‹ La tête du ponteChapitre 5 sur 6 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

A Saint-Brieuc. — Le cabinet de travail de M. de Sorel dans son appartement privé. — Il est devant son bureau. — M. de Gontais est assis dans un fauteuil en face de lui. — Le comte se tient debout à l'écart, appuyé contre la cheminée. — M. de Sorel s'adressant à M. de Gontais :

— Réfléchissez bien, monsieur, à la demande de mon ami, M. le comte

LE COMTE JACQUES

de Kernol. Je me suis départi pour vous de toutes les habitudes, de tous les devoirs que la loi nous impose.

C'est M. de Sorel et non le juge qui vous interroge. C'est dans mon domicile privé que vous êtes. La justice n'a encore rien eu de commun avec vous.

Reconnaissez, par votre franchise, la position exceptionnelle que je vous ai faite. Je vous jure que, de toutes les défenses possibles, la meilleure est encore de dire la vérité.

— Que puis-je vous dire, monsieur?

Je me débats en vain contre une fatalité monstrueuse. Je ne puis que vous remercier des égards que vous m'avez témoignés, comme je remercie le comte de son intervention si bienveillante ; mais votre insistance est inutile... Je n'ai pas d'aveux à faire.

LE COMTE JACQUES

— Vous venez de lire cependant l'acte d'accusation dressé autrefois contre vous; il est accablant.

— Je le reconnais. Mais il part d'un principe faux. Je ne suis pas coupable.

— C'est votre dernier mot?

— Oui.

— Retirez-vous donc, monsieur. Puisque vos réflexions sont faites, à moi de faire les miennes. J'ignore encore quelle décision je vais prendre à mon égard.

Vous attendrez cette décision à votre hôtel.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Il s'éloigne et se croise à la porte avec

Théodule qui se range pour le laisser passer et qui entre ensuite, après avoir été annoncé par un domestique.

Théodule s'approchant de M. de Kernol :

— Eh bien, cher comte?

Le comte rêveur ne répond rien, Théodule s'approche de M. de Sorel.

— Eh bien, cher monsieur?

M. de Sorel, sans lui répondre, rejoignant le comte :

— Quelle conclusion tirez-vous de ce que nous venons d'entendre ?

Le comte relève la tête :

LE COMTE JACQUES

— Vous savez ce que j'ai toujours pensé de M. de Gontais.

— Ainsi, rien n'étonne, rien n'ébranle votre conviction ?

— Une seule chose m'étonne, c'est que ma conviction ne soit pas devenue la vôtre... Vous n'avez donc pas remarqué le calme de son visage, la fermeté de son regard, l'accent assuré de sa voix, son attitude fière ?

— J'ai remarqué tout cela. Mais, dans ma longue carrière, j'ai rencontré tant de scélérats qu'à première vue on était tenté de prendre pour des saints.

— Ces scélérats ne préludent pas par le meurtre à tant d'années d'exil, de travail et de lutte. Ils ne viennent pas, tout à coup, réveiller le châtiment endormi . Ils cachent leur impunité, leurs remords et leur pâleur.

LE COMTE JACQUES

— Il a caché puisqu'il s'est enfui.

— Non pas. Il obéissait à la voix du sacrifice, à celb du devoir qui lui disait de partir... Et pourquoi donc aurait-il frappé s'il n'avait dû le faire que pour fuir aussi vite ?. . . La cupidité, voilà le seul motif qui puisse, chez M. de Gontais, expliquer le crime. Cependant la victime tombe et l'assassin disparaît, sans même chercher à recueillir le bénéfice de l'acte sanglant qu'il vient de commettre ! . . . Vous voyez bien que M. de Gontais n'a pas fui. Vous voyez bien qu'il n'est pas coupable.

M. de Sorel ne répond pas, mais Théodule s'approche tout à coup et s'écrie :

— Saperjeu ! cher comte, vous plaidez avec une chaleur! Quel avocat

LE COMTE JACQUES 273

vous faites!... Un instant, que diable ! Si M. de Gontais n'est pas coupable, qui est-ce qui est coupable alors ?

-Qui?

— Oui.

Le comte très vivement :

— Est-ce que je sais, moi?... Et quand il s'échapperait, le coupable?

Quand il fuirait, emportant avec lui dans sa fuite ce bourreau, le plus sévère de tous, qui s'appelle la conscience, qu'importe après tout à la justice? Ce qui lui importe, c'est de ne pas frapper en aveugle, au risque de frapper l'innocent.

— Eh ! Saperjeu ! vous en parlez bien à votre aise, mon cher comte...

Certainement si je croyais M. de Gontais blanc comme neige, je serais le premier... mais il faut voir, étudier de près. Il s'agit de ma cousine d'abord,

LE COMTE JACQUES

d'une cousine dont la mémoire m'est chère, et c'est à moi, son héritier, de défendre sa fortune... sa mémoire veuxje dire.

Un domestique entre et informe son maître que M. Maurice de Savièse demande à le voir. M. de Sorel donne l'ordre de faire entrer.

Le comte qui est allé à la rencontre de M. de Savièse.

— Vous, Maurice?

— J'ai accompagné la comtesse.

— Elle est ici !

— Elle est en bas dans sa voiture avec Marie. Elle vous attendait hier soir...

— N'a-t-elle pas reçu ma lettre ?

— Oui; mais, quand elle a su que vous ne pouviez préciser l'époque de votre retour, elle a voulu vous rejoin-

LE COMTE JACQUES

dre... Elle est très souffrante. L'arrivée si imprévue de M. de Gontais...

— Pauvre femme! Je descends avec vous, Maurice.

M. de Sorel intervenant :

— Faites-la monter plutôt, mon cher comte.

— Vous permettez ?

— N'êtes-vous pas ici chez vous?

M. de Savièse, au moment de sortir

pour aller chercher la comtesse, s'approche de M. de Sorel et lui dit :

— Rien de nouveau pour M. de Gontais?

— Rien, si ce n'est le jour inconnu sous lequel le comte vient de se révéler. Il a plaidé la cause de M. de Gontais avec une chaleur de conviction qui m'a impressionné moi-même, vieux routier du barreau, blasé sur l'éloquence. J'hé-

LE COMTE JACQUES

site, je balance, je ne sais à quoi me fixer. Toutes les vraisemblances sont contre M. de Gontais, toutes les circonstances l'accusent : sa présence au château la veille du crime, son départ précipité. Mais le mobile du crime nous échappe; il y là une lacune, un fil qui se casse.

Ghandolard que le mot a frappé répète :

— Un fil !

— Oui, un mystère qui m'intrigue, m'étonne, m'irrite, que je veux p&rcer, que je percerai peut-être. Mais, dans les conditions actuelles, lorsqu'il s'agit de la vie ou de la mort d'un homme, je ne vous cache pas que le manque de preuves directes équivaudrait sans doute à l'innocence.

M, de Kernol vivement :

LE COMTE JACQUES

— Il se pourrait?

— Là! vous voilà bien joyeux, mon cher comte !

— Certes.

M. de Savièse s'éloigne en disant :

— Je cours porter à la comtesse cette bonne parole.

M. de Sorel s'approchant du comte :

— Vous m'en voulez, sans doute, de ne pas me réjouir avec vous. C'est que nous ne voyons pas des mêmes yeux, mon cher ami, et que nous ne poursuivons pas le même but. Vous cherchez le dénouement heureux; nous cherchons, nous, le dénouement juste. Tant mieux s'il est heureux ; tant pis s'il est tragique. Qu'il soit juste avant tout.

Vous voyez en homme, nous voyons en juges, et quand le juge n'y voit pas

clair, ou quand il voit trouble, il n'est qu'à demi satisfait.

Théodule qui ne peut plus cacher sa mauvaise humeur :

— Alors, on va lui rendre la clef des champs, à ce bel agneau sans tache. Il héritera bientôt à ma place, et me voilà redevenu comme devant, un vrai petit saint Jean.

On ne lui répond pas. Il murmure entre ses dents :

— Et, cependant, comme on le disait tout à l'heure, il suffirait d'un fil... Un fil dont on aurait trouvé un bout près de la comtesse morte, et dont M. de Gontais rapporterait l'autre bout à son talon... Mais, comment espérer qu'il n'ait pas laissé ce bout de fil dans les forêts vierges de l'Amérique.

La comtesse entre avec Marie. Elle

LE COMTE JACQUES

rejoint son mari qu'elle embrasse avec effusion. Il veut la faire asseoir. Elle l'arrête en lui disant :

— Je suis bien maintenant. Je n'éprouve plus aucun malaise depuis que je suis rassurée... Tu ne sais pas, j'avais peur de ne plus te voir.

— Quelle folie !

— Oui, j'étais folle!... Car tout est fini, n'est-ce pas? Maurice vient de me le dire. Ah! tant mieux !... Si tu savais quelle journée j'ai passée hier. A chaque minute, je croyais t'entendre, tu nous avais dit : à bientôt.

— Pauvre amie !

— Et quelle nuit!... Quelles visions funèbres!... Elles ne m'ont pas quittée un instant. Je ne pouvais les écarter, ni de mes yeux, ni de mes rêves... Je me retrouvais au jour du crime comme si

LE COMTE JACQUES

le temps n'avait pas marché depuis...

Tout le passé ressuscitait devant moi... J'entendais les cris d'effroi et de douleur. Je voyais les visages consternés, le désordre, la mort, et jusqu'à cette arme oubliée près de la victime.

Ces dernières paroles frappent M. de Sorel. Il s'approche vivement de son bureau, consulte un dossier, lit quelques papiers, refléchit un instant et se dirige vers la porte. Le comte qui s'entretenait à voix basse avec sa femme :

— Vous sortez ?

— Pour quelques minutes seulement... Je vous retrouverai ici.

Théodule qui le rejoint :

— Je vous suis, Monsieur de Sorel, je vous suis, je prendrai volontiers un peu d'air. . . Vous concevez. . . tant d'émotion!... Ah! ce M. de Gontais!... Il

LE COMTE JACQUES

était si bien là-bas... Quel mauvais parent! Et quel fleuve que ce fleuve des Amazones ! On ne peut pas se fier à ses bancs de sable !

M. de Kernol est assis entre sa femme et sa fille. La comtesse lui dit :

— Ainsi, ta vas revenir avec nous.

Voilà qui est entendu. Tu as bien assez fait pour les autres. À notre tour maintenant. C'est de nous qu'il faut que tu t'occupes.

— Je ne demande pas mieux.

— Ma mère a raison, reprend Marie.

D'abord mon mariage n'a pas le temps d'être négligé, si Ton veut que je sois mariée avant de partir.

LE COMTE JACQUES

Le comte lui souriant :

— Tu as encore trois semaines.

— N'importe, ce n'est pas trop de trois semaines pour tout ce qui nous reste à faire. C'est que je veux un beau bal pour dire adieu à toutes mes amies, pour leur montrer mon cher Maurice... des illuminations dans le parc et dans la serre. Ce sera éblouissant!

Nous arrangerons tout cela ensemble, et vous voyez, cher père, que nous aurons joliment à travailler.

— Chère folle!

— Nous nous reposerons ensuite, là-bas, à Palerme. Ce ne sera pas difficile, puisque nous n'y connaîtrons personne.

— Et nous nous y ferons, ajoute la comtesse, une solitude à quatre, toute pleine de paix et de tendresse, où nous

LE COMTE JACQUES

vivrons pour nous seuls. N'est-ce pas, Jacques?

Ils se retournent tous les trois au bruit que fait Théodule Ghandolard en entrant.

Marie rejoignant Théodule :

— Eh mon Dieu, cousin ! Quelle physionomie renversée !

— Vous trouvez? Il y a de quoi! Je dois être jaune.

— Que se passe-t-il donc ?

— < Il se passe... Je ne sais rien, moi, de ce qui se passe.,, c'est-à-dire, je ne sais rien de positif... J'étais sorti pour respirer une ou deux bouffées d'air, et je revenais en fumant un Carolina del Flor, lorsque j'aperçois une grande foule

LE COMTE JACQUES

assemblée devant l'hôtel où est descendu M. de Gontais... Une voiture stationnait devant la porte. Je m'approche, on me bouscule, on me bouscule ! . . . En ce moment, un homme sortait de l'hôtel entre deux personnages de piètre mine.

Il monte dans la voiture et je reconnais M. de Gontais.

Le comte s'est levé. Très pâle, il écoute.

Théodule continuant :

— G'est lui ! criait-on dans la foule, c'est l'assassin ! Alors la voiture s'est mise en marche... M. de Gontais paraissait très ému, et dam!... vous savez... l'émotion, ce n'est pas comme les paris... cela se gagne.

La comtesse :

— On l'aurait donc arrêté... C'est impossible !

LE COMTE JACQUES

— C'est bien ce que je me suis dit : c'est impossible!... Quoique pourtant ces deux compagnons... Saperjeu! cela m'a fait un effet!... Je vous avouerai même que moi, qui tout à l'heure encore étais si monté contre lui... Est-ce ma sensibilité naturelle? Est-ce l'effet du Garolinadel Flor?... Mais je me sens attendri, troublé, et je ne serais pas fâché de m'asseoir.

Il se laisse tomber dans un fauteuil.

— Tout cela est peut-être facile à expliquer, fait observer la comtesse. A quoi bon s'inquiéter d'avance? On avait sans doute appris dans la ville l'arrivée de M. de Gontais. On s'étonnait de le savoir libre...

Théodule continuant :

— Un condamné à mort par contumace... Alors, le commissaire de police

se sera dit : ce Arrêtons toujours cet homme-là* et nous verrons après!... »

C'est cela, cousine..,. Peut-être même que M. de Sorel est étranger à l'arrestation.

Maurice entrant :

— C'est M. de Sorel qui Ta ordonnée.

Le comte :

— Mon Dieu !

Tous gardent le silence quelques secondes. Puis Mmc de Kernol Rapprochant de son mari lui dit :

— Il faut te résigner, mon ami... Tu as rempli jusqu'au bout vis-à-vis de M. de Gontais, le devoir que t'imposait ta conviction. Quelque chose d'étrange et de terrible vient de se passer ; ta tâche

LE COMTE JACQUES

est finie, tu n'as plus rien à faire ici. Viens, Jacques, il est temps de partir.

Le comle ne paraît pas l'avoir entendu :

— Jacques, tu ne réponds pas?

Elle lui touche le bras.

— Jacques !...

Le comte brusquement :

— Quoi?,.. Que me veut-on?... Que veux-tu ?

— Il faut partir, mon ami.

— Je ne partirai pas.

— Mon père !

— Je reste. . . Il faut que je reste.

— Oh ! tu m'effrayes !

- — Qu'avez-vous, monsieur le comte?

— Qu'avez-vous, mon père?

Il les regarde, puis, d'une voix plus calme :

— Moi!... rien... qu'ai-je dit? J'ai

LE COMTE JACQUES

été surpris... Vous savez... on n'est pas maître... Cette nouvelle terrible qui donne tout à craindre, quand je croyais tout sauvé... Me voilà remis, n'en parlons plus.. . Partez, je vous rejoindrai bientôt. Ce soir peut-être... Adieu, chère femme.

— Partir sans toi !

— Il le faut.

— Je ne partirai pas sans toi.

— Ma mère !

— Ou nous partirons ensemble ou je resterai avec toi.

— C'est impossible!... Je ne le veux pas !

Maurice intervenant :

— Il vous faut du repos, ma mère.

Votre présence ici serait sans profit pour personne, et elle ne serait pas sans danger pour vous.

LE COMTE JACQUES

— Qu'il vienne, alors !

— H ne le doit pas, s'il peut encore être utile. Tenez ! voulez-vous que je reste moi, pour vous le ramener plus vite ?

Marie à sa mère :

— C'est cela; de cette façon, tu n'auras plus d'inquiétude.

Maurice à Marie et à la comtesse :

— Ce soir, ou demain matin, au plus tard, vous nous reverrez tous deux.

N'est-ce pas, monsieur le comte?

Le comte affectant du calme :

— Sans doute. . . sans doute. . . demain au plus tard... Pourquoi vous alarmer ainsi? Quel enfantillage! Berthe, je ne te reconnais plus... Allons pars, ma chère femme, pars, je t'en prie!

Marie qui cherche à entraîner sa mère :

LE COMTE JACQUES

— Viens, viens !

— Vous le voulez?... Soit!

Elle tend la main à son mari, puis tout à coup s'écrie :

— Pourquoi ta main est-elle glacée?

— Ma main! Je ne sais... Cette pièce est froide ; c'est pour cela qu'il faut partir bien vite... Nous nous retrouverons là-bas, dans cette chère maison où nous nous sommes tant aimés.

Il l'a conduite, en parlant, vers la porte, lui dit encore adieu, puis se penchant sur Marie qu'il embrasse, il murmure à son oreille :

— C'est à toi que je la confie.

Marie paraît étonnée de cesparoles. Il

lui fait signe de se taire et d'entraîner la comtesse. Elle obéit. Il les suit des yeux en leur souriant. Puis il se re-

LE COMTE JACQUES

tourne, aperçoit Maurice et se jette en pleurant dans ses bras.

— Monsieur le comte... mon père...

que signifie?

— Ne m'interrogez pas, Maurice...

Vous serez instruit assez vite... Ah!

laissez-moi pleurer... laissez-moi... J'étouffais... j'étouffais... Vous ne les abandonnerez jamais, n'est-ce pas?

— Monsieur le comte !

— Vous veillerez sur elles... Vous les emmènerez loin, bien loin... Vous les aimerez comme je les aimais. Jurez-lemoi, voulez-vous me le jurer, Maurice?

— Je vous le jure.

— Et ce serment, vous le tiendrez, quoi qu'il arrive?

— Quoi qu'il arrive.

— Merci. . . Et, maintenant, ne parlons

LE COMTE JACQUES

plus d'elles... J'ai besoin de tout mon courage, de tout mon sang-froid.

Il parvient à maîtriser son émotion par un effort suprême et dit :

— Maintenant, je suis prêt.

Au bout de quelques instants, M. de Sorel entre dans son cabinet, ets'approchant du comte :

: — On vous a dit la mesure que j'ai prise ?

— Ainsi, c'est bien vous ?

— L'hésitation ne m'était plus permise, car vous le savez, j'hésitais encore. L'éloquence a sa contagion, et la votre m'avait singulièrement ébranlé.

Un mot prononcé par la comtesse m'a

LE COMTE JACQUES

tout à coup frappé d'une lumière inattendue,

— Elle !

— Oh! bien, involontairement... en parlant de cette arme trouvée près de la victime, et que j'avais oubliée... Le bout de fil demandé.

— Elle!

— Le pistolet en question était resté dans nos archives; je n'eus qu'à la demander, et dès qu'elle me fut remise, je me rendis chez M. de Gontais, pensant qu'à la vue de cet... instrument du crime, il se trahirait peut-être de lui-même... Cette expérience fut inutile... La chambre de M. de Gontais était pleine de mille objets qui l'avaient suivi à travers ses longs voyages...

Un de ces objets frappa tout d'abord mon regard... C'était un fusil de chasse,

LE COMTE JACQUES

vieux compagnon d'aventures et de périls, auquel plus d'une fois peutêtre il avait dû la vie... Du premier coup d'œil, j'avais remarqué dans les ciselures qui garnissaient la crosse, une analogie bizarre avec celles du

pistolet Je m'approchai... Les deux

armes portaient la même marque, les mêmes dessins, le même millésime. Elles appartenaient évidemment au même propriétaire... Vous le voyez, mon cher comte, vous ne pouvez plus vous faire d'illusion.

M. de Kernol, après avoir réfléchi un instant :

— Gomment expliquez-vous, pourtant...

— Ah! vous doutez encore?

— Le malheureux qui se noie se raccroche à toutes les branches... Com-

LE COMTE JACQUES

ment expliquez-vous, dans les mains du coupable, la présence d'un objet dont la seule découverte peut lui être fatale?

— Le cas n'a rien d'extraordinaire, et nos annales offrent plus d'un exemple de ces étourderies-là. Aujourd'hui c'est une arme de chasse ou de fantaisie qu'il était facile de cacher ou de détruire, et qui n'est ni détruite, ni cachée, comme c'était autre fois le chapeau de sa malheureuse victime que l'assassin emportait à travers l'Océan.

Appelez cela hasard ou providence; mais les précautions les plus vulgaires et les plus simples sont toujours celles qu'on néglige.

— Ainsi, vous croyez?

— Je ne crois pas.

— Vous êtes convaincu?

LE COMTE JACQUES

— Je ne suis pas convaincu, je suis sûr et j'affirme.

— Alors, M. de Gontais est perdu?

— Sans doute.

— Et, pourtant, je vous assure qu'il est innocent.

— Allons, allons! que diable!

Le comte s'avançant vers M. de Sorel et d'une voix très nette :

— C'est moi qui suis le coupable.

— Coupable ! Vous !

— C'est vous qui avez tué votre femme ?

— Oui.

— C'est de la folie!

— Je ne suis pas fou. Je n'ai pas ce bonheur-là. Je parle avec tout mon sang-froid... L'extrémité où je me trouve aujourd'hui, ce n'est pas la première fois que je l'envisage... J'ai pu me taire

LE COMTE JACQUES

pendant vingt ans. C'était affaire entre ma conscience et Dieu!... Aujourd'hui il s'agit de la liberté, de la vie d'un innocent, je dois parler... C'est moi qui suis coupable.

— Pourquoi auriez-vous tué la comtesse?

— Parce que... Qu'importe?... Je ne suis pas ici pour m'excuser mais pour rendre à la justice l'homme qu'elle cherche, le seul qu'elle doive punir.

— Elle refuse de vous croire, si vous lui refusez les explications qu'elle vous demande.

Le comte, après un violent effort et perdant peu à peu le calme qu'il affectait :

— Eh bien! pour s'appeler la comtesse de Kernol, celle qui est morte, n'avait pas craint de flétrir l'honneur

LE COMTE JACQUES

d'une jeune fille que j'aimais et que j'allais épouser Mlle de Brévanne, ma femme aujourd'hui. Désabusé trop tard, je ne pardonnai pas, mais je me résignai...

Un soir, c'était le 19 septembre 18..., je traversais une pièce du château pour me rendre à la chambre de M. de Gontais, quand je me trouvai tout à coup, en face de la comtesse : — « Où allezvous? me demanda-t-elle. — Chez M. de Gontais, lui dis-je, il part dans quelques heures, et je vais lui faire mes adieux. — Vous mentez, s'écria-t-elle, vous allez retrouver celle qui vous attend, votre maîtresse, Mlle de Brévanne... » Je restai muet de surprise, et d'indignation... M110 de Brévanne demeurait dans les environs et cependant je ne l'avais jamais revue. Je lui gardais avec le souvenir le plus tendre,

LE COMTE JACQUES

rattachement le plus respectueux. . . Mon silence exaspéra la comtesse. Elle accabla d'insultes la pauvre fille dont elle avait pris la place. — « Taisez-vous, lui dis-je, de grâce, taisez-vous... » Elle continuait! Je sentais le délire de la colère me monter au cerveau et je serrai, sans m'en rendre compte, dans ma main crispée, un pistolet de voyage que M. de Gontais avait oublié chez moi, et que je lui reportais... Elle continuait encore! Elle continuait toujours! — « Pour la dernière fois, taisez-vous, m'écriai-je, ou bien... — Ou bien !...tu me tueras, n'est-ce pas, pour épouser ta complice?.., » Et la comtesse, furieuse, avait saisi mon bras, le bras qui tenait l'arme. — ce Oui, ta complice, une fille perdue ! ... » Que se passa-t-il alors?. . . Ne me le demandez pas. Un mouvement

LE COMTE JACQUES

convulsif pressa-t-il la détente? Je ne sais. Mais ma main n'avait que trop bien servi ma colère... Le coup partit; la comtesse était morte.

Il s'arrête frémissant, reprend haleine et continue :

— Pourquoi ne me livrai- je pas le lendemain? Je le voulais... Je n'en eus pas la force... Et, pourtant, le hasard seul avait tout fait.,. Mais la victime était tombée dans l'ombre... et si la justice refusait de croire au hasard?... En même temps je me disais : « Tu es libre; aucun obstacle ne te sépare plus de celle que tu aimes éperdument. Tu touches au bonheur; il est là... Le bonheur, hélas! Du jour où Mllc de Brévanne a mis sa main dans la mienne, j'ai senti qu'en acceptant le bénéfice du crime, j'acceptais le crime lui-même...

LE COMTE JACQUES

Depuis vingt ans, je vis avec le sinistre souvenir de cette nuit sanglante et la pensée plus terrible encore que le jour où viendra la justice, elle frappera tous ceux qui me sont chers... Souvent pour en finir, j'ai voulu courir au-devant du châtiment... Mais j'étais époux, j'étais père... et je ne pouvais pas parler!... Ah! j'ai cruellement expié, je vous le jure ! . . . Voilà mon crime . Voilà ma vie.

Il s'arrête fatigué, anéanti. Un long silence se fait. De grosses larmes coulent lentement des yeux de Maurice de Savièse assis à l'écart. M. de Sorel parait hésitant, irrésolu. Puis, s'avançant vers le comte et d'une voix toujours amicale :

— En vérité, je ne puis vous croire, Je me demande si vous n'obéissez pas

LE COMTE JACQUES

à une étrange impulsion, peut-être à un dernier espoir de sauver M. de Gontais.. . Malgré votre récit, vos affirmations si précises, je doute encore.

— Ne doutez plus, monsieur, et veuillez prendre dans le tiroir de ce bureau, où vous l'avez déposé devant moi, le testament que je vous ai remis depuis longtemps... Vous y trouverez tout entier le récit que je viens de vous faire... Si j'étais mort avant M, de Gontais, ce testament l'eût déchargé, à son retour en France, du crime dont il était accusé.

M. de Sorel, sans répondre, ouvre un tiroir de son bureau, cherche un instant et finit par prendre une enveloppe cachetée.

Le comte qui l'a suivi des yeux :

— C'est bien cela. Je reconnais.

Veuillez décacheter.

LE COMTE JACQUES

M. de Sorel brise les cachets, déchire l'enveloppe, déplie un papier, et sa lecture terminée, il se redresse.

L'expression de sa physionomie change.

L'homme du monde s'efface. Le magistrat reparaît et c'est d'une voix sèche, froide, qu'il laisse tomber ces mots :

— Je ne doute plus, je crois.

Maurice a poussé un cri. Le comte

le rejoint.

— Du courage, M. de Savièse. Il vous en faut pour elles. Vous l'avez promis. Ne pleurez pas, ne me plaignez pas. C'était tout à l'heure qu'il fallait me plaindre. Maintenant j'ai parlé, tout est fini.

M. de Sorel s'avançant :

— Pas encore,

— Que voulez-vous dire?

— Je crois au récit que vous venez

LE COMTE JACQUES

de me faire, à la déclaration contenue dans ce testament... Mais je ne suis pas le seul qu'il faille persuader, je ne représente pas à moi seul la justice. Votre long silence parlera contre vous, indisposera vos juges. Certains d'entre eux mettront en doute quelques points de votre déclaration... et, enfin, il me coûte de vous le dire, d'autres iront plus loin, d'autres regarderont derrière vous, pardessus votre tête.

— Monsieur1

— Ils se diront que vous n'avez pas été seul à profiter du crime.

— Oh!

— Pensée que je repousse! Mais d'autres auront cette pensée, et ceux-là, il faudra les convaincre. Il faudra non plus seulement pour vous-même, mais pour votre femme, leur donner la preuve...

LE COMTE JACQUES

— Pour ma femme!... Je suis seul coupable î Elle n'a rien fait, rien su, je vous le jure! L'accuser, la soupçonner, elle, la pureté, la vertu même!... Et c'est moi qui la perds, c'est moi qui l'entraîne!... Ah, c'est le dernier coup!...

Une preuve, dites-vous ? Je n'en ai pas t Quelle preuve pourrais-je avoir?

Une idée le frappe. Il réfléchit un instant, et s'écrie :

— Cette preuve que vous me demandez, monsieur, cette preuve, je vous la donnerai !

Page 1