LAZARE
ije i. .. * dans la poussière, encore humide des rosées de la nuit et de Técume des vagues, les mains étroitement jointes dans une crispation extatique, le vieil Athanase priait.
Les paroles s'envolaient de ses lèvres avec un fervent enthousiasme, une fureur sainte qui mêlait sans cesse le nom de la Divinité et ceux de ses interprètes, les souvenirs des bienfaits de Dieu et les signes de sa ji^ste colère.
Une peau de chèvre à longs poils le défendait mal des vents glacés du Nord, de ce souffle puissant montant à intervalles égaux
tus LA TÉTE>!lfllllE
de la pleine mer, comme projeté par la force terrible des flots. — Sa barbe blanche, lui courrant la poitrine jusqu'à la ceinture, se joignait à la faure toison qui l'habillait ; autour de ses épaules s'épandaient ses cheveux, respectés du fer, continuant de pousser et mesurant pour ainsi dire les années d'existence sauTage du solitaire.
II priait.
Emule des Thérapeutes d'Egypte, des Ascètes de la Judée, depuis de longues années il habitait la même grotte, fouillée par quelque fauve sur cette formidable falaise de la Chersonnèse Taurique ; là, en éternelle contemplation devant le Pont-Euxin, dont les tumultueux mugissements, les tempêtes et les plaintes accompagnaient ses prières, il s'étudiait à mériter le nom de saint, que déjà, à son insu, on lui donnait dans d'autres parties de l'Empire.
A force de s'agenouiller, des callosités lui étaient venues sur les genoux, comme aux chameaux du désert ; ses pieds nus, durcis au
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contact prolongé du sol, n'avaient plus besoin de sandale^ et déÇaient les pointes du roc ; des veines noires saillaient en cordes sur la maigreur hâlée.de ses bras et de ses mains :
une flamme brillait sous les épaisses touffes de ses sourcils, au fond d'orbites creusées par les privations, le jeûne et les macérations continues.
Né à Constantinople, il en avait été expulsé en 733, après la défaite subie par Léon III risaurien, dans son expédition contre les catholiques de Ravenne ; les persécutions l'avaient d'abord jeté dans les déserts marécageux, où mourut le poète Ovide, aux environs de Ternes. — Peu à peu il se détacha davantage du monde, s'enivra des charmes de la retraite et depuis quarante ans à peu près il avait établi sa demeure sur ce roc immense.
Toujours il quittait sa couche grossière avant le jour, pour saluer Dieu dans sa toutepuissance, dans le lever de l'aurore, dans la magnifique explosion du soleil, dans le réveil de la nature.
Cette nuit-là, à sa prière habituelle se mêlait un étonnement mystiqup.
Durant les heures de son sommeil, le Seigneur lui avait envoyé une .vision dont le souvenir le poursuivait avec une étrange persistance ; de célestes figures avaient hanté sa solitude, des formes d'anges s'étaient penchées sur son lit de feuilles sèches, troublant d'un frémissement d'ailes le repos de sa couche.
En même temps que les mots techniques de la prière, sa bouche balbutiait ces paroles, jaillies du sein d'une nuée éclatante, comme du temps où Dieu parlait à Moïse sur le Sinaï :
— « Tu recevras l'enfant miraculeusement sauvé ! Tu l'élèveras dans le respect de mon nom, pour ma gloire : c'est pour cela que je l'ai arraché vivant du tombeau ! »
Que signifiait ce rêve? Que voulaient dire ces mots ?
L'ascète s'abîmait au plus profond de son adoration, sans parvenir à oublier; craignant un piège du démon, il embrassait la croix
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plantée en regard de la mer, sur le seuil de son habitation. Il n'osait chercher à approfondir le mystère des ténèbres qui enveloppaient encore la falaise et noyaient tout autour de lui.
A l'horizon, du côté de l'orient, bien loin derrière les Palus Méotides, une pâleur douce montait lentement, comme le frisson de la lumière qu'on ne voyait pas.
Des lueurs rosées envahirent progressivement le ciel ; puis le rayonnement augmenta, des gerbes d'étincelles jaillirent de toutes les cimes, par toutes les dentelures des monts Cimmériens, lancées à travers l'immensité des espaces, glissant sur les aiguilles de glace, affleurant les crêtes neigeuses, et le Pont- Euxin tout entier s'irradia des éblouissantes splendeurs du soleil levant.
Tout à coup les masses lumineuses, projetées par-dessus une dernière montagne, atteignirent la falaise isolée, la baignant de lumière et de chaleur.
Athanase releva la tête, rassuré ; mais une exclamation stupéfaite coupa sa prière.
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Un doux bégaiement tremblait dans Téternel silence de sa solitude ; un vagissement humain traversait sa rêverie. Au pied même de la croix, enveloppé d'une peau blanche aux douces laines, dans un berceau où était peinte la sainte image de la Vierge, un enfant lui tendait les bras.
— « C'est lui ! le voici ! »
L'émotion lui saccadait la voix et il sentait un remords le saisir :
— « Je traitais ce rêve de mensonge ! Je doutais de mon divin maître ! »
Il fît un acte de contrition, prosterné devant la croix; puis il saisit l'enfant dans ses bras maigres, et celui-ci sourit au vieillard.
— .« J'ignore si tu as un nom, des parents, bégaya tendrement le solitaire dont le cœur battait, doucement remué ; mais puisque Dieu t'a fait sortir du tombeau, comme le frère de Marthe et de Marie, comme l'ami de Jésus, qui dormit quatre jours dans son sépulcre de Béthanie, je te nommerai Lazare! »
sous LA PEAU DE CHÈVRE
Pendant huit années Fenfant vécut avec Athanase au sein des solitudes, apprenant malgré son jeune âge à se recueillir, à penser, à observer.
La vieillesse de Tanachorète se réchauffait au contact de cet enfant qu'il élevait dans la crainte de Dieu.
Le désert immuable conserva son calme, son silence et son inviolabilité. C'est à peine si de temps à autre une rumeur vague, emportée par quelque rafale, roulée par un ouragan, venait apprendre aux solitaires qu'une invasion se jetait sur l'Empire, que les hordes des Palus Méotides couraient au pillage des palais
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dorés. La tempête passait; la rumeur s'éteignait et, tandis que Tenfant frémissait encore à ce bruit lointain, Tanachorète un moment distrait se replongeait dans ses méditations.
Mais après cette période Athanasè comprit qu'il devait se séparer de celui qui lui avait été confié ; il le conduisit chez les Cénobites, d'où il était sorti lui-même, en Thrace, pour qu'on lui donnât une instruction en rapport avec sa destinée. — On devait non seulement nourrir son esprit, mais aussi fortifier son corps.
Un centurion initia Lazare au métier des armes, lui brisant les membres à la fatigue, lui assouplissant les muscles, le rendant agile et robuste, tandis que les moines les plus instruits mettaient leur bibliothèque à sa disposition et que d'autres, ayant remarqué dans le jeune garçon de curieuses aptitudes pour les arts, lui enseignaient la peinture, sans se douter que cette vocation était dans son sang.
Dans ce milieu béni, l'enfant devenait adolescent, puis homme, attendant sans impa-
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tience le signal céleste qui devait le jeter dans la mêlée.
Il se fortifiait dans le recueillement, le détachement de tous les biens terrestres, se passionnant pour la vie solitaire et contemplative*
De communauté en communauté, il arriva à celle du Mont-Athos, où les règles de Tordre de Saint-Basile le retinrent longtemps comme les plus compatibles avec ses goûts : en effet, rien ne pouvait lui convenir mieux que la prière, l'extase et la contemplation.
Lazare, pour ses compagnons, semblait marqué du sceau divin de ceux qui joueront un rôle dans la destinée des peuples et de leurs maîtres, bien qu'il prît surtout à tâche de s'effacer, de se faire oublier, de se montrer humble et modeste. En réalité, il n'aspirait pas à d'autre vie qu'à celle de religieux, ne désirait pas d'autre horizon que les murs blancs du couvent ou les espaces illimités du désert Parfois seulement, au milieu des livres et des armes, il regrettait la grotte de la Chersonnèse Taurique et les belles aurores se levant au-
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dessus des glaciers Cimmériens. Par un pieux souvenir pour Athanase, il continuait à porter comme vêtement une peau de chèvre.
Les années s'écoulaient sans amener de changement dans sa vie, sans troubler ses journées régulières.
Dehors les événements les plus effroyables se succédaient.
Venu d'en haut, le même souffle terrible qui a bouleversé les terres, changé la face des Etats, desséché les mers et englouti les montagnes les plus altières, n'a pas cessé de reniuer les peuples, les heurtant les uns contre les autres, renversant ou édifiant des trônes, jetant les barbares sur les civilisés.
Les solitaires prient ; les cloîtres sont calmes ; les cellules sont muettes. Le temps poursuit sa marche.
En 77S, selon la prédiction du martyr Melhodius, Constantin Copronyme meurt, dévoré vivant par un feu intérieur, déjà léché par les flammes de l'Enfer qui l'attend. — Son fils, Léon IV, le Khazare, imite les fureurs
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iconoclastes de ses prédécesseurs. — Constantin VI, né dans la chambre de Porphyre, a les yeux crevés par ordre de sa féroce mère, l'ambitieuse Irène. — Puis l'empire romain passe dès mains italiennes aux mains françaises ; lepape lui-même, le jour de Noël de Tan 800, offre l'adoration à Charlemagne, couvrant ses cheveux longs de la couronne d'or et jetant la pourpre romaine sur le simple pourpoint de peau de loutre du conquérant, en prière devant le tombeau de saint Pierre.
— Deux années plus tard le grand logothète, un Séleucien, est proclamé Auguste par les eunuques sous le nom de Nicéphore 1°' ; son premier soin est de reléguer Irène dans Tile de Lesbos, oîi elle meurt indigente, elle qui avait espéré épouser Charlemagne ! — Enfin, chez les Turcs, un héros, un émule et un admirateur du grand empereur des Français, paraît : c'est le calife Haroun-Al-Raschid, plein de mépris pour les Grecs et leur empereur ; mais il meurt et à partir de 800 Nicéphore respire plus librement.
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Tels sont les événements qui ont troublé le monde durant une période de trente-six années, sans changer en rien l'existence calme, intelligente et sérieuse de Lazare. — Alors Dieu se décide à l'arracher à sa paix pour le jeter dans la balance des destinées impériales.