‹ La tête coupée Ernest BillaudelChapitre 6 sur 9 · A M. ALEXIS CORMAT1N, RUE DE VAUGIRARD · texte numérisé non relu

A M. ALEXIS CORMAT1N, RUE DE VAUGIRARD

« Mon cher ami,

» Tu m’enverras les lettres que tu recevras de différents points de l’Allemagne à ton adresse. Je suis censé visiter la Hongrie, la Valachie, etc. Toute ma famille me croit parti. On m’écrira chaque jour les lettres les plus consolantes, car on suppose que je suis bien triste. Ces lettres te parviendront de Pesth, de Bude, de Bucharest par mes correspondants, qui sont prévenus. J’y répondrai d'ici, et les mêmes correspondants expédieront mes missives à mes bons parents.

» Tu m’adresseras ce courrier d’un nouveau genre au nom de Jules Boquerel, rue du Pont-Tournant, c’est là que j’habite réellement. De cette façon je n’éveillerai les soupçons de personne.

» Je suis, je puis te le dire, enfin, le plus heureux des hommes. J’aime, j’adore Marie. J’avais promis de partir. J’étais parti. J’ai fait cinq lieues, je suis revenu. Une sorte de puissance irrésistible m’attirait en arrière. Il me semblait qu’on m’arrachait le coeur. A mesure que je revenais, que je me rapprochais de ces hautes tours de

Saint- Wulfrand, il me semblait que le calme et l’espérance, une certaine ivresse entraient en moi. Et puis, faut-il le dire? c’est affreux à penser. Je n’avais confiance en personne. Il me semblait qu’elle et moi nous courions toutes sortes de dangers invisibles... Mes parents euxmêmes, mon père, ne me semblent pas sincères.

n> Je me suis caché pourveiller sur elle et la voir surtout, je veux être sincère et ne te rien cacher à toi, mon ami, mon compagnon, de qui je la tiendrai, dont je serai désormais le frère.

» Je serai ton frère ! Bien souvent dans nos longues causeries intimes tu me disais avec cette délicatesse de cœur que j’aime plus que toute autre chose en toi :

— Ah ! mon cher Elie 1 combien cette idée me pèse de songer que je ne pourrai rien pour vous, que tout ce que je vous dois je vous le devrai éternellement et que je m’en irai dans l’autre monde chargé de ma reconnaissance !

Et tu ajoutais :

a Ah ! quand je serai un savant docteur, fasse le ciel que vous tombiez tous malades, que le tombeau vous attire à lui jusqu’au bord et qu’alors il me soit donné, à force de dévoûment, de soins, de recherches et d’affection de vous arracher à la mort ! »

» C’était là une de tes imaginations folles et généreuses. Eh bien ! sois heureux, tu vas être quitte. Que dis-je, quitte? je vais deveuir l’obligé et c’est moi qui vais chercher mon remerciement

» Si tu savais la bonne, la belle créature que notre Marie 1

» Tu sais comme elle était noiraude et osseuse !

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» Elle avait, il est vrai, ces mêmes yeux magnétiques, mais elle était si gauche, si anguleuse que nous riions tous trois, elle aussi, de ses singuliers mouvements. Eh bien ! aujourd’hui tout cela est devenu grâce et sourire. Une vraie femme, une créature souple et charmante, inconnue à notre enfance, s’est nouée ainsi qu’un feuillage à cette rude charpente et en a fait comme une merveille. Que veux-tu ! moi, je l’admire comme je sais et comme je sens, de tout mon cœur. Je ne voudrais pourtant pas faire de phrases. J’ai de la poésie dans l’âme quand je pense à elle. Et puis j’entends sa voix, même absente. Le timbre de celte voix est particulier pour mon oreille et me fait frémir de la tête aux pieds.

» Je ne te demande pas, à toi, ce que tu penses de mon mariage avec Marie. Je te sais homme à me répondre un non, surtout si quelqu’un t’apprend que mes parents l’ont dit avant toi. Je me contenterai de te donner ma parole d’honneur que rien ne m’empêchera d’en faire ma femme et de la rendre heureuse, que sa seule volonté. Si je te dis que, de ce côté, je suis tranquille, mon cher Alexis, me gronderas- tu bien fort?

» Depuis que j’ai pris cette résolution d’être heureux quand même, de braver toutes les oppositions, de garder mon trésor mieux que le dragon du jardin des Hespérides, je suis tranquille, je suis joyeux même et ma conscience ne me reproche rien. C’est là le principal et le plus sûr garant que la justice est de mon côté. Ecouter sa conscience et faire ainsi qu’elle conseille, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus religieux, de plus droit ?

* » La conscience, n’est-ce pas la balance dans laquelle on

pèse le Lien et le mal et une balance peut-elle peser de plusieurs façons sans cesser d’être juste ou sans être contrariée ?

» J’avoue que je craignais un peu cette épreuve avec moimême. Mais j’ai triomphé et aujourd’hui l’univers entier viendrait me dire : Tu ne dois épouser Marie : 1° parce que son père était républicain ; 2° parce que tu es plus riche qu’elle, que j’enverrais l’univers au diable 'et n’en ferais qu’à ma tête.

» Je devais me bien cacher, comme tu penses; dans ces petites villes un gros mystère comme le mien est si vite découvert!

» Heureusement j’ai songé à Marceline, une vieille bonne de ma grand’mère Dambron qui m’adorait autrefois et qui est folle de romans. Elle en a des armoires pleines du haut en bas et des empilements qui vont de la cave au grenier. J’ai fait cette réflexion qu’une personne aussi dévouée aux aventures imaginaires ne saurait être l’ennemie de celles qui arrivent pour de bon.

» Je suis donc descendu chez elle, à minuit, comme un voleur, par un petit toit bas et en pente douce. J’ai passé par la fenêtre, au moment où elle lisait l’histoire d'un crime célèbre. Elle s’est jetée à genoux en me suppliant de ne pas la faire mourir et me promettant tout son argent. J’ai eu toutes les peines du monde à me faire reconnaître. Alors je lui ai tout conté.

» Elle pleurait, elle battait des mains et m’embrassait comme une insensée.

» Ce que c’est que les romans ! Tu vois pourtant, Monsieur le savant, qu’ils ont leur bon côté.

» Elle m’a promis tout ce que j’ai voulu. Elle a juré d’être discrète sur un grand crucifix d'ébène et de bronze qu’elle s’imagine avoir été chauffé pendant l’inquisition et dont elle a une peur effroyable. Enfin elle m’a couché dans une petite mansarde d’où je ne sors que le soir enveloppé jusqu’aux dents pour rôder autour du couvent et me promener comme une ombre le long de la Somme.

» Je pousse quelquefois jusqu’à la mer. Je prends alors quelque bateau qui me mène au Hourdel et là je me plais à contempler ces belles vagues orageuses et colères que la côte châtie et arrête. Puis au petit jour je reviens dans ma chambrette, et nul ne m’a vu qu’un pêcheur de la baie.

» J’aperçois de ma fenêtre les grands toits d’ardoise de la maison de ma grand’mère et les murs du vieux couvent.

» J’ai craint* quelque indiscrétion d’un cœur trop craintif et trop ami de moi-même ; je n’ai pas voulu qu’elle connut ma retraite. Elle me croit bien loin d’Abbeville, et c’est un des grands bonheurs de ma prison volontaire de la voir errer de longues heures triste et résignée, regardant en haut les libres habitants de l’espace qui d’un coup d’aile s’en vont à l’inconnu, dans les lointains où elle me suppose.

» Souvent elle pleure à l’écart, et quand une sœur, inquiète de son silence, s’en vient vers elle, je lui vois essuyer une grosse larme qui m’appartient et dont je voudrais faire un diamant.

» Alors? comme tu le peux deviner, moi aussi je pleure ; mais la solitude où je vis entre quatre murs que recouvre

la tête cocpêe

un Aait de tuiles par où la pluie filtre souvent sur mon lit, cette communion mystérieuse entre Marie et moi, cette compagnie fidèle que je lui tiens à son insu, tout cela a des charmes étranges et enivrants.

» Je ne m’ennuie pascomrae on pourrait le penser. L’heure où je cesse de la voir est celle où je commence à rêver d’elle. L’avenir efface bientôt le présent et je bâtis des palais au pays des chimères, où les fleurs sont plus grandes que nos arbres, où le bonheur du paradis terrestre s épanouit dans la quiétude, dans l’oubli de toutes choses,

dans un égoïsme permis par Dieu.

» Quelquefois, j’aperçois dans les allées de tilleuls dont le jardin du couvent est ombragé, j’aperçois la haute taille maigre de ma grand’ mère, j’entends d avance le cliquetis des chaînes de son sac en velours marron, qui ne la quitte jamais et que, tout jeunes, nous nommions son sac à malices. Elle s’assied à côté de Marie et cause en lui tenant la main. Oh ! que je voudrais savoir qe qu’elles se disent Ü Gomme je souhaiterais être assis de l’autre côté de cette excellente femme qui m’a tant aimé !

» Hier, Marie a plus pleuré que d’habitude. L’abbé Clodot était venu la visiter et l’a emmenée dans la chapelle. Le brave homme, dans son ignorance des choses du coeur, l’a peut-être fait souffrir.

i » Adieu, Alexis, mon ami, mon frère-

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