ANNÉES DE REPOS
De nouveau, Lazare a regagné les déserts de la Chersonnèse Taurique, revivant de Texistence pure et détachée dé tout de ses premières années. — Il visite les cénobites ; il va apprendre la sainteté auprès des grands anachorètes, dont le nom et la réputation rayonnent çà et là autour d'une grotte, d'une hutte, d'une cabane isolée, leur donnant une sorte d'auréole de leur vivant avant de les classer après leur mort parmi les bienheureux.
Lazare a dépouillé Tarmure, laissé Tépée et la lance, pour reprendre ses pinceaux, ses illustrations de la Bible et des Livres sacrés.
Quand il ne travaille pas, il prie, à genoux
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sur le rocher, eu face de la mer, dg,ns la contemplation inassouvie de cette merveille. Parfois un vol d'oiseaux de passage s'allonge audessus de sa tête, allant se perdre vers des pays lointains ; Lazare les suit du regard.
Puis, quand ils ont disparu, il rêve aux voyages passés, aux événements auxquels il a été mêlé.
C'est à peine si de loin en loin les bruits du monde arrivent jusqu'à lui. Que lui importent les ambitions humaines et les empires, lui dont le cœur ne s'ouvre qu'aux aspirations célestes, dont l'esprit n'est sensible qu'aux ravissements surnaturels.
Les années s'entassent lentement ; la neige tombe plus épaisse sur ses cheveux et sur sa barbe : il continue de rêver et • de prier, n'ayant d'autre distraction que ses pinceaux, d'autre souvenir du passé que l'Icône peinte par son père et fixée au chevet de l'amas de fougères et de feuilles sèches qui lui sert de couche.
Tandis qu'il oublie, on se souvient : les peu-
30i LA TÊTE-NOIRE
pies ont gardé la mémoire du terrible combattant de larmée de Nicéphore, du justicier voilé qui a terrassé le farouche Léon V. Partout on connaît le moine Lazare, le saint et le guerrier ; partout se répandent les images tracées par ses doigts habiles. Les catholiques espèrent en lui ; les iconoclastes n*en parlent qu'avec colère, de manière à attirer contre le peintre religieux les sévérités du prince.
Mais Michel le Bègue est reconnaissant.
Favorable d*abord aux iconolàtres, puis devenu leur ennemi, il résiste aux obsessions des iconoclastes qui veulent faire périr le défenseur légendaire de la Vierge, le possesseur de la fameuse Icône. — Il se souvient que c'est Lazare qui lui a sauvé la vie dans cette nuit terrible oq, lié comme un fagot, il attendait le moment où on le jetterait dans la fournaise impériale.
Malheureusement, au bout de neuf années de règne, Michel II meurt dans son lit, fait bien rare chez les souverains byzantins. C'est son fils Théophile qui lui succède.
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Celui-là n'avait pas les mêmes raisons pour ne pas écouter les ennemis du fils de Methodius. Iconoclaste très zélé, malgré une dévotion particulière à la Vierge, dévotion qui le faisait aller toutes les semaines de son palais à Téglise des Blaquernes, il céda à ses conseillers et, oubliant que Lazare avait le môme culte, ordonna de s'emparer de sa personne.
Les soldats le trouvèrent en prière dans une cellule du mont Athos, où il faisait une retraite.
Immédiatement il se leva, très calme :
— « Que me voulez-vous ? »
— « L'empereur nous a ordonné de t'amcner devant lui. »
— « Il est mon maître sur cette terre ! »
répondit- il.
Tranquille il suivit ses bourreaux, le sourire aux lèvres, majestueux dans sa robe de moine avec ses cheveux blancs et sa longue barbe blanche.