LA VISION
Par la fenêtre grande ouverte la vue se perdait au milieu d'un bois touffu d'oliviers, errait sur des bosquets d'orangers et de figuiers, où se dissimulaient sous les larges feuilles les fruits d'or et les fruits violets. Baignée du grand soleil d'Orient, cette mer de verdure sans solution de continuité, sans fin, avec ses nuances tendres et ses ombres grasses, reposait de la crudité de la cellule, dont les murs blancs n'avaient d'autre tache que la croix noire supportant le Christ mutilé.
Mais l'occupant de cette modeste chambre détournait promptement ses regards, un moment attirés par ce pittoresque spectacle, pour les reporter sur son travail.
258 LA TÊTE-!IOIRE
Appuyé à une table grossière, sur laquelle étaient symétriquement disposés des godets pleins de couleurs, des feuilles d'ai^ent et d'or et des pinceaux, il reproduisait sur un parchemin un sujet tiré des saintes Ecritures,
Plongé dans une véritable extase religieuse, il s'abîmait dans son œuvre, s'efforçant de donner l'expression surnaturelle à la figure d'ange qu'il traçait; par moments il s'inspirait d'une peinture placée devant lui et représentant sur une planche grossière la Vierge entre deux anges.
Cédant à la loi picturale de l'époque, il donnait à ses personnages une certaine exagération en longueur, bien que les proportions anatomiques fussent assez exactement observées. Les pieds, vus de face, continuaient la ligne des jambes ; les yeux étaient fendus et ronds ; le dessin se faisait remarquer par le minutieux détail des objets, des cheveux. Enfin les poses manquaient de mouvement, comme figées dans une gravité froide et sévère, qu'augmentait encore la distribution symé-
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trique des personnages raidis dans les plis nombreux, serrés, aigus et parallèles des vêtements, dont la richesse extrême montrait une trop grande préoccupation des accessoires.
Contrairement à Tusage établi pour les miniatures de rOccident, où For, étant mis. pardessus la couleur, offrait un relief sensible, le peintre du Mont-Athos étendait ses feuilles d'or sur le parchemin avant de peindre, et ne traçait qu'en dernier lieu ses figures, suivant à la lettre l'expression de peinture sur fond d'or employée également dans Fart des mosaïstes.
Comme le jour tombait, le peintre, un homme de trente-cinq ans environ, la barbe fournie, la taille haute sous la peau de chèvre lui allant des épaules aux genoux, se hâtait de terminer la figure qu'il avait commencée.
La nuit venait ; la forêt pleine de senteurs puissantes s'assombrissait ; rapidement le soleil disparut.
Le fond d'or flamboya, frappé d'une lueur i^oudaine ; la silhouette de l'ançe se détachait
peu à [peu de la feuille de parchemin, tandis que le reclus, les mains jointes dans une extase étrange, restait en contemplation devant son œuvre.
Il s'agenouilla, ne pouvant détacher ses prunelles fascinées de la page qu'il venait de peindre. Ses yeux s'emplirent de flammes fulgurantes, éblouis, attirant à eux une figure angélique, radieuse dans le bercement des grandes ailes qui l'enlevaient du parchemin et la lançaient dans les airs.
Etait-ce un simple rêve ? un avertissement?
Le timbre d'or d'une voix mélodieuse résonnait :
— « Lazare I Lazare ! jette tes pinceaux ; prends Tépée et le bouclier ; ta mission pacifique est terminée. Le dieu des armées l'ordonne : va combattre. Va te mêler aux luttes de chaque jour et porter à travers l'empire l'épée flamboyante du Seigneur ! »
La cellule entière fut illuminée comme par un éclair fugitif; les paroles miraculeuses îjonnaiçnt encore ai|x oreilles de Lazare, que
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celui-ci se retrouvait seul, les genoux sur la pierre, en contemplation devant sa peinture, dont Tor jetait une vague lueur à travers les ténèbres grandissantes.
sous LES ARMES
Alors se produisit un fait bizarre, terrifiant pour les empereurs iconoclastes, et qui jeta parfois une ombre sur leur front empierré de bijoux.
Chaque fois qu'un grand événement, qu'une mort impériale, qu'un violent changement de souverain eut lieu dans l'Empire, on vit apparaître, mêlé à la sanglante tragédie, au crime ou au désastre, soit comme témoin, soit comme acteur, un personnage presque surnaturel, d'une taille extraordinaire, d'une force irrésistible, et qu'un invisible pouvoir protégeait.
Il parlait au nom de la Vierge, bravant les fureurs des hérésiarques et portant partout
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avec lui, peinte sur un étendard de bois, comme les enseignes de Tancienne Rome^ rimagc de la Mère de Dieu.
Ses vêtements blancs montraient qu'il gardait un deuil éternel.
Bientôt l'inconnu et Flcone, pour laquelle il combattait, furent légendaires dans tout l'Empire : personne n'osa les attaquer.