LE DERNIER ICONOCLASTE
La fête durait depuis le matin.
Dès les premières heures du jour, avant la grande force des chaleurs, on envahissait la troisième région de la Ville pour assister aux courses de chars dans THippodrome, dont l'arène, qui mesurait treize cent vingt pieds de long sur deux cent soixante-dix de large, avait été entièrement sablée de vermillon et d'azur. L'empereur Théophile, monté sur un char d'or attelé de chevaux blancs, avait couru lui-même, portant les couleurs de la faction bleue, et remporté le prix.
Partout retentissaient les cris de joie, les hymnes d'allégresse, les chants.
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Après la sixième heure le centre de la fête se tint devant la fameuse église nouvellement construite par Tarchitecte Patrice, merveilleuse basilique aux trois coupoles, à la voûte dorée reposant sur des colonnes de marbre dltalie, aux murs incrustés de plaques de marbre de couleur, aux fenêtres trilobées et aux chapiteaux fouillés par le ciseau des plus habiles sculpteurs.
La place s'arrondissait comme un immense bouclier entre l'église et un majestueux portique, soutenu par des colonnes de marbre Phrygien et nommé le Sigma.
Là on n'aurait pu compter les fontaines qui versaient, au lieu d'eau, dans les vasques de marbre du vin et des boissons miellées, énumérer les vastes bassins, aux bords revêtus de lames d'argent et remplis de fruits destinés au peuple.
Mais la chose remarquable était la terrasse, dont les degrés de porphyre descendaient sur Tune des faces de la place, et au sommet de laquelle se tenait l'Empereur.
Le trône brillant d'or et de pierreries éblouissait les regards, malgré Tombre douce dans laquelle le laissait un velarium de soie tendu sur des lances dorées ; les bras du fauteuil, formés de deux lions ciselés, ouvraient aux spectateurs de larges gueules, d*où, à Taide d'un mécanisme, sortait à la volonté du prince un rugissement strident, assez bien imité. — A la gauche du souverain un arbre de même métal se dressait, portant sur ses branches, non pas des fruits, mais des oiseaux automates, dont chacun jetait le cri propre à son espèce.
Au-dessous de Théophile, les officiers de sa garde, les magistrats et les chefs de faction occupaient les degrés supérieurs de la terrasse ; ceux du bas étaient abandonnés au peuple qui s y pressait, formant la base de cette pyramide humaine, dont Tempereur était l'extrémité, l'éblouissant sommet.
Aux baladins avaient succédé des pantomimes, aux jongleurs des danseurs et des danseuses : un hourra d'enthousiasme accueillait
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CCS différents spectacles et des cris remerciaient le souverain des jeux qu'il donnait à son peuple.
On s'était intéressé aux bateleurs traversant la place du Sigma sur une corde tendue, aux danseuses nues exécutant la danse des œufs et celle des épées, aux acteurs grimés et aux masques comiques. Cependant, malgré Tabondance des vins et des fruits, un alanguissement pesait sur la foule ; l'attention diminuait ; une lassitude s'étendait des uns aux autres dans cette multitude fatiguée par la chaleur, par la douceur du spectacle.
L'impératrice Théodora venait de quitter la terrasse pour regagner ses appartements ; ses femmes la suivirent.
Alors un officier des Icanales, se prosternant devant le prince et touchant presque ses genoux des plumes de son casque, lui parla à voix basse : Théophile, tiré de la torpeur dans laquelle il s'engourdissait, eut un sourire cruel, digne de celui de ses prédécesseurs, et fit un geste d'assentiment.
Un homme chaîné de liens fut amené au bas des degrés.
Dans la foule assoupie ce fut comme un immense réveil ; une ondulation formidable secoua toutes les paresses ; des yeux s'ouvrirent, avides ; des bras jaillirent au-dessus des têtes, brandissant des poings fermés. — La houle augmenta, grossit, devint générale, soulevant ces hommes et ces femmes endormis, et une acclamation multiple monta en un seul mugissement vers la terrasse impériale, où se tenait, un peu pâle sous sa pourpre, l'empereur, troublé par la présence du prisonnier.
Puis les cris redoublèrent ; la populace flairait le sang. Elle devinait une proie, une victime, et, avec des grondements de bête fauve, cette tourbe d'iconoclastes, reconnaissant un ennemi, hurlait par ses mille bouches :
— « A mort I A mort I »
Impassible, l'homme souriait, ne se retournant pas vers ses insulteurs, méprisant cette meute avide de sang ; mais il regardait, en
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haut, Fempereur dont Thésitation ne lui échappait pas.
Le César, dont la calvitie se dissimulait sous sa couronne d'or et qui avait décrété par tout son empire les cheveux courts, pour ne pas être seul dépourvu de cet ornement naturel, ne pouvait détacher ses yeux du visage austère et superbe de sa victime.
De haute taille, les épaules encore exagérées par sa robe de moine, les pieds nus dans les sandales comme un Lombard, la barbe épandue en un seul flot blanc, les cheveux retombant en boucles d'argent sur ses épaules, Lazare s'était laissé conduire par ses gardiens.
Au milieu de cette foule bigarrée, des luxueux costumes de la Cour, des étoffes brochées d'or et des dalmatiques de soie, dans son costume simple, avec ses traits sévères, l'anachorète semblait l'image de la vertu au sein des vicieux et des débauchés.
L'interrogatoire fut bref.
A la joie féroce de son peuple, le souverain
avait compris qu'il lui devait ce spectacle, cette victime.
— « Tu te nommes Lazare. »
— « Oui, Lazare, fils de Méthodius le peintre, que Constantin Copronyme, d'odieuse mémoire, fit supplicier pour le punir d'avoir peint des images sacrées, de saintes Icônes. »
— « Tu es accusé de suivre ce pernicieux exemple et de continuer, malgré nos défenses, à reproduire des idoles que notre religion condamne, que nous proscrivons. »
— « En effet, je représente Dieu, son fils Jésus, les Saints et surtout la Vierge, celle dont tu vas toutes les semaines honorer les vêtements dans l'église Sainte-Marie des Blaquernes, celle que tu adores toi-même. »
— « Tu as avoué ; cela nous suffit. »
La cause était entendue.
' — ; « On va te mettre hors d'état de continuer à enfreindre nos ordonnances impériales. »
Lazare eut un méprisant sourire et répondit :
— « Prince, ma vie t'appartient, mais non mon âme ; fais de moi ce que tu voudras et puisse le ciel ne pas te punir trop rudement de tes cruautés et de tes injustices. »
Déjà les eunuques noirs entraînaient Théroïque patient ; mais avant d'être emmené au centre de la place, il put encore crier à Théophile :
— « Souviens-toi que ma présence n'a jamais porté bonheur aux souverains qui m'ont vu face à face. Il y a un Dieu vengeur qui punit les bourreaux de ses créatures. »
L'empereur eut un mouvement à demi contenu, puis il laissa aller son bras ; une langueur l'écrasait sur les coussins de pourpre de son trône et les plus rapprochés de lui l'entendirent murmurer :
— « Le sort en est jeté I »
Il répétait machinalement les paroles du premier César, traversant le Rubicon, lui qui portait également le titre de César, tout indigne qu'il en fût.
Armés de lanières plombées, deux bourreaux
de taille herculéenne se placèrent de chaque côté du martyr dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture ; le soleil tombait d'aplomb sur ses épaules, dessinant la ligne admirable des muscles, faisant briller l'argent de sa chevelure bouclée et de sa barbe soyeuse.
Le chef des Icanates cria :
— € Allez ! »
Alternativement les lanières commencèrent à siffler et à s'abattre sur le dos de Lazare.
Pas un geste, pas un cri, pas un soupir. Le sang jaillit aussitôt des plaies minces sillonnant la chair et, en quelques instants, la tunique de lin devint rouge.
La foule haletante essayait vainement de saisir sur la figure du supplicié un indice de faiblesse. Calme, toujours souriant, Lazare priait, les yeux au ciel, perdu dans la même extase qui rendait autrefois son père insensible à la torture : les anges, qui ne le quittaient pas depuis son berceau, le soutenaient toujours dans ces moments critiques.
Un pareil courage aurait dû apitoyer les
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assistants ; mais un grand brasier dans lequel rougissaient des barres de fer, faisait espérer un raffinement dans le supplice, et, muets, les spectateurs attendaient, férocement curieux.
En effet, s'aidant de longues pinces, le bourreau tira du brasier les lames rougies à blanc et faisant étendre au martyr les deux mains, lui appliqua sur la paume étendue le fer incandescent.
Un grésillement fit tressaillir les plus voisins, une fumée blanche monta lentement, comme un hommage, vers le trône d'or, et les narines de Tempereur purent aspirer librement les émanations de chair grillée qui s'élevaient des mains du supplicié.
L'immuable sourire n'avait pas quitté ses lèvres, même quand ses chairs crièrent sous la morsure du feu et que les lames enlevées laissèrent voir l'horrible plaie qui l'estropiait pour toujours lui interdisant l'usage de ses mains.
— « Tu ne pourras plus désobéir I » — appuya Théophile, qui s'était un instant dé-
tourné, ému malgré lui par Théroïsme de sa victime.
— « Dieu seul le sait I » — répondit Lazare, en montrant le ciel de ses mains mutilées.
La fête se termina sous une mauvaise impression. La populace elle-même avait espéré tirer un autre plaisir d'un tel spectacle : le courage simple du martyr avait fait meilleur effet que la cruauté lâche du souverain.
Lorsque, quelques mois après cette fête, Théophile, à son lit de mort, la vue éteinte, torturé par une épouvantable agonie, hurlait ces mots :
« Malheureux que je suis I On me déchire à coups de fouet I »
Tandis que l'impératrice Théodora était en prières auprès de lui, un moine se présenta devant le mourant, apportant les images du Christ, de Dieu et de la Vierge.
L'empereur ne les eût pas plutôt touchées de ses lèvres brûlées de fièvre, que le délire le quitta : un apaisement se fit dans tout son être.
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Alors le moine, rejetant en arrière la capuce qui lui cachait le visage, Théophile reconnut Lazare.
— « Prince, dit celui-ci en montrant ses mains complètement guéries. Dieu a permis que ses anges fissent disparaître toute trace de mon supplice pour me permettre de continuer à peindre et de venir ainsi te soulager à ta dernière heure. »
Une céleste béatitude s'étendit sur les traits convulsés de l'agonisant qui exgira, en prononçant le nom du Sauveur, le 20 janvier 842.
Le dernier empereur iconoclaste venait de mourir.