vous causerai point de peine ; seulement ne me reparlez plus de cet odieux mariage.

— Soit, chère fille, il ^n’aura pas lieu. Rassure*toi, écarte de ton cœur cet amour sans but et sans espoir, nourris toi de projets sérieux, aide-moi, aie ce courage, je t’en conjure, à faire triompher notre influence sur Elie et je te serai reconnaissante.

Elle l’embrassa au front et la laissa plus tranquille.

Voici maintenant deux petites lettres qui expliquent bien des choses :

« Monsieur Alexis Cormatin,

» Mon fils vient de me demander la main de votre sœur. — Je ne sais si vous comprenez l’inconvenance d’une pareille situation. Vous avez tout simplement l’air d’avoir arrangé cela d’avance. Une jolie intrigue, n’est-ce pss ? — On me dit, çà et là, que vous êtes un garçon d’un certain caractère. — J’attends que vous m’aidiez à ce que cette sotte histoire soit arrêtée tout court ici même, et que mademoiselle Cormatin cessera, sur votre ordre, ses menées autour de notre famille.

» Je vous salue,

» Eugène de Boreuil. »

« Ma chère sœur,

® Je te prie de faire lire ces quelques lignes à madame Dambron. On nous insulte, on nous traîne dans la fange. Le père de mon cher Elie m’écrit la démarche héroïque et

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folle qu’a dictée à son fils son amitié pour toi. Mais ta place n’est plus auprès de sa grand’mère. 11 faut que tu prennes le voile, chose atfreuse, ou que tu viennes me rejoindre à notre maison d’Ailly. J’attends ta réponse. »

xm

Dans l’intervalle, M. Arthur Planson, commis voyageur en rouennerie, reçut le billet suivant :

« Mon cher monsieur,

» Ma pupille n’étant point décidée à se marier, j’ai le regret de décliner définitivement votre demande, qui l’honore mais dont elle désire ne pas accepter les avantages.

» P. Dambron. *

Arthur, qui était au lit et faisait, à ce même moment,

des rêves couleur de rose eo songeant à ce charmant ave-

nir qu’une Providence lui ouatait ainsi, fit un bond de surprise.

— Voilà qui est fort 1 s’écria-t-il, une rupture quand on a besoin de moi, que je n’ai commis aucune de ces inconvenances qui font jeter à la porte un gentilhomme de ma sorte, quand j’ai toute la confiance de la jeune personne !

En vérité, c’est un peu violent !

Il s’habilla en toute hâte pour aller aux renseignements et trouver le mot de l’énigme. Comme il sortait de chez

lui, il rencontra, sur le trottoir, M. Eugène de Boreuil qui fumait son cigare d’un air soucieux.

— Ah ! s’écria-t-il, voilà mon cher protecteur! j’en remercie le ciel car je courais vous visiter.

— Me visiter ! mon cher monsieur ; mais quoi donc pourrait valoir la peine que vous vous dérangeassiez ainsi? Me voici, tout prêt à vous écouter et à vous éviter cette petite corvée.

L’air de haut et impertinent persifflage avec lequel cette petite phrase fut débitée déplut infiniment à Arthur Plan son.

— Du tout, monsieur le baron, du tout, ce n’est point une corvée mais bien un honneur dont je ne puis, quoi qu’il arrive, me dispenser.

— Mais, si, mais, si, mon cher monsieur, vous auriez peut-être le chagrin de ne me point rencontrer, et je serais au désespoir qu’un galant homme comme vous trou- • vât visage de bois.

— C’est donc une fin de non recevoir?

— Oh ! par exemple, monsieur Planson, vous ne songez point à vos paroles.

Mais changeons de discours, si vous le voulez bien. Vous aviez à m’entretenir? J’ai entendu vaguement parler de votre introduction chez ma belle-mère, et de votre demande en mariage vis-à-vis de sa pupille mademoiselle Cormatin. J’ai vu avec plaisir que vous aviez suivi mon conseil. Mariez-vous donc le plus tôt possible et soyez heureux, vous méritez votre bonheur. Lé talent devrait toujours être uni à la félicité.

L’espèce décoléré intérieure, dont le baron était animé,

perçait malgré lui au milieu de toutes ces paroles mordantes et ironiques. Arthur sentait cela et s’irritait à son tour. Ils étaient pâles tous deux et se mesuraient du regard. Le dicton des deux chiens de faïence s’appliquait admirablement à ces deux personnages.

— Si je n’ai pas démérité de vos bontés, monsieur de Boreuil, dit Arthur, c’est un mariage que vous devriei tenter cette fois encore de faire, pour mon talent et ma félicité future, si toutefois vous n’y trouvez un autre intérêt.

— Je ne vous comprends pas, monsieur Arthur Planson, commis voyageur en rouenneries, qu’y a-t-il de commun entre mes intérêts et vous?

— Je m’entends, monsieur le mariage dont vous me faisiez l’honneur de m’entretenir est manqué.

— C’est un détail qui ne m’était pas inconnu, monsieur. * — Gela ressemble à une mystification dans laquelle j’aurais joué le rôle d’un sot.

— Il y a sans doute de votre part quelque chose comme ce que vous dites, mais je puis vous assurer que vous n’avez pas été mystifié. Seulement, il y a des gens maladroits qui savent manquer les meilleures chances pour faire fortune. Si vos commanditaires sont aussi heureux que l’abbé Clodot, en vérité, je les plains.

— Est-ce ma faute, monsieur, si je suis congédié sans rémission et sans rime ni raison ?

Arthur Planson tira de sa poche la lettre de madame Dambron et la mit sous les yeux d’Eugène de Boreuil. Après quelques instants de réflexion :

— Vous m’assurez, dit le baron, que vous n’avez com-

rais aucune bévue et que vous n'avez pas agi avec mademoiselle Cormatin comme vos confrères avec les grisettes de magasins de modes ?

— Je craignais cela par-dessus tout.

Le masque était jeté. On pouvait jouer cartes sur table, Eugène avouait qu’il avait un intérêt direct. Il fallait maintenant, à tout prix, la franchise. L’affaire était trop brouillée pour que les moyens de la mener à bien ne fussent pas désespérés.

— Je vais vous dire, fit-il en pesant ses mots. La jeune fille veut épouser mon fils.

— Oui, monsieur, je savais cela, dit simplement Arthur.

— Vous le saviez ! s’écrià Eugène avec un vif mouvement de stupéfaction.

Et il ajouta à part lui : Diable ! j’ai bien fait de parler.

— Si vous le saviez, continua Eugène, tout haut, vous . ne devez pas ignorer que j’ai eu toutes les raisons du monde pour empêcher cette union par tous les moyens possibles, car je dois avouer que mon fils Elie est fort épris de cette personne.

— Cela, monsieur, n’a rien d’étonnant. La jeune fille est assez bien pour cela.

— Pour vous, peut-être, monsieur. Pour nous, c’est différent, et nous avons une tout autre manière de voir. Il faut que vous épousiez Marie Cormatin, il le faut, car ma belle-mère est presque circonvenue, et, en tout cas, je sais, de bonne part que la petite ne permettra pas que nous présentions d’autre candidat. Madame Dambron, vous le savez, donne quarante raille "francs ; moi, j’en donnerai

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trente. Vous voyez que je déchire les voiles, n faut que vous arriviez à vos fins. Je vous ai depuis longtemps jugé, et, d’après votre réputation, j’ai cru que vous étiez homme à nous tirer d’embarras lorsque l’objectif n’est, en somme, qu’une petite pensionnaire sans expérience et toute romanesque.

Arthur se grattait le front avec une anxiété terrible.

— C’est très-tentant, fit-il, ce que vous m’oflrez là. Mais, vrai, je ne vois aucun moyen de renouer une affaire manquée aussi complètement que celle-là, à moins que vous ne m’aidiez.

— Vous aider I oh ! vous n’y songez pas, je pense ! Je ne vous connais pas. Seulement je vous compterai, à vous personnellement, le jour du contrat, trente mille francs en espèces sonnantes. Réfléchissez.

Eugène de Boreuil s'éloigna, laissant le commis voyageur plongé dans des réflexions terribles de perplexité.

— Quels moyens y a-t-il, pensait Arthur, pour décider malgré elle à me prendre pour époux une jeune fille qui ne veut point se marier, et qui veut en épouser un autre ?

On peut la compromettre... c’est vrai, mais le moyen est dangereux, avec les mineures surtout, et cela frise la cour d’assises d’Amiens.

La diffamation sourde et le rôle de réparateur, très-romanesque, mais usé et puis très-chanceux. Sans compter que les ficelles sont faciles à découvrir..

Un pression morale ? laquelle pourrai-je exercer, puisque j’ai la jeune fille et sa tutrice dans le camp opposé au mien ?

Je réfléchirai, comme dit M. le baron de Boreuil, car,

en vérité, trente mille francs, c’est un beau denier, et que l’on ne trouve pas toujours dans le pas du cheval de saint Vincent de Paule.

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