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RUISSEAUX DE POURPRE

De la coupole étoilée aux mosaïques du sol, un voile immense tombait, tout lamé d'or et semé d'aigles impériales ; masquant complètement le sanctuaire, il coulait sa trame impénétrable devant Tautel même, de manière à isoler Tabside de la nef.

Dans les bas côtés, contre les murailles de marbre, s'écrasait la foule compacte dont la basilique était pleine ; et, entre les colonnes de porphyre supportant la voûte principale, les rideaux de pourpre avaient été relevés de façon que tout le monde pût voir ce qui allait se passer au centre de la nef, sous le plafond allongé en berceau rejoignant le narthex.

Par une dérogation à la coutume religieuse, les hommes occupaient les bas côtés de gauche aussi bien que ceux de droite ; on avait placé les femmes dans les gynéconitis, les deux tribunes parallèles à la nef et courant sur des colonnettes de jaspe au chapiteau cubique, surmonté d'un tailloir où était sculpté le monogramme du prince : deux escaliers à vis, invention toute récente, y conduisaient.

Les prisonniers formaient un seul groupe au milieu de l'espace laissé libre, surveillés par les Manglabites qui, la masse de fer sur l'épaule, s'adossaient à chaque pilier ; les soldats arméniens étant restés devant Téglise pour maintenir le bon ordre, ce furent les Icanates qui entourèrent les Iconolàtres, tandis que des tortionnaires, reconnaissables à leurs costumes rouges, à leurs bras nus et à leur musculature énergique, préparaient les divers instruments destinés au supplice des ennemis dew l'empereur*

Vu le nombre considérable des prisonniers, les chefs et les principaux moines devaient

seuls être interrogés et punis en présence de Constantin ; les autres, emmenés par les bourreaux, devaient subir leur peine dans le narthex et même dans Texonarthex, pour donner cette joie, cet exemple aux curieux massés devant la basilique et réclamant leur part du sanglant spectacle.

Les tubicines avaient cessé leurs bruyants appels ; une rumeur sourde, succédant aux acclamations qui avaient accueilli l'arrivée du prince, courait à travers cette multitude avide de sang. C'était comme une houle mugissante dont les flots venaient battre les énormes murailles de la basilique.

A l'intérieur, au fond de l'hémicycle, dans la galerie transversale qui passe à travers Tabside, lente, mystérieuse, se prolongeant sous les arceaux, la plainte de l'orgue mourait, accentuée par les clochettes du bombulum harmonieux. Un grand frisson secouait sur ses anneaux d'or le velarium tendu devant la nef.

Tout à coup le chef des Silentiaires leva sa

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baguette d'ivoire incrustée d'or. Des vivats éclatèrent, sonores, répercutés par les lames d'or de Tautel, les vases d'argent et d'airain ; les Icanates levaient leurs longues épées, les Manglabites haussaient leurs masses marquées à l'aigle souveraine, et les courtisans se penchaient, autant pour se montrer que pour mieux voir.

Le voile s'ouvrait lentement, glissant comme un brouillard que dissipe le soleil levant ; des lueurs d'or resplendirent, et, comme dans une gloire, Constantin V apparut sur un trône d'or dressé devant l'autel.

Sur les gradins, au-dessous de l'empereur, s'étageaient debout, revêtus de leurs insignes, les hauts dignitaires de l'empire ; le protospathaire avec le costume de général en chef des troupes ; le logothète, gardien des sceaux ; le curopalate, qui souvent dans la suite arriva au trône ; le sacellaire, portant à la ceinture une bourse pleine d'or pour les besoins du maître; le drungaire, préfet maritime; quelques exarques en mission à la cour, et, au-

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dessous deux, les patrices, les chambellans, les commandants de Thèmes, toute la domesticité du palais avec son luxe fou d'étoffes, d'insignes et de pierreries»

Derrière la tête de l'empereur montait un gigantesque crucifix en argent supportant un Christ plus grand que nature, émaillé, avec des yeux blancs. Au sommet de la croix le symbolique poisson des catacombes, l'antique IX0T2 des premiers chrétiens, étalait en lettres noires le monogramme de — Jésus- Christ, fils de Dieu, Sauveur. — Malgré ses fureurs iconoclastes, Constantin n^avait pas osé porter la main sur la croix ni sur Timage du Crucifié, se souvenant de Fémeute terrible provoquée, sous son père, par Tenlèvement d'un crucifix placé au palais, sur la porte de Chalcé.

Enfin, à la droite du souverain, un peu sur le côté et s 'offrant de profil, raide dans sa cathedra d'ivoire travaillé, le patriarche de Constantinople, Nicétas, gardait une immobilité de statue ; ce vil eunuque esclavon, figé

SOUS ses ornements sacerdotaux, ne faisait pas un mouvement, ne détachant pas ses yeux du visage de son maître.

Méditatif, le front coupé de rides profondes, celui-ci, le coude sur la crinière de métal du lion droit de son trône, soutenait de sa main sa tête trop lourde. Ses cheveux gris dépassaient le cercle de pierreries du diadème arrondi en dôme au-dessus de son crâne épais, et sa barbe longue coulait en mèches broussailleuses entre ses doigts étoiles de pierres luisantes.

Il ne semblait pas que la vieillesse seule pesât sur ses épaules et sur sa tête ; des flammes rouges traversaient parfois la pâleur de sa face usée, comme quelque illumination intérieure, quelque reflet d^enfer, quelque traîtresse explosion de la conscience. Ainsi la lave terne des volcans, sous la couche des cendres, laisse de temps à autre courir une lueur sanglante, indice du feu caché.

Des chants s'élevaient à sa gloire, célébrant ses vertus, sa puissance, ses victoires : il se

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redressa lentement sous la pourpre, secoua d'un mouvement d'épaules tout un, ruissellement d'or et de bijoux, et leva la main droite, impérieusement.

Un silence de mort plana sur cette assemblée confuse, que dominait de toute la hauteur des marches de l'autel cet homme rouge.

Par les fenêtres trilobées, par le treillis des fenêtres géminées, quelques jets de lumière tombaient, traversant d'un éclair continu, où dansait une poussière d'or, l'ombre douce des grandes voûtes :. Tempei^eur semblait une masse de pierreries vivantes.

Le chef des Icanates comprit. Ses hommes, faisant faire place, amenèrent au pied dés degrés une soixantaine de captifs : de simples moines, des prêtres infimes, tout le troupeau vulgaire des individus sans grande instruction et sans influence.

— Abjurez vos erreurs, leur cria Nicétas d'une voix aiguë, et notre auguste souverain vous fera grâce !

Mais parmi ces gens simples et modestes,

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il fut impossible de découvrir une défaillance ; défilant devant le trône d'or, ils se livraient les uns après les autres, sans répondre, aux eunuques noirs chargés de les supplicier : pas un mot, pas une plainte ne s'échappa de leurs lèvres volontairement muettes. Quelques-uns seulement murmuraient une prière ou chantaient une hymne. Immédiatement on les entraîna dans le narthex et Texonarthex, où se trouvaient disposés des chevalets, des brasiers et des billots de bois : des chaudières contenaient de la poix, du plomb, de Thuile et de la naphte.

Un ordre partit du sanctuaire.

Les tortionnaires se courbèrent sur leurs instruments ; des os craquèrent, des gémissements montèrent vers la voûte de la basilique : le supplice des partisans des images commençait.

Sur la place, aux hurlements sauvages d'une foule enivrée par la vue du sang qui rougissait déjà les instruments, les fouets sifflaient, faisant éclater les chairs nues sous le plomb

et les crochets fixés aux lanières, les haches abattaient des têtes, les poignards crevaient des yeux, les épées mutilaient des condamnés ; ceux-ci ne réunissaient leurs dernières forces que pour implorer Dieu et remettre leur âme entre ses mains. Plus les victimes étaient calmes, plus la rage des bourreaux redou»

blait, et d'impitoyables spectateurs se joignaient par moments aux tourmenteurs pour frapper les suppliciés.

Dans la nef on avait réuni les principaux chefs, ceux qui devaient être torturés sous les yeux de l'empereur et des privilégiés, tandis que ce menu fretin était jeté en curée à la populace.

Ceux-là, Constantin se réservait le soin de les juger lui-mêrpe, de les interroger et de les faire souffrir moralement avant de s'attaquer à leur chair et à leur existence. Se croyant très fort dialecticien, il se flattait d'embarrasser ces croyants, de les persuader même à l'aide de ses grandes lumières théologiques, avec Torgueil d'un homme qui avait composé

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des sermons et qui les avait lus, comme Néron jouait de la lyre, en public, en plein hippodrome.

Le premier, amené entre deux Icanates, était un moine crétois, grand bel homme, jeune encore, et les yeux brillants d'une foi ardente.

Immédiatement il s'adreiSsa au prince :

— Que veux-tu de moi, César, toi qui trônes dans l'ombre même de la croix que nous adorons?

Du doigt il indiquait l'énorme crucifix dont, par un jeu de lumière, l'ombre s'étendait en ce moment sur l'impériale estrade.

Copronyme eut un mauvais rire, trouvant un argument dans cette attaque même ; se dressant, il posa son brodequin de pourpre sur Tombre étendue sur les marches :

— Païen, dit-il d'une voix tonnante, je prétends, moi, qu'on peut fouler aux pieds les images du Christ sans offenser Jésus-Christ : ceci n'est qu'une image, une idole, et Dieu est au-dessus de ces stupides représentations

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de sa personne, que nul n'a vue face à face.

Le Cretois, réprimant un mouvement d'horreur à la vue de ce sacrilège, montra alors une pièce de monnaie, un perprès d'or; Texergue portait la légende latine et la marque byzantine CONOB : d'un côté Constantin V, debout et de face, figurait avec son fils ; — au revers, la Vierge et Jésus-Christ sur un trône étendaient la main pour bénir. Puis la jetant devant lui, il l'écrasa du pied :

— Je puis donc traiter de même cette pièce sans manquer au respect que je dois aux empereurs 1

Constantin, atterré, avait pâli; ses yeux lancèrent un éclair de rage et il reprit :

— Retourne ce perprès, impie : l'image du Christ s'y trouve et tu n'as pas craint de marcher dessus.

Le Cretois fut emmené ; quelques instants plus tard sa tête rebondissait sur la mosaïque.

Le moine suivant, un savant de la Thrace, dont la barbe grise inondait la robe blanche

il'un flot vénérable, leva son front pensif vers le persécuteur :

— Pourquoi, prince, tandis qu'on punit ceux qui outragent les images du souverain, or-> donnes-tu d'outrager celles du Christ, qui est plus grand que l'empereur? Penses-tu qu'il sera moins irrité contre ces profanateurs sacrilèges ?

Mais César avait encore le ressentiment de la première attaque ; il ne fit pas attendre ce sermonneur :

— Eh bien î puisque de ton aveu ceux qui manquent de respect au portrait du prince méritent un châtiment, que ne mérites-tu pas pour en manquer au souverain même?

Les tourmenteurs arrachèrent la robe dé lin, mirent à nu le vieillard et les verges déchirèrent ce corps, où se voyaient les traces des jeûnes et des macérations. Sans un soupir, sans regarder couler le sang de ses plaies, le martyr priait. Enfin, les eunuques enduisirent de poix bouillante ses cheveux et sa barbe ; on hii lia sur la tête im paquet d'images

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saintes, et, à Tàide d'une torche, le feu fut mis au tout. Les flammes dévorèrent en une seconde le visage du moine qui tomba à la renverse, asphyxié par la fumée, le crâne dé-, nudé. Des esclaves armés de crocs emportaient les cadavres au fur et à mesure des exécutions, comme dans les cirques romains.

D'autres lui succédèrent, tous répondant avec le même bon sens, le même courage indomptable.

Successivement, sans pouvoir clore ces lèvres accusatrices autrement que par la main du bourreau, Constantin V s'entendit jeter à la face ses passions répugnantes, ses vices, ses lâchetés. Les martyrs semblaient s'être entendus pour flétrir le tyran avant de mourir ; ils lui reprochèrent ses goûts bas, ses invocations aux démons par des sacrifices nocturnes, ses recherches superstitieuses dans les entrailles des victimes, ses terreurs à la suite d'un songe ou d'un présage. Prouvant qu'il n'était ni juif, ni païen, ni chrétien, ils le montrèrent fort contre Dieu, faible contre le reste.

Les uns furent écartelés, les autres assommés, coupés en morceaux, écorchés ou brûlés vifs. Bientôt le sang ruissela au bas de Tautel, prolongeant la pourpre des degrés jusque sur la mosaïque, comme si les tapis se fussent transformés en ruisseaux rouges.

Celui qu'on amena ensuite, soutenu sous les bras par les gardes, avançait difficilement, courbé par Tâge, la barbe couleur de neige, le front chauve ; c'était un solitaire connu pour sa vie austère, presque un saint, qu'un préfet zélé envoyait en présent à son maître,

— Tu trembles, vieillard ! ricana l'empereur.

— Si mes jambes sont faibles. César, mon cœur est fort et ma foi robuste ; tu peux m'enlever le souffle qui me reste, tu ne m'ôteras ni mon respect pour la religion que tu insultes, ni mon horreur pour tes sacrilèges.

— Ne crains pas de parler, j'écoute; je saurai te répondre, continua le tyran.

— Est-ce donc par ironie, est-ce par suprême raillerie que tu as choisi pour tribunal

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inique la basilique des Saints-Apôtres, toi qui renies les saints, qui brûles les reliques et qui extermines les défenseurs de Dieu. Regarde autour de toi : ne rougis-tu pas de l'abandonner à tes vices en présence de ces tombes impériales, où je vois reposer des chrétiens, de glorieux morts î

— J'ai été patient. Tu y vois encore trop clair pour ton âge ; mais je saurai éteindre rinsolente flamme de tes regards !

Un des bourreaux approcha alors du malheureux un bassin d'argent rougi au feu, et, tandis que deux aides lui tenaient les yeux ouverts sur le métal ardent, un troisième arrosait de vinaigre ce bassin. Au bout de quelques instants, les prunelles du patient se desséchaient, sans qu'il eût manifesté sa douleur par une plainte.

— Qu'on le laisse aller ! ajouta le prince.

Le vieillard s'éloigna, les mains tendues,

chancelant, au milieu de la huée lâche des courtisans.

Depuis le commencement de ces tortures,

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qu'il no semblait pas voir, un homme était resté à la même place, immobile, au milieu des bourreaux, des victimes et des assistants : c'était le peintre Methodius.

Levant les yeux, le martyr oubliait de regarder Tempereur ou de voir les supplices, pour contempler les hautes murailles de l'église.

Sous le badigeon blanc qui les couvrait, à travers les chasses, les courses de chars et les paysages que Constantin V y avait fait peindre pour effacer toute trace d'images, il devinait les mosaïques sacrées qu'il était venu admirer si souvent autrefois. Enfant, déjà passionné pour les arts, il priait, en extase devant les saints, la Vierge, dessinés en pierres de couleur sur fond d'or dans cette même basilique. Il ne pensait plus que la torture, que la mort l'attendaient, s'abandonnait tout entier à ces ressouvenirs, à cet anéantissement de l'esprit.

Une voix terrible l'arracha à ses rêves :

— Approche 1

Cela tombait du trône.

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Avant de le livrer aux tourmenteurs, Copronyme voulait Tinterroger, jaloux, comme son père Léon Tlsaurien, de faire des conversions avant de martyriser, quitte à noyer dans le sang, à étouffer sous les flammes ceux qui refusaient d'adhérer à la destructive doctrine iconoclaste, empruntée aux califes mahométans.

— Pourquoi, malgré nos édits, as-tu continué à représenter des idoles dans tes peintures ? Pourquoi ces tryptiques et ces dyptiques, sous prétexte de glorifier Dieu, la Vierge et les saints ?

S'arrachant à sa contemplation mystique, Methodius abaissa ses regards et les dirigea vers le haut des degrés, dont des tapis précieux adoucissaient les angles.

De chaque côté du trône, deux énormes bassins d'or de facture sicilienne et conquis sur les Bulgares contenaient des aromates de rinde et de l'Arabie. Brûlant lentement, ils répandaient une buée mince qui masquait d'une teinte indécise le fauteuil impérial et

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le souverain, dont le visage, dans les pierreries, apparaissait terrible, plein de foudroiements et d'éclairs. Sa tunique de pourpre drapait des plis lourds sur la robe de soie brodée d'or qu'il portait dessous ; au milieu d'un coussin merveilleusement travaillé s'appuyaient ses pieds chaussés de brodequins rouges, semés de diamants, de rubis et d'émeraudes.

Dédaignant de formuler une explication, Methodius eut un mouvement hautain :

— Je ne saurais répondre à une question impie 1 fit-il.

L'empereur fit un signe au sace^aire ; celuici remit à son maître la bourse pendue à sa ceinture. Alors, la montrant au prisonnier :

— Tu l'estimes beaucoup ainsi ?

Il la secouait, faisant doucement tinter le métal; puis, vidant dans un bassin les perprès d'or à son image, les numisma, les zmismions et les kokkos vulgaires, tous portant au revers la main divine bénissante, il ajouta :

— Maintenant tu n'en fais, plus aucun cas.

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C'est ainsi que la Vierge, digne de respect pendant qu'elle portait le Christ dans son sein, n'est plus différente des autres femmes depuis son enfantement. Du reste, tu sais bien qu'il y a deux siècles on ne la vénérait pas encore 1

Dans toute la basilique des applaudissements éclatèrent ; les courtisans tendaient les bras entre les colonnes pour se faire remarquer.

Par-dessus la tenture des tribunes on voyait s'allonger des mains blanches, dont le dos était couvert de lames d'or ; puis des visages de femmes peints, fardés, entourés de pierreries, souriaient à cet apologue impérial. Une ovation montait de cette foule servile vers le maître.

— Impie César, je te préfère encore les Lombards de Bénévent, ces géants niais, aux cheveux pendants de chaque côté du visage, au derrière du crâne rasé, à la longue barbe inculte, et qui adoraient l'image d'airain d'une vipère ; je mets au-dessus de toi ceux- mêmes qui, grossièrement, honoraient les arbres ou

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une tête de chèvre : ils comprenaient le besoin d'un culte, d'une figuration delà divinité. Toi, tu ne sais que tourner en ridicule les choses sacrées !

— Veux-tu devenir mon peintre ; au lieu de sottes images qui t'attirent ma colère, tu représenteras des oiseaux, des courses hippiques, des arbres ; tu décoreras celles de nos églises où s'étalent encore les mossdques figurant les idoles de ta religion.

— Raille, prince, blasphème î Rien ne retardera Theure de ton châtiment. Tu peux hardiment marcher dans le sang, on n'en verra rien sur tes chaussures d'empereur; tu peux t'y plonger tout entier, la pourpre sied aux tyrans : ton visage même porte déjà la trace des feux de l'enfer 1

Du poing Constantin heurta rudement le lion droit de son trône :

— Saisissez ce discoureur et essayez sur lui quelques-uns de nos arguments pour mettre à la raison les têtes obstinées !

On dépouilla Methodius jusqu a la ceinture.

et un eunuque noir, de taille herculéenne, fit siffler les lanières plombées. Le sang inonda bientôt les vêtements du martyr. Insensible à la torture, le peintre priait et ses lèvres murmuraient les noms de la Vierge, de Jésus- Christ et de Dieu.

— Le bourreau est fatigué, qu'un autre le remplace avant que la tête de ce misérable idolâtre ne soit accrochée au milliaire d'or 1 cria le patriarche pour plaire à Tempereur.

Methodius se tourna alors vers la cathedra d'ivoire et les paroles jaillirent de sa bouche, vibrantes, indignées :

— Elle y succédera à celle de bien des martyrs, eunuque vil et traître, à la tête glorieuse de ton bienfaiteur que tu fis égorger et dans le fauteuil patriarcal duquel tu t'asseois î

Pâlissant sous ce coup de fouet, Nicétas s'était levé à moitié. Cet eunuque aux chairs blêmes, sans barbe, sans rien de viril, amolli dans ses graisses blanchâtres d'une couleur malsaine, les paupières pendantes sur des yeux éteints, ballonné sous les lourdes pier-

reries et les broderies d'or de la dalmatique de patriarche, crispa rageusement sur les bras de son siège des doigts décolorés et bouffis entre leurs anneaux d'or. Glabre, mou, il semblait plus abject encore que les eunuques noirs faisant office de bourreaux. La colère lui avait rendu un peu d'animation.

Bien des fronts se courbèrent sous cette parole hautaine, et Nicétas eut la vision sanglante de la tête du patriarche précédent, son bienfaiteur, clouée dans l'Augusteum, au milliaire d'or.

Mais Copronyme défendait les siens ; il eut un geste farouche adressé aux tortionnaires :

— Arrachez cette langue perfide et menteuse 1

— Comme cela seulement tu pourras me faire taire ! riposta le martyr, sans reculer son visage devant les tenailles rougies à blanc.

Un nouveau signe de l'empereur les arrêta :

— Pas encore.

En effet, il n'avait pas tout dit, réservant comme dernier argument une torture raffinée

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! et il voulait laisser la parole au malheureux

pour mieux jouir de son désespoir.

— As-tu donc oublié, Methodius, que tu n'étais pas seul au monde, comme tes compagnons, ces moines et ces prêtres ?... insinua César d'une voix plus douce, presque caressante ; ses yeux se fermaient à demi comme ceux du tigre au moment de dévorer une proie assurée, sa langue courait sur ses lèvres : il se préparait une jouissance nouvelle.

Sentant la menace, refusant de s'y soumettre et de faiblir, le prisonnier avait baissé la tête.

— Methodius, tu as une femme, un enfant.

— Leur sort est entre les mains de Dieu.

— Non pas, fit Constantin, leur sort est entre mes mains, entre les tiennes plutôt.

Yeux-tu les sauver ?

— Je préfère le salut de leurs âmeâ à celui de leurs corps.

Les accents de la voix impériale s'enflèrent

brusquement :

— Sache donc que leur misérable retraite du faubourg des Syques est découverte ; il n'y a rien de^ caché pour ma justice 1 A cette heure, mes soldats cernent la maison : personne ne peut y entrer, personne ne peut en sortir.

Methodius leva les yeux au ciel, paraissant invoquer une intercession divine.

— Appelle à leur secours ceux en qui tu crois, car ils n'ont plus rien à attendre de la terre. Déjà, apprends-le donc, ta femme est morte ; mais j'ai fait murer l'habitation et ton enfant périra avec elle, enfermé vivant dans sa tombe.

— Dieu prendra soin de son serviteur. La Vierge viendra au secours de celui qui a si souvent peint son image.

Une transfiguration se produisit soudain dans le peintre;

Ne voyant plus rien autour de lui, baigné par un rayon de soleil qui traversait en pluie d'or les ouvertures étoilées d'un des treillis garnissant une fenêtre^ il était plongé dans

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une extase si complète, dans une si étrange béatitude, que machinalement les assistants, la cour, l'empereur même cherchèrent à la voûte de la basilique les raisons de cet état du martyr.

Mais leurs veux restaient fermés à toute manifestation divine ; ils ne pouvaient comprendre que Methodius se sentait exaucé, que Dieu, par un signe visible pour son seul défenseur, lui annonçait que sa prière serait écoutée !

Vainement, pour Tarracher à cette extase, Constantin furieux fit essayer sur le martyr tous les supplices. On brisa sur la tête du malheureux les images de saints qu'il avait peintes sur bois, oh le coupa par morceaux, ses chairs furent tenaillées et sa peau arrachée, sans qu'un frémissement courût sur son visage.

On creva ses yeux qui exaspéraient l'empereur ; puis enfin la tête de Methodius fut tranchée par des bourreaux las et ruisselants de sueur, après que le supplicié eut encore

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trouvé la force de lancer cette prédiction au cruel tyran :

— Tes jours sont comptés; Dieu te châtiera en te brûlant vivant de flammes vengeresses !

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