‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 20 sur 43 · DE LA VIE CONTEMPLATIVE · texte numérisé non relu

DE LA VIE CONTEMPLATIVE

On doit d'abord faire une concession, et une large concessionk ce siècle ci' action. Nous convenons donc avec lui qu'il faut des hommes d' action, et beaiicoup dilemmes d'action : il en faut pour toutes les œuvres matérielles de charité, — pour faire l'aumône, visiter et soigner les malades, consoler les affligés; il en faut j)0ur prêcher l'Evangile et administrer les sacrements ; il en faut pour catéchiser et enseigner dans les écoles. Il faut donc des laïques dévoués aux œuvres extérieures de charité ; il faut un Clergé régulier et séculier ; il faut des Ordres étudiants, enseignants et hospitaliers ; des Ordres activement et infatigablement charitables. Mais,

"Tous les éloges que l'on pourrait prodiguer avec complaisance aux Ordres hospitaliers et enseignants, ne doivent pas faire oublier la justice due aux communautés qui se vouent uniquement à la solitude et à la prière."

L'esprit de Dieu souffle ou il veut,

quand il veut, et comme il veut : qui

donc oserait prescrire des bornes à ses

opérations mystérieuses ? — Dans l'or-

dre de la nature, V étoile polaire est-e\- -le inutile parce qu'elle demeure ifntnobile, pendant que le soleil accomplit sa révolution diurne? Non, répond le navigateur, perdu la nuit sur l'océan agité ! Eh ! bien, dans l'ordre surnaturel, il y a aussi le repos et V action, l'utilité du repos et celle de l'action. L'aimant est invisible, il est insensible dans son action ; et cependant, il agit, de près ou à distance, sur le fer qu'il a une fois touché ; il fait tourner vers le même point l'aiguille qui dirige la barque au milieu des flots : telle est l'action mystérieuse de la^Wère, l'action d'une vie austère et contemplative dans la solitude. On a beau nier l'existence et l'action incessante de cet aimant mystique, qui est en rapport avec l'éternel aimamt des cœurs et des esprits, il existe, il agit et maintient l'équilibre du monde, qui, par le poids de ses crimes, penche sans cesse vers sa ruine : sanctorum precïbus stat mundus ! Oui, ce sont les prières des Saints qui soutiennent le monde, ce sont les âmes contemplatives qui pré-

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servent la terre des foudres du ciel!

"L'exemple des Nazaréens et des Essénieiis parmi les Juifs, et celui de tant d'hommes parmi les chrétiens, lesquels se sont sanctifiés dans la retraite, prouve évidemment que Hieu appelle plusieurs de ses élus à la vie contemvlative.'^

"Marthe est l'image de la vie active, Marie l'image de la vie contemplative ; elles sont sœurs, étroitement unies l'une à l'autre ; elles ont le même but, plaire à Jésus ; mais l'une y va par beaucoup d'actions extérieures, l'autre par une voie plus directe, la vue raême de Jésus, l'amour de sa parole. Toute vie chrétienne a pour fin dernière, de voir, de contempler étersîellement Dieu en luimême. La vie qui fait son prirn^pal de n'exercer dès ici-bas à cette contemplation divine, est la meilleure part; à qui elle est donnée, la mort même ne la lui ôlera point; elle continuera plus parfaite dans l'éternité. La vie qui fait son principal de servir Dieu par les œuvres extérieures, est une part certainement bonne ; mais elle expose l'homme au trouble et à l'embarras : <ous ce rapport elle cessera dans le ciel. Il ne faut pas s'imaginer cependant que la vie contemplative soit sans action, ni la vie active sans cotitemplation ; on les distingue par ce qui domine en chacune." (Hist. univ. de V Eglise, par Rohrba- CHER. vol. 4. p. 130.)

"En entendant parler de contemplation, de religieux contemplatifs, certams hommes de nos jours, qui se piquent de philosophie et se croient philosophes, souriront peut-être de pitié. C'est qu'ils ignorent de quoi il est question. La philosophie est la science des vérités gent raies dans l'ordre naturel : science, connaissance raisonnée, méditée, approfondie ; science des ventes générales qui constituent le bon sens, la raison humaine, non des vérités particulières qui constituent les sciences spéciales ; science dans l'ordre naturel ou de la nature, distingué d'avec l'ordre de la grâce ou l'ordre surnaturel ; le premier se bornant à l'homme tel que l'homme est en lui-même, comme intelligence incarnée; le second élevant l'homme au-dessus de sa nature par la grâce, et le disposant à voir Dieu tel que Dieu est en lui-même, et non seulement tel qu'il se montre à travers les créatures. En d'autres mots, la philosophie est la contemplation des vérités générales dans l'ordre naturel, et les philosophes sont les religieux contemplatifs de cet ordre.

"Mais, au-dessus de la philosophie ainsi entendue, s'élève la théologie, science des vérités religieuses, tant dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel, mais principalement dans ce dernier.

Elle embrasse ainsi le ciel et la terre, le temps et l'éternité, Dieu et l'homme; Dieu et ses œuvres, Dieu considéré, non seulement à travers ses créatures, mais en lui-même ; l'homme avec ses destinées présentes et futures. Elle présente ainsi à l'intelligence du chrétien un ensemble immense de vérités, mais de vérités vivantes et vivifiantes, que l'éternité tout entière ne suflfira point à connaître, à contempler, à aimer.

"Au milieu de cet océan immense de vérité, de lumière, l'esprit du chrétien vit et agit librement comme le poisson au milieu de l'onde. Voyez, en effet, le poisson dans l'océan sans bornes. Il vit, il s'y promène, il s'y repose ; il s'élève jusqu'à la surface, il se plonge jusque dans les abymes, il s'élance avec impétuosité, il repose et dort immobile, toujours dans son élément, qui est sa vie et son bonheur : son malheur et sa mort seraient d'en, sortir. Ainsi en est-il de l'âme chrétienne dans cet océan incommensurable des vérités religieuses. De là, dans l'Eglise catholique, j?owr les âmes ferventes, ce besoin de prière, d'oraison, de méditation, de contemplation. De là, dans l'Eglise catholique, cette existence

et CETTE NÉCESSITÉ SI PEU COMPRISE DES ORDRES CONTEMPLATIFS." (Vol. 14.

"Dans l'Eglise de Dieu, la contemplation religieuse n'est que l'exercice le plus élevé et le plus pur de l'intelligence créée ; c'est l'apprentissage le plus élevé et le plus pur du ciel et de l'éternité. Ensuite, l'Eglise de Dieu étant la communion ou l'union commune et vivante des saints et des choses saintes, cet exercice, cet apprentissage ne profite pas seulement à V individu qui le fait, mais au corps entier dont il est membre ; c'est pour l'Eglise entière comme une nouvelle source de grâces, de lumières, de forces et de vie : grâces, lumières, forces et vie, qui se portent mystérieusement vers la partie de l'Eglise qui en a le plus besoin, comme dans le corps humain les esprits vitaux se portent naturellement vers le membre qui en a le plus besoin." {Vol 6. p. 437.)

"Un célèbre contemplatif trace le portrait suivant de St-Paul, ce parfait modèle des sohtaires : St-Paul l'ermite ne recevant pas cet ordre d'agir et de se com-

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muniquer, reste seul avec Dieu seul, dans un vaste désert, durant près de cent ans, ignorant tout ce qui se passe dans le monde, l'établissement de la religion, les révolutions des empires, et jusqu'à la succession des temps ; connaissant à peine les choses dont il ne peut absolument se passer, le ciel qui le couvre, la terre qui le porte, l'air qu'il respire, l'eau qu'il boit, le pain miraculeux dont il se nourrit.

Que pouvait-il faire dans ce grand loisir, diront peut-être, avec les mondains dissipés, ces âmes actives qui croiraient ne pas vivre, si elles n'étaient dans un mouvement perpétuel'} Ce qu'il faisait ? Hélas ! on pourrait avec plus de sujet vous demander ce que vous faites vous-mêmes, lorsque vous ne faites pas ce que le ciel et la terre font, la volonté de Dieu. N'est-ce donc rien faire que de ne faire que ce que Dieu s'est proposé en nous donnant Vêtre, le contempler, l'adorer, l'aimer ? Est-ce être oisif et inutile dans ce monde, que d'y être uniquement occupé de ce que les bienheureux font dans Vautre, de ce que Dieu même fait ? Ce qui suffira à tous les Anges et à tous les Saints pendant l'éternité tout entière, ce qui suffira toujours à Dieu même, ne pourrait-il suffire à l'homme durant cette courte et misérable vie 1 Faire autre chose, si elle ne se rapporte au même but, si Dieu n'en est le principe comme la fin, si nous ne la faisons dans une dépendance continuelle de sa divine volonté, qui nous demande toujours plus le

CŒUR QUE LA MAIN, et LE REPOS DE l'a-

ME PLUS QUE SON ACTIVITÉ, qu'est-ce sinon se détourner de sa fin, perdre son temps, et redemander le néant dont Dieu nous a tirés." {Traité de la paix intérieure, par le P. de Lombez.)

"Quoiqu'on ne fasse aucune œuvre extérieure, on en fait une qui n'est pas oisive, lorsqu'on prend un saint repos dans la louange et la contemplation de Dieu." (St-Ambrgise.)

Nous voudrions pouvoir partager ropinion du noble enfant de Lyon, Blauc Saint-Bonnet :

"Avec le temps, les pensées saintes ont peu à peu coulé du cœur ; le parfum s'est répandu au dehors. Toutes ces âmes délicates qui s'abritaient dans les cloîtres, PLUS NOMBREUSES AUJOURD'HUI, sout appelées dans le monde pour remplacer décidément l'antiquité. L'Evangile n'est plus obligé de retirer ses fleurs sous ses serres. Il a, je crois suffisamment ennobli les mœurs et effacé le paganisme

sur les fronts, pour qu'on puisse mener parmi nous une vie éclairée d'en haut et toute consacrée à l'âme."

Mais nous dirons plutôt avec l'illustre Chateaubriand :

"Il ne faut pas croire qu'il n'y ait point d'homme d'une délicatesse particulière, qui soit formé pour le labeur de la pensée, comme un autre pour le travail des mains. N'en doutons point, nous avons

AU FOND DU CŒUR MILLE RAISONS DE SO- LITUDE : quelques-uns y sont entraînés par une pensée tournée vers la contemplation ; d'autres, par une certaine pudeur craintive qui fait qu'ils aiment à habiter en eux-mêmes; enfin, il est des âmes trop excellentes, qui cherchent en vain dans la nature les autres âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui semblent condamnées à une sorte de virginité morale ou de veuvage éternel. C'était surtout pour ces âmes solitaires que Ifr religion avait élevé ses retraites."

"On dira peut-être que les causes qui donnèrent naissance à la vie monastique n'existent plus. Et quand donc ces causes ont-elles cessé 1... Ah! lorsque les maux des siècles barbares se sont évanouis, la société, si habile à tourmenter les âmes, et si ingériieuse en douleur, a bien su faire naître mille autres raisons d'adversité qui nous jettent dans la solitude. Q,ue de passions trompées, que de sentimens trahis, que de dégoûts amers nous entraînent chaque jour hors du monde !

C'est une chose fort belle que ces maisons religieuses où l'on trouvait uiie retraite assurée contre les coups de la fortune et les orages de son propre cœur.

Une orpheline abandonnée de la société, à cet âge où de cruelles séductions sourient à la beauté et à l'innocence, savait du moins qu'il y avait un asile oii l'on ne se ferait pas un jeu de la tromper."

"C'est une philosophie bien barbare et une politique bien cruelle que celles-là qui veulent obliger l'infortuné à vivre au màlieu du monde. Des hommes ont été assez peu délicats pour mettre en commun leurs voluptés ; mais l'adversité à un plus noble égoïsme : elle se cache toujours pour jouir de ses plaisirs, qui sont ses larmes. S'il est des lieux pour la santé du corps, ah ! permettez à la religion d'en avoir aussi pour la santé de l'âme, elle qui est bien plus sujette aux maladies, et dont les infirmités sont bien plus difficiles à guérir." (Génie du Christianisme, Liv. III, ch. 3.)

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Après l'illustre Chateaubriand, écoutons parler le P. Lacordaire, instruit par sa propre expérience et son orageuse destinée :

"Si j'eusse vécu dans les temps qui ont précédé le nôtre, et que la grâce de Dieu m'eût inspiré la pensée de le servir dans un Ordre religieux, me donnant à celui qui aurait le plus satisfait ma nature intime, et le mieux répondu à ma vocation, j'y serais entré sans en rien dire à personne qu'èi Dieu et à mes amis. Cette simplicité étRÏi possible alors, elle était même un devoir ; car rien ne va moins à tout ce qui est chrétien que le bruit et Y éclat; mais ce (\m èfdit possible alors ne l'est j9/ms aujourd'hui. Nous vivons dans un temps où un homme qui veut devenir PAUVRE et le serviteur de tous, a

PLUS DE PEINE A ACCOMPLIR SA VOLONTÉ qu'a SE BATIR UNE FORTUNE OU A SE

FAIRE UN NOM. Prcsque toutes les puissances européennes, rois et journalistes, partisans de la monarchie absolue ou de la liberté, sont ligués contre le sacrifice VOLONTAIRE DE SOI ; et jamais dans le monde on n'eut tant peur d'un homme allant pieds nus et le dos couvert d'une casaque de méchante laine.

"Ce qui est inexplicable, c'est que quelques hommes, las des passions, du sang et de l'orgueil, pris pour Dieu et pour les hommes d'un amour qui les détache d'eux-mêmes^ ne puissent se réunir dans une maison à eux, et y vivre occupés de ces services que l'humanité peut bien ne pas concevoir toujours, mais qui, dans tous les cas, ne font de mal à personne. Cela est inexplicable, pourtant cela EST ! — Et quand nous, ami passionné de ce siècle, né au plus profond de ses entrailles, nous lui avons demandé la liberté de ne croire à rien, il nous l'a permis. Q,uand nous avons demandé la liberté à'aspirer à tontes les charges et à tous les honneurs, il nous l'a permis.

Quand nous lui avons demandé la liberté d'influer sur ses desthiées, en traitant, tout jeune encore, les plus graves questions, IL NOUS l'a permis. Q,uand nous lui avons demandé de quoivixre avec toutes nos aises, il l'a trouvé bon. Mais aujourd'hui que, pénétré des éléments divins qui remuent aussi ce siècle, nous lui demandons la liberté de suivre les in.<i- 'pirations de notre foi, de ne plus prétendre à rien, de vivre pauvrement avec quelques amis touchés des mêmes désirs que

nous, aujourd'hui nous nous sentons

ARRÊTÉ tout- a-coup !

"Cependant nous ne désespérons pas de nous-même en face de tous ces obstacles extérieurs. Nous nous confions en Dieu qui nous appelle et à notre pays.

"Il est évident d'abord que, dans notre état social, aucune contrainte, aucune séduction, de quelque nature qu'elle soit, ne peut déterminer un si grand nombre de personnes à préférer la vie commune à la vie individuelle. L'acte par lequel on se dévoue aujourd'hui à ce genre d'existence, est un acte de choix, un acte essentiellement libre; et la quantité d'hommes et de femmes qui mettent là tout leur avenir, sans crainte comme sans regret, est une preuve que la vie commune est la vocation d'un certain nombre d'âmes.

En tous tems, cette disposition s'est manifestée ; mais elle est plus frappante aujourd'hui, si l'on considère à la fois Vétat précaire des communautés religieuses et la passion d'individualité qui dévore LE CŒUR DES HOMMES. Il faut q uc, malgré des conditions si défavorables, il y ait aussi dans la nature humaine d'autres goûts, d'autres penchants plus forts que les instincts de l'égoisme, même légitime. De quel droit les empêcherait-on DE SE satisfaire, s'iLS NE NUI- SENT A PERSONNE ? Et EN QUOI NUISENT- ILS ? Ciuel raalfont au monde ces filles pauvres qui se sont formé un abri pour leur jeunesse et leurs vieux jours à force de vertus ? Q,uel mal lui font ces Solitaires laborieux qui ne demandent à la liberté de leur pays que l'avantage de mêler leurs sueurs? Q,uel mal y A-t-iL a tout CELA ? Si ce ne sont pas des mérites, ce sont au moins des goûts innocents.

Et se pourrait-il concevoir qu'un pays, où l'on proclame la liberté, c'est-à-dire, le droit défaire ce qui ne nuit à personne, poursuivît à outrance un genre de vie qui plaît a beaucoup et qui ne nuit à aucun ?

•'A quoi bon verser tant de sang pour les droits de l'homme ? Est-ce que la vie commune n'est pas un droit de l'homme^ quand même elle ne serait pas un besoin de l'humanité ?

"Cette pauvre fille qui ne peut pas (ou QUI ne veut pas) se marier ; qui ne peut pas trouver un ami sur la terre, n'a-t-elle pas le droit de porter sa dot à une famille, dont elle deviendra la fille et la sœur; qui la logera, la nourrira, la consolera, et lui donnera pour plus grande sûreté,

I'aMOUR de DIEU QUI NE TROMPE JA- MAIS ! Si quelques hommes n'aiment

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pas ce genre de \ie, personne ne les force de le prendre. Si, riches et contents, ils n'ont pas senti les misères de l'âme et du corps, à la bonne heure ; mais il leur sied mal d'ô/er aux autres un asile qui serait encore sacré, quand il ne servirait à satisfaire qu'un caprice de la naturel

"Q,ue deviendraient, sans les cloîtres, nous dit Marchangy, ceux-là que les écoles el les passions du siècle ont rendus exigeants à ce point, qu'il n'y a plus rien dans la vie qui soit à leur convenance ?"

"Toutes les religions vieilles ou modernes, nous dit encore M. Bellart, ont eu des lieux de retraite, de recueillement, d'expiation : chez les païens même, la raison, d'accord avec la politique, les protégeait. Comment se ferait-il que ce fût dans la religion catholique toute seule que fussent proscrits ces sanctuaires ? Comment se ferait-il qu'ils dussent l'être, SHrtout après les terribles agitations que nous avons trav^ersées ?"

Concevez-vous maintenant pourquoi il y a des Anachorètes, des Carmélites des Trappistes, des Chartreux et des Camaldales ? Hommes de peu de foi !

vous ne savez donc pas quel baume la religion verse sur les blessures du cœur? Vous ne savez donc pas qu'il faut des asiles où l'on puisse aller se consoler avec Dieu des mécomptes de la fortune ? Vous ne comprenez donc pas, enfin, qu'il faut des sanctuaires impénétrables, et pleins d'ombre, où puissent s'abriter les âmes innocentes et chastes comme des anges, qui ne peuvent vivre au milieu d'un monde corrompu et corrupteur?

"Ecoutons le célèbre Burke, sur l'utilité des Ordres contemplatifs : "/es moines sont paresseux, dit-il, je le veux. Supposez qu'ils n'aient d'autre emploi que de chanter au chœur, ils sont aussi utilement employés que ceux qui jamais ne chantent ni ne parlent; aussi utilement même que ceux qui chantent au théâtre; ils sont employés tout aussi utilement que s'ils travaillaient, depuis l'aube du jour jusqu'à la nuit, aux innombrables occupations serviles, dégradantes, indécentes, indignes de Vhomme et souvent pestilentielles e t destructives, qui existent dans l'économie sociale, et auxquelles tant d'êtres malheureux sont obligés de se

vouer. S'il n'était généralement pernicieux de troubler le cours ordinaire des choses, et d'arrêter, d'une manière quelconque, cette grande roue de circulation, dont tous les travaux de ce peuple malheureux dirigent la rotation, je me sentirais bien plus porté à arracher tous ces infortunés à leur misérable industrie, qu'à troubler le repos de la paix monastique. L'humanité, et peut-être la politique, me justifierait plutôt de l'un que de l'autre. C'est un sujet sur lequel j'ai souvent réfléchi, et jamais sans être vivement ému."

Ecoutons encore Leibnitz, l'un des plus grands génies modernes, sur l'utilité des Ordres religieux en général, et des Ordres conte^iiplatifs en 'particulier :

"11 n'est pas moins utile qu'outre ceux qui sont dans les affaires et la vie commune, il y ait dans l'Eglise des hommes occupés à la vie ascétique et contemplative ; qui, délivrés des soins terrestres et foulant aux pieds les plaisirs, se donnent tout entiers à la contemplation de la divinité et à l'admiration de ses œuvres ; ou même, qui, dégages de toute affaire personnelle, n'aient d'autre occupation que d<i subvenir aux besoins du prochain, soit par l'instruction des hommes égarés ou ignorans, soit par le secours des malheureux et des affligés ; et ce n'est pas une des moindres prérogatives de cette Eglise, qui seule a retenu le nom et le caractère de catholique, et qui seule offre et propage les exemples éminens de toutes les excellentes vertus de la vie ascétique. Aussi, j'avoue que j'ai toujours singulièrement approuvé les Ordres religieux, les fiew^es associatiotis et toutes les institutions louables en ce genre, qui sont une sorte de milice sur la terre. Q,ue peut-il, en effet, y avoir de plus excellent que de porter la lumière et la vérité aux nations éloignées, à travers les mers, les feux et les glaives ; de n'être occupé que du salut des âmes; de s'interdire tous les plaisirs et jusqu'aux douceurs de la conversofion et delà société, pour vaquer à la contemplation des vérités surnaturelles et aux méditations divines ; de se dévouer à V éducation de la jeunesse, pour lui donner le goût de la science et de la vertu ; d'aller porter des secours aux malheureux, aux prisonniers, aux condamnés, aux malades, à ceux qui sont dénués de tout, ou dans les fers, ou dans des régions lointaines ; et dans ces ser-

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vices de la charité chrétienne la pins étendue, de n'être pas niêuie effrayé de la peste ? Quiconque ignore ou méprise CES CHOSES n'a DE LA VERTU

qu'une idée rétrécie et vulgaire, et croit sottement avoir rempli ses obligations envers Dieu, lorsqu'il s'est acquitté à Vexiérieur de quelques pratiques usitées, avec cette froide habitude qui ordinairement n'est accompagné d'aucun zèle, d'aucun sentiment.'''

"On peut bien, il nous semble, ne pas rougir d'être de l'avis de Burke et de Leibnitz. On peut bien admirer et aimer ces monastères, qui sont, comme dit Chateaubriand, la sainte montagne d'où l'on entend les derniers bruits de la terre et les 'premiers concerts du ciel."

"Que de fois, dit aussi le P. Lacordaire, nous avons habité en désir v en forteresses paisibles^ qui ont calmé tant de passions et protégé tant de vies."

E'en the storm lulls to more profoiind repose ; The storm theseluLmhle vjalls assails in vain ; Screen^d ù the lily, when the whirlwind blows. (Beattie.)

Mais, malgré ces témoignages des plus beaux génies, on demandera encore : en quoi peuvent être utiles, quelle influence exercent ces hommes qui mènent une vie retirée et contemplative ? Voici la réponse de St-Laurent Justinien :

'■^Encore que leur vie soit estimée inutile par ceux qui aiment le monde, et qu'elle soit regardée comme un état de mort et de sépulture, parce qu'elle n'est point appliquée aux actions extérieures du siècle, elle est néanmoins très féconde.

La racine d'un arbre est cachée dans les entrailles de la terre. Q,uand elle est découverte, elle paraît méprisable et difforme ; et cependant c'est cette racine qui produit les branches, l'écorce, les feuilles, les fleurs et les fruits. Tandis que cette racine est vivante et vigoureuse, l'arbre est en vigueur, il croît et fructifie. Mais aussitôt que cette racine est séchée, toute la beauté de l'arbre se flétrit, toutes ses branches deviennent stériles, et il n'est plus propre qu'à être jeté au feu. Or, nous devons penser que la vie des Anachorètes et de tous ceux qui combattent pour Dieu, après avoir renoncé au monde, fait dans le corps de l'Eglise ce que je viens de représenter que la

racine opère invisiblement dans les arbres."

"Oui, il est faux, dit un autre auteur, de croire que les religieux contemplatifs, poui avoir renoncé aux soins et aux sollicitudes du siècle, soient devenus distraits ou indifférens sur ce qui intéresse l'Eglise. Us l'aiment tendrement ; ils prennent une grande part à ses biens et à ses maux; ils s'occupent de ses besoins ; ils tremblent pour ses périls; ils s'affligent de ses pertes et de ses malheurs. Du port tranquille de la solitude, où ils sont en sûreté, ils voient avec une sainte frayeur les tempêtes qui troublent la mer, et les dangers qui menacent leurs frères. Leurs mmns paraissent immobiles, parce qu'ils ne tiennentpas la rame ni le gouvernail; mais \eur tranquillité apparente prévient le naufrage, écarte ou fait cesser la tempête... En se séparant des hommes, ils rendent plus de services à la société que la plupart de ceux qui y exercent diverses fonctions, qui en possèdent les dignités, et en recueillent les avantages.

"Les religieux contemplatifs et les solitaires sont dans le corps mystique ce que le cœit7- est dans le corps naturel. Ce sont les solitaires qui attirent sur les travaux des pasteurs l'esprit de vie et de grâce, dont dépend tout le succès du saint ministère ; leurs gémissemens rendent féconde la semence évangélique; héritiers de l'esprit et de la profession des prophètes, ils invoquent sans cesse sur le peuple de Dieu la protection et les grâces qui leur sont nécessaires; ils sont oisifs en apparence, mais c'est afin d'obtenir à ceux qui travaillent le zèle, la persévérance, le succès ; ils paraissent loin du péril et de la mêlée, mais ils tiennent leurs mains élevées vers le ciel comme d'autres Moïse ; c'est par leurs prières et leurs instances, que ceux qui combattent contre les erreurs et les scandales du siècle, reçoivent le courage et la force dont ils ont besoin pour remporter la victoire." {Apologie de l'état religieux, p. 18, 19 et 20.)

"Si donc, (c'est Balmès qui parle,) les pensées- religieuses portent l'homme à une vie austère, si l'attrait de sacrifier les plaisirs de cette vie sur l'autel du Dieu qu'il adore s'empare de son cœur, pourquoi l'en empêcherez-vous ? De quel droit versez-vous le mépris à un sentiment qui, certes, exige une trempe d'âme plus forte que celle dont il serait besoin pour s'abandonner lâchement à la jouissance des plaisirs ?

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"Ces considérations, qui regardent les deux sexes, acquièrent encore une plus o^rande importance lorsqu'elles s'appliquent à la femme. Avec son imagination exaltée, son cœur passionné et son esprit léger, celle-ci a besoin, encore plus que Vhumme, d'inspirations sévères, de pensées sérieuses et graves, qui fassent un contre-poids à la mobilité avec laquelle elle parcourt fous les objets, recevant avec une facilité extrême les irapressions de tout ce qu'elle touche, et, comn)e un agent magnétique, communiquant à son tour ces impressions à tout ce qui l'environne. Permettez donc qiCune partie de ce sexe se livre à une vie de contemplation et d'austérité ; permettez que les jeunes filles et les matrones aient toujours sous les yeux un modèle de toutes les vertus, un sublime type de leur plus bel ornement, qui est la pudeiir ; cela ne sera certainement pas inutile. Ces vierges ne sont ravies, croyezle, ni à la fimille ni à la société ; l'une et l'autre recouvreront ave usure ce que vous vous imaginez qu'elles avaient perdu. ^

"ICn efîVt, qui peut mesurer la salutaire influence que doivent avoir exercée sur les mœurs delà feraine les crrémonies augustes par iesquell-s TEglise catholique solennise la consécration d'une vierge à Dieu ? Q,ni peut calculer les saintes pensées, les chastes inspirations qui seront sorties de ces silencieuses demeures de la pudeur, élevées tantôt dans des lieux retirés, tantôt au milieu de cités populeuses ? Croyez-vous que la vierge, dont le cœur cotnmence à être agité par une passion brûlante, que la matrone, qui a donné accès dans son cœur à des inclinations dangereuses, n'auront pas trouvé mille fois im frein à leur passion dans le seul souvenir de la sœur, de la parente, de l'amie qui, là, dans cette silencieuse demeure, élevait au ciel un cœur pur, oflrait en holocauste au Fils de la Vierge tous les enchantements de la jeunesse et de la beauté? Cela ne se calcule pas, il est vrai ; mais, du moins, est-il certain qu'il n'est sorti de là aucune pensée légère, que cela n'a jamais inspiré une incUnâtion à la sensualité. Cela ne se calcule pas; mais calcule-t-on la salutaire influence qu'exerce sur les plantes la rosée du matin ? Calcule-t-on faction vivifiante de la lumière sur la naturel Et a-t-on calculé comment l'eau s'infiltre dans les entrailles de la terre, la féconde, la fertilise, en fait surgir les fleurs et les fruits ? Il y a donc

une infinité de causes dont on ne peut nier r existence et Veflicacité, et qu'il est néanmoins impossi()le de soumettre à un calcul rigoureux. Ce qui fait l'impuissance de toute œuvre exclusivement émanée de l'esprit de l'homme, c'est que cet esprit est incapable d'embrasser l'ensemble des rapports qui s'entrelacent dans ce genre de faits, c'est qu'il lui est impossible d'apprécier, comme il convient, les influences indirectes, parfois occultes, parfois imperceptibles, qui y agissent avec une délicatesse infinie ! Voilà pourquoi le temps dissipe tant d'illusions, dément tant de pronostics, prouve la faiblesse de ce que Von croyait fort, et la force de ce que l'on (croyait faible. En effet, le temps met en lumière mille rapports dont on ne soupçonnait pas l'existence, met en action mille causes que l'on ne connaissait pas, ou que Von méprisait : les résultats vont se développant, se présentant tous les jours d'une manière plus sensible, jusqu'à ce qnhnfin on se trouve en jirésence d'une situation nouvelle, où il est impossible de fermer les yeux à Véii- 'dence des faits, où il n'est j^lus donné de résister à la force des choses. Et voici une des méprises les ]>lus choquantes des adversaires du Catholicisme : ils ne parviennent jamais à voir les choses que sous UN seul aspect ; ils ne comprennent, pour une force quelconque, d'autre direction que la ligne droite ; ils ne voient pas que le monde moral, aussi bien que le monde physique, est un ensemble de rapports infiniment variés, d'in- \fluences indirectes agissant parfois avec plus d'efficacité que les influences directes elles-mêmes. Tout forme un système de corrélation et d'harmonie, dans lequel il faut se garder d'isoler les parties plus qu'il n'est absolument nécessaire pour mieux connaître les liens cachés et délicats qui les unissent avec le tout."

Pour parler le langage poétique de Mgr de Tulle, dans une de ses lettres pastorales de 1842 :

"Les vierges consacrées, essaims de pures colombes, embellissent, en plus d'un lieu, des solitudes parfumées de prières, de saintes œuvres et de vertus."

C'est à une de ces vierges cloîtrées que l'on peut faire la vraie application des vers suivants :

Oh what a pure, and sacred thing, Is beauty curtain d from thesight OftJiegross world, illumining One only mansion with her light,

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JJnseen by Tiians disturhing eye :

The flow'r thatbloomsbeneath the sea, Too deep for sunbeams, doth not lie Hid in more chaste obscurity.

(MOORE

C'est en pensant aux vies angéliques des paisibles et austères contemplatifs, ces Colombes de l'Eglise, que Danielo a écrit ces belles et touchantes paroles :

"J'ai toujours aimé les vies saintes.

J'aime ces cœurs purs et doux, ces êtres inoffensifs, affectueux, bienveillants, en garde contre tout mnl, prêts à tout bien, passant sur cette terre sans y toucher en quelque sorte, et avec la timidité d'une jeune fille dans un bois, de l'hirondelledans les airs.

"J'aime ces natures heureuses, qu'un ange anii marqua du sceau et frappa de l'Esprit divin ; qui, ne voulant pas être méchantes comme le reste des hommes, leur cèdent ce monde, les évitent, ne cherchent qu'à fuir comme la colombe, et à s'en aller aux solitudes.

"J'aime ces âmes d'élite, aux goûts épurés, aux désirs délicats, aux besoins sublimes, aux espoirs infinis, qui, loin

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